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Thermidor

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[Note 188: Lettre inédite en date du 9 nivôse an II (27 février
1791), de la collection Portiez (de l'Oise).]

Un peu plus tard, il écrivait encore à ces glorieux associés de sa
gloire et de son martyre: «Mes amis, le comité a pris toutes les mesures
qui dépendoient de lui dans le moment pour seconder votre zèle; il me
charge de vous écrire pour vous expliquer les motifs de quelques-unes de
ces dispositions; il a cru que la cause principale du dernier échec
étoit la pénurie de généraux habiles; il vous adressera les militaires
patriotes et instruits qu'il pourra découvrir.» Puis, après leur avoir
annoncé l'envoi du général Stetenofer, officier apprécié pour son mérite
personnel et son patriotisme, il ajoutait: «Le comité se repose du reste
sur votre sagesse et sur votre énergie».[189] On voit avec quel soin,
même dans une lettre particulière adressée à ses amis intimes,
Robespierre s'effaçait devant le comité de Salut public; et l'on sait si
Saint Just et Le Bas ont justifié la confiance dont les avait investis
le comité.

[Note 189: Lettre en date du 15 floréal an II (4 mai 1794), de la
collection de M. Berthevin.]

Maintenant,--toutes concessions faites aux nécessités de la défense
nationale--que Robespierre ait eu la guerre en horreur, qu'il l'ait
considérée comme une chose antisociale, antihumaine, qu'il ait eu pour
«les missionnaires armés» une invincible répulsion, c'est ce dont
témoigne la lutte ardente soutenue par lui contre les partisans de la
guerre offensive. Les batailles où coulait à flots le sang des hommes
n'étaient pas à ses yeux de bons instruments de civilisation. Si les
principes de la Révolution se répandirent en Europe, ce ne fut point par
la force des armes, comme le prétendent certains publicistes, ce fut par
la puissance de l'opinion. «Ce n'est ni par des phrases de rhéteur, ni
même par des exploits guerriers, que nous subjuguerons l'Europe», disait
Robespierre, «mais par la sagesse de nos lois, la majesté de nos
délibérations et la grandeur de nos caractères[190].»

[Note 190: Discours du 8 thermidor.]

Les nations, tout en combattant, s'imprégnaient des idées nouvelles et
tournaient vers la France républicaine de longs regards d'envie et
d'espérance. Nos interminables courses armées à travers l'Europe ont
seules tué l'enthousiasme révolutionnaire des peuples étrangers et rendu
au despotisme la force et le prestige qu'il avait perdus. Si Robespierre
engageait vivement ses concitoyens à se méfier de l'engouement
militaire, s'il avait une très médiocre admiration pour les
_carmagnoles_ de son collègue Barère, si, comme Saint-Just, il
n'aimait pas qu'on fît trop _mousser_ les victoires, c'est qu'il
connaissait l'ambition terrible qui d'ordinaire sollicite les généraux
victorieux, c'est qu'instruit par les leçons de l'histoire, il savait
avec quelle facilité les peuples se jettent entre les mains d'un chef
d'armée habile et heureux, c'est qu'il savait enfin que la guerre est
une mauvaise école de liberté; voilà pourquoi il la maudissait. Quel
sage, quel philosophe, quel véritable ami de la liberté et de l'humanité
ne lui en saurait gré?

Si nous examinons la situation intérieure, que de progrès accomplis ou à
la veille de l'être! Tous les anciens privilèges blessants pour
l'humanité, toutes les tyrannies seigneuriales et locales avec le
despotisme monarchique au sommet--en un mot l'oeuvre inique de quatorze
siècles--détruits, anéantis, brisés. Les institutions les plus
avantageuses se forment; l'instruction de la jeunesse, abandonnée ou
livrée aux prêtres depuis si longtemps, est l'objet de la plus vive
sollicitude de la part de la Convention; des secours sont votés aux
familles des défenseurs de la République; de sages mesures sont prises
pour l'extinction de la mendicité; le code civil se prépare et se
discute; enfin une Constitution, où le respect des droits de l'homme est
poussé aux dernières limites, attend, pour être mise à exécution,
l'heure où, débarrassée de ses ennemis du dedans et du dehors, la France
victorieuse pourra prendre d'un pas sûr sa marche vers l'avenir, vers le
progrès. Contester à Robespierre la part immense qu'il eut dans ces
glorieuses réformes, ce serait nier la lumière du jour. Au besoin, ses
ennemis mêmes stipuleraient pour lui. «Ne sentiez-vous donc pas que
j'avois pour moi une réputation de cinq années de vertus...; que j'avois
beaucoup servi à la Révolution par mes discours et mes écrits; que
j'avois, en marchant toujours dans la même route à côté des hommes les
plus vigoureux, su m'élever un temple dans le coeur de la plus grande
partie des gens honnêtes....» lui fait dire, comme contraint et forcé,
un de ses plus violents détracteurs[191].

