Thermidor
E >>
Ernest Hamel >> Thermidor
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 Produced by Distributed Proofreaders
ERNEST HAMEL
THERMIDOR
D'APRÈS LES SOURCES ORIGINALES
ET LES DOCUMENTS AUTHENTIQUES
AVEC UN PORTRAIT DE ROBESPIERRE
gravé sur acier.
DEUXIÈME ÉDITION
PRÉFACE
_Scribitur ad narrandum_ ET PROBANDUM.
La pièce, récemment représentée au Théâtre-Français sous le titre de
_Thermidor_, a réveillé l'attention publique sur un des événements
les plus controversés de la Révolution française: la chute de Maximilien
Robespierre.
Des innombrables discussions auxquelles a donné lieu la pièce de M.
Sardou, il est résulté pour moi cette conviction, à savoir que presque
personne, parmi ceux qui ont la prétention de bien connaître la
Révolution, ne sait le premier mot de la basse intrigue qui a amené la
catastrophe du 9 thermidor.
Pour un certain nombre de républicains de nos jours, peu d'accord avec
la grande école républicaine de 1830, avec les Armand Carrel, les
Godefroy Cavaignac, les Garnier-Pagès, les Buchez, les Raspail, les
Armand Barbès et tant d'autres, Robespierre est resté l'incarnation de
la Terreur. On a beau leur rappeler le mot que prononçait Barère, au nom
du comité de Salut public, dans la séance du 10 thermidor, mot qui donna
à la tragédie de ce jour sa véritable signification: «Robespierre a péri
pour avoir voulu arrêter le cours terrible, majestueux de la
Révolution», rien n'y fait. Il n'y a pires sourds que ceux qui ne
veulent entendre.
Comme le disait si bien Henry Maret, il y a quelques mois, avec son bon
sens gaulois: «C'est le vieux préjugé, la vieille légende persistante,
qui fait de Robespierre un bouc émissaire, chargé de tous les méfaits de
la Terreur».
Songez donc, c'est si commode! Chacun s'est débarrassé de sa part de
responsabilité en rejetant tout sur les vaincus qui, muets dans leur
tombe, n'étaient plus là pour répondre. Et malheur à qui eût osé élever
la voix pour les défendre; on lui aurait fait voir que le règne de la
guillotine n'était point passé. Aussi la légende a-t-elle pu s'établir
avec une facilité merveilleuse. Il y a même de graves docteurs qui vous
disent qu'il n'y a point d'intérêt à la détruire; que chacun a le droit
d'édifier sur elle tous les contes en l'air que peut enfanter une
imagination maladive ou perverse, comme si la vérité n'était pas d'un
intérêt supérieur à tout.
S'il faut en croire certains publicistes qui présentent plaisamment
_M. de Robespierre_ comme «le plus noir scélérat des temps
modernes», les choses sans lui se seraient passées le plus doucement du
monde. Otez Robespierre de la Révolution, et les principes de 1789,
qu'il n'avait pas peu contribué à faire proclamer, se seraient défendus
tout seuls. Pas d'émigration, pas de manifeste de Brunswick; Louis XVI
et Marie-Antoinette se seraient agenouillés devant la Révolution; la
Vendée ne se serait pas soulevée; soixante départements ne se seraient
pas insurgés contre la Convention; l'armée de Condé n'aurait pas
bivouaqué sur nos frontières dès les premiers mois de 1792; toute
l'Europe ne se serait pas levée en armes contre nous; les millions de
l'Angleterre n'auraient pas servi à alimenter la coalition; Danton enfin
ne se serait pas cru obligé de réclamer l'établissement du tribunal
révolutionnaire et de faire mettre la terreur à l'ordre du jour. Non,
mais vraisemblablement il y aurait eu soixante-treize Girondins de plus
exécutés sur la place de la Révolution.
