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Contes de la Montagne

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A mesure que cette formule s'échappait de ses lèvres, sa figure
pâlissait... pâlissait... Au dernier mot, elle n'existait plus!

Que vous dirai-je encore, mes chers amis? Durant les heures suivantes
je vis vingt autres générations se succéder dans l'antique castel
de Hans Burckart: des chrétiens et des juifs, des nobles et des
roturiers, des ignorants et des savants, des artistes et des êtres
prosaïques... Et tous proclamaient leur légitime propriété, tous se
croyaient maîtres souverains et définitifs de la baraque!--Hélas! un
souffle de la mort les mettait à la porte.

J'avais fini par m'habituer à cette étrange fantasmagorie. Chaque fois
que l'un de ces braves gens s'écriait: «Ceci est à moi!» je me prenais
à rire et je murmurais: «Attends, camarade, attends, tu vas t'évanouir
comme les autres!»

Enfin, j'étais las, quand au loin, bien loin, le coq chanta: le chant
du coq annonce lejour; sa voix perçante réveille lesêtres endormis.

Les feuilles s'agitèrent, un frisson parcourut mon corps; je sentis
mes membres se détacher de ma couche, et me relevant sur le coude, mes
regards s'étendirent avec ravissement sur la campagne silencieuse...
mais ce que je vis n'était guère propre a me réjouir.

En effet, le long du petit sentier qui mène au cimetière, montait
toute la procession des fantômes que j'avais vus pendant la nuit. Elle
s'avançait pas à pas vers la porte vermoulue de l'enceinte, et cette
marche silencieuse, sous les teintes vagues, indécises du crépuscule
naissant, avait quelque chose d'épouvantable.

Et comme je restais là, plus mort que vif, labouche béante, le front
baigné de sueur froide, la tête du cortège sembla se fondre dans les
vieux saules pleureurs.

Il ne restait plus qu'un petit nombre de spectres, et je commençais
à reprendre haleine, quand mon oncle Christian, qui se trouvait le
dernier, me parut se retourner sous la vieille porte moussue et me
faire signe de venir... Une voix lointaine... ironique, me criait:

«Kasper ... Kasper ... viens ... cette terre est à nous!...»

Puis tout disparut.

Une bande de pourpre étendue à l'horizon annonçait le jour.

Il est inutile de vous dire que je ne profitai pas de l'invitation de
maître Christian Hâas...

Il faudra qu'un autre personnage me fasse signe à plusieurs reprises
de venir, pour me forcer de prendre ce chemin. Toutefois, je dois vous
avouer que le souvenir de mon séjour au castel de Burckart a modifié
singulièrement la bonne opinion que j'avais conçue de ma nouvelle
importance ... car la vision de cette nuit singulière me paraît
signifier que si la terre, les vergers, les prairies ne passent pas,
les propriétaires passent!... chose qui fait dresser les cheveux sur
la tête, lorsqu'on y réfléchit sérieusement.

Aussi, loin de m'endormir dans les délices de Capoue, je me suis remis
à la musique, et je compte faire jouer l'année prochaine, sur le grand
théâtre de Berlin, un opéra dont vous me donnerez des nouvelles.

En définitive, la gloire, que les gens positifs traitent de chimère,
est encore la plus solide de toutes les propriétés.... Elle ne finit
pas avec la vie ... au contraire ... la mort la confirme et lui donne
un nouveau lustre!

Supposons, par exemple, qu'Homère revienne en ce monde: personne
ne songerait certainement à lui contester le mérite d'avoir fait
l'_Iliade,_ et chacun de nous s'efforcerait de rendre à ce grand homme
les honneurs qui lui sont dus.... Mais si, par hasard, le plus riche
propriétaire de ce temps-là venait réclamer les champs ... les forêts
... les pâturages qui faisaient son orgueil ... il y a dix à parier
contre un qu'il serait reçu comme un voleur, et qu'il périrait
misérablement sous le bâton....




A MON AMI JOSEPH-FÉLIX HALY

HUGUES-LE-LOUP


I

Vers les fêtes de Noël de l'année 18.., un matin que je dormais
profondément à l'hôtel du _Cygne_, à Tubingue, le vieux Gédéon Sperver
entra dans ma chambre en s'écriant:

«Fritz... réjouis-toi!... je t'emmène au château de Nideck, à
dix lieues d'ici... Tu connais Nideck... la plus belle résidence
seigneuriale du pays: un antique monument de la gloire de nos pères!»

