A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Thermidor

E >> Ernest Hamel >> Thermidor

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[Note 155: Voyez le mémoire justificatif d'Herman, déjà cité _ubi
supra_.]

Seulement il était tout simple qu'en marge des rapports de dénonciations
adressées au comité de Salut public, Maximilien écrivît: _renvoïé_
à Herman, autrement dit au commissaire des administrations civiles et
tribunaux, comme il écrivait: _renvoïé_ à Carnot, à Robert Lindet,
suivant que les faits dénoncés étaient de la compétence de tel ou tel de
ces fonctionnaires. Ainsi fut-il fait pour les dénonciations relatives
aux conspirations dites des prisons[156]; et lorsque dans les premiers
jours de messidor, le comité de Salut public autorisait le commissaire
des administrations civiles à opérer des recherches dans les prisons au
sujet des complots contre la sûreté de la République, pour en donner
ensuite le résultat au comité, il prenait une simple mesure de
précaution toute légitime dans les circonstances où l'on se
trouvait[157].

[Note 156: Voyez entre autres les dénonciations de Valagnos et de
Grenier, détenus à Bicètre. _Archives_, F, 7, 4437.]

[Note 157: Arrêté signé: Robespierre, Barère, Carnot, Couthon, C.-A.
Prieur, Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Robert Lindet.]

Au reste, Herman était si peu l'homme de Robespierre, et il songea si
peu à s'associer à sa destinée dans la tragique journée de Thermidor,
qu'il s'empressa d'enjoindre à ses agents de mettre à exécution le
décret de la Convention qui mettait Hanriot, son état-major et plusieurs
autres individus, en état d'arrestation.

Quoi qu'il en soit, Herman, sans être lié d'amitié avec Robespierre,
avait mérité d'être apprécié de lui, et il professait pour le caractère
de ce grand citoyen la plus profonde estime. Tout au contraire,
Maximilien semblait avoir pour la personne de Fouquier-Tinville une
secrète répulsion. On ne pourrait citer un mot d'éloge tombé de sa
bouche ou de sa plume sur ce farouche et sanglant magistrat, dont la
réaction, d'ailleurs, ne s'est pas privée d'assombrir encore la sombre
figure. Fouquier s'asseyait à la table de Laurent Lecointre en compagnie
de Merlin (de Thionville); il avait des relations de monde avec les
députés Morisson, Cochon de Lapparent, Goupilleau (de Fontenay) et bien
d'autres[158]; mais Robespierre, il ne le voyait jamais en dehors du
comité de Salut public; une seule fois il alla chez lui, ce fut le jour
de l'attentat de Ladmiral, comme ce jour-là il se rendit également chez
Collot-d'Herbois[159]. Il ne se gênait même point pour manifester son
antipathie contre lui. Un jour, ayant reçu la visite du représentant
Martel, député de l'Allier à la Convention, il lui en parla dans les
termes les plus hostiles, en l'engageant à se liguer avec lui, afin,
disait-il, de sauver leurs têtes[160].

[Note 158: Mémoire de Fouquier-Tinville dans l'_Histoire
parlementaire_, t. XXXIV, p. 241.]

[Note 159: Mémoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 239.]

[Note 160: Mémoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 247, corroboré
ici par la déposition de Martel. (_Histoire parlementaire_, t.
XXXV, p. 16.)]

Fouquier-Tinville était-il de la conjuration? On pourrait le croire. Il
recevait de fréquentes visites d'Amar, de Vadier, de Voulland et de
Jagot--quatre des plus violents ennemis de Robespierre--qui venaient lui
recommander de mettre en jugement tel ou tel qu'ils désignaient[161]. On
sait avec quel empressement il vint, dans la matinée du 10 thermidor,
offrir ses services à la Convention nationale; on sait aussi comment le
lendemain, à la séance du soir, Barère, au nom des comités de Salut
public et de Sûreté générale, parla du tribunal révolutionnaire, «de
cette institution salutaire, qui détruisait les ennemis de la
République, purgeait le sol de la liberté, pesait aux aristocrates et
nuisait aux ambitieux»; comment enfin il proposa de maintenir au poste
d'accusateur public ... Fouquier-Tinville[162]. Ce n'était donc pas le
tribunal de Robespierre, bien que dans la matinée du 10, quelques-uns
des calomniateurs jurés de Robespierre, Élie Lacoste, Thuriot, Bréard,
eussent demandé la suppression de ce tribunal comme étant composé de
créatures de Maximilien. Mais admirez les contradictions de ces
sanguinaires Thermidoriens, le soir même Barère annonçait que les
_conjurés_ avaient formé le projet de faire fusiller le tribunal
révolutionnaire[163].

