Thermidor
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Ernest Hamel >> Thermidor
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En recommandant au gouvernement beaucoup d'unité, de sagesse et
d'action, Robespierre s'attacha à défendre les institutions
révolutionnaires devenues le point de mire des attaques de tous les
intrigants et de tous les fripons, devant les convoitises desquels elles
se dressaient comme un obstacle infranchissable. Il ne venait point
réclamer des mesures sévères contre les coupables, mais seulement
prémunir les citoyens contre les pièges qui leur étaient tendus, et
tâcher d'éteindre la nouvelle torche de discorde allumée au milieu de la
Convention nationale, qu'on s'efforçait d'avilir par un système de
terreur. A la franchise on avait substitué la défiance, et le sentiment
généreux des fondateurs de la République avait fait place au calcul des
âmes faibles. «Comparez», disait Robespierre, «comparez avec la justice
tout ce qui n'en a que l'apparence». Tout ce qui tendait à un résultat
dangereux lui semblait dicté par la perfidie. «Qu'importaient,
ajoutait-il, des lieux communs contre Pitt et les ennemis du genre
humain, si les mêmes hommes qui les débitaient attaquaient sourdement le
gouvernement révolutionnaire, tantôt modérés et tantôt hors de toute
mesure, déclamant toujours, et sans cesse s'opposant aux moyens utiles
qu'on proposait. Ces hommes, il était temps de se mettre en garde contre
leurs complots.
Les hommes auxquels Robespierre faisait allusion, c'étaient les Bourdon
(de l'Oise), les Tallien, les Fouché, les Fréron, les Rovère; c'était à
ces hommes de sang et de rapine qu'il jetait ce défi hautain: «Il faut
que ces lâches conspirateurs ou renoncent à leurs complots infâmes, ou
nous arrachent la vie.» Car il ne s'illusionnait pas sur leurs desseins;
il savait bien qu'on en voulait à ses jours.
Cependant il avait confiance encore dans le génie de la patrie, et, en
terminant, il engageait vivement les membres de la Convention à se
mettre en garde contre les insinuations perfides de certains personnages
qui, en craignant pour eux-mêmes, cherchaient à faire partager leurs
craintes. «Tant que la terreur durera parmi les représentants, ils
seront incapables de remplir leur mission glorieuse. Qu'ils se rallient
à la justice éternelle, qu'ils déjouent les complots par leur
surveillance; que le fruit de nos victoires soit la liberté, la paix, le
bonheur et la vertu, et que nos frères, après avoir versé leur sang pour
nous assurer tant d'avantages, soient eux-mêmes assurés que leurs
familles jouiront du fruit immortel que doit leur garantir leur généreux
dévouement.[173]» Comment de telles paroles n'auraient-elles pas produit
une impression profonde sur une société dont la plupart des membres
étaient animés du plus pur patriotisme. Ah! si tous les hommes de cette
époque avaient été également amis de la patrie et des lois, la
Révolution se serait terminée d'une manière bien simple, sans être
inquiétée par les factieux comme venait de le déclarer Robespierre.
Mais, tandis que de sa bouche sortait cet éloquent appel à la justice, à
la probité, à l'amour de la patrie, la calomnie continuait son oeuvre
souterraine, et tous les vices coalisés se préparaient dans l'ombre à
abattre la plus robuste vertu de ces temps héroïques.
[Note 173: Voyez ce discours dans le _Moniteur_ du 30 messidor
(18 juillet 1794). Il est textuellement emprunté au _Journal de la
Montagne_.]
X
Parmi les hommes pervers acharnés à la perte de Robespierre, nous avons
déjà signalé Fouché, le futur duc d'Otrante, qui, redoutant d'avoir à
rendre compte du sang inutilement répandu à Lyon, cherchait dans un
nouveau crime l'impunité de ses nombreux méfaits. Une adresse des
habitants de Commune-Affranchie, en ramenant aux Jacobins la discussion
sur les affaires lyonnaises, fournit à Robespierre l'occasion de
démasquer tout à fait ce sanglant maître fourbe.
