Contes de la Montagne
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Offenloch, un vieux soldat du régiment de Nideck; il a fait jadis la
campagne de France sous le comte.
--Très-bien!
--Tu verras aussi sa femme, une Française, nommée Marie Lagoutte, qui
se prétend de bonne famille.
--Pourquoi pas?
--Oui; mais, entre nous, c'est tout bonnement une ancienne cantinière
de la grande-armée. Elle nous a ramené Tobie Offenloch sur sa
charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme l'a épousée par
reconnaissance ... tu comprends....
--Cela suffit.... Ouvre toujours.... Je gèle...»
Et je voulus passer outre; mais Sperver, entêté comme tout bon
Allemand, tenait à m'édifier sur le compte des personnages avec
lesquels j'allais me trouver en relation. Il poursuivit donc en me
retenant par les brandebourgs de ma rhingrave:
«De plus, tu trouveras Sébalt Kraft, le grand veneur, un garçon
triste, mais qui n'a pas son pareil pour sonner du cor; Karl Trumpf;
le sommelier, Christian Becker; enfin, tout notre monde, à moins
qu'ils ne soient déjà couchés!»
Là-dessus, Sperver poussa la porte, et je restai tout ébahi sur le
seuil d'une salle haute et sombre: la salle des anciens gardes du
Nideck.
Au premier abord, je remarquai trois fenêtres au fond, dominant le
précipice. A droite, une sorte de buffet en vieux chêne bruni par le
temps; sur le buffet un tonneau, des verres, des bouteilles. A
gauche, une cheminée gothique à large manteau, empourprée par un feu
splendide, et décorée, sur chaque face, de sculptures représentant les
différents épisodes d'une chasse au sanglier au moyen âge; enfin, au
milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne
gigantesque, éclairant une douzaine de canettes à couvercle d'étain.
Je vis tout cela d'un coup d'oeil, mais ce qui me frappa le plus, ce
furent les personnages.
Je reconnus d'abord le majordome à sa jambe de bois: un petit homme,
gros, court, replet, le teint coloré, le ventre tombant sur les
cuisses, le nez rouge et mamelonné comme une framboise mûre; il
portait une énorme perruque couleur de chanvre, formant bourrelet sur
la nuque, un habit de peluche vert-pomme, à boutons d'acier larges
comme des écus de six livres; la culotte de velours, les bas de soie,
et les souliers à boucles d'argent. Il était en train de tourner le
robinet du tonneau; un air de jubilation inexprimable épanouissait sa
face rubiconde, et ses yeux, à fleur de tête, brillaient de profil
comme des verres de montre.
Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vêtue d'une robe de stoff à grands
ramages, la figure longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue,
jouait aux cartes avec deux serviteurs, gravement assis dans des
fauteuils à dossier droit. De petites chevilles fendues pinçaient
l'organe olfactif de la vieille et celui d'un autre joueur, tandis que
le troisième clignait de l'oeil d'un air malin et paraissait jouir de
les voir courbés sous cette espèce de fourches caudines.
«Combien de cartes? demandait-il.
--Deux, répondait la vieille.
--Et toi, Christian?
--Deux....
--Ha! ha!... Je vous tiens!... Coupez le roi! coupez l'as!... Et
celle-ci, et celle-là.... Ha! ha! ha! Encore une cheville, la mère! Ça
vous apprendra, une fois de plus, à nous vanter les jeux de France!
--Monsieur Christian, vous n'avez pas d'égards pour le beau sexe.
--Au jeu de cartes, on ne doit d'égards à personne.
--Mais vous voyez bien qu'il n'y a plus de place!
--Bah! bah! avec un nez comme le vôtre, il y a toujours de la
ressource.»
En ce moment Sperver s'écria: «Camarades, me voici!
--Hé! Gédéon... Déjà de retour?»
Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros
majordome vida son verre.... Tout le monde se tourna de notre côté.
«Et Monseigneur va-t-il mieux?
--Heu! fit le majordome en allongeant la lèvre inférieure, heu!
--C'est toujours la même chose?
--A peu près, dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de l'oeil.»
Sperver s'en aperçut.
«Je vous présente mon fils: le docteur Fritz, du Schwartz-Wald, dit-il
fièrement. Ah! tout va changer ici, maître Tobie. Maintenant que
Fritz est arrivé, il faut que cette maudite migraine s'en aille.
Si l'on m'avait écouté plus tôt.... Enfin, il vaut mieux tard que
jamais.»