Notez bien que je n'avais pas vu Sperver, mon respectable père
nourricier, depuis seize ans; qu'il avait laissé pousser toute sa
barbe, qu'un immense bonnet de peau de renard lui couvrait la nuque,
et qu'il me tenait sa lanterne sous le nez.

«D'abord, m'écriai-je, procédons méthodiquement; qui êtes-vous?

--Qui je suis!... Comment, tu ne reconnais pas Gédéon Sperver, le
braconnier du Schwartz-Wald?... Oh! ingrat.... Moi qui t'ai nourri,
élevé ... moi qui t'ai appris à tendre une trappe, à guetter le renard
au coin d'un bois, à lancer les chiens sur la piste du chevreuil!...
Ingrat ... il ne me reconnaît pas! Regarde donc mon oreille gauche qui
est gelée.

--A la bonne heure!... Je reconnais ton oreille gauche.... Maintenant,
embrassons-nous.»

Nous nous embrassâmes tendrement, et Sperver, s'essuyant les yeux du
revers de la main, reprit:

«Tu connais Nideck?

--Sans doute ... de réputation.... Que fais-tu là?

--Je suis premier piqueur du comte.

--Et tu viens de la part de qui?

--De la jeune comtesse Odile.

--Bon ... quand partons-nous?

--A l'instant même. Il s'agit d'une affaire urgente; le vieux comte
est malade, et sa fille m'a recommandé de ne pas perdre une minute.
Les chevaux sont prêts....

--Mais, mon cher Gédéon, vois donc le temps qu'il fait: depuis trois
jours, il ne cesse pas de neiger.

--Bah! bah! Suppose qu'il s'agisse d'une partie de chasse au sanglier,
mets ta rhingrave, attache tes éperons, et en route! Je vais faire
préparer un morceau.»

Il sortit.

«Ah! reprit le brave homme en revenant, n'oublie pas de jeter ta
pelisse par là-dessus.»

Puis il descendit.

Je n'ai jamais su résister au vieux Gédéon; dès mon enfance, il
obtenait tout de moi avec un hochement de tête, un mouvement
d'épaule.... Je m'habillai donc et ne tardai pas à le suivre dans la
grande salle.

«Hé! je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul,
s'écria-t-il tout joyeux. Dépêche-moi cette tranche de jambon sur
le pouce et buvons le coup de l'étrier, car les chevaux
s'impatientent.... A propos, j'ai fait mettre ta valise en croupe.

--Comment, ma valise?

--Oui, tu n'y perdras rien; il faut que tu restes quelques jours au
Nideck, c'est indispensable, je t'expliquerai ça tout à l'heure.»

Nous descendîmes dans la cour de l'hôtel.

En ce moment, deux cavaliers arrivaient; ils semblaient harassés de
fatigue; leurs chevaux étaient blancs d'écume. Sperver, grand amateur
de la race chevaline, fit une exclamation de surprise:

«Les belles bêtes! ... des valaques ... quelle finesse! de vrais
cerfs.... Allons, Niclause ... allons donc, dépêche-toi de leur jeter
une housse sur les reins ... le froid pourrait les saisir.»

Les voyageurs, enveloppés de fourrures blanches d'Astrakan, passèrent
près de nous comme nous mettions le pied à l'étrier; je découvris
seulement la longue moustache brune de l'un deux, et ses yeux noirs
d'une vivacité singulière.

Ils entrèrent dans l'hôtel.

Le palefrenier tenait nos chevaux en main; il nous souhaita un bon
voyage, et lâcha les rênes,

Nous voilà partis.

Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des
Ardennes plein d'ardeur; nous volions sur la neige.... En dix minutes
nous eûmes dépassé les dernières maisons de Tubingue.

Le temps commençait à s'éclaircir. Aussi loin que pouvaient s'étendre
nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de
sentier. Nos seules compagnons de voyage étaient les corbeaux
du Schwartz-Wald, déployant leurs grandes ailes creuses sur les
monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d'une voix
rauque: Misère! ... misère! ... misère!....

Gédéon, avec sa grande figure couleur de vieux buis, sa pelisse de
chat sauvage, et son bonnet de fourrure à longues oreilles pendantes,
galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du _Freyschutz_;
parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d'eau limpide
scintiller, en tremblotant, au bout de son long nez crochu.

«Hé! hé! Fritz, me disait-il, voilà ce qui s'appelle une jolie matinée
d'hiver.