Nul n'ignore aujourd'hui la réponse de Cambacérès à Napoléon lui
demandant ce qu'il pensait du 9 thermidor: «C'est un procès jugé, mais
non plaidé». Cambacérès avait été le collègue et l'ami de Robespierre;
il s'était bien gardé de tremper dans le 9 thermidor; personne n'était
donc mieux placé que lui pour faire la lumière complète sur cette
journée lugubre. Mais l'archichancelier avait alors d'autres soucis en
tête que celui de blanchir la mémoire de son ancien collègue, ce qui
l'eût obligé de dresser un acte d'accusation formidable contre
l'ex-mitrailleur Fouché, devenu l'un des hauts dignitaires de l'Empire.
Ce procès, je l'ai plaidé, preuves en mains, d'après d'irréfutables
documents, en des circonstances et dans un temps où il y avait peut-être
quelque courage à le faire. Mon _Histoire de Saint-Just_ avait été
saisie, poursuivie et détruite en 1859. Je ne m'étais pas découragé. Les
recherches qu'avait nécessitées cette première étude sur les vaincus de
Thermidor m'avaient fait découvrir les documents les plus précieux sur
la principale victime de cette journée. A quelques années de là
paraissait le premier volume de l'_Histoire de Robespierre et du coup
d'État de Thermidor_. Seulement les éditeurs, aux yeux desquels le
mot de _coup d'État_ flamboyait comme un épouvantail avaient, par
prudence, supprimé la seconde partie du titre[1].
[Note 1: Le titre a été rétabli _in extenso_ dans l'édition
illustrée publiée en 1878.]
Cette précaution n'empêcha pas l'_Histoire de Robespierre_ d'être
l'objet des menaces du parquet de l'époque. «Nous l'attendons au second
volume», s'était écrié un jour le procureur impérial en terminant son
réquisitoire dans un procès retentissant. Cette menace produisit son
effet. Les éditeurs Lacroix et Verboekoven, effrayés, refusèrent de
continuer la publication du livre, il me fallut employer les voies
judiciaires pour les y contraindre. Un jugement, fortement motivé, les
condamna à s'exécuter, et ce fut grâce aux juges de l'Empire que
l'oeuvre, interrompue pendant dix-huit mois, put enfin paraître
entièrement.
Ni l'auteur, ni l'éditeur, ne furent inquiétés. Et pourquoi
l'auraient-ils été? La situation s'était un peu détendue depuis la
saisie de mon _Histoire de Saint-Just_. Et puis, le livre n'était
pas une oeuvre de parti: c'était l'histoire dans toute sa sérénité, dans
toute sa vérité, dans toute son impartialité.
«En sondant d'une main pieuse, comme celle d'un fils, disais-je alors,
les annales de notre Révolution, je n'ai fait qu'obéir à un sentiment de
mon coeur. Car, au milieu de mes tâtonnements, de mes incertitudes et de
mes hésitations avant de me former un idéal d'organisation politique et
sociale, s'il est une chose sur laquelle je n'aie jamais varié, et que
j'aie toujours entourée d'un amour et d'une vénération sans bornes,
c'est bien toi, ô Révolution, mère du monde moderne, _alma parens_.