C'était le 23 messidor (11 juillet 1794). Reprenant les choses de plus
haut, Maximilien rappela d'abord la situation malheureuse où s'étaient
trouvés les patriotes de cette ville à l'époque du supplice de Chalier,
supplice si cruellement prolongé par les aristocrates de Lyon. Par
quatre fois le bourreau avait fait tomber la hache sur la tête de
l'infortuné maire, et lui, par quatre fois, soulevant sa tête mutilée,
s'était écrié d'une voix mourante: _Vive la République! attachez-moi
la cocarde_. Nous avons dit avec quelle modération Couthon avait usé
de la victoire. Collot-d'Herbois lui avait reproché de s'être laissé
entraîner par une pente naturelle vers l'indulgence; il avait même
dénoncé à Robespierre ce système d'indulgence inauguré par Couthon, en
rendant d'ailleurs pleine justice aux intentions de son collègue. La
commission temporaire, établie pour juger les conspirateurs, avait
commencé par déployer de l'énergie; mais bientôt, cédant à la séduction
de certaines femmes et à de perfides manoeuvres, elle s'était relâchée
de sa pureté; les patriotes avaient été de nouveau en butte aux
persécutions de l'aristocratie, et, de désespoir, le républicain
Gaillard, un des amis de Chalier, s'était donné la mort. Cette
commission ne fonctionnait pas d'ailleurs à titre de tribunal; il ne
s'agissait donc nullement de la terrible commission des _sept_
instituée par Fouché et par Collot-d'Herbois à la place des deux anciens
tribunaux révolutionnaires également créés par eux, et qui, astreints à
de certaines formes, n'accéléraient pas à leur gré l'oeuvre de vengeance
dont ils étaient les sauvages exécuteurs. C'était cette dernière
commission à laquelle Robespierre reprochait de s'être montrée
impitoyable, et d'avoir proscrit à la fois la faiblesse et la
méchanceté, l'erreur et le crime.
Eh bien! un historien de nos jours, par une de ces aberrations qui font
de son livre un des livres les plus dangereux qui aient été écrits sur
la Révolution française, confond la commission temporaire de
surveillance républicaine avec la sanglante commission dite des
_sept_, tout cela pour le plaisir d'affirmer, en violation de la
vérité, que Robespierre soutenait à Lyon les ultra-terroristes contre
l'exécrable Fouché[174]. Et la preuve, il la voit dans ce fait que
l'austère tribun invoquait à l'appui de son accusation le souvenir de
Gaillard, «le plus violent des ultra-terroristes de Lyon». On ne saurait
vraiment avoir la main plus malheureuse. Il est faux, d'abord, que
Gaillard ait été un violent terroriste. Victime lui-même de longues
vexations de la part de l'aristocratie, il s'était tué le jour où, en
présence de persécutions dirigées contre certains patriotes, il avait
désespéré de la République, comme Caton de la liberté. Son suicide avait
eu lieu dans les derniers jours de frimaire an II (décembre 1793). Or,
trois mois après environ, le 21 ventôse (11 mars 1794), Fouché écrivait
de Lyon à la Convention ces lignes déjà citées en partie: «La justice
aura bientôt achevé son cours terrible dans cette cité rebelle; il
existe encore quelques complices de la révolte lyonnaise, _nous allons
les lancer sous la foudre_; il faut que tout ce qui fit la guerre à
la liberté, tout ce qui fut opposé à la République, ne présente aux yeux
des républicains que des cendres et des décombres[175].» N'est-il pas
souverainement ridicule, pour ne pas dire plus, de venir opposer le
prétendu terrorisme de Gaillard à la modération de Fouché!
[Note 174: _Histoire de la Révolution_, par M. Michelet, t.
VII, p. 402.--M. Michelet reproche à MM. Buchez et Roux de profiter des
moindres équivoques pour faire dire à Robespierre le contraire de ce
qu'il veut dire. Et sur quoi se fonde-il pour avancer cette grave
accusation? Sur ce que les auteurs de l'_Histoire parlementaire_
ont écrit à la table de leur tome XXXIII: _Robespierre declare qu'il
veut arrêter l'effusion du sang humain_. Mais ils renvoient à la page
341, où ils citent textuellement et _in extenso_ le discours de
Robespierre dont la conclusion est, en effet, qu'il faut arrêter
l'effusion du sang humain «versé par le crime.» Que veut donc de plus M.