[Note 161: Déposition d'Etienne Masson, ex-greffier au tribunal
révolutionnaire, dans le procès de Fouquier. (_Histoire
parlementaire_, t. XXXV, p. 89.)]

[Note 162: Voy. le _Moniteur_ du 14 thermidor an II (1er août
1794).]

[Note 163: _Ibid_.]

La vérité est que Robespierre blâmait et voulait arrêter les excès
auxquels ce tribunal était en quelque sorte forcément entraîné par les
manoeuvres odieuses de certains membres du gouvernement. Quant à son
influence sur les décisions du tribunal révolutionnaire, elle était
nulle, absolument nulle; mais en eût-il eu la moindre sur quelques-uns
de ses membres, qu'il lui eût répugné d'en user. Nous avons dit comment,
ayant négligemment demandé un jour à Duplay ce qu'il avait fait au
tribunal, et son hôte lui ayant répondu: «Maximilien, je ne vous demande
jamais ce que vous faites au comité de Salut public», il lui avait
étroitement serré la main, en signe d'estime et d'adhésion.




VII.


Quand les conjurés virent Robespierre fermement décidé à arrêter le
débordement des excès, ils imaginèrent de retourner contre lui l'arme
même dont il entendait se servir, et de le présenter partout comme
l'auteur des actes d'oppression qu'ils multipliaient à dessein. Tous
ceux qui avaient une mauvaise conscience, tous ceux qui s'étaient
souillés de rapines ou baignés dans le sang à plaisir, les Bourdon, les
Carrier, les Guffroy, les Tallien, les Rovère, les Dumont, les Vadier,
s'associèrent à ce plan où se devine si bien la main de l'odieux Fouché.
D'impurs émissaires, répandus dans tous les lieux publics, dans les
assemblées de sections, dans les sociétés populaires, étaient chargés de
propager la calomnie.

Mais laissons ici Robespierre dévoiler lui-même les effroyables trames
dont il fut victime: «Pour moi, je frémis quand je songe que des ennemis
de la Révolution, que d'anciens professeurs de royalisme, que des
ex-nobles, que des émigrés peut-être, se sont tout à coup faits
révolutionnaires et transformés en commis du comité de Sûreté générale,
pour se venger sur les amis de la patrie de la naissance et des succès
de la République.... A ces puissants motifs qui m'avaient déjà déterminé
à dénoncer ces hommes, mais inutilement, j'en joins un autre qui tient à
la trame que j'avais commencé à développer: nous sommes instruits qu'ils
sont payés par les ennemis de la Révolution pour déshonorer le
gouvernement révolutionnaire en lui-même et pour calomnier les
représentants du peuple dont les tyrans ont ordonné la perte. Par
exemple, quand les victimes de leur perversité se plaignent, ils
s'excusent en leur disant: _C'est Robespierre qui le veut: nous ne
pouvons pas nous en dispenser_.... Jusques à quand l'honneur des
citoyens et la dignité de la Convention nationale seront-ils à la merci
de ces hommes-là? Mais le trait que je viens de citer n'est qu'une
branche du système de persécution plus vaste dont je suis l'objet. En
développant cette accusation de dictature mise à l'ordre du jour par les
tyrans, on s'est attaché à me charger de toutes leurs iniquités, de tous
les torts de la fortune, ou de toutes les rigueurs commandées par le
salut de la patrie. On disait aux nobles: _c'est lui seul_ qui vous
a proscrits; on disait en même temps aux patriotes: _il veut sauver
les nobles_; on disait aux prêtres: _c'est lui seul qui vous
poursuit, sans lui vous seriez paisibles et triomphants_; on disait
aux fanatiques: _c'est lui qui détruit la religion_; on disait aux
patriotes persécutés: _c'est lui qui l'a ordonné ou qui ne veut pas
l'empêcher._ On me renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais
faire cesser les causes, en disant: _Votre sort dépend de lui
seul._ Des hommes apostés dans les lieux publics propageaient chaque
jour ce système; il y en avait dans le lieu des séances du tribunal
révolutionnaire, dans les lieux où les ennemis de la patrie expient
leurs forfaits; ils disaient: _Voilà des malheureux condamnés; qui
est-ce qui en est la cause? Robespierre_.... Ce cri retentissait dans
toutes les prisons; le plan de proscription était exécuté à la fois dans
tous les départements par les émissaires de la tyrannie.... Comme on
voulait me perdre surtout dans l'opinion de la Convention nationale, on
prétendit que moi seul avais osé croire qu'elle pouvait renfermer dans
son sein quelques hommes indignes d'elle. On dit à chaque député revenu
d'une mission dans les départements que moi seul avais provoqué son
rappel; je fus accusé, par des hommes très officieux et très insinuants,
de tout le bien et de tout le mal qui avait été fait. On rapportait
fidèlement à mes collègues et tout ce que j'avais dit, et surtout ce que
je n'avais pas dit. On écartait avec soin le soupçon qu'on eût contribué
à un acte qui pût déplaire à quelqu'un; j'avais tout fait, tout exigé,
tout commandé, car il ne faut pas oublier mon titre de dictateur.... Ce
que je puis affirmer positivement, c'est que parmi les auteurs de cette
trame sont les agents de ce système de corruption et d'extravagance, le
plus puissant de tous les moyens inventés par l'étranger pour perdre la
République....[164]»

