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Contes de la Montagne

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Il rêvait depuis quelques secondes, et se demandait s'il serait
prudent de dormir, car la physionomie du vieux lui paraissait bien
sinistre lorsque, songeant à ces yeux gris clair, à cette bouche
bleuâtre entourée de grosses rides, à ce front large, osseux, à ce
teint jaune, tout à coup il se rappela que sur la Golgenberg se
trouvaient trois pendus, et que l'un d'eux ressemblait singulièrement
à son hôte.... Qu'il avait aussi les yeux caves, les coudes percés, et
que le gros orteil de son pied gauche sortait du soulier crevassé par
la pluie.

Il se rappela de plus que ce misérable, appelé Melchior, avait fait
jadis de la musique, et qu'on l'avait pendu pour avoir assommé avec sa
cruche l'aubergiste du _Mouton d'Or_, qui lui réclamait un petit écu
de convention.

La musique de ce pauvre diable l'avait autrefois profondément ému....
Elle était fantasque ... et l'élève de maître Albertus enviait le
bohème; mais en ce moment, revoyant la figure du gibet, ses haillons
agités par le vent des nuits, et les corbeaux volant tout autour avec
de grandes clameurs ... il se sentit frissonner, et sa peur augmenta
beaucoup, lorsqu'il découvrit, au fond de la soupente, contre la
muraille, un violon surmonté de deux palmes flétries.

Alors il aurait voulu fuir, mais dans le même instant la voix rude de
l'hôte frappa son oreille:

«Éteignez donc la lumière! criait-il.... Couchez-vous, je vous ai dit
de prendre garde au feu!»

Ces paroles glacèrent Karl d'épouvante, il s'étendit sur la grande
paillasse et souffla la lumière.

Tout devint silencieux.

Or, malgré sa résolution de ne pas fermer l'oeil, à force d'entendre
le vent gémir, les oiseaux de nuit s'appeler dans les ténèbres, les
souris trotter sur le plancher vermoulu, vers une heure du matin,
Hâfitz dormait profondément, quand un sanglot amer, poignant,
douloureux, l'éveilla en sursaut.... Une sueur froide couvrit sa face.

Il regarda et vit dans l'angle du toit un homme accroupi: c'était
Melchior le pendu! Ses cheveux noirs tombaient sur ses reins
décharnés, sa poitrine et son cou étaient nus.... On aurait dit, tant
il était maigre, le squelette d'une immense sauterelle: un beau rayon
de lune, entrant par la petite lucarne, l'éclairait doucement d'une
lueur bleuâtre, et tout autour pendaient de longues toiles d'araignée.

Hâfitz silencieux, les yeux tout grands ouverts, la bouche béante,
regardait cet être bizarre, comme on regarde la mort debout derrière
les rideaux de son lit, quand la grande heure est proche.

Tout à coup le squelette étendit sa longue main sèche et saisit le
violon à la muraille; il l'appuya contre son épaule, puis, après un
instant de silence, il se prit à jouer.

Il y avait dans sa musique ... il y avait des notes funèbres comme
le bruit de la terre croulant sur le cercueil d'un être bien aimé
...--solennelles comme la foudre des cascades traînée par les échos de
la montagne ...--majestueuses comme les grands coups de vent d'automne
au milieu des forêts sonores ...--et parfois tristes ... tristes comme
l'incurable désespoir.--Puis, au milieu de ces sanglots, se jouait
un chant léger, suave, argentin, comme celui d'une bande de gais
chardonnerets voltigeant sur les buissons fleuris ...--Ces trilles
gracieux tourbillonnaient avec un ineffable frémissement d'insouciance
et de bonheur, pour s'envoler tout à coup, effarouchés par la valse
... folle ... palpipante, éperdue;--amour ... joie ... désespoir ...
tout chantait ... tout pleurait ... ruisselait pêle mêle sous l'archet
vibrant....