Marie Lagoutte m'observait toujours. Cet examen parut la satisfaire,
car, s'adressant au majordome:
«Allons donc, monsieur Offenloch ...; allons donc, s'écria-t-elle,
remuez-vous.... Présentez un siège à monsieur le docteur... Vous
restez là, bouche béante comme une carpe.... Ah! monsieur ... ces
Allemands....»
Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me débarrasser
de mon manteau.
«Permettez, monsieur....
--Vous êtes trop bonne, ma chère dame.
--Donnez, donnez toujours.... Il fait un temps... Ah! monsieur, quel
pays!...
--Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus mal, reprit Sperver en
secouant son bonnet couvert de neige ... nous arrivons à temps... Hé!
Kasper! Kasper!...»
Un petit homme, plus haut d'une épaule que de l'autre, et la figure
saupoudrée d'un milliard de taches de rousseur, sortit de la cheminée:
«Me voici!
--Bon! tu vas faire préparer pour monsieur le docteur la chambre qui
se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues ... tu
sais?
--Oui, Sperver, tout de suite.
--Un instant. Tu prendras, en passant, la valise du docteur ...
Knapwurst te la remettra. Quant au souper....
--Soyez tranquille, je m'en charge.
--Très-bien, je compte sur toi.»
Le petit homme sortit, et Gédéon, après s'être débarrassé de sa
pelisse, nous quitta pour aller prévenir la jeune comtesse de mon
arrivée.
J'étais vraiment confus de l'empressement de Marie Lagoutte.
«Otez-vous donc de là, Sébalt, disait-elle au grand veneur, vous vous
êtes assez rôti, j'espère, depuis ce matin. Asseyez-vous près du feu,
monsieur le docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos
jambes.... C'est cela.»
Puis, me présentant sa tabatière:
«En usez-vous?
--Non, ma chère dame, merci.
--Vous avez tort, dit-elle en se bourrant le nez de tabac, vous avez
tort: c'est le charme de l'existence.»
Elle remit sa tabatière dans la poche de son tablier, et reprit après
quelques instants:
«Vous arrivez à propos: Monseigneur a eu hier sa deuxième attaque, une
attaque furieuse, n'est-ce pas, monsieur Offenloch?
--Furieuse est le mot, fit gravement le majordome.
--Ce n'est pas étonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit
pas; car il ne se nourrit pas, monsieur. Figurez-vous que je l'ai vu
passer deux jours sans prendre un bouillon.
--Et sans boire un verre de vin,» ajouta le majordome, en croisant ses
petites mains replètes sur sa bedaine.
Je crus devoir hocher la tête pour témoigner ma surprise.
Aussitôt, maître Tobie Offenloch vint s'asseoir à ma droite et me dit:
«Monsieur le docteur, croyez-moi, ordonnez-lui une bouteille de
markobrünner par jour.
--Et une aile de volaille à chaque repas, interrompit Marie Lagoutte.
Le pauvre homme est maigre à faire peur.
--Nous avons du markobrünner de soixante ans, reprit le majordome, et
du johannisberg de l'an XI, car les Français ne l'ont pas tout bu,
comme le prétend Madame Offenloch. Vous pourriez aussi lui ordonner
de boire de temps en temps un bon coup de johannisberg: il n'y a rien
comme ce vin-là, pour remettre un homme sur pied.
--Dans le temps, dit le grand veneur d'un air mélancolique, dans le
temps, Monseigneur faisait deux grandes chasses par semaine: il se
portait bien; depuis qu'il n'en fait plus, il est malade.
--C'est tout simple, observa Marie Lagoutte, le grand air ouvre
l'appétit. Monsieur le docteur devrait lui ordonner trois grandes
chasses par semaine, pour rattraper le temps perdu.
--Deux suffiraient, reprit gravement le veneur, deux suffiraient. Il
faut aussi que les chiens se reposent; les chiens sont des créatures
du bon Dieu comme les hommes.»
Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels j'entendis le
vent fouetter les vitres et s'engouffrer dans les meurtrières avec des
sifflements lugubres.
Sébalt avait mis sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, le coude sur
le genou, le menton dans la main, il regardait le feu avec un air de
tristesse inexprimable. Marie Lagoutte, après avoir pris une
nouvelle prise, arrangeait son tabac dans sa tabatière, et moi, je
réfléchissais à l'étrange infirmité qui nous porte à nous poursuivre
réciproquement de nos conseils.
En ce moment, le majordome se leva.
«Monsieur le docteur boira bien un verre de vin? dit-il en s'appuyant
au dos de mon fauteuil.