Michelet? Est-ce que par hasard on a l'habitude de ne lire que la table
des matières? Il sied bien, du reste, à cet écrivain de suspecter la
franchise historique de MM. Buchez et Roux, lui dont l'_histoire_
est trop souvent bâtie sur des suppositions, des hypothèses et des
équivoques!]
[Note 175: Voyez cette lettre à la suite du rapport de Courtois,
sous le numéro XXV.]
Ce dont Robespierre fit positivement un crime à Fouché, ce furent les
persécutions indistinctement dirigées contre les ennemis de la
Révolution et contre les patriotes, contre les citoyens qui n'étaient
qu'égarés et contre les coupables. Tout concourt à la démonstration de
cette vérité. Son frère ne lui avait-il pas, tout récemment, dénoncé la
conduite «extraordinairement extravagante» de quelques hommes envoyés à
Commune-Affranchie[176]? Les plaintes des victimes n'étaient-elles pas
montées vers lui[177]? Que dis-je, à l'heure même où il prenait si
vivement à partie l'impitoyable mitrailleur de Lyon, ne recevait-il pas
une lettre dans laquelle on lui dépeignait le massacre d'une grande
quantité de pères de famille, dont la plupart n'avaient point pris les
armes[178]? Ce que voulait Robespierre, c'était le retour à la justice,
à la modération, sinon à une indulgence aveugle; il n'y a point d'autre
signification à attribuer à ces quelques mots dont se sont contentés les
rédacteurs du _Journal de la Montagne_ et du _Moniteur_ pour
indiquer l'ordre d'idées développé par lui dans cette séance du 23
messidor, mais qui nous paraissent assez significatifs: «LES PRINCIPES
DE L'ORATEUR SONT D'ARRÊTER L'EFFUSION DU SANG HUMAIN VERSÉ PAR LE
CRIME»[179].
[Note 176: Lettre d'Augustin Robespierre à Maximilien, de Nice, en
date du 16 germinal. _Vide supra_.]
[Note 177: Voyez les lettres de Cadillot, sous le numéro CVI, à la
suite du rapport de Courtois, et de Jérôme Gillet, dans les _Papiers
inédits_, t. I, p. 217.]
[Note 178: Lettre en date du 20 messidor, déjà citée, d'une
chaumière au midi de Ville-Affranchie, numéro CV, à la suite du rapport
de Courtois.]
[Note 179: M. Michelet trouve que le rédacteur du journal a étendu
complaisamment la pensée de Robespierre. (T. VII, p. 402.) En vérité,
c'est par trop naïf!]
Et il ne s'agissait pas ici seulement des horreurs commises à Lyon par
Fouché, Robespierre entendait aussi flétrir les actes d'oppression
multipliés sur tous les points de la République; il revendiquait pour
lui, et même pour ses collègues du comité, dont il ne séparait point sa
cause, l'honneur d'avoir distingué l'erreur du crime et défendu les
patriotes _égarés_. Or, l'homme qui, au dire de Maximilien, avait
persécuté les patriotes de Commune-Affranchie «avec une astuce, une
perfidie aussi lâche que cruelle», c'est-à-dire Fouché, n'était-il pas
le même qui, à cette heure, se trouvait être l'âme d'un complot ourdi
contre les meilleurs patriotes de la Convention? Mais le comité de Salut
public ne serait point sa dupe, Robespierre le croyait du moins. Hélas!
dans quelle erreur il était! «Nous demandons enfin», dit-il, «que la
justice et la vertu triomphent, que l'innocence soit paisible, le peuple
victorieux de tous ses ennemis, et que la Convention mette sous ses
pieds toutes les petites intrigues»[180]. On convint, sur la proposition
de Robespierre, d'inviter Fouché à se disculper des reproches dont il
avait été l'objet.