[Note 164: Discours du 8 thermidor, p. 20, 21, 22, 23.--Et voilà ce
que d'aveugles écrivains, comme MM. Michelet et Quinet, appellent le
_sentiment populaire._]

Il n'est pas jusqu'à son immense popularité qui ne servît
merveilleusement les projets de ses ennemis. L'opinion se figurait son
influence sur les affaires du gouvernement beaucoup plus considérable
qu'elle ne l'était en réalité. N'entendons-nous pas aujourd'hui encore
une foule de gens témoigner un étonnement assurément bien naïf de ce
qu'il ait abandonné sa part de dictature au lieu de s'opposer à la
recrudescence de terreur infligée au pays dans les quatre décades qui
précédèrent sa chute? Nous avons prouvé, au contraire, qu'il lutta
énergiquement au sein du comité de Salut public pour refréner la
Terreur, cette Terreur déchaînée par ses ennemis sur toutes les classes
de la société; l'impossibilité de réussir fut la seule cause de sa
retraite, toute morale. «L'impuissance de faire le bien et d'arrêter le
mal m'a forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du comité
de Salut public»[165]. Quant à en appeler à la Convention nationale,
dernière ressource sur laquelle il comptait, il sera brisé avec une
étonnante facilité lorsqu'il y aura recours. Remplacé au fauteuil
présidentiel, dans la soirée du 1er messidor, par le terroriste Élie
Lacoste, un de ses adversaires les plus acharnés, peut-être aurait-il dû
se méfier des mauvaises dispositions de l'Assemblée à son égard; mais il
croyait le côté droit converti à la Révolution: là fut son erreur.

[Note 165: Discours du 8 thermidor, p. 30.]

On se tromperait fort, du reste, si l'on s'imaginait qu'il voulût ouvrir
toutes grandes les portes des prisons, au risque d'offrir le champ libre
à tous les ennemis de la Révolution et d'accroître ainsi les forces des
coalisés de l'intérieur et de l'extérieur. Décidé à combattre le crime,
il n'entendait pas encourager la réaction. Ses adversaires, eux, n'y
prenaient point garde; peu leur importait, ils avaient bien souci de la
République et de la liberté! Il s'agissait d'abord pour eux de rendre le
gouvernement révolutionnaire odieux par des excès de tous genres, et
d'en rejeter la responsabilité sur ceux qu'on voulait perdre. Il y a
dans le dernier discours de Robespierre un mot bien profond à ce sujet:
«Si nous réussissons, disaient les conjurés, il faudra contraster par
une extrême indulgence avec l'état présent des choses. Ce mot renferme
toute la conspiration»[166].

[Note 166: Discours du 8 thermidor, p. 29.]

Cela ne s'est-il point réalisé de point en point au lendemain de
Thermidor, et n'a-t-on point usé d'une extrême indulgence envers les
traîtres et les conspirateurs? Il est vrai qu'en revanche on s'est mis à
courir sus aux républicains les plus purs, aux meilleurs patriotes. Ce
que Robespierre demandait, lui, c'était que, tout en continuant de
combattre à outrance les ennemis déclarés de la Révolution, on ne
troublât point les citoyens paisibles, et qu'on n'érigeât pas en crimes
ou des préjugés incurables, ou des choses indifférentes, pour trouver
partout des coupables[167]. Telle fut la politique qu'il s'efforça de
faire prévaloir dans le courant de messidor, à la société des Jacobins,
où il parla, non point constamment, comme on l'a si souvent et si
légèrement avancé, mais sept ou huit fois en tout et pour tout dans
l'espace de cinquante jours.