Et Karl, malgré sa terreur inexprimable, étendit les bras et criait:

«O grand ... grand ... grand artiste!... O génie sublime.... Oh! que
je plains votre triste sort ... Être pendu!... pour avoir tué cette
brute d'aubergiste, qui ne connaissait pas une note de musique....
Errer dans les bois au clair de lune.... N'avoir plus de corps et un
si beau talent.... Oh! Dieu!...»

Mais comme il s'exclamait de la sorte, la voix rude de l'hôte
l'interrompit:

«Hé! là-haut ... vous tairez-vous, à la fin? Êtes-vous malade ... ou
le feu est-il à la maison?»

Et des pas lourds firent crier l'escalier de bois, une vive lumière
éclaira les fentes de la porte, qui s'ouvrit d'un coup d'épaule,
laissant apparaître l'aubergiste.

«Ah! _herr wirth_, cria Hâfitz, _herr wirth_, que se passe-t-il donc
ici? D'abord une musique céleste m'éveille et me ravit dans les
sphères invisibles ... puis voilà que tout s'évanouit comme un rêve.»

La face de l'hôte prit aussitôt une expression méditative.

«Oui, oui, murmura-t-il tout rêveur.... J'aurais dû m'en douter....
Melchior est encore venu troubler notre sommeil ... il reviendra donc
toujours!... Maintenant notre repos est perdu; il ne faut plus songer
à dormir.... Allons, camarade, levez-vous.... Venez fumer une pipe
avec moi.»

Karl ne se fit pas prier; il avait hâte d'aller ailleurs. Mais quand
il fut en bas, voyant que la nuit était encore profonde, la tête entre
les mains, les coudes sur les genoux, longtemps, longtemps, il resta
plongé dans un abîme de méditations douloureuses.

L'hôte, lui, venait de rallumer le feu; il avait repris sa place sur
la chaise effondrée au coin de l'âtre, et fumait en silence.

Enfin, le jour grisâtre parut.... Il regarda par les petites fenêtres
ternes, puis le coq chanta ... les poules sautèrent de marche en
marche.

«Combien vous dois-je? demanda Karl en bouclant son sac sur ses
épaules et prenant son bâton.

--Vous nous devez une prière à la chapelle de l'abbaye Saint-Blaise,
dit l'homme d'un accent étrange ... une prière pour l'âme de mon fils
Melchior, le pendu ... et une autre pour sa fiancée ... Génovéva la
folle!

--C'est tout?

--C'est tout.

--Alors, adieu; je ne l'oublierai pas.»

En effet, la première chose que fit Karl en arrivant a Fribourg, ce
fut d'aller prier Dieu pour le pauvre bohême et pour celle qu'il avait
aimée....--Puis il entra chez maître Kilian, l'aubergiste de _la
Grappe_, déploya son papier de musique sur la table, et s'étant fait
apporter une bouteille de _rikevir_, il écrivit en tête de la première
page: _Le Violon du Pendu!_» et composa, séance tenante, sa première
partition vraiment originale.




L'HÉRITAGE DE MON ONCLE CHRISTIAN

CONTE FANTASTIQUE


A la mort de mon digne oncle Christian Hâas, bourgmestre de
Lauterbach, j'étais déjà maître de chapelle du grand-duc Yéri-Péter et
j'avais quinze cents florins de fixe, ce qui ne m'empêchait pas, comme
on dit, de tirer le diable par la queue.

L'oncle Christian, qui savait très-bien ma position, ne m'avait jamais
envoyé un kreutzer; aussi ne pus-je m'empêcher de répandre des larmes
en apprenant sa générosité posthume: j'héritais de lui, hélas!... deux
cent cinquante arpents de bonnes terres, des vignes, des vergers, un
coin de forêt et sa grande maison de Lauterbach.

«Cher oncle, m'écriai-je avec attendrissement, c'est maintenant que je
vois toute la profondeur de votre sagesse, et que je vous glorifie
de m'avoir serré les cordons de votre bourse.... L'argent que vous
m'auriez envoyé ... où serait-il?.... Il serait au pouvoir des
Philistins et des Moabites.... La petite Katel Fresserine pourrait
seule en donner des nouvelles, tandis que, par votre prudence, vous
avez sauvé la patrie, comme Fabius Cunctator.... Honneur à vous, cher
oncle Christian ... honneur à vous!....»