[Note 180: Comment s'étonner que, dès 1794, Fouché ait été le fléau
des plus purs patriotes! Ne fut-ce pas lui qui, sous le Consulat, lors
de l'explosion de la machine infernale, oeuvre toute royaliste, comme on
sait, proscrivit tant de républicains innocents? Ne fut-ce pas lui qui,
en 1815, fournit à la monarchie une liste de cent citoyens voués
d'avance par lui à l'exil, à la ruine, à la mort?]
Les fourbes ont partout des partisans, et Fouché n'en manquait pas au
milieu même de la société des Jacobins, dont quelques jours auparavant
on l'avait vu occuper le fauteuil. Robespierre jeune, revenu depuis peu
de temps de l'armée du Midi, ne trouvant pas suffisante l'indignation de
la société contre les persécuteurs des patriotes, s'élança à la tribune,
et, d'une voix émue, raconta qu'on avait usé à son égard des plus basses
flatteries pour l'éloigner de son frère. Mais, s'écria-t-il, on
chercherait en vain à nous séparer. «Je n'ambitionne que la gloire
d'avoir le même tombeau que lui». Voeu touchant qui n'allait pas tarder
à être exaucé. Couthon vint aussi réclamer le privilège de mourir avec
son ami: «Je veux partager les poignards de Robespierre».--«Et moi
aussi! et moi aussi»! s'écria-t-on tous les coins de la salle[181].
Hélas! combien, au jour de de l'épreuve suprême, se souviendront de leur
parole!
[Note 181: Voyez cette séance des Jacobins reproduite d'après le
_Journal de la Montagne_, dans le _Moniteur_ du 26 messidor
(14 juillet 1794).]
Le jour fixé pour entendre Fouché (26 messidor) était un jour solennel
dans la Révolution, c'était le 14 juillet; ce jour-là, tous les coeurs
devaient être à la patrie, aux sentiments généreux. On s'attendait, aux
Jacobins, à voir arriver Fouché; mais celui-ci n'était pas homme à
accepter une discussion publique, à mettre sa vie à découvert, à ouvrir
son âme à ses concitoyens. La dissimulation et l'intrigue étaient ses
armes; il lui fallait les ténèbres et les voies tortueuses.
Au lieu de venir, il adressa à la société une lettre par laquelle il la
priait de suspendre son jugement jusqu'à ce que les comités de Salut
public et de Sûreté générale eussent fait leur rapport sur sa conduite
politique et privée. Cette méfiance à l'égard d'une société dont tout
récemment il avait été le président était loin d'annoncer une conscience
tranquille. Aussitôt après la lecture de cette lettre, Robespierre prit
la parole: il avait pu être lié jadis avec l'individu Fouché, dit-il,
parce qu'il l'avait cru patriote; et s'il le dénonçait, c'était moins
encore à cause de ses crimes passés que parce qu'il le soupçonnait de se
cacher pour en commettre d'autres.
Nous savons aujourd'hui si Robespierre se trompait dans ses prévisions.
N'était-il pas dans le vrai quand il présentait Fouché comme le chef,
l'âme de la conspiration à déjouer? Et pourquoi donc cet homme, après
avoir brigué le fauteuil où il avait été élevé grâce aux démarches de
quelques membres qui s'étaient trouvés avec lui à Commune-Affranchie,
refusait-il de soumettre sa conduite à l'appréciation de ceux dont il
avait sollicité les suffrages? «Craint-il», s'écria Robespierre, cédant
à l'indignation qui l'oppressait, «craint-il les yeux et les oreilles du
peuple? Craint-il que sa triste figure ne présente visiblement le crime?
que six mille regards fixés sur lui ne découvrent dans ses yeux son âme
tout entière, et qu'en dépit de la nature qui les a cachées on n'y lise
ses pensées[182]? Craint-il que son langage ne décèle l'embarras et les
contradictions d'un coupable?»
[Note 182: Dans le tome XX de l'_Histoire du Consulat et de
L'Empire_, M. Thiers, parlant de ce même Fouché, dit: «En portant à
la tribune _sa face pâle, louche, fausse_».]