[Note 167: _Ibid_., p. 8.]

Ce fut dans la séance du 3 messidor (21 juin 1794) qu'à propos d'une
proclamation du duc d'York, il commença à signaler les manoeuvres
employées contre lui. Cette proclamation avait été rédigée à l'occasion
du décret rendu sur le rapport de Barère, où il était dit qu'il ne
serait point fait de prisonniers anglais ou hanovriens. C'était une
sorte de protestation exaltant la générosité et la clémence comme la
plus belle vertu du soldat, pour rendre plus odieuse la mesure prise par
la Convention nationale.

Robespierre démêla très bien la perfidie, et, dans un long discours
improvisé, il montra sous les couleurs les plus hideuses la longue
astuce et la basse scélératesse des tyrans. Reprenant phrase à phrase la
proclamation du duc, après en avoir donné lecture, il établit un
contraste frappant entre la probité républicaine et la mauvaise foi
britannique. Sans doute, dit-il, aux applaudissements unanimes de la
société, un homme libre pouvait pardonner à son ennemi ne lui présentant
que la mort, mais le pouvait-il s'il ne lui offrait que des fers? York
parlant d'humanité! lui le soldat d'un gouvernement qui avait rempli
l'univers de ses crimes et de ses infamies, c'était à la fois risible et
odieux. Certainement, ajoutait Robespierre, on comptait sur les trames
ourdies dans l'intérieur, sur les pièges des imposteurs, sur le système
d'immoralité mis en pratique par certains hommes pervers. N'y avait-il
pas un rapprochement instructif à établir entre le duc d'York, qui, par
une préférence singulière donnée à Maximilien, appelait les soldats de
la République _les soldats de Robespierre_, dépeignait celui-ci
comme entouré d'une garde militaire, et ces révolutionnaires équivoques,
qui s'en allaient dans les assemblées populaires réclamer une sorte de
garde prétorienne pour les représentants? «Je croyais être citoyen
français», s'écria Robespierre avec une animation extraordinaire, en
repoussant les qualifications que lui avait si généreusement octroyées
le duc d'York, «et il me fait roi de France et de Navarre»! Y avait-il
donc au monde un plus beau titre que celui de citoyen français, et
quelque chose de préférable, pour un ami de la liberté, à l'amour de ses
concitoyens? C'étaient là, disait Maximilien en terminant, des pièges
faciles à déjouer; on n'avait pour cela qu'à se tenir fermement attaché
aux principes. Quant à lui, les poignards seuls pourraient lui fermer la
bouche et l'empêcher de combattre les tyrans, les traîtres et tous les
scélérats.

La Société accueillit par les plus vives acclamations ce chaleureux
discours, dont elle vota d'enthousiasme l'impression, la distribution et
l'envoi aux armées[168].

[Note 168: Il n'existe de ce discours qu'un compte rendu très
imparfait. (Voy. le _Moniteur_ du 6 messidor (24 juin 1794)). C'est
la reproduction pure et simple de la version donnée par le _Journal de
la Montagne_. Quant à l'arrêté concernant l'impression du discours,
il n'a pas été exécuté. Invité à rédiger son improvisation, Robespierre
n'aura pas eu le temps ou aura négligé de le faire.]




VIII


Retranché dans sa conscience comme dans une forteresse impénétrable,
isolé, inaccessible à l'intrigue, Robespierre opposait aux coups de ses
ennemis, à leurs manoeuvres tortueuses, sa conduite si droite, si
franche, se contentant de prendre entre eux et lui l'opinion publique
pour juge. «Il est temps peut-être», dit-il aux Jacobins, dans la séance
du 13 messidor, «que la vérité fasse entendre dans cette enceinte des
accents aussi mâles et aussi libres que ceux dont cette salle a retenti
dans toutes les circonstances où il s'est agi de sauver la patrie. Quand
le crime conspire dans l'ombre la ruine de la liberté, est-il pour des
hommes libres des moyens plus forts que la vérité et la publicité?
Irons-nous, comme des conspirateurs, concerter dans des repairs obscurs
les moyens de nous défendre contre leurs efforts perfides? Irons-nous
répandre l'or et semer la corruption? En un mot, nous servirons-nous
contre nos ennemis des mêmes armes qu'ils emploient pour nous combattre?
Non. Les armes de la liberté et de la tyrannie sont aussi opposées que
la liberté et la tyrannie sont opposées. Contre les scélératesses des
tyrans et de leurs amis, il ne nous reste d'autre ressource que la
vérité et le tribunal de l'opinion publique, et d'autre appui que les
gens de bien.»