--Je vous remercie, je ne bois jamais avant d'aller voir un malade.
--Quoi! pas même un petit verre de vin?
--Pas même un petit verre de vin.»
Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d'un air tout surpris.
«Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui ... j'aime
mieux boire en mangeant ... et prendre un verre de cognac après ...
dans mon pays, les dames prennent leur cognac.... C'est plus distingué
que le kirsch!»
Marie Lagoutte terminait à peine ces explications, lorsque Sperver
entr'ouvrit la porte et me fit signe de le suivre.
Je saluai l'honorable compagnie, et, comme j'entrais dans le couloir,
j'entendis la femme du majordome dire a son mari:
«Il est très-bien, ce jeune homme, ça ferait un beau carabinier!»
Sperver paraissait inquiet; il ne disait rien; j'étais moi-même tout
pensif.
Quelques pas sous les voûtes ténébreuses du Nideck effacèrent
complètement de mon esprit les figures grotesques de maître Tobie et
de Marie Lagoulte: pauvres petits êtres inoffensifs, vivant, comme
l'ornithomyse, sous l'aile puissante du vautour.
Bientôt, Gédéon m'ouvrit une pièce somptueuse, tendue de velours
violet pavillonné d'or. Une lampe de bronze, posée sur le coin de
la cheminée et recouverte d'un globe de cristal dépoli, l'éclairait
vaguement. D'épaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas: on
eût dit l'asile du silence et de la méditation.
En entrant, Sperver souleva un flot de sourdes draperies qui voilaient
une fenêtre en ogive. Je le vis plonger son regard dans l'abîme et je
compris sa pensée: il regardait si la sorcière était toujours là-bas,
accroupie dans la neige, au milieu de la plaine; mais il ne vit rien,
car la nuit était profonde.
Moi, j'avais fait quelques pas, et je distinguais, au pâle rayonnement
de la lampe, une blanche et frêle créature, assise dans un fauteuil de
forme gothique, non loin du malade: c'était Odile de Nideck. Sa longue
robe de soie noire, son attitude rêveuse et résignée, la distinction
idéale de ses traits, rappelaient ces créations mystiques du moyen
âge, que l'art moderne abandonne sans réussir à les faire oublier.
Que se passa-t-il dans mon âme à la vue de cette blanche statue? Je
l'ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon émotion. Une
musique intérieure me rappela les vieilles ballades de ma première
enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz-Wald
fredonnent pour endormir nos premières tristesses.
A mon approche, Odile s'était levée.
«Soyez le bienvenu, Monsieur le docteur, me dit-elle avec une
simplicité touchante; puis m'indiquant du geste l'alcôve où reposait
le comte: Mon père est la.»
Je m'inclinai profondément, et sans répondre, tant j'étais ému, je
m'approchai de la couche du malade.
Sperver, debout à la tête du lit, élevait d'une main la lampe, tenant
de l'autre son large bonnet de fourrure. Odile était à ma gauche. La
lumière, tamisée par le verre dépoli, tombait doucement sur la figure
du comte.
Dès le premier instant, je fus saisi de l'étrange physionomie du
seigneur du Nideck, et, malgré toute l'admiration respectueuse que
venait de m'inspirer sa fille, je ne pus m'empêcher de me dire: «C'est
un vieux loup!»
En effet, cette tête grise à cheveux ras, renflée derrière les
oreilles d'une façon prodigieuse, et singulièrement allongée par
la face; l'étroitesse du front au sommet, sa largeur à la base; la
disposition des paupières, terminées en pointe à la racine du nez,
bordées de noir et couvrant imparfaitement le globe de l'oeil, terne
et froid; la barbe courte et drue s'épanouissant autour des mâchoires
osseuses: tout dans cet homme me fit frémir, et des idées bizarres sur
les affinités animales me traversèrent l'esprit.
Je dominai mon émotion et je pris le bras du malade.... Il était sec,
nerveux; la main petite et ferme.
Au point de vue médical, je constatai un pouls dur, fréquent, fébrile,
une exaspération touchant au tétanos.
Que faire?
Je réfléchissais; d'un côté, la jeune comtesse anxieuse; de l'autre,
Sperver, cherchant à lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif,
épiant mes moindres gestes ... m'imposaient une contrainte pénible.
Cependant je reconnus qu'il n'y avait rien de sérieux à entreprendre.
