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Contes de la Montagne

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Et Sperver, égayé par le vieux vin, se mit à rire quelques instants
sans trop savoir pourquoi.

«Ainsi, Gédéon, repris-je, cette tour s'appelle la tour de Hugues ...
de Hugues-le-Loup?

--Je te l'ai déjà dit, que diable!... ça t'étonne?

--Non!

--Mais si, je le vois dans ta figure, tu rêves à quelque chose.... A
quoi rêves-tu?

--Mon Dieu ... ce n'est pas le nom de cette tour qui m'étonne; ce qui
me fait réfléchir ... c'est que toi, vieux braconnier, toi, qui dès
ton enfance n'as vu que la flèche des sapins, les cimes neigneuses du
Wald-Horn ... les gorges du Rheethal ... toi qui n'as fait, durant
toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte de Nideck ...
courir les sentiers du Schwartz-Wald ... battre les broussailles ...
aspirer le grand air ... le plein soleil ... la vie libre des bois
... je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit
rouge. Voilà ce qui m'étonne ... ce que je ne puis comprendre....
Voyons, Sperver, allume ta pipe et raconte-moi comment la chose s'est
faite.»

L'ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noir; il
le bourra lentement, recueillit dans le creux de sa main un charbon
qu'il plaça sur son _brûle-gueule;_ puis, le nez en l'air, les yeux
fixés au hasard, il répondit d'un air pensif:

«Les vieux faucons, les vieux gerfauts, et les vieux éperviers, après
avoir longtemps battu la plaine, finissent par se nicher dans le trou
d'un rocher!--Oui, c'est vrai ... j'ai aimé le grand air ... et je
l'aime encore; mais, au lieu de me percher sur une haute branche, le
soir, et d'être ballotté par le vent ... j'aime à rentrer maintenant
dans ma caverne ... à boire un bon coup ... à déchiqueter
tranquillement un coq de bruyère, et à sécher mes plumes devant un bon
feu. Le comte de Nideck ne méprise pas Sperver, le vieux faucon, le
véritable homme des bois. Un soir, il m'a rencontré au clair de lune
et m'a dit: «Camarade qui chasse tout seul, viens chasser avec moi! Tu
as bon bec, bonne griffe. Eh bien! chasse, puisque c'est ta nature;
mais chasse par ma permission, car, moi, je suis l'aigle de la
montagne, je m'appelle Nideck!»

Sperver se tut quelques instants, puis il reprit:

«Ma foi! ça me convenait. Je chasse toujours, comme autrefois, et je
bois tranquillement avec un ami ma bouteille de rudesheim, ou de....»

En ce moment, une secousse ébranla la porte. Sperver s'interrompit et
prêta l'oreille.

«C'est un coup de vent, lui dis-je.

--Non, c'est autre chose. N'entends-tu pas la griffe qui racle?...
C'est un chien échappé. Ouvre, Lieverlé! ouvre, Blitz!» s'écria le
brave homme en se levant; mais il n'avait pas fait deux pas, qu'un
danois formidable s'élançait dans la tour, et venait lui poser ses
pattes sur les épaules, lui léchant, de sa grande langue rose, la
barbe et les joues, avec de petits cris de joie attendrissants.

Sperver lui avait passé le bras sur le cou et, se tournant vers moi:

«Fritz, disait-il, quel homme pourrait m'aimer ainsi?... Regarde-moi
cette tête, ces yeux, ces dents.»

Il lui retroussait les lèvres et me faisait admirer des crocs à
déchirer un buffle. Puis le repoussant avec effort, car le chien
redoublait ses caresses:

«Laisse-moi, Lieverlé; je sais bien que tu m'aimes. Parbleu! qui
m'aimerait, si tu ne m'aimais, toi?»

Et Gédéon alla fermer la porte,

Je n'avais jamais vu de bête aussi terrible que ce Lieverlé; sa taille
atteignait deux pieds et demi. C'était un formidable chien d'attaque,
au front large, aplati, à la peau fine; un tissu de nerfs et de
muscles entrelacés; l'oeil vif, la patte allongée; mince de taille,
large du corsage, des épaules et des reins ... mais sans odorat.
Donnez le nez du basset à de telles bêtes, le gibier n'existe plus!

Sperver étant revenu s'asseoir, passait la main sur la tête de son
Lieverlé avec orgueil, et m'en énumérait les qualités gravement.

Lieverlé semblait le comprendre.