--Sans doute, mais un peu rude.

--J'aime le temps sec, moi ... ça vous rafraîchit le sang.... Si le
vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en route par un
temps pareil, il ne sentirait plus ses rhumatismes.»

Je souriais du bout des lèvres.

Après une heure de course furibonde, Sperver ralentit sa marche, et
vint se placer côte à côte avec moi.

«Fritz, me dit-il d'un accent plus sérieux, il est pourtant nécessaire
que tu connaisses le motif de notre voyage.

--J'y pensais.

--D'autant plus qu'un grand nombre de médecins ont déjà visité le
comte.

--Ah!

--Oui ... il nous en est venu de Berlin, en grande perruque, qui
ne voulaient voir que la langue du malade ... de la Suisse, qui ne
regardaient que ses urines ... et de Paris, qui se mettaient un petit
morceau de verre dans l'oeil pour observer sa physionomie.... Mais
tous y ont perdu leur latin et se sont fait payer grassement leur
ignorance.

--Diable! comme tu nous traites!

--Je ne dis pas ça pour toi, au contraire, je te respecte, et s'il
m'arrivait de me casser une jambe, j'aimerais mieux me confier à
toi qu'à n'importe quel autre médecin; mais, pour ce qui est de
l'intérieur du corps, vous n'avez pas encore découvert de lunette pour
voir ce qui s'y passe.

--Qu'en sais-tu?

A cette réponse, le brave homme me regarda de travers.

«Serait-ce un charlatan comme les autres?» pensait-il....

Pourtant il reprit:

«Ma foi, Fritz, si tu possèdes une telle lunette, elle viendra fort à
propos, car la maladie du comte est précisément à l'intérieur: c'est
une maladie terrible, quelque chose dans le genre de la rage. Tu sais
que la rage se déclare au bout de neuf heures, de neuf jours ou de
neuf semaines?

--On le dit, mais, ne l'ayant pas observé par moi-même, j'en doute.

--Tu n'ignores pas, au moins, qu'il y a des fièvres de marais qui
reviennent tous les trois, six ou neuf ans. Notre machine a de
singuliers engrenages. Quand cette maudite horloge est remontée
d'une certaine façon, la fièvre, la colique ou le mal de dents vous
reviennent à minute fixe.

--Eh! mon pauvre Gédéon, à qui le dis-tu?... ces maladies périodiques
font mon désespoir...--Tant pis... la maladie du comte est
périodique... elle revient tous les ans, le même jour, à la même
heure; sa bouche se remplit d'écume, ses yeux deviennent blancs comme
des billes d'ivoire; il tremble des pieds à la tête et ses dents
grincent les unes contre les autres.

--Cet homme a sans doute éprouvé de grands chagrins?

--Non! Si sa fille voulait se marier, ce serait l'homme le plus
heureux du monde. Il est puissant, riche, comblé d'honneurs. Il a tout
ce que les autres désirent. Malheureusement, sa fille refuse tous les
partis qui se présentent. Elle veut se consacrer à Dieu, et ça le
chagrine de penser que l'antique race des Nideck va s'éteindre.

--Comment sa maladie s'est-elle déclarée?

--Tout à coup, il y a douze ans.» En ce moment le brave homme parut
se recueillir; il sortit de sa veste un tronçon de pipe et le bourra
lentement, puis l'ayant allumé:

«Un soir, dit-il, j'étais seul avec le comte dans la salle d'armes du
château. C'était vers les fêtes de Noël. Nous avions couru le sanglier
toute la journée dans les gorges du Rhéthâl, et nous étions rentrés,
à la nuit close, rapportant avec nous deux pauvres chiens, éventrés
depuis la queue jusqu'à la tête. Il faisait juste un temps comme
celui-ci: froid et neigneux. Le comte se promenait de long en large
dans la salle, la tête penchée sur la poitrine et les mains derrière
le dos, comme un homme qui réfléchit profondément. De temps en temps
il s'arrêtait pour regarder les hautes fenêtres où s'accumulait la
neige; moi, je me chauffais sous le manteau de la cheminée en pensant
à mes chiens, et je maudissais intérieurement tous les sangliers du
Schwartz-Wald. Il y avait bien deux heures que tout le monde dormait
au Nideck, et l'on n'entendait plus rien que le bruit des grandes
bottes éperonnées du comte sur les dalles. Je me rappelle parfaitement
qu'un corbeau, sans doute chassé par un coup de vent, vint battre les
vitres de l'aile, en jetant un cri lugubre, et que tout un pan de
neige se détacha... De blanches qu'elles étaient, les fenêtres
devinrent toutes noires de ce côté.--Ces détails ont-ils du rapport
avec la maladie de ton maître?