Je laissai le bras, j'écoutai la respiration. De temps en temps une
espèce de sanglot soulevait la poitrine du malade, puis le mouvement
reprenait son cours ... s'accélérait ... et devenait haletant.... Le
cauchemar oppressait évidemment cet homme.... Épilepsie ou tétanos,
qu'importe?... Mais la cause ... la cause ... voilà ce qu'il m'aurait
fallu connaître et ce qui m'échappait.
Je me retournai tout pensif.
«Que faut-il espérer, Monsieur? me demanda la jeune fille.
--La crise d'hier touche à sa fin, Madame ... il s'agirait de prévenir
une nouvelle attaque.
--Est-ce possible, Monsieur le docteur?»
J'allais répondre par quelque généralité scientifique, n'osant me
prononcer d'une manière positive, quand les sons lointains de la
cloche du Nideck frappèrent nos oreilles.
«Des étrangers!» dit Sperver,
Il y eut un instant de silence.
«Allez voir! dit Odile, dont le front s'était légèrement assombri....
Mon Dieu! comment exercer les devoirs de l'hospitalité dans de telles
circonstances?... C'est impossible!»
Presque aussitôt la porte s'ouvrit; une tête blonde et rose parut dans
l'ombre et dit à voix basse:
«Monsieur le baron de Zimmer-Blouderic, accompagné d'un écuyer,
demande asile au Nideck.... Il s'est égaré dans la montagne....
--C'est bien, Gretchen, répondit la jeune comtesse avec douceur. Allez
prévenir le majordome de recevoir Monsieur le baron de Zimmer....
Qu'il lui dise bien que le comte est malade, et que cela seul
l'empêche de faire lui-même les honneurs de sa maison. Qu'on éveille
nos gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient.»
Rien ne saurait exprimer la noble simplicité de la jeune châtelaine
en donnant ces ordres. Si la distinction semble héréditaire dans
certaines familles, c'est que l'accomplissement des devoirs de
l'opulence élève l'âme.
Tout en admirant la grâce, la douceur du regard, la distinction
d'Odile du Nideck, son profil d'un fini de détails, d'une pureté de
lignes qu'on ne rencontre que dans les sphères aristocratiques....
ces idées me passaient par l'esprit, et je cherchais en vain rien de
comparable dans mes souvenirs.
«Allez, Gretchen, dit la jeune comtesse, dépêchez-vous.
--Oui, Madame.»
La suivante s'éloigna, et je restai quelques secondes encore sous le
charme de mes impressions.
Odile s'était retournée.
«Vous le voyez, Monsieur, dit-elle avec un mélancolique sourire, on
ne peut rester à sa douleur; il faut sans cesse se partager entre ses
affections et le monde.
--C'est vrai, Madame, répondis-je, les âmes d'élite appartiennent à
toutes les infortunes: le voyageur égaré, le malade, le pauvre sans
pain, chacun a le droit d'en réclamer sa part, car Dieu les a faites
comme ses étoiles, pour le bonheur de tous!»
Odile baissa ses longues paupières, et Sperver me serra doucement la
main.
Au bout d'un instant, elle reprit: «Ah! Monsieur, si vous sauvez mon
père!...
--Ainsi que j'ai eu l'honneur devons le dire, Madame, la crise est
finie. Il faut en empêcher le retour.
--L'espérez-vous?
--Avec l'aide de Dieu, sans doute, Madame, ce n'est pas impossible. Je
vais y réfléchir.»
Odile, tout émue, m'accompagna jusqu'à la porte. Sperver et moi
nous traversâmes l'antichambre, où quelques serviteurs veillaient,
attendant les ordres de leur maîtresse. Nous venions d'entrer dans le
corridor, lorsque Gédéon, qui marchait le premier, se retourna tout à
coup, et me plaçant ses deux mains sur les épaules:
«Voyons, Fritz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux, je suis
un homme, moi, tu peux tout me dire: qu'en penses-tu?
--Il n'y a rien à craindre pour cette nuit.
--Bon, je sais cela, tu l'as dit à la comtesse; mais, demain?
--Demain?
--Oui, ne tourne pas la tête. A supposer que tu ne puisses pas
empêcher l'attaque de revenir, là, franchement, Fritz, penses-tu qu'il
en meure?
--C'est possible, mais je ne le crois pas,
--Eh! s'écria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le croîs
pas, c'est que tu en es sur!»