«Vois-tu, Fritz, ce chien-là vous étrangle un loup d'un coup de
mâchoire. C'est ce qu'on appelle une bête parfaite sous le rapport
du courage et de la force. Il n'a pas cinq ans, il est dans toute sa
vigueur. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il est dressé au sanglier.
Chaque fois que nous rencontrons une bande, j'ai peur pour mon
Lieverlé: il a l'attaque trop franche, il arrive droit comme une
flèche. Aussi, gare les coups de boutoir ... j'en frémis! Couche-toi
là, Lieverlé, cria le piqueur, couche-toi sur le dos.»

Le chien obéit, étalant à nos yeux ses flancs couleur de chair.

«Regarde, Fritz, cette raie blanche, sans poil, qui prend sous la
cuisse et qui va jusqu'à la poitrine: c'est un sanglier qui lui a fait
ça! Pauvre bête!... il ne lâchait pas l'oreille ... nous suivions la
piste au sang. J'arrive le premier. En voyant mon Lieverlé, je jette
un cri, je saute à terre, je l'empoigne à bras le corps ... je le
roule dans mon manteau et j'arrive ici ... J'étais hors de moi:..
Heureusement, les boyaux n'étaient pas attaqués. Je lui recouds le
ventre. Ah! diable! il hurlait!... il souffrait!... mais, au bout de
trois jours, il se léchait déjà: un chien qui se lèche est sauvé!
Hein, Lieverlé, tu te le rappelles? Aussi, nous nous aimons ... nous
deux!»

J'étais vraiment attendri de l'affection de l'homme pour ce chien, et
du chien pour cet homme; ils se regardaient l'un l'autre jusqu'au fond
de l'âme.... Le chien agitait sa queue, l'homme avait des larmes dans
les yeux,

Sperver reprit:

«Quelle force!... Vois-tu, Fritz, il a cassé sa corde pour venir me
voir ... une corde à six brins; il a trouvé ma trace! Tiens, Lieverlé,
attrape!»

Et il lui lança le reste du cuisseau de chevreuil. Les mâchoires
du chien, en le happant, firent un bruit terrible, et Sperver, me
regardant avec un sourire étrange, me dit:

«Fritz, s'il te tenait par le fond des culottes, tu n'irais pas loin!

--Moi comme un autre, parbleu!»

Le chien alla s'étendre sous le manteau de la cheminée, allongeant sa
grande échine maigre, le gigot entre ses pattes de devant.... Il se
mit à le déchirer par lambeaux. Sperver le regardait du coin de l'oeil
avec satisfaction. L'os se broyait sous la dent: Lieverlé aimait la
moelle!

«Hé! fit le vieux braconnier, si l'on te chargeait d'aller lui
reprendre son os, que dirais-tu?

--Diable! ce serait une mission délicate.»

Alors nous nous mîmes à rire de bon coeur. Et Sperver, étendu dans
son grand fauteuil de cuir roux, le bras gauche tendu par-dessus le
dossier, l'une de ses jambes sur un escabeau, l'autre en face d'une
bûche qui pleurait dans lu flamme, lança de grandes spirales de fumée
bleuâtre vers la voûte.

Moi, je regardais toujours le chien, quand, me rappelant tout à coup
notre entretien interrompu:

«Écoute, Sperver, repris-je, tu ne m'as pas tout dit. Si tu as quitté
la montagne pour le château, c'est à cause de la mort de Gertrude, ta
brave et digne femme.»

Gédéon fronça le sourcil; une larme voila son regard; il se redressa,
et, secouant la cendre de sa pipe sur l'ongle du pouce:

«Eh bien! oui, dit-il, c'est vrai; ma femme est morte!... Voilà ce
qui m'a chassé des bois.... Je ne pouvais revoir le vallon de la
Roche-Creuse, sans grincer des dents.... J'ai déployé mon aile de ce
côté; je chasse moins dans les broussailles, mais je vois de plus haut
... et quand, par hasard, la meute tourne là-bas ... je laisse tout
aller au diable ... je rebrousse chemin ... je tâche de penser à autre
chose.»

Sperver était devenu sombre. La tête penchée vers les larges dalles,
il restait morne; je me repentais d'avoir réveillé en lui de tristes
souvenirs. Puis, songeant à la Peste-Noire accroupie dans la neige, je
me sentais frissonner.

Étrange impression! un mot, un seul, nous avait jeté dans une série
de réflexions mélancoliques. Tout un monde de souvenirs se trouvait
évoqué par hasard.

Je ne sais depuis combien de temps durait notre silence, quand un
grondement sourd, terrible, comme le bruit lointain d'un orage, nous
fit tressaillir.