Ayant dit ces choses bien senties, et beaucoup d'autres non moins
touchantes, je partis à cheval pour Lauterbach.

Chose bizarre! le démon de l'avarice, avec lequel je n'avais jamais
rien eu à démêler, faillit alors se rendre maître de mon âme:

«Kasper, me dit-il à l'oreille, te voilà riche!... Jusqu'à présent, tu
n'as poursuivi que de vains fantômes.... L'amour, les plaisirs et les
arts ne sont que de la fumée.... Il faut être bien fou pour s'attacher
à la gloire.... Il n'y a de solide que les terres, les maisons et les
écus placés sur première hypothèque.... Renonce à tes illusions....
Recule tes fossés, arrondis tes champs, entasse tes écus, et tu seras
honoré, respecté ... tu deviendras bourgmestre comme ton oncle, et les
paysans, en te voyant passer, te tireront le chapeau d'une demi-lieue,
disant: «Voilà monsieur Kasper Hâas ... l'homme riche ... le plus gros
_herr_ du pays!»

Ces idées allaient et venaient dans ma tête, comme les personnages
d'une lanterne magique, et je leur trouvais un air grave, raisonnable,
qui me séduisait.

C'était en plein juillet; l'alouette dévidait dans le ciel son ariette
interminable, les moissons ondulaient dans la plaine, les tièdes
bouffées de la brise m'apportaient le cri voluptueux de la caille et
de la perdrix dans les blés; le feuillage miroitait au soleil, la
Lauter murmurait à l'ombre des grands saules vermoulus ... et je ne
voyais, je n'entendais rien de tout cela: je voulais être bourgmestre,
j'arrondissais mon ventre, je soufflais dans mes joues et je murmurais
en moi-même: «Voici monsieur Kasper Hâas qui passe ... l'homme riche
... le plus gros _herr_ du pays! Hue! Bletz ... hue!....»

Et ma petite jument galopait.

J'étais curieux d'essayer le tricorne et le grand gilet écarlate de
maître Christian.

«S'ils me vont, me disais-je, à quoi bon en acheter d'autres?»

Vers quatre heures de l'après-midi, le petit village de Lauterbach
m'apparut au fond de la vallée, et ce n'est pas sans attendrissement
que j'arrêtai les yeux sur la grande et belle maison de Christian
Hâas, ma future résidence, le centre de mes exploitations et de mes
propriétés. J'en admirai la situation pittoresque sur la grande route
poudreuse, l'immense toiture de bardeaux grisâtres, les hangars
couvrant de leurs vastes ailes les charrettes, les charrues et les
récoltes ... et, derrière, la bassecour ... puis le petit jardin, le
verger, les vignes à mi-côte ... les prairies dans le lointain.

Je tressaillis d'aise à ce spectacle.

Et comme je descendais la grande rue du village, voilà que les
vieilles femmes, le menton en casse-noisette; les enfants, la tête
nue, ébouriffée; les hommes coiffés du gros bonnet de loutre, la pipe
à chaînette d'argent aux lèvres ... voilà que toutes ces bonnes gens
me contemplent et me saluent:

«Bonjour, monsieur Kasper! bonjour, monsieur Hâas!»

Et toutes les petites fenêtres se garnissent de figures
émerveillées.... Je suis déjà chez moi.... Il me semble toujours avoir
été propriétaire ... notable de Lauterbach.... Ma vie de maître de
chapelle n'est plus qu'un rêve ... mon enthousiasme pour la musique,
une folie de jeunesse:--comme les écus vous modifient les idées d'un
homme!