Et quand nous parlons de la Révolution, nous entendons tous les
bienfaits décrétés par elle, et dont sans elle nous n'aurions jamais
joui: la liberté, l'égalité, en un mot ce qu'on appelle les principes de
1789, et non point les excès et les erreurs auxquels elle a pu se
laisser entraîner. Prétendre le contraire, comme le font certains
publicistes libéraux, c'est ergoter ou manquer de franchise. Jamais, ô
Révolution, un mot de blasphème n'est tombé de ma bouche sur tes
défenseurs consciencieux et dévoués, qu'ils appartinssent d'ailleurs à
la Gironde ou à la Montagne. Si, en racontant leurs divisions fatales,
j'ai dû rétablir, sur bien des points, la vérité altérée ou méconnue,
j'ai, du moins, reconcilié dans la tombe ces glorieux patriotes qui tous
ont voulu la patrie honorée, heureuse, libre et forte. Adversaire
décidé, plus que personne peut-être, de tous les moyens de rigueur, je
me suis dit que ce n'était pas à nous, fils des hommes de la Révolution,
héritiers des moissons arrosées de leur sang, à apprécier trop
sévèrement les mesures terribles que, dans leur bonne foi farouche, ils
ont jugées indispensables pour sauver des entreprises de tant d'ennemis
la jeune Révolution assaillie de toutes parts. Il est assurément fort
commode, à plus d'un demi-siècle des événements, la plume à la main, et
assis dans un bon fauteuil, de se couvrir majestueusement la face d'un
masque d'indulgence, de se signer au seul mot de Terreur; mais quand on
n'a pas traversé la tourmente, quand on n'a pas été mêlé aux enivrements
de la lutte, quand on n'a pas respiré l'odeur de la poudre, peut-on
répondre de ce que l'on aurait été soi-même, si l'on s'était trouvé au
milieu de la fournaise ardente, si l'on avait figuré dans la bataille?
Il faut donc se montrer au moins d'une excessive réserve en jugeant les
acteurs de ce drame formidable; c'est ce que comprennent et admettent
tous les hommes de bonne foi et d'intelligence, quelles que soient
d'ailleurs leurs opinions.»
Il y a vingt-sept ans que j'écrivais ces lignes, et elles sont
aujourd'hui plus vraies que jamais.
Sans doute il y a eu dans la Révolution des sévérités inouïes et de
déplorables excès. Mais que sont ces sévérités et ces excès, surtout si
l'on considère les circonstances effroyables au milieu desquelles ils se
sont produits, comparés aux horreurs commises au temps de la monarchie?
Que sont, sans compter les massacres de la Saint-Barthélémy, les
exécutions de 1793 et de 1794 auprès des cruautés sans nom qui ont
déshonoré le règne de Louis XIV avant et après la révocation de l'édit
de Nantes? Et nous-mêmes, avons-nous donc été si tendres, pour nous
montrer d'une telle rigueur dans nos jugements sur les grands lutteurs
de la Révolution? N'avons-nous pas vu fusiller de nos jours, après le
combat, froidement, indistinctement, au hasard, des milliers et des
milliers de malheureux? Un peu plus de réserve conviendrait donc,
surtout de la part de gens chez qui ces immolations impitoyables n'ont
pas soulevé beaucoup d'indignation.
Ah! combien M. Guizot appréciait plus sainement les choses, quand il
écrivait à propos de la Révolution d'Angleterre et de la nôtre: «Qu'on
cesse donc de les peindre comme des apparitions monstrueuses dans
l'histoire de l'Europe; qu'on ne nous parle plus de leurs prétentions
inouïes, de leurs infernales inventions, elles ont poussé la
civilisation dans la route qu'elle suit depuis quatorze siècles....
«Je ne pense pas qu'on s'obstine longtemps à les condamner absolument
parce qu'elles sont chargées d'erreurs, de malheurs et de crimes: il
faut en ceci tout accorder à leurs adversaires, les surpasser même en
sévérité, ne regarder à leurs accusations que pour y ajouter, s'ils en
oublient, et puis les sommer de dresser à leur tour le compte des
erreurs, des crimes et des maux de ces temps et de ces pouvoirs qu'ils
ont pris sous leur garde. Je doute qu'ils acceptent le marché.»
Il ne s'agit donc pas d'écheniller la Révolution. Il faut, dans une
certaine mesure, la prendre en bloc, comme on l'a dit si justement. Mais
cela n'empêche de rendre à chacun des acteurs du drame immense la
justice qui lui est due, et surtout de réduire à leur juste valeur les
anathèmes, faits de mensonges et de calomnies, dont on s'est efforcé
d'accabler la mémoire de quelques-uns des plus méritants. C'est ce que
j'ai fait pour ma part, avec la sérénité d'un homme qui n'a jamais
demandé ses inspirations qu'à sa conscience. Les fanatiques de la
légende ont hurlé, mais tous les amis de la vérité m'ont tendu la main.