[Note 191: _La tête à la queue, ou Première lettre de Robespierre
à ses continuateurs_, p. 5 et 6.]

Cet aveu de la part d'un pamphlétaire hostile est bien précieux à
enregistrer. Robespierre, en effet, va mourir en cette année 1794,
fidèle à ses principes de 1789; et ce ne sera pas sa moindre gloire que
d'avoir défendu sous la Convention les vérités éternelles dont, sous la
Constituante, il avait été le champion le plus assidu et le plus
courageux. Il était bien près de voir se réaliser ses voeux les plus
chers; encore un pas, encore un effort, et le règne de la justice était
inauguré, et la République était fondée. Mais il suffit de l'audace de
quelques coquins et du coup de pistolet d'un misérable gendarme pour
faire échouer la Révolution au port, et peut-être ajourner à un siècle
son triomphe définitif.




II


Revenons à la lutte engagée entre Robespierre et les membres les plus
gangrenés de la Convention; lutte n'est pas le mot, car de la part de
ces derniers il n'y eut pas combat, il y eut guet-apens. Nous en sommes
restés à la fameuse séance des Jacobins où Robespierre avait dénoncé
Fouché comme le plus vil et le plus misérable des imposteurs. Maximilien
savait très bien que les quelques députés impurs dont il avait signalé
la bassesse et les crimes à ses collègues du comité de Salut public
promenaient la terreur dans toutes les parties de la Convention; nous
avons parlé déjà des listes de proscription habilement fabriquées et
colportées par eux. Aussi Robespierre se tenait-il sur ses gardes, et,
s'il attaquait résolument les représentants véritablement coupables à
ses yeux, il ne manquait pas l'occasion de parler en faveur de ceux qui
avaient pu se tromper sans mauvaise intention.

On l'entendit, à la séance du 1er thermidor (18 juillet 1794), aux
Jacobins, défendre avec beaucoup de vivacité un député du Jura nommé
Prost, accusé, sans preuve, d'avoir commis des vexations. Faisant
allusion aux individus qui cherchaient à remplir la Convention de leurs
propres inquiétudes pour conspirer impunément contre elle, il dit:
«Ceux-là voudraient voir prodiguer des dénonciations hasardées contre
les représentants du peuple exempts de reproches ou qui n'ont failli que
par erreur, pour donner de la consistance à leur système de terreur.»

Il fallait se méfier, ajoutait-il, de la méchanceté de ces hommes qui
voudraient accuser les plus purs citoyens ou traiter l'erreur comme le
crime, «pour accréditer par là ce principe affreux et tyrannique inventé
par les coupables, que dénoncer un représentant infidèle, c'est
conspirer contre la représentation nationale.... Vous voyez entre quels
écueils leur perfidie nous force à marcher, mais nous éviterons le
naufrage. La Convention est pure en général; elle est au-dessus de la
crainte comme du crime; elle n'a rien de commun avec une poignée de
conjurés. Pour moi, quoiqu'il puisse arriver, je déclare aux
contre-révolutionnaires qui ne veulent chercher leur salut que dans la
ruine de la patrie qu'en dépit de toutes les trames dirigées contre moi,
je continuerai de démasquer les traîtres et de défendre les
opprimés[192].» On voit sur quel terrain les enragés pouvaient se
rencontrer avec les ennemis de la Révolution, comme cela aura lieu au 9
thermidor.

[Note 192: Voy. _le Moniteur_ du 6 thermidor (24 juillet
1794).]

Cependant, en dépit de Robespierre, la Terreur continuait son mouvement
ascensionnel. Ecoutons-le lui-même s'en plaindre à la face de la
République: «Partout les actes d'oppression avaient été multipliés pour
étendre le système de terreur et de calomnie. Des agents impurs
prodiguaient les arrestations injustes; des projets de finance
destructeurs menaçaient toutes les fortunes modiques et portaient le
désespoir dans une multitude innombrable de familles attachées à la
Révolution; on épouvantait les nobles et les prêtres par des motions
concertées....[193]» Comment ne pas s'étonner de l'injustice de ces
prétendus libéraux qui après tous les pamphlétaires de la réaction,
viennent lui jeter à la tête les mesures tyranniques, les maux auxquels
il lui a été impossible de s'opposer et dont il était le premier à
gémir! Tout ce qui était de nature à compromettre, à avilir la
Révolution lui causait une irritation profonde et bien légitime.