Puis, établissant entre Fouché et les véritables républicains un
parallèle écrasant, Robespierre le rangea au nombre de ces hommes qui
n'avaient servi la Révolution que pour la déshonorer, et qui avaient
employé la terreur pour forcer les patriotes au silence. «Ils
plongeaient dans les cachots ceux qui avaient le courage de le rompre,
et voilà le crime que je reproche à Fouché». Étaient-ce là les principes
de la Convention nationale? Son intention avait-elle jamais été de jeter
la terreur dans l'âme des bons citoyens? Et quelle ressource
resterait-il aux amis de la liberté s'il leur était interdit de parler,
tandis que des conjurés préparaient traîtreusement des poignards pour
les assassiner? On voit avec quelle perspicacité Robespierre jugeait dès
lors la situation. Fouché, ajoutait-il, «est un imposteur vil et
méprisable»[183]. Et comme s'il ne pouvait se résoudre à croire que la
Providence abandonnât la bonne cause, il assurait, en terminant, que
jamais la vertu ne serait sacrifiée à la bassesse, ni la liberté à des
hommes dont les mains étaient «pleines de rapines et de crimes»[184].
Mais, hélas il se trompait ici cruellement; la victoire devait être du
parti des grands crimes. Toutefois, ses paroles n'en produisirent pas
moins une impression profonde, et, sur la proposition d'un membre
obscur, Fouché fut exclu de la société.
[Note 183: Fouché, avons-nous dit, a contribué activement à perdre
la République au thermidor, comme l'Empire en 1815. La postérité a
ratifié le jugement de Robespierre sur ce personnage. «Je n'ai jamais vu
un plus hideux coquin», disait de lui l'illustre Dupont (de l'Eure).
Voyez à ce sujet _l'Histoire des deux Restaurations_, par M. de
Vaulabelle, t. III, p. 404.]
[Note 184: Voyez, pour cette séance, _le Moniteur_ du 3
thermidor (12 juillet 1794).]
Le futur duc d'Otrante continua de plus belle ses sourdes et coupables
intrigues. «Je n'ai rien à redouter des _calomnies_ de Maximilien
Robespierre», écrivait-il vers la fin de messidor à sa soeur, qui
habitait Nantes ... «dans peu vous apprendrez l'issue de cet événement,
qui, j'espère, tournera au profit de la République». Déjà les conjurés
comptaient sur le succès. Cette lettre, communiquée à Bô, alors en
mission à Nantes, où il s'était fait bénir par une conduite semblable à
celle de Robespierre jeune, éveilla les soupçons de ce représentant,
homme à la fois énergique et modéré, patriote aussi intègre
qu'intelligent. Il crut urgent de faire parvenir ce billet de Fouché au
comité de Salut public, et il chargea un aide de camp du général
Dufresne de le porter sans retard[185]. Quelques jours après, nouvelles
lettres de Fouché et nouvel envoi de Bô. «Mon affaire ... est devenue
celle de tous les patriotes depuis qu'on a reconnu que c'est à ma vertu,
qu'on n'a pu fléchir, que les ambitieux du pouvoir déclarent la guerre»,
écrivait le premier à la date du 3 thermidor. La vertu de Fouché!! Et le
surlendemain: «... Encore quelques jours, les fripons (_sic_), les
scélérats seront connus; l'intégrité des hommes probes sera triomphante.
Aujourd'hui peut-être nous verrons les traîtres démasqués...» Non,
jamais Tartufe n'a mieux dit. C'est Tartufe se signant avec du sang au
lieu d'eau bénite. De plus en plus inquiet, Bô écrivit au comité de
Salut public: «Je vous envoie trois lettres de notre collègue
_Fouchet_, dont les principes vous sont connus, mais dont il faut
se hâter, selon moi, de confondre et punir les menées
criminelles....[186]» Par malheur cette lettre arriva trop tard et ne
valut à Bô qu'une disgrâce. Quand elle parvint au comité, tout était
consommé. Nous sommes en effet à la veille d'une des plus tragiques et
des plus déplorables journées de la Révolution.