Nous regardâmes le chien. Il tenait toujours son os à demi rongé entre
ses pattes de devant; mais, la tête haute, l'oreille droite, l'oeil
étincelant, il écoutait ... il écoutait dans le silence, et le frisson
de la colère courait le long de ses reins.

Sperver et moi, nous nous regardâmes tout pâles ... pas un bruit,
pas un soupir ... au dehors, le vent s'était calmé. Rien, excepté ce
grondement sourd, continu, qui s'échappait de la poitrine du chien.

Tout à coup, il se leva et bondit contre le mur avec un éclat de voix
sec, rauque, épouvantable: les voûtes en retentirent comme si la
foudre eût éclaté contre les vitres.

Lieverlé, la tête basse, semblait regarder a travers le granit, et ses
lèvres, retroussées jusqu'à leur racine, laissaient voir deux rangées
de dents, blanches comme la neige. Il grondait toujours. Parfois, il
s'arrêtait brusquement, appliquait son museau contre l'angle inférieur
du mur et soufflait avec force, puis il se relevait avec colère et ses
griffes de devant essayaient d'entamer le granit.

Nous l'observions sans rien comprendre à son irritation.

Un second cri de rage, plus formidable que le premier, nous fit
bondir.

«Lieverlé! s'écria Sperver en s'élançant vers lui, que diable as-tu?
Est-ce que tu es fou?»

Il saisit une bûche et se mit à sonder le mur, plein et profond comme
toute l'épaisseur de la roche. Aucun creux ne répondait, et pourtant
le chien restait en arrêt.

«Décidément, Lieverlé, dit le piqueur, tu fais un mauvais rêve.
Allons, couche-toi, ne m'agace plus les nerfs.»

Au même instant, un bruit extérieur frappa nos oreilles. La porte
s'ouvrit, et le gros, l'honnête Tobie Offenloch, son falot de ronde
d'une main, sa canne de l'autre, le tricorne sur la nuque, la face
riante, épanouie, apparut sur le seuil.

«Salut! l'honorable compagnie, dit-il, hé! que faites-vous donc là?

--C'est cet animal de Lieverlé, dit Sperver; il vient de faire un
tapage!... Figurez-vous qu'il s'est hérissé contre ce mur.... Je vous
demande pourquoi?

--Parbleu! il aura entendu le tic-tac de ma jambe de bois dans
l'escalier de la tour,» fit le brave homme en riant.

Puis déposant son falot sur la table:

«Ça vous apprendra, maître Gédéon, à faire attacher vos chiens. Vous
êtes d'une faiblesse pour vos chiens, d'une faiblesse! Ces maudits
animaux finiront par nous mettre à la porte. Tout à l'heure encore,
dans la grande galerie, je rencontre votre Blitz; il me saute à la
jambe; voyez: ses dents y sont encore marquées! une jambe toute neuve!
Canaille de bête!

--Attacher mes chiens!... la belle affaire! dit le piqueur. Des chiens
attachés ne valent rien; ils deviennent trop sauvages. Et puis, est-ce
qu'il n'était pas attaché, Lieverlé? La pauvre bête a encore la corde
au cou.

--Hé! ce que je vous en dis, ce n'est pas pour moi.... Quand ils
approchent, j'ai toujours la canne haute et la jambe de bois en
avant.... C'est pour la discipline: les chiens doivent être au chenil,
les chats dans les gouttières, et les gens au château.»

Tobie s'assit en prononçant ces dernières paroles, et, les deux coudes
sur la table, les yeux écarquillés de bonheur, il nous dit à voix
basse, d'un ton de confidence:

«Vous saurez, Messieurs, que je suis garçon ce soir.

--Ah bah!

--Oui, Marie-Anne veille avec Gertrude dans l'antichambre de
Monseigneur.

--Alors, rien ne vous presse?

--Rien! absolument rien!

--Quel malheur que vous soyez arrivé si tard, dit Sperver, toutes les
bouteilles sont vides!»

La figure déconfite du bonhomme m'attendrit. Il aurait tant voulu
profiter de son veuvage! Mais, en dépit de mes efforts, un long
bâillement écarta mes mâchoires.

«Ce sera pour une autre fois, dit-il en se relevant. Ce qui est
différé n'est pas perdu!»

Il prit sa lanterne.

«Bonsoir, Messieurs.

--Hé! attendez donc, s'écria Gédéon, je vois que Fritz a sommeil, nous
descendrons ensemble....

--Volontiers, Sperver, volontiers; nous irons dire un mot en passant
à maître Trump le sommelier, il est en bas avec les autres; Knapwurst
leur raconte des histoires.

--C'est cela.... Bonne nuit, Fritz.