[Note 193: Discours du 8 thermidor.]

Un jour, il plut à un individu du nom de Magenthies de réclamer de la
Convention la peine de mort contre quiconque profanerait dans un
jurement le nom de Dieu: n'était-ce point là une manoeuvre
contre-révolutionnaire? Robespierre le crut, et, dans une pétition
émanée de la Société des Jacobins, pétition où d'un bout à l'autre son
esprit se reconnaît tout entier, il la fit dénoncer à l'Assemblée comme
une injure à la nation elle-même. «N'est-ce pas l'étranger qui, pour
tourner contre vous-mêmes ce qu'il y a de plus sacré, de plus sublime
dans vos travaux, vous fait proposer d'ensanglanter les pages de la
philosophie et de la morale, en prononçant la peine de mort contre tout
individu qui laisserait échapper ces mots: _Sacré nom de
Dieu_[194]?»

[Note 194: Voy. cette pétition dans _le Moniteur_ du 8
thermidor (26 juillet 1794).]

N'était-ce pas aussi pour déverser le ridicule sur la Révolution que
certains personnages avaient inventé les repas communs en plein air,
dans les rues et sur les places publiques, repas où l'on forçait tous
les citoyens de se rendre. Cette idée d'agapes renouvelées des premiers
chrétiens, d'une communion fraternelle sous les auspices du pain et du
vin, avait souri à quelques patriotes de bonne foi, mais à courte vue.
Ils ne surent pas démêler ce qu'il y avait de perfide dans ces dîners
soi-disant patriotiques. Ici l'on voyait des riches insulter à la
pauvreté de leurs voisins par des tables splendidement servies; là des
aristocrates attiraient les sans-culottes à leurs banquets somptueux et
tentaient de corrompre l'esprit républicain. Les uns s'en faisaient un
amusement: «_A ta santé, Picard_,» disait telle personne à son
valet qu'elle venait de rudoyer dans la maison. Et la petite maîtresse
de s'écrier avec affectation: «Voyez comme j'aime l'égalité; je mange
avec mes domestiques.» D'autres se servaient de ces banquets comme
autrefois du bonnet rouge, et les contre-révolutionnaires accouraient
s'y asseoir, soit pour dissimuler leurs vues perfides, soit au contraire
pour faciliter l'exécution de leurs desseins artificieux. Payan à la
commune[195], Barère à la Convention[196], Robespierre aux
Jacobins[197], dépeignirent sous de vives couleurs les dangers de ces
sortes de réunions, et engagèrent fortement les bons citoyens à
s'abstenir d'y assister désormais. Ces conseils furent entendus; les
repas prétendus fraternels disparurent des rues et des places publiques,
comme jadis, à la voix de Maximilien, avait disparu le bonnet rouge dont
tant de royalistes se couvraient pour mieux combattre la Révolution.

[Note 195: Séance du Conseil général du 27 messidor (15 juillet).
Voy. le discours de Payan dans _le Moniteur_ du 2 thermidor.]

[Note 196: Séance du 28 messidor (16 juillet 1794), _Moniteur_
du 29 messidor.]

[Note 197: Séance des Jacobins du 28 messidor (16 juillet 1794).
Aucun journal que je sache, n'a rendu compte de cette séance. Je n'en ai
trouvé mention que dans une lettre de Garnier-Launay à Robespierre. Voy.
cette lettre dans les _Papiers inédits_..., t. 1er p. 231.]




III


Mais c'était là une bien faible victoire remportée par Robespierre, à
côté des maux qu'il ne pouvait empêcher. Plus d'une fois son coeur
saigna au bruit des plaintes dont il était impuissant à faire cesser les
causes.