[Note 185: Lettres de Bô au comité de Salut public, en date du 2
thermidor. _Archives_.]
[Note 186: Ces lettres de Bô et de Fouché, révélées pour la première
fois, sont en originaux aux _Archives_, où nous en avons pris
copie.]
CHAPITRE QUATRIÈME
Situation de la République en Thermidor.--Participation de Robespierre
aux affaires.--La pétition Magenthies.--Plaintes des amis de
Robespierre.--Joseph Le Bon et Maximilien.--Tentatives pour sortir de la
Terreur.--Comment on est parvenu à noircir Robespierre--Les deux amis
de la liberté.--Le rapport du représentant Courtois.--Cri de
Choudieu.--Les fraudes thermidoriennes.--Une lettre de Charlotte
Robespierre.--Question de l'espionnage.
I
Avant de commencer le récit du drame où succomba l'homme dont le malheur
et la gloire sont d'avoir entraîné dans sa chute les destinées de la
Révolution, arrêtons-nous un moment pour contempler ce qui fut si grand;
voyons l'oeuvre des quatorze mois qui viennent de s'écouler, et
comparons ce qu'était devenue la République dans les premiers jours de
thermidor avec ce qu'elle était quand les hommes de la Montagne la
prirent, défaillante et bouleversée, des mains de la Gironde.
A l'intérieur, les départements, soulevés l'année précédente par les
prédications insurrectionnelles de quelques députés égarés, étaient
rentrés dans le devoir; de gré ou de force, la contre-révolution avait
été comprimée dans le Calvados, à Bordeaux, à Marseille; Lyon s'était
soumis, et Couthon y avait paru en vainqueur modéré et clément; Toulon,
livré à l'ennemi par la trahison d'une partie de ses habitants, avait
été repris aux Anglais et aux Espagnols à la suite d'attaques hardies
dans lesquelles Robespierre jeune avait illustré encore le nom si
célèbre qu'il portait; la Vendée, victorieuse d'abord, et qui, au bruit
de ses succès, avait vu accourir sous ses drapeaux tant de milliers de
combattants, était désorganisée, constamment battue, réduite aux abois,
et à la veille de demander grâce.
Sur nos frontières et au dehors, que de prodiges accomplis! Où est le
temps où les armées de la coalition étaient à peine à deux journées de
la capitale? Les rôles sont bien changés. D'envahissante, l'Europe est
devenue envahie; partout la guerre est rejetée sur le territoire ennemi.
Dans le Midi, Collioures, Port-Vendre, le fort Saint-Elme et Bellegarde
sont repris et nos troupes ont mis le pied en Espagne. Au Nord,
Dunkerque et Maubeuge ont été sauvées; les alliés ont repassé la Sambre
en désordre après la bataille de Wattignies; Valenciennes, Landrecies,
Le Quesnoy, Condé, ont été repris également; enfin, sous les yeux de
Saint-Just, nos troupes se sont emparées de Charleroi et ont gagné la
bataille de Fleurus, qui va nous rendre la Belgique. Un port manquait à
la sûreté de nos flottes, Ostende est à nous. A l'Est, grâce encore, en
grande partie, aux efforts énergiques de Saint-Just et de Le Bas, Landau
a été débloqué, les lignes de Wissembourg ont été recouvrées; déjà voici
le Palatinat au pouvoir de nos armes; la France est à la veille d'être
sur tous les points circonscrite dans ses limites naturelles.
Etait-ce l'esprit de conquête qui animait le grand coeur de la
République? Non certes; mais, exposée aux agressions des États
despotiques, elle avait senti la nécessité de s'enfermer dans des
positions inexpugnables et de se donner des frontières faciles à garder:
l'Océan d'une part, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin de l'autre.