--Laisse-moi finir ... tu verras. A ce cri, le comte s'était arrêté,
les yeux fixes, les joues pâles et la tête penchée en avant, comme un
chasseur qui entend venir la bête. Moi, je me chauffais toujours, et
je pensais: «Est-ce qu'il n'ira pas se coucher bientôt?» Car, pour
dire la vérité, je tombais de fatigue. Tout cela, Fritz, je le vois
... j'y suis!... A peine le corbeau avait-il jeté son cri dans
l'abîme, que la vieille horloge sonnait onze heures.--Au même instant,
le comte tourne sur ses talons; il écoute ... ses lèvres remuent; je
vois qu'il chancelle comme un homme ivre. Il étend les mains ... les
mâchoires serrées ... les yeux blancs. Moi, je lui crie: «Monseigneur,
qu'avez-vous?» Mais il se met à rire comme un fou, trébuche et tombe
sur les dalles, la face contre terre... Aussitôt, j'appelle au
secours; les domestiques arrivent. Sébalt prend le comte par les
jambes, moi par les épaules, nous le transportons sur le lit qui se
trouve près de la fenêtre; et comme j'étais en train de couper sa
cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais à une attaque
d'aploplexie, voilà que la comtesse entre et se jette sur le corps du
comte, en poussant des cris si déchirants, que je frissonne encore
rien que d'y penser!»

Ici, Gédéon ôta sa pipe, il la vida lentement sur le pommeau de sa
selle, et poursuivit d'un air mélancolique:

«Depuis ce jour-là, Fritz, le diable s'est logé dans les murs de
Nideck, et paraît ne plus vouloir en sortir. Tous les ans, à la même
époque, à la même heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure
de huit à quinze jours, pendant lesquels il jette des cris à vous
faire dresser les cheveux sur la tête! Puis il se remet lentement,
lentement. Il est faible, pâle, il se traîne de chaise en chaise, et,
si l'on fait le moindre bruit, si l'on remue, il se retourne.... Il a
peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des créatures qui
soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir: «Va-t'en!
Va-t'en! crie-t-il les mains étendues. Oh! laisse-moi! laisse-moi!
n'ai-je pas assez souffert?». C'est horrible de l'entendre, et moi,
moi, qui l'accompagne de près à la chasse ... qui sonne du cor
lorsqu'il frappe la bête ... moi, qui suis le premier de ses
serviteurs ... moi, qui me ferais casser la tête pour son service ...
eh bien, dans ces moments-là, je voudrais l'étrangler, tant c'est
abominable de voir comme il traite sa propre fille!»

Sperver, dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre,
piqua des deux, et nous fimes un temps de galop.

J'étais devenu tout pensif. La cure d'une telle maladie me paraissait
fort douteuse, presque impossible.... C'était évidemment une maladie
morale; pour la combattre, il aurait fallu remonter à sa cause
première, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de
l'existence.

Toutes ces pensées m'agitaient. Le récit du vieux piqueur, bien loin
de m'inspirer de la confiance, m'avait abattu: triste disposition
pour obtenir un succès! Il était environ trois heures, lorsque nous
découvrîmes l'antique castel du Nideck, tout au bout de l'horizon.
Malgré la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles,
suspendues en forme de hotte aux angles de l'édifice. Ce n'était
encore qu'un vague profil, se détachant à peine sur l'azur du ciel;
mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges
apparurent.

En ce moment Sperver ralentit sa marche et s'écria:

«Fritz, il faut arriver avant la nuit close... En avant!...»

Mais il eut beau éperonner, son cheval restait immobile, arc-boutant
ses jambes de devant avec horreur, hérissant sa crinière, et lançant
de ses naseaux dilatés deux jets de vapeur bleuâtre.

«Qu'est-ce que cela? s'écria Gédéon tout surpris... Ne vois-tu rien,
Fritz?... est-ce que...»

Il ne termina point sa phrase, et m'indiquant, à cinquante pas, au
revers de la côte, un être accroupi dans la neige:

«La Peste-Noire!» fit-il d'un accent si troublé que j'en fus moi-même
tout saisi.