Cependant je fais halte devant la maison de M. le tabellion Becker....
C'est lui qui détient mes titres de propriété et qui doit me les
remettre. J'attache mon cheval à l'anneau de la porte, je saute sur
le perron, et le vieux scribe, sa tête chauve découverte, sa maigre
échine revêtue d'une longue robe de chambre verte à grands ramages,
s'avance sur le seuil pour me recevoir.

«Monsieur Kasper Hâas, j'ai bien l'honneurde vous saluer.

--Maître Becker, je suis votre serviteur.

--Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur Hâas.

--Après vous, maître Becker ... après vous.»

Nous traversons le vestibule, et je découvre, au fond d'une petite
salle propre et bien aérée, une table confortablement servie, et,
près de la table, une jeune personne fraîche, gracieuse, les joues
enluminées du vermillon de la pudeur.

«Monsieur Kasper Hâas!» dit le vénérable tabellion.

Je m'incline.

«Ma fille Lothe!» ajoute le brave homme.

Et tandis que je sens se réveiller en moi mes vieilles inclinations
d'artiste, que j'admire le petit nez rose, les lèvres purpurines, les
grands yeux bleus de mademoiselle Lothe, sa taille légère, ses petites
mains potelées, maître Becker m'invite à prendre place, disant qu'il
m'attendait, que mon arrivée était prévue, et qu'avant d'entamer les
affaires sérieuses, il était bon de se refaire un peu de la route ...
de se rafraîchir d'un verre de bordeaux, etc.; toutes choses dont
j'appréciai la justesse et que j'acceptai de grand coeur.

Nous prenons donc place. Nous causons de la belle nature. Je fais mes
réflexions sur le vieux papa.... Je suppute ce qu'un tabellion peut
gagner à Lauterbach.

«Mademoiselle, me ferez-vous la grâce d'accepter une aile de poulet?

--Monsieur, vous êtes bien bon.... Avec plaisir.»

Lothe baisse les yeux.... Je remplis son verre ... elle y trempe ses
lèvres roses ... le papa est joyeux.... Il cause de chasse ... de
pêche:

«Monsieur Hâas va sans doute se mettre aux habitudes du pays;
nous avons des garennes bien peuplées, des rivières abondantes en
truites.... On loue les chasses de l'administration forestière.... On
passe ses soirées à la brasserie.... Monsieur l'inspecteur des eaux et
forêts est un charmant jeune homme.... Monsieur le juge de paix joue
supérieurement au whist, etc.»

J'écoute.... Je trouve délicieuse cette vie calme et paisible.
Mademoiselle Lothe me paraît fort bien.... Elle cause peu, mais son
sourire est si bon, si naïf, qu'elle doit être aimante!

Enfin arrive le café ... le kirsch-wasser.... Mademoiselle Lothe se
retire et le vieux scribe passe insensiblement de la fantaisie aux
affaires sérieuses. Il me parle des propriétés de mon oncle, et je
prête une oreille attentive: pas de testament, pas un legs, pas
d'hypothèque.... Tout est clair, net, régulier. «Heureux Kasper! me
dis-je, heureux Kasper!»

Alors nous entrons dans le cabinet du tabellion pour la remise des
titres. Cet air renfermé de bureau, ces grandes lignes de cartons,
ces dossiers, tout cela dissipe les vaines rêveries de la fantaisie
amoureuse. Je m'assieds dans un grand fauteuil, et maître Becker,
l'air pensif, chausse ses lunettes de corne sur son long nez aquilin.

«Voici le titre de vos prairies de l'Eichmatt: vous avez là, monsieur
Hâas, cent arpents de bonnes terres ... les meilleures, les mieux
irriguées de la commune ... on y fait deux et même trois fauchées par
an ... c'est un revenu de quatre mille francs. Voici le titre de votre
vignoble de Sonnethâl: trente-cinq arpents de vigne ... vous faites
là, bon an mal an, deux cents hectolitres de petit vin, qui se vend
sur place de douze à quinze francs l'hectolitre.... Les bonnes années
compensent les mauvaises. Ceci, monsieur Hâas, est le titre de votre
forêt du Romelstein: elle contient de cinquante à soixante hectares de
bois taillis en plein rapport.... Ceci vous représente vos biens de
Haematt ... ceci vos pâturages de Thiefenthâl.... Voici le titre de
propriété de la ferme de Grünerwald, et voilà celui de votre maison de
Lauterbourg ... cette maison, la plus grande du village, date du XVIe
siècle.