Un jour un immense cri de douleur, parti d'Arras, vint frapper ses
oreilles: «Permettez à une ancienne amie d'adresser à vous-même une
faible et légère peinture des maux dont est accablée votre patrie. Vous
préconisez la vertu: nous sommes depuis six mois persécutés, gouvernés
par tous les vices. Tous les genres de séduction sont employés pour
égarer le peuple: mépris pour les hommes vertueux, outrage à la nature,
à la justice, à la raison, à la Divinité, appât des richesses, soif du
sang de ses frères. Si ma lettre vous parvient, je la regarderai comme
une faveur du ciel. Nos maux sont bien grands, mais notre sort est dans
vos mains; toutes les âmes vertueuses vous réclament....» Cette lettre
était de Mme Buissart[198], la femme de cet intime ami à qui Robespierre
au commencement de la Révolution, écrivait les longues lettres dont nous
avons donné des extraits. Depuis, la correspondance était devenue
beaucoup plus rare.

[Note 198: Nous avons sous les yeux l'original de cette lettre de
Mme Buissart, en date du 26 floréal (15 mai 1794). Supprimée par
Courtois, elle a été insérée, mais d'une façon légèrement inexacte, dans
_les Papiers inédits_..., t. 1er, p. 254.]

Absorbé par ses immenses occupations, Maximilien n'avait guère le temps
d'écrire à ses amis; l'homme public avait pour ainsi dire tué en lui
l'homme privé. Ses amis se plaignaient, et très amèrement quelquefois.
«Ma femme, outrée de ton silence, a voulu t'écrire et te parler de la
position où nous nous trouvons; pour moi, j'avois enfin résolu de ne
plus te rien dire[199]....», lui mandait Buissart de son côté.--«Mon
cher Bon bon...», écrivait d'autre part, le 30 messidor, à Augustin
Robespierre, Régis Deshorties, sans doute le frère de l'ancien notaire
Deshorties qui avait épousé en secondes noces Eulalie de Robespierre, et
dont Maximilien avait aimé et failli épouser la fille, «que te
chargerai-je de dire à Maximilien? Te prierai-je de me rappeler à son
souvenir, et où trouveras-tu l'homme privé? Tout entier à la patrie et
aux grands intérêts de l'humanité entière, Robespierre n'existe plus
pour ses amis....[200]» Ils ne savaient pas, les amis de Maximilien, à
quelles douloureuses préoccupations l'ami dont ils étaient si fiers
alors se trouvait en proie au moment où ils accusaient son silence.

[Note 199: Voy. _Papiers inédits_..., t. 1er, p. 253.]

[Note 200: Lettre en date du 30 messidor (18 juillet 1794). Elle
porte en suscription: Au citoïen Robespierre jeune, maison du citoïen
Duplay, au premier sur le devant, rue Honoré, Paris.]

Les plaintes dont Mme Buissart s'était faite l'écho auprès de
Robespierre concernaient l'âpre et farouche proconsul Joseph Le Bon, que
les Thermidoriens n'ont pas manqué de transformer en agent de
Maximilien. «Voilà le bourreau dont se servait Robespierre», disaient
d'un touchant accord Bourdon (de l'Oise) et André Dumont à la séance du
15 thermidor (2 août 1794)[201]; et Guffroy de crier partout que Le Bon
était un complice de la conspiration ourdie par Robespierre, Saint-Just
et autres[202]. Nul, il est vrai, n'avait plus d'intérêt à faire
disparaître Le Bon, celui-ci ayant en main les preuves d'un faux commis
l'année précédente par le misérable auteur du _Rougyff_. Si quelque
chose milite en faveur de Joseph Le Bon, c'est surtout l'indignité de
ses accusateurs. Il serait, d'ailleurs, injuste de le mettre au rang des
Carrier, des Barras et des Fouché. S'il eut, dans son proconsulat, des
formes beaucoup trop violentes, du moins il ne se souilla point de
rapines, et lors de son procès, il se justifia victorieusement
d'accusations de vol dirigées contre lui par quelques coquins.

[Note 201: _Moniteur_ du 16 thermidor (3 août 1794).]

[Note 202: Voy. notamment une lettre écrite par Guffroy à ses
concitoyens d'Arras le 16 thermidor (3 août 1794).]

Commissaire de la Convention dans le département du Pas-de-Calais, Le
Bon rendit à la République des services dont il serait également injuste
de ne pas lui tenir compte, et que ne sauraient effacer les griefs et
les calomnies sous lesquels la réaction est parvenue à étouffer sa
mémoire. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il fut le ministre implacable
des vengeances révolutionnaires, et qu'il apporta dans sa mission une
dureté parfois excessive. Ce fut précisément là ce que lui reprocha
Robespierre.