«Vous êtes le laborieux reconstructeur du vrai, m'écrivait Victor Hugo
en 1865. Cette passion de la vérité est la première qualité de
l'historien.» Elle n'a fait que grandir en moi devant la persistance de
l'erreur et de la calomnie.
Dans les polémiques soulevées par la pièce de Thermidor, et auxquelles
je ne me suis point mêlé, j'ai été plusieurs fois pris à partie.
Celui-ci, qui n'a jamais lu mes livres, s'imagine que je ne jure que par
Saint-Just et par Robespierre; celui-là insinue que je n'ai dégagé la
responsabilité de ce dernier qu'en la rejetant sur Pierre, Jacques et
Paul. Ce brave homme ne s'aperçoit pas qu'il a fait, dans un sens
contraire, ce qu'il me reproche si légèrement.
Je demande, moi, que les responsabilités, si responsabilités il y a,
soient partagées. Je ne réclame pour Robespierre que la justice, mais
toute la justice, comme pour les autres. Que fait-il, lui? Il ramasse
tous les excès, toutes les erreurs, toutes les sévérités de la
Révolution, et il les rejette bravement sur Robespierre, sans avoir
l'air de se douter du colossal et impuissant effort de ce dernier pour
réprimer tous ces excès, «arrêter le cours terrible de la Révolution» et
substituer la justice à la terreur.
Voilà bien la méthode de M. Sardou. Il prétend connaître la Révolution.
Oui, il la connaît, à l'envers, par le rapport de Courtois et les plus
impurs libelles que la calomnie ait jamais enfantés. C'est ainsi que
Robespierre lui apparaît comme un tyran, comme un dictateur, comme un
Cromwell. Un exemple nous permettra de préciser.
M. Sardou met à la charge de Robespierre toutes les horreurs de la
Révolution; en revanche, il en exonère complètement celui-ci ou
celui-là, Carnot par exemple. Cependant M. Sardou, qui connaît si bien
son histoire de la Révolution, même par les libelles où il a puisé ses
inspirations, ne doit pas ignorer que du 29 prairial au 8 thermidor,
c'est-à-dire dans les quarante jours où la Terreur a atteint son maximum
d'intensité, Robespierre est resté à peu près étranger à l'action du
gouvernement, qu'il n'est pour rien, en conséquence, dans les actes de
rigueur qui ont signalé cette période de six semaines, et qu'il s'est
volontairement dessaisi de sa part de dictature, alors que tel autre,
absous par lui, est resté jusqu'au bout inébranlable et immuable dans la
Terreur.
Est-ce Robespierre, oui ou non, qui, en dehors de l'action
gouvernementale, s'est usé à faire une guerre acharnée à certains
représentants en mission, comme Fouché et Carrier, et à leur demander
compte «du sang versé par le crime»?
Est-ce Robespierre, oui ou non, qui s'est efforcé d'empêcher qu'on
n'érigeât en crime ou des préjugés incurables ou des choses
indifférentes?
Est-ce Robespierre, oui ou non, qui s'est plaint si amèrement que l'on
persécutât les nobles uniquement parce qu'ils étaient nobles, et les
prêtres uniquement parce qu'ils étaient prêtres?
Est-ce Robespierre, oui ou non, qui demandait que l'on substituât la
Justice à la Terreur?
Est-ce enfin Robespierre qui est mort dans la journée du 10 thermidor,
pour avoir voulu, suivant l'expression de Barère, parlant au nom des
survivants du Comité de Salut public, «arrêter le cours terrible,
majestueux de la Révolution?»
Eh bien! l'histoire inflexible répond que c'est Robespierre.
Mais M. Sardou se soucie bien de la vérité historique. Aux gémonies les
vaincus de Thermidor! et vive Carnot! dont le petit-fils occupe
aujourd'hui, si correctement d'ailleurs, la première magistrature de la
République.