--Diable! maître Becker, cela ne prouve pas en sa faveur.

--Au contraire ... au contraire: Jean Burckart, comte de Barth,
avait établi là sa résidence de chasse.... Il est vrai que bien des
générations s'y sont succédé depuis, mais on n'a pas négligé les
réparations d'entretien; elle est en parfait état de conservation.»

Je remerciai maître Becker de ses explications, et, ayant serré mes
titres dans un volumineux portefeuille, que le digne homme voulut
bien me prêter, je pris congé de lui, plus convaincu que jamais de ma
nouvelle importance.

J'arrive en face de ma maison; j'introduis la clef dans la serrure,
et, frappant du pied la première marche:

«Ceci est à moi!» m'écriai-je avec enthousiasme.

J'entre dans la salle: «Ceci est à moi!» J'ouvre les armoires, et,
voyant le linge amoncelé jusqu'au plafond: «Ceci est à moi!....» Je
monte au premier étage et je répète toujours comme un insensé:
«Ceci est à moi! ... ceci est à moi! ... Oui ... oui ... je suis
propriétaire!» Toutes mes inquiétudes pour l'avenir, toutes mes
appréhensions du lendemain sont dissipées; je figure dans le monde,
non plus par mon faible mérite de convention, par un caprice de la
mode, mais par la détention réelle, effective, des biens que la foule
convoite....

O poëtes! ... O artistes! ... qu'êtes-vous auprès de ce gros
propriétaire qui possède tout, et dont les miettes de la table
nourrissent votre inspiration? Vous n'êtes que l'ornement de son
banquet ... la distraction de ses ennuis ... la fauvette qui chante
dans son buisson ... la statue qui décore son jardin.... Vous
n'existez que par lui et pour lui! Pourquoi vous envierait-il les
fumées de l'orgueil, de la vanité ... lui qui possède les seules
réalités de ce monde!

En ce moment, si le pauvre maître de chapelle Hâas m'était apparu ...
je l'aurais regardé par-dessus l'épaule.... Je me serais demandé:

«Quel est ce fou?... qu'a-t-il de commun avec moi?»

J'ouvris une fenêtre... la nuit approchait... le soleil couchant
dorait mes vergers et mes vignes à perte de vue... Au sommet de la
côte, quelques pierres blanches indiquaient le cimetière.

Je me retournai: une vaste salle gothique, le plafond orné de grosses
moulures, s'offrit à mes regards; j'étais dans le pavillon de chasse
du seigneur Buckart.

Une antique épinette occupait l'intervalle de deux fenêtres...
j'y passai les doigts avec distraction; les cordes détendues
s'entre-choquèrent et nasillèrent de l'accent étrange, ironique, des
vieilles femmes édentées fredonnant des airs de leur jeunesse.

Au fond de la haute salle se trouvait l'alcôve en demi-voûte, avec ses
grands rideaux rouges et son lit à baldaquin... Cette vue me rappela
que j'avais couru six heures à cheval, et me déshabillant avec un
sourire de satisfaction indicible: «C'est pourtant la première fois,
me dis-je, que je vais dormir dans mon propre lit.» Et m'étant couché,
les yeux tendus sur la plaine immense déjà noyée d'ombres, je sentis
mes paupières s'appesantir voluptueusement. Pas une feuille ne
murmurait; au loin, les bruits du village s'éteignaient un à un, le
soleil avait disparu... quelques reflets d'or indiquaient sa trace à
l'infini... Je m'endormis bientôt.