Compatriote de ce dernier, Joseph Le Bon avait eu, dans les premières
années de la Révolution, quelques relations avec Maximilien. Il lui
avait écrit à diverses reprises, notamment en juin 1791, pour l'engager
à renouveler sa motion contre le célibat des prêtres[203], et un peu
plus tard, en août, pour lui recommander chaudement un des vainqueurs de
la Bastille, le citoyen Hullin, qui, arrivé au grade de capitaine,
venait d'être suspendu de ses fonctions[204]. Joseph Le Bon fut, du
reste, nommé membre de la Convention sans autre recommandation que
l'estime qu'il avait su inspirer à ses concitoyens par ses vertus
patriotiques.

[Note 203: Voy. cette lettre dans les _Papiers inédits_..., t.
III, p. 237.]

[Note 204: _Papiers inédits_..., t. III, p. 254. Général de
division et comte de l'Empire, le protégé de Joseph Le Bon était
commandant de la 1re division militaire lors de la tentative du général
Malet pour renverser le gouvernement impérial. Le général Hullin est
mort à Paris dans un âge assez avancé.]

Chargé, au mois de brumaire de l'an II, de se rendre dans le
Pas-de-Calais pour y réprimer les manoeuvres et les menées
contre-révolutionnaires dont ce département était le théâtre[205], il
déploya contre les aristocrates de ce pays une énergie terrible. Mais
par qui fut-il encouragé dans sa redoutable mission? Fut-ce par
Robespierre? Lisez cette lettre:

[Note 205: Arrêté signé: Robespierre, Barère, Collot-d'Herbois,
Billaud-Varenne, C.-A. Prieur et Carnot, _Archives_.]

«... Vous devez prendre dans votre énergie toutes les mesures commandées
par le salut de la patrie. Continuez votre attitude révolutionnaire;
l'amnistie prononcée lors de la Constitution captieuse et invoquée par
tous les scélérats est un crime qui ne peut en couvrir d'autres. Les
forfaits ne se rachètent point contre une République, ils s'expient sous
le glaive. Le tyran l'invoqua, le tyran fut frappé.... Secouez sur les
traîtres le flambeau et le glaive. Marchez toujours, citoyen collègue,
sur la ligne révolutionnaire que vous suivez avec courage. Le comité
applaudit à vos travaux. _Signé_ «Billaud-Varenne, Carnot,
Barère[206].»

[Note 206: Lettre en date du 26 brumaire an II (16 novembre 1793),
_Rapport de Saladin_, p. 68.]

Lisez encore cette autre lettre à propos de la ligne de conduite suivie
par Le Bon: «Le comité de Salut public applaudit aux mesures que vous
avez prises.... Toutes ces mesures sont non seulement permises, mais
encore commandées par votre mission; rien ne doit faire obstacle à votre
marche révolutionnaire. Abandonnez-vous à votre énergie; vos pouvoirs
sont illimités....» _Signé_ Billaud-Varenne, Carnot, Barère et
Robert Lindet[207].

[Note 207: Cette lettre est également du mois de brumaire.
_Rapport de Saladin_, p. 69.]

Certes, je ne viens pas blâmer ici les intentions du comité de Salut
public; mais j'ai tenu à montrer combien Robespierre était resté en
définitive étranger aux missions de Joseph Le Bon. Et quand on voit
Carnot se retrancher piteusement et humblement derrière une excuse
banale, quand on l'entend soutenir qu'il signait de complaisance et
_sans savoir_, on ne peut s'empêcher de sourire. Carnot, dans tous
les cas, jouait de malheur, car on chercherait vainement la signature de
Robespierre au bas d'actes du comité de Salut public recommandant aux
commissaires de la Convention de secouer, même sur les traîtres, le
flambeau et le glaive.

Ce n'est pas tout: lorsqu'en exécution du décret du 14 frimaire (4
décembre 1793), le comité de Salut public fut autorisé à modifier le
personnel des envoyés conventionnels, Joseph Le Bon se trouva désigné
pour les départements du Pas-de-Calais et du Nord. Par qui? par
Billaud-Varenne, Barère, Collot-d'Herbois et Carnot[208].

[Note 208: Arrêté en date du 9 nivôse an II (29 décembre 1793),
_Archives_.]

Revenu à Paris au commencement de pluviôse, sur une invitation pressante
de Saint-Just et de Collot-d'Herbois, Le Bon repartait au bout de
quelques jours à peine, en vertu d'un arrêté ainsi conçu: «Le comité de
Salut public arrête que le citoyen Le Bon retournera dans le département
du Pas-de-Calais, en qualité de représentant du peuple, pour y suivre
les opérations déjà commencées; il pourra les suivre dans les
départements environnants. Il est revêtu à cet effet des pouvoirs qu'ont
les autres représentants du peuple.» _Signé_ Barère, Collot-d'Herbois
et Carnot[209].»