Il n'était pas dupe, on le voit, des machinations ourdies contre lui; il
savait bien quel orage dans l'ombre se préparait à fondre sur sa tête,
mais il répugnait à son honnêteté de combattre l'injustice par
l'intrigue, et il succombera pour n'avoir point voulu s'avilir.

La République était-elle fondée sur des bases durables quand l'innocence
tremblait pour elle-même, persécutée par d'audacieuses factions? On
allait cherchant des recrues dans l'aristocratie, dénonçant comme des
actes d'injustice et de cruauté les mesures sévères déployées contre les
conspirateurs, et en même temps on ne cessait de poursuivre les
patriotes. Ah! disait Robespierre, «l'homme humain est celui qui se
dévoue pour la cause de l'humanité et qui poursuit avec rigueur et avec
justice celui qui s'en montre l'ennemi; on le verra toujours tendre une
main secourable à la vertu outragée et à l'innocence opprimée». Mais
était-ce se montrer vraiment humain que de favoriser les ennemis de la
Révolution aux dépens des républicains? On connaît le mot de Bourdon (de
l'Oise) à Durand-Maillane: «Oh! les braves gens que les gens de la
droite»! Tel était le système des conjurés. Ils recrutaient des alliés
parmi tous ceux qui conspiraient en secret la ruine de la République, et
qui, tout en estimant dans Robespierre le patriotisme et la probité
même, aimèrent mieux le sacrifier à des misérables qu'ils méprisaient
que d'assurer, en prenant fait et cause pour lui, le triomphe de la
Révolution.

La crainte de Robespierre était que les calomnies des tyrans et de leurs
stipendiés ne finissent par jeter le découragement dans l'âme des
patriotes; mais il engageait ses concitoyens à se fier à la vertu de la
Convention, au patriotisme et à la fermeté des membres du comité de
Salut public et de Sûreté générale. Et comme ses paroles étaient
accueillies par des applaudissements réitérés: «Ah! s'écria ce
_flatteur du peuple_, ce qu'il faut pour sauver la liberté, ce ne
sont ni des applaudissements ni des éloges, mais une vigilance
infatigable. Il promit de s'expliquer plus au long quand les
circonstances se développeraient, car aucune puissance au monde n'était
capable de l'empêcher de s'épancher, de déposer la vérité dans le sein
de la Convention ou dans le coeur des républicains, et il n'était pas au
pouvoir des tyrans ou de leurs valets de faire échouer son courage.
«Qu'on répande des libelles contre moi», dit-il en terminant, «je n'en
serai pas moins toujours le même, et je défendrai la liberté et
l'égalité avec la même ardeur. Si l'on me forçait de renoncer à une
partie des fonctions dont je suis chargé, il me resterait encore ma
qualité de représentant du peuple, et je ferais une guerre à mort aux
tyrans et aux conspirateurs[169].» Donc, à cette époque, Robespierre ne
considérait pas encore la rupture avec ses collègues du comité de Salut
public, ni même avec les membres du comité de Sûreté générale, comme une
chose accomplie. Il sentait bien qu'on s'efforçait de le perdre dans
l'esprit de ces comités, mais il avait encore confiance dans la vertu et
la fermeté de leurs membres, et sans doute il ne désespérait pas de les
ramener à sa politique à la fois énergique et modérée. Une preuve assez
manifeste que la scission n'existait pas encore, au moins dans le comité
de Salut public, c'est que vers cette époque (15 messidor) Couthon fut
investi d'une mission de confiance près les armées du Midi, et chargé de
prendre dans tous les départements qu'il parcourrait les mesures les
plus utiles aux intérêts du peuple et au bonheur public[170].

[Note 169: Voyez ce discours dans le _Moniteur_ du 17 messidor
an II (5 juillet 1794).]

[Note 170: Séance du comité de Salut public du 15 messidor (3
juillet 1794). Etaient présents: Barère, Carnot, Collot-d'Herbois,
Couthon, C.-A. Prieur, Billaud-Varenne, Saint-Just, Robespierre,
Robert-Lindet. (Registre des délibérations et arrêtés.) L'arrêté est
signé, pour extrait, de Carnot, Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne et
C.-A. Prieur, _Archives_, A F, II, 58.]