Or, il était nuit et la lune brillait de tout son éclat, lorsque
je m'éveillai sans cause apparente. Les vagues parfums de l'été
arrivaient jusqu'à moi... La douce odeur du foin nouvellement fauché
imprégnait l'air. Je regardai tout surpris, puis je voulus me lever
pour fermer la fenêtre; mais, chose inconcevable! ma tête était
parfaitement libre, tandis que mon corps dormait d'un sommeil de
plomb. A mes efforts pour me lever, pas un muscle ne répondit; je
sentais mes bras étendus près de moi, complètement inertes... mes
jambes allongées, immobiles; ma tête s'agitait en vain!

En ce moment même, la respiration profonde, cadencée du corps,
m'effraya... ma tête retomba sur l'oreiller, épuisée par ses élans:
«Suis-je donc paralysé des membres!» me dit-je avec effroi.

Mes yeux se refermèrent. Je réfléchissais, dans l'épouvante, à
ce singulier phénomène, et mes oreilles suivaient les pulsations
anxieuses de mon coeur... le murmure précipité du sang sur lequel
l'esprit n'avait aucun pouvoir.

«Comment... comment... repris-je au bout de quelques secondes... mon
corps, mon propre corps refuse de m'obéir!... Kasper Hâas, le maître
de tant de vignes et de gras pâturages, ne peut pas même remuer cette
misérable motte de terre qui cependant est bien à lui... O Dieu!...
qu'est-ce que cela veut dire?»

Et comme je rêvais de la sorte, un faible bruit attira mon attention;
la porte de mon alcôve venait de s'ouvrir: un homme... un homme vêtu
d'étoffes roides, semblables à du feutre, comme les moines de la
chapelle Saint-Gualber, à Mayence, le large feutre gris à plume de
faucon relevé sur l'oreille... les mains enfoncées jusqu'aux coudes
dans des gants de buffleterie... venait d'entrer dans la salle. Les
bottes évasées de ce personnage remontaient jusqu'au-dessus des
genoux; une lourde chaîne d'or, chargée de décorations, tombait sur
sa poitrine... Son visage brun, osseux, aux yeux caves, avait une
expression de tristesse poignante et des teintes verdâtres horribles.

Il traversa la salle d'un pas sec, comme le tic-tac d'une horloge, et,
le poing sur la garde d'une immense rapière, frappant le parquet du
talon, il s'écria: «Ceci est à moi!... à moi... Hans Buckart... comte
de Barth.»

On eût dit une vieille machine rouillée grinçant des mots
cabalistiques... J'en avais la chair de poule.

Mais au même instant la porte en face s'ouvrit, et le comte de Barth
disparut dans la pièce voisine, où j'entendis son pas automatique
descendre un escalier qui n'en finissait plus; le bruit de ses talons
sur chaque marche allait en s'affaiblissant par la distance, comme
s'il fût descendu dans les entrailles de la terre.

Et comme j'écoutais encore, n'entendant plus rien, voilà que tout à
coup la vaste salle se peuple d'une société nombreuse... l'épinette
retentit... on chante... on célèbre l'amour, le plaisir, le bon vin.

Je regarde, et je vois, sur le fond bleuâtre de la lune, des jeunes
femmes inclinées nonchalamment autour de l'épinette; de précieux
cavaliers, vêtus, comme au temps jadis, de colifichets sans nombre, de
dentelles fabuleuses, assis, les jambes croisées, sur des tabourets à
crépines d'or, se penchant, hochant la tête, se dandinant, faisant les
jolis coeurs... le tout si gentiment, d'une façon si coquette,
qu'on aurait dit une de ces vieilles estampes à l'eau-forte de la
très-gracieuse École de Lorraine au XVIe siècle.

Et les petits doigts secs d'une respectable douairière à nez de
perroquet claquetaient sur les touches de l'épinette; les éclats de
rire aigus lançaient leurs fusées stridentes à droite, à gauche, et se
terminaient par un bruit de crécelle détraquée, à vous faire hérisser
les cheveux sur la nuque.