Ah! les vainqueurs de Thermidor! Écoutez ce que l'on en pensait, non pas
sous la République, mais en pleine Restauration. Voici ce qu'écrivait
Charles Nodier, en 1829, dans la _Revue de Paris_: «La nouvelle du
9 thermidor, parvenue dans les départements de l'Est, développa un vague
sentiment d'inquiétude parmi les républicains exaltés, qui ne
comprenaient pas le secret de ces événements, et qui craignaient de voir
tomber ce grand oeuvre de la Révolution avec la renommée prestigieuse de
son héros, car derrière cette réputation d'incorruptible vertu qu'un
fanatisme incroyable lui avait faite, il ne restait plus un seul élément
de popularité universelle auquel les doctrines flottantes de l'époque
pussent se rattacher. Hélas! se disait-on à mi-voix, qu'allons-nous
devenir? Nos malheurs ne sont pas finis puisqu'il nous reste encore des
amis et des parents et que MM. Robespierre sont morts! Et cette crainte
n'était pas sans motifs, car le parti de Robespierre venait d'être
immolé par le parti de la Terreur.»
Il faut croire que Charles Nodier, qui avait traversé la Révolution,
était mieux à même que M. Sardou de juger sainement les choses.
Je sais bien que les suppôts de la Terreur n'ont pas tardé à être dupés;
que l'arme sanglante a passé de gauche à droite, et que la Terreur
blanche s'est promptement substituée à la Terreur révolutionnaire. Mais
la moralité du 9 thermidor n'en reste pas moins la même. Quiconque garde
au coeur le culte de la Révolution, ne saurait avoir assez de mépris
«pour cet exécrable parti des Thermidoriens, qui, suivant l'expression
du même Charles Nodier, n'arrachait la France à Robespierre que pour la
donner au bourreau, et qui, trompé dans ses sanguinaires espérances, a
fini par la jeter à la tête d'un officier téméraire; pour cette faction
à jamais odieuse devant l'histoire qui a tué la République au coeur dans
la personne de ses derniers défenseurs, pour se saisir sans partage du
droit de décimer le peuple, et qui n'a même pas eu la force de profiter
de ses crimes». Les républicains de nos jours, qui font chorus avec «cet
exécrable parti des Thermidoriens», feraient peut-être bien de méditer
ces paroles du royaliste auteur des _Souvenirs de la Révolution et de
l'Empire_.
Eh bien! ce qu'il importe de rétablir à cette heure, c'est la vérité
toute nue sur le sanglant épisode de Thermidor.
C'est ce que je me suis efforcé de faire en remettant sous les yeux du
lecteur l'histoire des faits dégagée de tout esprit de parti, l'histoire
impartiale et sereine, qui ne se préoccupe que de rendre à tous et à
chacun une exacte justice distributive.
Je ne saurais donc mieux terminer cette courte préface qu'en rappelant
ces lignes que je traçais en 1859 à la fin du préambule de mon
_Histoire de Saint-Just_, et dont je me suis inspiré dans mon
_Précis de l'Histoire de la Révolution_:
«Quant à l'écrivain qui s'imposera la tâche d'écrire sincèrement la vie
d'un de ces grands acteurs, il ne devra jamais perdre de vue que tous
les hommes de la Révolution qu'a dirigés un patriotisme sans
arrière-pensée, ont un droit égal à son respect. Son affection et son
penchant pour les uns ne devra diminuer en rien l'équité qu'il doit aux
autres. S'il considère comme un devoir de se montrer sévère envers ceux
qui n'ont vu dans la Révolution qu'un moyen de satisfaire des passions
perverses, une ambition sordide, et qui ont élevé leur fortune sur les
ruines de la liberté, il bénira sans réserve, tous ceux qui, par
conviction, se sont dévoués à la Révolution, qu'ils s'appellent
d'ailleurs Mirabeau ou Danton, Robespierre ou Camille Desmoulins, Carnot
ou Saint-Just, Romme ou Couthon, Le Bas ou Merlin (de Thionville),
Vergniaud ou Cambon. Il se rappellera que la plupart ont scellé de leur
sang la fidélité à des principes qui eussent assuré dans l'avenir la
grandeur et la liberté de la France, et qu'il n'a pas tenu à eux de
faire triompher; il réconciliera devant l'histoire ceux que de
déplorables malentendus ont divisés, mais qui tous ont voulu rendre la
patrie heureuse, libre et prospère: son oeuvre enfin devra être une
oeuvre de conciliation générale, parce que là est la justice, là est la
vérité, là est le salut de la démocratie.»