En confiant à Couthon, une importante mission, les collègues de
Robespierre eurent-ils l'intention d'éloigner de lui un de ses plus
ardents amis? On le supposerait à tort; ils n'avaient pas encore de
parti pris. D'ailleurs Maximilien et Saint-Just, revenu depuis peu de
l'armée du Nord après une participation glorieuse à la bataille de
Fleurus et à la prise de Charleroi[171], n'avaient-ils pas approuvé
eux-mêmes la mission confiée à leur ami? Si Couthon différa son départ,
ce fut sans doute parce que de jour en jour la conjuration devenait plus
manifeste et plus menaçante, et que, comme il allait bientôt le déclarer
hautement, il voulait «partager les poignards dirigés contre
Robespierre»[172].

[Note 171: Nous avons, dans notre histoire de Saint-Just, signalé
l'erreur capitale des historiens qui, comme Thiers et Lamartine, ont
fait revenir Saint-Just la veille même du 9 thermidor. (Voy. notre
_Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch. v.)]

[Note 172: Séance des Jacobins du 23 messidor (11 juillet 1794).]




IX


L'horreur de Maximilien pour les injustices commises envers les
particuliers, son indignation contre ceux qui se servaient des lois
révolutionnaires contre les citoyens non coupables ou simplement égarés,
éclatèrent d'une façon toute particulière aux Jacobins dans la séance du
21 messidor (9 juillet 1794). Rien de plus rare, à son sens, que la
défense généreuse des opprimés quand on n'en attend aucun profit. Or, si
quelqu'un usa sa vie, se dévoua complètement à soutenir la cause des
faibles, des déshérités, sans même compter sur la reconnaissance des
hommes, ce fut assurément lui. Ah! s'il eût été plus habile, s'il eût
prêté sa voix aux puissants de la veille, destinés à redevenir les
puissants du lendemain, il n'y aurait pas assez d'éloges pour sa
mémoire; mais il voulait le bonheur de tous dans la liberté et dans
l'égalité; il ne voulait pas que la France devînt la proie de quelques
misérables qui dans la Révolution ne voyaient qu'un moyen de fortune; il
ne voulait pas que certains fonctionnaires trop zélés multipliassent les
actes d'oppression, érigeassent en crimes des erreurs ou des préjugés
pour trouver partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au
peuple même. Comment n'aurait-il pas été maudit des ambitieux vulgaires,
des fripons, des égoïstes, des spéculateurs avides qui finirent par tuer
la République après l'avoir déshonorée?

Un décret avait été rendu qui, en mettant à l'ordre du jour la vertu et
la probité, eût pu sauver l'État; mais des hommes couverts du masque du
patriotisme s'en étaient servi pour persécuter les citoyens. «Tous les
scélérats», dit Robespierre, «ont abusé de la loi qui a sauvé la liberté
et le peuple français. Ils ont feint d'ignorer que c'était la justice
suprême que la Convention avait mise à l'ordre du jour, c'est-à-dire le
devoir de confondre les hypocrites, de soulager les malheureux et les
opprimés, et de combattre les tyrans; ils ont laissé à l'écart ces
grands devoirs, et s'en sont fait un instrument pour tourmenter le
peuple et perdre les patriotes.» Un comité révolutionnaire avait imaginé
d'ordonner l'arrestation de tous les citoyens qui dans un jour de fête
se seraient trouvés en état d'ivresse, et une foule d'artisans, de bons
citoyens, avaient été impitoyablement incarcérés. Voilà ce dont
s'indignait Robespierre, qui peut-être avait plus que «ces inquisiteurs
méchants et hypocrites», comme il les appelait, le droit de se montrer
sévère et rigide, car personne autant que lui ne prêcha d'exemple
l'austérité des moeurs. Après avoir parlé des obligations imposées aux
fonctionnaires publics dont il flétrit le faux zèle, il ajoutait: «Mais
ces obligations ne les forcent point à s'appesantir avec une inquisition
sévère sur les actions des bons citoyens pour détourner les yeux de
dessus les fripons; ces fripons qui ont cessé d'attirer leur attention
sont ceux-là même qui oppriment l'humanité, et sont de vrais tyrans. Si
les fonctionnaires publics avaient fait ces réflexions, ILS AURAIENT
TROUVÉ PEU DE COUPABLES A PUNIR, car le peuple est bon, et la classe des
méchants est la plus petite.» Elle est la plus petite, il est vrai, mais
elle est aussi la plus forte, aurait-il pu ajouter, parce qu'elle est la
plus audacieuse.

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