Tout ce monde de folie, de savoir-vivre quintessencié et d'élégance
surannée exhalait là ses eaux de rose et de réséda tournées au
vinaigre.

Je fis de nouveaux efforts vraiment surhumains pour me débarrasser
de ce cauchemar... Impossible! mais au même instant, une des jeunes
élégantes s'écria:

«Messeigneurs, vous êtes ici chez vous... ce domaine...»

Elle n'eut pas le temps de finir... un silence de mort suivit ces
paroles.--Je regardai... la fantasmagorie avait disparu!


Alors un son de trompe frappa mes oreilles... Des chevaux piaffaient
au dehors... des chiens aboyaient... et la lune calme, méditative,
regardait toujours au fond de mon alcôve.

La porte s'ouvrit comme par l'effet d'un coup de vent, et cinquante
chasseurs, suivis de jeunes dames, vieilles de deux siècles, à longues
robes traînantes, défilèrent majestueusement d'une salle à l'autre.
Quatre vilains passèrent aussi, soutenant de leurs robustes épaules un
brancard à feuilles de chêne, où gisait tout sanglant, l'oeil terne et
la défense écumeuse, un énorme sanglier.

J'entendis les fanfares redoubler au dehors... puis s'éteindre comme
un soupir dans les bois... puis... rien!

Et comme je rêvais à cette vision étrange, regardant par hasard dans
l'ombre silencieuse, je vis avec stupeur la scène occupée par une de
ces vieilles familles protestantes d'autrefois... calmes, dignes et
solennelles dans leurs moeurs.

Là se trouvaient le patriarche à tête blanche, lisant la grande Bible;
la vieille mère, haute et pâle, filant le chanvre du ménage, droite
comme un fuseau, le collet monté jusqu'aux oreilles, la taille serrée
de bandelettes de ratine noire, puis les enfants joufflus, l'oeil
rêveur, accoudés sur la table dans le plus profond silence, le vieux
chien de berger attentif à la lecture, la vieille horloge dans son
étui de noyer, comptant les secondes ... et plus loin, dans l'ombre,
quelques figures de jeunes filles, quelques bruns visages de jeunes
gens à feutre noir et camisole de bure, discutant sur l'histoire de
Jacob et de Rachel, en forme de déclaration d'amour.

Et cette honnête famille semblait convaincue des vérités saintes; le
vieillard, de sa voix cassée, poursuivait l'histoire édifiante avec
attendrissement:

«Ceci est votre terre promise... la terre d'Abraham... d'Isaac et de
Jacob... laquelle je vous ai destinée depuis l'origine des siècles...
afin que vous y croissiez et multipliez comme les étoiles du
ciel...--Et nul ne pourra vous la ravir, car vous êtes mon peuple
bien-aimé... en qui j'ai mis ma confiance...»

La lune, voilée depuis quelques instants, venait de se découvrir;
n'entendant plus rien, je tournai la tête... ses rayons calmes et
froids éclairaient le vide de la salle: plus une figure, plus une
ombre... la lumière ruisselait sur le parquet, et, dans le lointain,
quelques arbres découpaient leur feuillage sur la côte lumineuse.

Mais, subitement, les hautes murailles se tapissèrent de livres...
l'antique épinette fit place au bureau de quelque savant, dont l'ample
perruque m'apparut au-dessus d'un fauteuil à dossier de cuir roux.
J'entendis la plume d'oie courir sur le papier. L'homme, perdu dans
les profondeurs de sa pensée, ne bougeait pas: ce silence m'accablait.

Mais jugez de ma stupeur lorsque, s'étant retourné, l'érudit me
fit face, et que je reconnus en lui le portrait du jurisconsulte
Grégorius, consigné sous le n° 253 de la galerie de Hesse-Darmstadt.

Grand Dieu! comment ce personnage s'était-il détaché de son cadre?

Voilà ce que je me demandais, quand d'une voix creuse il s'écria:

«_Dominium, ex jure Quiritio, est jus utendi et abutendi quatenus
naturalis ratio patitur._»

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