ERNEST HAMEL
Mars 1891.
CHAPITRE PREMIER
Enfance et jeunesse de Robespierre.--Ses succès au barreau.--Son goût
pour les lettres.--La société des Rosati.--Discours sur les peines
infamantes.--L'éloge de Gresset.--Robespierre est nommé député aux
États-généraux.--Le suffrage universel.--Juifs et comédiens.--
Popularité de Robespierre.--La pétition Laclos.--Robespierre chez
Duplay.--Triomphe de Robespierre.--Discussions sur la guerre.--
Dumouriez aux Jacobins.--Le bonnet rouge.--Le 10 août.--Les massacres de
septembre.--L'accusation de dictature.--Lutte entre la Gironde et la
Montagne.--Le tribunal révolutionnaire.--Les 31 mai et 2 juin.--Les 73
girondins sauvés par Robespierre.--Voix d'outre tombe.--Le colossal
effort de la France.--Lutte en faveur de la tolérance religieuse.
--Maladie de Robespierre.--Fin de l'hébertisme.--Les Dantonistes
sacrifiés.--Effet de la mort des Dantonistes.--Hoche et Robespierre.--
Reconnaissance de l'Être suprême.
I.
Avant de mettre sous les yeux du public le drame complet de Thermidor,
d'en exposer, à l'aide d'irréfutables documents, les causes
déterminantes, et d'en faire pressentir les conséquences, il importe,
pour l'intelligence des faits, d'esquisser rapidement la vie de l'homme
qui en a été la principale victime et qui est tombé, entraînant dans sa
chute d'incomparables patriotes et aussi, hélas! les destinées de la
République.
Maximilien-Marie-Isidore de Robespierre naquit à Arras le 6 mai 1758[2].
Sa famille était l'une des plus anciennes de l'Artois. Son père et son
grand-père avaient exercé, l'un et l'autre, la profession d'avocat au
conseil provincial d'Artois. Sa mère, femme d'une grâce et d'un esprit
charmants, mourut toute jeune encore, laissant quatre enfants en bas
âge, deux fils et deux filles. Le père, désespéré, prit en dégoût ses
affaires; il voyagea pour essayer de faire diversion à sa douleur, et,
peu de temps après, il mourut à Munich, dévoré par le chagrin.
[Note 2: Nous empruntons, en partie, cette esquisse de la vie de
Robespierre à la _Biographie universelle de Michaud_ (nouvelle
édition), pour laquelle nous avons écrit, il y a une trentaine d'années,
les articles Robespierre aîné, Robespierre jeune, Charlotte Robespierre,
etc.]
Maximilien avait un peu plus de neuf ans; c'était l'aîné de la famille.
D'étourdi et de turbulent qu'il était, il devint étonnamment sérieux et
réfléchi, comme s'il eût compris qu'il était appelé à devenir le soutien
de ses deux soeurs et de son jeune frère.
On le mit d'abord au collège d'Arras; puis bientôt, par la protection de
M. de Conzié, évêque de la ville, il obtint une bourse au collège
Louis-le-Grand. Il y fut le plus laborieux des élèves, le plus soumis
des écoliers, et, chaque année, son nom retentissait glorieusement dans
les concours universitaires. Il y avait en lui comme une intuition des
vertus républicaines. Son professeur de rhétorique, le doux et savant M.
Hérivaux, l'avait surnommé le _Romain_.