--Bonne huit, Gédéon; n'oublie pas de me faire appeler, si le comte
allait plus mal,

--Sois tranquille....--Lieverlé!... pstt!»

Ils sortirent.... Comme ils traversaient la plate-forme, j'entendis
l'horloge du Nideck sonner onze heures.

J'étais rompu de fatigue.


IV

Le jour commençait à bleuir l'unique fenêtre du donjon, lorsque je fus
éveillé dans ma niche de granit par les sons lointains d'une trompe de
chasse.

Rien de triste, de mélancolique, comme les vibrations de cet
instrument au crépuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle,
pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude; la dernière
note surtout, cette note prolongée, qui s'étend sur la plaine immense
... éveillant au loin ... bien loin ... les échos de la montagne, a
quelque chose de la grande poésie, qui remue le coeur.

Le coude sur ma peau d'ours, j'écoutais cette voix plaintive, évoquant
les souvenirs des âges féodaux. La vue de ma chambre, de cette voûte,
basse, sombre, écrassée ... antique repaire du loup de Nideck ... et
plus loin ... cette petite fenêtre à vitraux de plomb, en plein cintre
... plus large que haute, et profondément enclavée dans le mur,
ajoutait encore à la sévérité de mes réflexions.

Je me levai brusquement, et je courus ouvrir la fenêtre tout au large.

Là m'attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne
saurait décrire, le spectacle que l'aigle fauve des hautes Alpes
voit chaque matin au lever du rideau pourpre de l'horizon: des
montagnes!--des montagnes!--et puis des montagnes!--flots immobiles
qui s'aplanissent et s'effacent dans les brumes lointaines des Vosges
et du Jura;--des forêts immenses, des lacs, des crêtes éblouissantes,
traçant leurs lignes escarpées sur le fond bleuâtre des vallons
comblés de neige.... Au bout de tout cela, l'infini!

Quel enthousiasme serait à la hauteur d'un semblable tableau?

Je restais confondu d'admiration. A chaque regard, se multipliaient
les détails: hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque
pli de terrain; il suffisait de regarder pour les voir!

J'étais là depuis un quart d'heure, quand une main se posa lentement
sur mon épaule; je me retournai: la figure calme et le sourire
silencieux de Gédéon me saluèrent d'un:

«Gouden tâg Fritz!»

Puis il s'accouda près de moi, sur la pierre, fumant son bout de
pipe.--Il étendait la main dans l'infini et me disait:

«Regarde, Fritz ... regarde ... Tu dois aimer ça, fils du
Schwartz-Wald! Regarde là-bas ... tout là-bas ... la Roche-Creuse....
La vois-tu? Te rappelles-tu Gertrude?... Oh! que toutes ces choses
sont loin!»

Sperver essuyait une larme; que pouvais-je lui répondre?

Nous restâmes longtemps contemplatifs, émus de tant de grandeur.
Parfois, le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de
l'horizon, me disait:

«Ceci, c'est le Wald-Horn! ça, le Tienfenthal! Tu vois, Fritz, le
torrent de la Steinbach; il est arrêté, il est pendu en franges de
glaces sur l'épaule du Harberg; un froid manteau pour l'hiver!--Et
là-bas, ce sentier, il mène à Tubingue.--Avant quinze jours, nous
aurons de la peine à le retrouver.»

Ainsi se passa plus d'une heure.--Je ne pouvais me détacher de ce
spectacle.--Quelques oiseaux de proie, l'aile échancrée, la queue en
éventail, planaient autour du donjon; des hérons filaient au-dessus,
se dérobant à la serre par la hauteur de leur vol.

Du reste, pas un nuage: toute la neige était à terre. La trompe
saluait une dernière fois la montagne.

«C'est mon ami Sébalt qui pleure là-bas, dit Sperver, un bon
connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la première trompe
d'Allemagne.... Écoute-moi ça, Fritz, comme c'est moelleux!...--Pauvre
Sébalt! il se consume depuis la maladie de Monseigneur ... il ne peut
plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation: tous les
matins, au lever du jour, il monte sur l'Altenberg et sonne les airs
favoris du comte. Il pense que ça pourra le guérir!»

Sperver, avec ce tact de l'homme qui sait admirer, n'avait pas
interrompu ma contemplation; mais quand, ébloui de tant de lumière, je
regardai dans l'ombre de la tour:

«Fritz, me dit-il, tout va bien; le comte n'a pas eu d'attaque.»

Ces paroles me ramenèrent au sentiment du réel.

«Ah! tant mieux ... tant mieux!

--C'est toi, Fritz, qui lui vaut ça.