Le comité de Salut public, dans sa sagesse, n'entendait pas
révolutionner les peuples qui se contentaient d'assister indifférents au
spectacle de nos luttes intérieures et extérieures. «Nous ne devons
point nous immiscer dans l'administration de ceux qui respectent la
neutralité», écrivait-il, le 22 pluviôse an II (10 février 1794), au
représentant Albite. «Force, implacabilité aux tyrans qui voudroient
nous dicter des lois sur les débris de la liberté; franchise, fraternité
aux peuples amis. Malheur à qui osera porter sur l'arche de notre
liberté un bras sacrilège et profanateur, mais laissons aux autres
peuples le soin de leur administration intérieure. C'est pour soutenir
l'inviolabilité de ce principe que nous combattons aujourd'hui. Les
peuples faibles se bornent à suivre quelquefois les grands exemples, les
peuples forts les donnent, et nous sommes forts.» Ce langage, où semble
se reconnaître l'âpre et hautain génie de Saint-Just, n'était-il pas
celui de la raison même[187]?
[Note 187: La minute de cette lettre est aux _Archives_, A F
II, 37.]
Pour atteindre les immenses résultats dont nous avons rapidement tracé
le sommaire, que d'efforts gigantesques, que d'énergie et de vigilance
il fallut déployer! Quatorze armées organisées, équipées et nourries au
milieu des difficultés d'une véritable disette, notre marine remontée et
mise en état de lutter contre les forces de l'Angleterre, tout cela
atteste suffisamment la prodigieuse activité des membres du comité de
Salut public.
Lorsque, après Thermidor, les survivants de ce comité eurent, pour se
défendre, à dresser le bilan de leurs travaux, ils essayèrent de ravir à
Robespierre sa part de gloire, en prétendant qu'il n'avait été pour rien
dans les actes utiles émanés de ce comité, notamment dans ceux relatifs
à la guerre, et Carnot ne craignit pas de s'associer à ce mensonge, au
risque de ternir la juste considération attachée à son nom. Robespierre,
Couthon, Saint-Just n'étaient plus là pour confondre l'imposture;
heureusement le temps est passé où l'histoire des vaincus s'écrivait
avec la pointe du sabre des vainqueurs.
Nous avons prouvé ailleurs avec quelle sollicitude Maximilien s'occupa
toujours des choses militaires. Ennemi de la guerre en principe, il la
voulut poussée à outrance pour qu'elle fût plus vite terminée; mais sans
cesse il s'efforça de subordonner l'élément militaire à l'élément civil,
le premier ne devant être que l'accessoire dans une nation bien
organisée. Tant qu'il vécut, pas un général ne fut pris de l'ambition du
pouvoir et n'essaya de se mettre au-dessus des autorités constituées.
Quand ils partaient, nos volontaires de 92, à la voix des Robespierre et
des Danton, ce n'était point le bâton de maréchal qu'ils rêvaient,
c'était le salut, le triomphe de la République, puis le prochain retour
au foyer.
Quelle était donc la perspective que Robespierre montrait à nos troupes
dans les lettres et proclamations adressées par lui aux officiers et aux
soldats, et dont nous avons pu donner quelques échantillons? Etait-ce la
gloire militaire, mot vide et creux quand il ne se rattache pas
directement à la défense du pays? Non, c'était surtout la récompense que
les nobles coeurs trouvent dans la seule satisfaction du devoir
accompli. Et à cette époque le désintéressement était grand parmi les
masses. Comment oser révoquer en doute les constants efforts de
Maximilien pour hâter le moment du triomphe définitif de la République?
Plus d'une fois ses collègues du comité de Salut public se servirent de
lui pour parler aux généraux et aux représentants du peuple en mission
près les armées le langage mâle et sévère de la patrie. Il s'attacha
surtout à éteindre les petites rivalités qui, sur plusieurs points,
s'élevèrent parmi les commissaires de la Convention. «Amis, écrivait-il
en nivôse à Saint-Just et à Le Bas, à propos de quelques discussions
qu'ils avaient eues avec leurs collègues J.-B. Lacoste et Baudot, «j'ai
craint, au milieu de nos succès, et à la veille d'une victoire décisive,
les conséquences funestes d'un malentendu ou d'une misérable intrigue.
Vos principes et vos vertus m'ont rassuré. Je les ai secondés autant
qu'il étoit en moi. La lettre que le comité de Salut public vous adresse
en même temps que la mienne vous dira le reste. Je vous embrasse de
toute mon âme[188].»
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