Ses études classiques terminées, il fit son droit, toujours sous le
patronage du collège Louis-le-Grand, dont l'administration, dès qu'il
eut conquis tous ses grades, voulant lui donner une marque publique de
l'estime et de l'intérêt qu'elle lui portait, décida, par une
délibération en date du 19 juillet 1781 que, «sur le compte rendu par M.
le principal, des talents éminents du sieur de Robespierre, boursier du
collège d'Arras, de sa bonne conduite pendant douze années et de ses
succès dans le cours de ses classes, tant aux distributions de
l'Université qu'aux examens de philosophie et de droit», il lui serait
alloué une gratification de six cents livres.
Après s'être fait recevoir avocat au parlement, il retourna dans sa
ville natale, où une cause célèbre ne tarda pas à le mettre en pleine
lumière. Il s'agissait d'un paratonnerre que M. de Bois-Valé avait fait
élever sur sa maison et dont les échevins de Saint-Omer avaient ordonné
la destruction comme menaçant pour la sûreté publique. Robespierre, dans
une fort belle plaidoirie, n'eut pas de peine à démontrer le ridicule
d'une sentence «digne des juges grossiers du quinzième siècle», et il
gagna son procès sur tous les points.
Nommé juge au tribunal criminel d'Arras par M. de Conzié, il donna
bientôt sa démission, de chagrin d'avoir été obligé de prononcer une
condamnation à mort, et il se consacra entièrement au barreau et aux
lettres.
Ces dernières étaient son délassement favori. Il entra dans une société
littéraire, connue sous le nom de _Société des Rosati_, dont
faisait partie Carnot, alors en garnison à Arras, et avec lequel il noua
des relations d'amitié, comme le prouve cette strophe d'une pièce de
vers qu'il composa pour une des réunions de la société:
Amis, de ce discours usé,
Concluons qu'il faut boire;
Avec le bon ami Ruzé
Qui n'aimerait à boire?
A l'ami Carnot,
A l'aimable Cot,
A l'instant, je veux boire....
Peu de temps avant la Révolution, il était président de l'académie
d'Arras. En 1784, la Société royale des arts et des sciences de Metz
couronna un discours de lui sur les peines infamantes et l'opprobre qui
en rejaillissait sur les familles des condamnés. L'année suivante, il
écrivit un éloge de Gresset, où se trouvent quelques pages qui semblent
le programme du romantisme et que l'on croirait détachées de la célèbre
préface de Cromwell, s'il n'était pas antérieur de plus de trente ans au
manifeste de Victor Hugo.
Cependant, on entendait retentir comme le bruit avant-coureur de la
Révolution. A la nouvelle de la convocation des États-généraux,
Robespierre publia une adresse au peuple artésien, qui n'était autre
chose qu'un acte d'accusation en bonne forme contre l'ancienne société
française. Aussi, sa candidature fût-elle vivement combattue par les
privilégiés qui, dans le camp du tiers-état, disposaient de beaucoup
d'électeurs. Il n'en fut pas moins élu député aux États-généraux le 26
avril 1789, et, presque tout de suite, il partit pour Paris où
l'attendait une carrière si glorieuse et si tragique.
II.
Ses débuts à l'Assemblée constituante furent modestes; mais il allait
bientôt s'y faire une situation prépondérante. Assis à l'extrême gauche
de l'Assemblée, il était de ceux qui voulaient imprimer à la Révolution
un caractère entièrement démocratique, et il s'associa à toutes les
mesures par lesquelles le tiers-état signala son avènement. Toutes les
libertés eurent en lui le plus intrépide défenseur. Répondant à ceux qui
s'efforçaient d'opposer des restrictions à l'expansion de la pensée, il
disait: «La liberté de la presse est une partie inséparable de celle de
communiquer ses pensées; vous ne devez donc pas balancer à la déclarer
franchement.» Lorsque l'Assemblée discuta une motion de Target, tendant
à faire proclamer que le gouvernement était monarchique, il demanda que
chacun pût discuter librement la nature du gouvernement qu'il convenait
de donner à la France.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30