Et me prenant bras dessus, bras dessous, il m'entraîna dans
la galerie. Nous y mettions à peine le pied, que le baron de
Zimmer-Blouderic et son écuyer nous apparurent, précédés de Sébalt
portant une torche allumée. Ils se rendaient à leur appartement, et
ces deux personnages, le manteau jeté sur l'épaule, les bottes molles
à la hongroise montant jusqu'aux genoux, la taille serrée dans de
longues tuniques vert-pistache à brandebourgs et torsades soie et or,
le kolbac d'ourson enfoncé sur la tête, le couteau de chasse à la
ceinture, avaient quelque chose d'étrangement pittoresque à la lueur
blanche de la résine.
«Tiens, dit Sperver, si je ne me trompe, ce sont nos gens de Tubingue.
Ils nous ont suivis de près.
--Tu ne te trompes pas: ce sont bien eux. Je reconnais le plus jeune à
sa taille élancée; il a le profil d'aigle et porte les moustaches à la
Wallenstein.»
Ils disparurent dans une travée latérale.
Gédéon prit une torche à la muraille et me guida dans un dédale de
corridors, de couloirs, de voûtes hautes, basses, en ogive, en plein
cintre, que sais-je? cela n'en finissait plus.
«Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits
... la chapelle, où l'on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le
Chauve s'est fait protestant.... Voici la salle d'armes....»
Toutes choses qui m'intéressaient médiocrement.
Après être arrivés tout en haut, il nous fallut redescendre une
enfilade de marches. Enfin, grâce au ciel, nous arrivâmes devant une
petite porte massive. Sperver sortit une énorme clef de sa poche, et,
me remettant la torche:
«Prends-garde à la lumière, dit-il. Attention!»
En même temps il poussa la porte, et l'air froid du dehors entra dans
le couloir. La flamme se prit à tourbillonner, envoyant des étincelles
en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi.
«Ah! ah! ah! s'écria le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu'aux
oreilles, on dirait que tu as peur, Fritz!... Avance donc.... Ne
crains rien.... Nous sommes sur la courtine qui va du château à la
vieille tour.»
Et le brave homme sortit pour me donner l'exemple.
La neige encombrait cette plate-forme à balustrade de granit; le vent
la balayait avec des sifflements immenses. Qui eût vu de la plaine
notre torche échevelée eût pu se dire: «Que font-ils donc là-haut ...
dans les nuages!... Pourquoi se promènent-ils à cette heure?»
«La vieille sorcière nous regarde peut-être,» pensai-je en moi-même,
et cette idée me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave,
et la main sur mon feutre, je me mis à courir derrière Sperver. Il
élevait la lumière pour m'indiquer la route et marchait à grands pas.
Nous entrâmes précipitamment dans la tour, puis dans la chambre de
Hugues. Une flamme vive nous salua de ses pétillements joyeux: quel
bonheur de se retrouver à l'abri d'épaisses murailles!
J'avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et,
contemplant cette antique demeure, je m'écriai:
«Dieu soit loué! Nous allons donc pouvoir nous reposer.
--Devant une bonne table, ajouta Gédéon. Contemple-moi ça, plutôt que
de rester le nez en l'air: un cuisseau de chevreuil, deux gelinottes,
un brochet, le dos bleu, la mâchoire garnie de persil. Viandes froides
et vins chauds ... j'aime ça. Je suis content de Kasper; il a bien
compris mes ordres.»
Il disait vrai, ce brave Gédéon: «Viandes froides et vins chauds,»
car, devant la flamme, une magnifique rangée de bouteilles subissaient
l'influence délicieuse de la chaleur.
A cet aspect, je sentis s'éveiller en moi une véritable faim canine;
mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit:
«Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps; mettons-nous à
l'aise; les gelinottes ne veulent pas s'envoler. D'abord, tes bottes
doivent te faire mal; quand on a galopé huit heures consécutivement,
il est bon de changer de chaussure.... C'est mon principe.... Voyons,
assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes.... Bien ... je
la tiens...--En voilà une!...--Passons à l'autre.... C'est
cela!...--Fourre tes pieds dans ces sabots, ôte ta rhingrave,
jette-moi cette houppelande sur ton dos.... A la bonne heure!»
Il en fit autant, puis d'une voix de stentor: «Maintenant, Fritz,
s'écria-t-il, à table! Travaille de ton côté, moi du mien, et surtout
rappelle-toi le vieux proverbe allemand:--«Si «c'est le Diable qui a
fait la soif, à coup sûr «c'est le Seigneur Dieu qui a fait le vin!»
III
Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de
course à travers les neiges du Schwartz-Wald.