--Comment, moi? Je ne lui ai rien prescrit!

--Eh! qu'importe! tu étais là!

--Tu plaisantes, Gédéon; que fait ici ma présence, du moment que je
n'ordonne rien au malade?

--Ça fait que tu lui portes bonheur.»

Je le regardai dans le blanc des yeux, il ne riait pas.

«Oui, reprit-il sérieusement, tu es un _porte-bonheur_, Fritz; les
années précédentes notre seigneur avait une deuxième attaque le
lendemain de la première, puis une troisième, une quatrième. Tu
empêches tout cela, tu arrêtes le mal. C'est clair!

--Pas trop, Sperver; moi je trouve, au contraire, que c'est
très-obscur.

--On apprend a tout âge, reprit le brave homme. Sache, Fritz, qu'il y
a des _porte-bonheur_ dans ce monde, et des _porte-malheur_ aussi. Par
exemple, ce gueux de Knapwurst est mon porte-malheur à moi. Chaque
fois que je le rencontre, en partant pour la chasse, je suis sûr qu'il
m'arrivera quelque chose: mon fusil rate ... je me foule le pied ...
un de mes chiens est éventré.... Que sais-je? Aussi, moi, sachant la
chose, j'ai soin de partir au petit jour ... avant que le drôle, qui
dort comme un loir, n'ait ouvert l'oeil ... ou bien je file par la
porte de derrière, par une poterne, tu comprends!

--Je comprends très-bien; mais tes idées me paraissent singulières,
Gédéon.

--Toi, Fritz, poursuivit-il sans m'écouter, tu es un brave et digne
garçon; le ciel a placé sur ta tête des bénédictions innombrables; il
suffit de voir ta bonne figure, ton regard franc, ton sourire plein de
bonhomie, pour être joyeux ... enfin tu portes bonheur aux gens, c'est
positif ... je l'ai toujours dit, et la preuve ... en veux-tu la
preuve?...

--Oui, parbleu! je ne serais pas fâché de reconnaître tant de vertus
cachées dans mapersonne.

--Eh bien! fit-il en me saississant au poignet ... regarde la-bas!»

Il m'indiquait un monticule à deux portées de carabine du château.

«Ce rocher enfoncé dans la neige, avec une broussaille à gauche, le
vois-tu?

--Parfaitement.

--Regarde autour, tu ne vois rien?

--Non.

--Eh! parbleu! c'est tout simple, tu as chassé la Peste-Noire. Chaque
année, à la deuxième attaque, on la voyait là, les pieds dans les
mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuir
des racines. C'était une malédiction! Ce matin, la première chose que
je fais, c'est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux,
je regarde ... partie! la vieille coquine! J'ai beau me mettre la main
sur les yeux, regarder à droite, à gauche, en haut, en bas, dans la
plaine, sur la montagne ... rien! rien! Elle t'avait senti, c'est
sur.»

Et le brave homme, m'embrassant avec enthousiasme, s'écria d'un accent
ému:

«Oh! Fritz ... Fritz ... quelle chance de t'avoir amené ici! C'est la
vieille qui doit être vexée ... Ha! ha! ha!»

Je l'avoue, j'étais un peu honteux de me trouver tant de mérite, sans
m'en être jamais aperçu jusqu'alors,

«Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien passé la nuit?

--Très-bien!

--Alors, tout est pour le mieux, descendons.»

Nous traversâmes de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce
passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse; ils se
prolongeaient à pic avec le roc jusqu'au fond de la vallée. C'était un
escalier de précipices, échelonnés les uns au-dessus des autres.

En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant
épouvanté jusqu'au milieu de la plate-forme, j'entrai rapidement dans
le couloir qui mène au château.

Sperver et moi, nous avions déjà parcouru de vastes corridors,
lorsqu'une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage; j'y
jetai les yeux et je vis, tout au haut d'une échelle double, le petit
gnome Knapwurst, dont la physionomie grotesque m'avait frappé la
veille.

La salle elle-même attira mon attention par son aspect imposant:
c'était la salle des archives du Nideck, pièce haute, sombre,
poudreuse, à grandes fenêtres ogivales prenant au sommet de la voûte
et descendant en courbe, à trois mètres du parquet.

Là se trouvaient disposés, sur de vastes rayons, par les soins des
anciens abbés, non-seulement tous les documents, titres, arbres
généalogiques des Nideck, établissant leurs droits, alliances,
rapports historiques avec les plus illustres familles de l'Allemagne,
mais encore toutes les chroniques du Schwartz-Wald, les recueils des
anciens _Minnesinger_ et les grands ouvrages in-folio sortis des

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