Et suivant du regard la direction de son geste, j'aperçus avec stupeur
une vieille femme, les jambes recoquillées entre les bras, et si
misérable, que ses coudes, couleur de brique, sortaient à travers ses
manches. Quelques mèches de cheveux gris pendaient autour de son cou,
long, rouge et nu, comme celui d'un vautour.

Chose bizarre, un paquet de hardes reposait sur ses genoux, et ses
yeux hagards s'étendaient au loin sur la plaine neigeuse.

Sperver avait repris sa course à gauche, traçant un immense circuit
autour de la vieille. J'eus peine à le rejoindre.

«Ah çà, lui criai-je, que diable fais-tu? C'est une plaisanterie?

--Une plaisanterie! Non! non! Dieu me garde de plaisanter sur un
pareil sujet.... Je ne suis pas superstitieux ... mais cette rencontre
me fait peur.»

Alors, tournant la tête, et voyant que la vieille ne bougeait pas,
et que son regard suivait toujours la même direction, il parut se
rassurer un peu.

«Fritz, me dit-il d'un air solennel, tu es un savant, tu as étudié
bien des choses dont je ne connais pas la première lettre ... eh bien,
apprends de moi qu'on a toujours tort de rire de ce qu'on ne comprend
pas.... Ce n'est pas sans raison que j'appelle cette femme: la
Peste-Noire.... Dans tout le Schwartz-Wald elle n'a pas d'autre nom;
mais c'est ici, au Nideck, qu'elle le mérite surtout!»

Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot.

«Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n'y
comprends rien.--Oui, c'est notre perte à tous, cette sorcière que tu
vois là-bas, c'est d'elle que vient tout le mal ... c'est elle qui tue
le comte!

--Comment est-ce possible? comment peut-elle exercer une semblable
influence?

--Que sais-je, moi? Ce qu'il y a de positif, c'est qu'au premier jour
du mal ... au moment où le comte est saisi de son attaque ... vous
n'avez qu'à monter sur la tour des signaux, qu'à promener vos regards
sur la plaine, et vous découvrez la Peste-Noire, comme une tache,
entre la forêt de Tubingue et le Nideck. Elle est là, seule,
accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du
comte deviennent plus terribles; on dirait qu'il l'entend venir!
Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit:
«Gédéon ... elle vient!» Moi, je lui tiens le bras pour l'empêcher
de trembler; mais il répète toujours en bégayant ... les yeux
écarquillés: «Elle vient! ho! ho! elle vient!...» Alors, je monte dans
la tour de Hugues; je regarde longtemps.... Tu sais, Fritz, que j'ai
de bons yeux. A la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et
terre, j'aperçois un point noir. Le lendemain, le point noir est
plus gros: le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le
lendemain, on découvre clairement la vieille, à deux portées de
carabine, dans la plaine: les attaques commencent, le comte crie!...
Le lendemain, la sorcière est au pied de la montagne ... alors le
comte a les mâchoires serrées comme un étau ... il écume ... ses yeux
tournent.... Oh! la misérable!... Et dire que je l'ai eue vingt fois
au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m'a empêché de lui
envoyer une balle, Il criait: «Non, Sperver, non, pas de sang!...»
Pauvre homme, ménager celle qui le tue ... car elle le tue, Fritz....
Il n'a déjà plus que la peau et les os!»

Mon brave ami Gédéon était trop prévenu contre la vieille pour qu'il
me fut possible de le ramener au sens commun. D'ailleurs, quel homme
oserait tracer les limites du possible? chaque jour ne voit-il pas
étendre le champ de la réalité! Ces influences occultes, ces rapports
mystérieux, ces affinités invisibles, tout ce monde magnétique que
les uns proclament avec toute l'ardeur de la foi, que les autres
contestent d'un air ironique, qui nous répond que demain il ne fera
pas explosion au milieu de nous? Il est si facile de faire du bon sens
avec l'ignorance universelle!

Je me bornai donc à prier Sperver de modérer sa colère et surtout de
bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prévenant que cela
lui porterait malheur.

«Bah! je m'en moque, dit-il, le pis qui puisse m'arriver, c'est d'être
pendu.

--C'est déjà beaucoup trop, pour un honnête homme.

--Hé! c'est une mort comme une autre. On suffoque, voilà tout. J'aime
autant ça que de recevoir un coup de marteau sur la tête, comme dans
l'apoplexie, ou de ne pouvoir plus dormir, fumer, avaler, digérer,
éternuer, comme dans les autres maladies.

--Pauvre Gédéon, tu raisonnes bien mal pour une barbe grise.