Sperver, attaquant tour à tour le gigot de chevreuil, les gelinottes
et le brochet, murmurait la bouche pleine:
«Nous avons des bois! nous avons de hautes bruyères! nous avons des
étangs!»
Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard
une bouteille, il ajoutait:
«Nous avons aussi des coteaux ... verts au printemps, et pourpres en
automne!...--A ta santé, Fritz!
--A la tienne, Gédéon!»
C'était merveille de nous voir.... Nous nous admirions l'un l'autre.
La flamme pétillait, les fourchettes cliquetaient, les mâchoires
galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient, et,
dehors, le vent des nuits d'hiver, le grand vent de la montagne,
chantait son hymne funèbre, cet hymne étrange, désolé, qu'il chante
lorsque les escadrons de nuages fondent les uns sur les autres, se
chargent, s'engloutissent, et que la lune pâle regarde l'éternelle
bataille!
Cependant notre appétit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome
d'un vieux vin de Bremberg, la mousse frissonnait sur ses larges bords
... il me le présenta en s'écriant:
«Au rétablissement du seigneur Yéri-Hans de Nideck.... Bois jusqu'à la
dernière goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende!»
Ce qui fut fait.
Puis il le remplit de nouveau, et répétant d'une voix retentissante:
«Au rétablissement du haut et puissant seigneur Yéri-Hans de Nideck
mon maître!»
Il le vida gravement à son tour.
Alors, une satisfaction profonde envahit notre être, et nous fûmes
heureux de nous sentir au monde.
Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en l'air, les bras pendants,
et me mis à contempler ma résidence.
C'était une voûte basse, taillée dans le roc vif, un véritable four
d'une seule pièce, atteignant au plus douze pieds au sommet de son
cintre; tout au fond, j'aperçus une sorte de grande niche, où se
trouvait mon lit; un lit à raz de terre, ayant, je crois, une peau
d'ours pour couverture; et au fond de cette grande niche, une autre
plus petite, ornée d'une statuette de la Vierge, taillée dans le même
bloc de granit et couronnée d'une touffe d'herbes fanées.
«Tu regardes ta chambre, dit Sperver. Parbleu! ce n'est pas grandiose,
ça ne vaut pas les appartements du château. Nous sommes ici dans la
tour de Hugues; c'est vieux comme la montagne, Fritz: ça remonte
au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-là, vois-tu, les gens ne
savaient pas encore bâtir des voûtes hautes, larges, rondes ou
pointues, ils creusaient dans la pierre.
--C'est égal, tu m'as fourré là dans un singulier trou, Gédéon.
--Il ne faut pas t'y tromper, Fritz: c'est la salle d'honneur. On
loge ici les amis du comte, lorsqu'il en arrive, tu comprends.... La
vieille tour de Hugues, c'est ce qu'il y a de mieux!
--Qui cela, Hugues?
--Eh! Hugues-le-Loup?
--Comment, Hugues-le-Loup?
--Sans doute, le chef de là race des Nideck ... un rude gaillard, je
t'en réponds!--Il est venu s'établir ici avec une vingtaine de reiters
et de trabans de sa troupe. Ils ont grimpé sur ce rocher, le plus haut
de la montagne.... Tu verras ça demain. Ils ont bâti cette tour, et
puis, ma foi! ils ont dit: «Nous sommes les maîtres! Malheur à ceux
qui voudront passer sans payer rançon ... nous tombons dessus comme
des loups ... nous leur mangeons la laine sur le dos ... et si le
cuir suit la laine ... tant mieux! D'ici, nous verrons de loin: nous
verrons les défilés du Rheethal, de la Steinbach, de la Roche-Plate,
de toute la ligne du Schwartz-Wald.... Gare aux marchands!» Et ils
l'ont fait, les gaillards, comme ils l'avaient dit. Huges-le-Loup
était leur chef. C'est Knapwurst qui m'a conté ça, le soir, à la
veillée!
--Knapwurst?
--Le petit bossu ... tu sais bien ... qui nous a ouvert la grille....
Un drôle de corps, Fritz ... toujours niché dans la bibliothèque.
--Ah! vous avez un savant au Nideck?
--Oui; le gueux!... au lieu de rester dans sa loge, il est toute la
sainte journée à secouer la poussière des vieux parchemins de la
famille.... Il va et vient sur les rayons de la bibliothèque.... On
dirait un gros rat.... Ce Knapwurst connaît toute notre histoire mieux
que nous-mêmes.... C'est lui qui t'en débiterait, Fritz.... Il appelle
ça des chroniques!... ha! ha! ha!»
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