--Barbe grise tant que tu voudras ... c'est ma manière de voir....
J'ai toujours un canon de mon fusil chargé à balle au service de la
sorcière; de temps en temps j'en renouvelle l'amorce, et si l'occasion
se présente...»

Il termina sa pensée par un geste expressif.

«Tu auras tort, Sperver, tu auras tort.... Je suis de l'avis du comte
de Nideck: «Pas de «sang!» Un grand poëte a dit:--«Tous les «flots de
l'Océan ne peuvent laver une goutte «de sang humain!»--Réfléchis à
cela, camarade, et décharge ton fusil contre un sanglier à la première
occasion.»

Ces paroles parurent faire impression sur l'esprit du vieux
braconnier, il baissa la tête et sa figure prit une expression
pensive.

Nous gravissions alors les pentes boisées qui séparent le misérable
hameau de Tiefenbach du château du Nideck.

La nuit était venue. Comme il arrive presque toujours après une claire
et froide journée d'hiver, la neige recommençait à tomber, de larges
flocons venaient se fondre sur la crinière de nos chevaux qui
hennissaient doucement et doublaient le pas, excités sans doute par
l'approche du gîte.

De temps en temps, Sperver regardait en arrière, avec une inquiétude
visible, et moi-même je n'étais pas exempt d'une certaine appréhension
indéfinissable, en songeant à l'étrange description que le piqueur
m'avait faite de la maladie de son maître.

D'ailleurs, l'esprit de l'homme s'harmonise avec la nature qui
l'entoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une
forêt chargée de givre et secouée par la bise: les arbres ont un air
morne et pétrifié qui fait mal a voir.

A mesure que nous avancions, les chênes devenaient plus rares,
quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre,
apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le verre sombre des
mélèzes, lorsque tout à coup, au sortir d'un fourré, le vieux burg
dressa brusquement devant nous sa haute niasse noire piquée de points
lumineux.

Sperver s'était arrêté en face d'une porte creusée en entonnoir entre
deux tours, et fermée par un grillage de fer.

«Nous y sommes!» s'écria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval.

Il saisit le pied de cerf, et le son clair d'une cloche retentit au
loin.

Après quelques minutes d'attente, une lanterne apparut dans les
profondeurs de la voûte, étoilant les ténèbres, et nous montrant, dans
son auréole, un petit homme bossu, à barbe jaune, large des épaules,
et fourré comme un chat.

Vous eussiez dit, au milieu des grandes ombres, quelque gnome
traversant un rêve des _Niebelungen._

Il s'avança lentement et vint appliquer sa large figure plate contre
le grillage, écarquillant les yeux et s'efforçant de nous voir dans la
nuit.

«Est-ce toi, Sperver? fit-il d'une voix enrouée.

--Ouvriras-tu, Knapwurst, s'écria le piqueur.... Ne sens-tu pas qu'il
fait un froid de loup?

--Ah! je te reconnais, dit le petit homme. Oui ... oui ... c'est bien
toi.... Quand tu parles, on dirait que tu vas avaler les gens!»

La porte s'ouvrit, et le gnome, élevant vers moi sa lanterne avec
une grimace bizarre, me salua d'un: «_Wilkom, herr docter_ (soyez le
bien-venu, monsieur le docteur)», qui semblait vouloir dire: «Encore
un qui s'en ira comme les autres!» Puis il referma tranquillement
la grille, pendant que nous mettions pied à terre, et vint ensuite
prendre la bride de nos chevaux.


II

En suivant Sperver, qui montait l'escalier d'un pas rapide, je pus me
convaincre que le château du Nideck méritait sa réputation. C'était
une véritable forteresse taillée dans le roc, ce qu'on appelait
château d'embuscade autrefois. Ses voûtes, hautes et profondes,
répétaient au loin le bruit de nos pas, et l'air du dehors, pénétrant
par les meurtrières, faisait vaciller la flamme des torches engagées
de distance en distance dans les anneaux de la muraille.

Sperver connaissait tous les recoins de cette vaste demeure; il
tournait tantôt à droite, tantôt à gauche. Je le suivais hors
d'haleine. Enfin il s'arrêta sur un large palier et me dit:

«Fritz, je vais te laisser un instant avec les gens du château, pour
aller prévenir la jeune comtesse Odile de ton arrivée.

--Bon! fais ce que tu jugeras nécessaire.

--Tu trouveras là notre majordome, Tobie

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