[Note 209: Arrêté en date du 11 ventôse (1er mars 1794),
_Archives_, A F II, 58.]

Je n'ai aucunement l'intention, je le répète, d'incriminer les
signataires de ces divers arrêtés, ni de rechercher jusqu'à quel point
Joseph Le Bon dépassa, dans la répression des crimes contre
-révolutionnaires, les bornes d'une juste sévérité; seulement il
importe de laisser à chacun la responsabilité de ses actes, et de
montrer une fois de plus ce que valent les déclamations de tous ces
écrivains qui persistent à attribuer à Robespierre ce qui fut l'oeuvre
commune du comité de Salut public et de la Convention nationale.

Il y avait à Arras un parti complètement opposé à Joseph Le Bon, et dans
lequel figuraient Buissart et quelques autres amis de Maximilien, ce qui
explique la lettre de Mme Buissart à Robespierre. Mais une chose me rend
infiniment suspecte la prétendue modération de ce parti: il avait pour
chef de file et pour inspirateur Guffroy, l'horrible Guffroy, dont
l'affreux journal excita tant l'indignation de Maximilien. Quoi qu'il en
soit, Mme Buissart accourut auprès de Robespierre et vint loger sous le
même toit, dans la maison de Duplay, ou elle reçut la plus affectueuse
hospitalité. Elle profita de son influence sur Maximilien pour lui
dépeindre sous les plus sombres couleurs la situation de sa ville
natale.

De son côté, le mari écrivait à son ami, à la date du 10 messidor (18
juillet 1794): «N'accordez rien à l'amitié, mais tout à la justice; ne
me voyez pas ici, ne voyez que la chose publique, et peut-être
vous-même, puisque vous la défendez si bien....» On comptait beaucoup
alors à Arras sur la prochaine arrivée d'Augustin Robespierre, dont il
avait été un moment question pour remplacer Joseph Le Bon. «Quand
viendra Bon bon tant désiré?» ajoutait Buissart; «lui seul peut calmer
les maux qui désolent votre patrie...[210]»

[Note 210: Cette lettre, supprimée par Courtois, et dont nous avons
l'original sous les yeux, a été insérée dans les _Papiers
Inédits_..., t. 1er, p. 247.]

On n'ignorait pas, en effet, comment, dans ses missions, Augustin
Robespierre avait su allier la sagesse, la modération à une inébranlable
fermeté et à une énergie à toute épreuve.

Trois jours après, Buissart écrivait encore, à sa femme cette fois:
«L'arrivée de Bon bon est l'espoir des vrais patriotes et la terreur de
ceux qui osent les persécuter; il connaît trop bien les individus de la
ville d'Arras pour ne pas rendre justice à qui il appartient. Sa
présence ne peut être suppléée par celle d'aucun autre. Il faut donc
qu'il vienne à Arras pour rendre la paix et le calme aux vrais
patriotes.... Embrassez-le pour moi, jusqu'à ce que je puisse le faire
moi-même; rendez-moi le même service auprès de Maximilien[211]....» Mais
Augustin n'était pas homme à quitter Paris à l'heure où déjà il voyait
prêt à éclater l'orage amassé contre son frère.

[Note 211: _Papiers inédits_..., t. 1er, p. 250. Cette lettre
porte en suscription: «A la citoyenne Buissart, chez M. Robespierre, rue
Saint-Honoré, à Paris.»--Telle fut la terreur qui, après le 9 Thermidor,
courba toutes les consciences, que les plus chers amis de Maximilien ne
reculèrent pas devant une apostasie sanglante. Au bas d'une adresse de
la commune d'Arras à la Convention, adresse dirigée contre Joseph Le
Bon, et dans laquelle Robespierre «Cromwell» est assimilé à Tibère, à
Néron et à Caligula, on voit figurer, non sans en être attristé, la
signature de Buissart. (Voir le _Moniteur_ du 27 Thermidor an II
(11 août 1794)). Ceux qu'on aurait crus les plus fermes payèrent du reste
ce tribut à la lâcheté humaine. Citons, parmi tant d'autres, l'héroïque
Duquesnoy lui-même, lequel, dans une lettre adressée à ses concitoyens
d'Arras et de Béthune, à la date du 16 fructidor (12 septembre 1794),
pour se défendre d'avoir été _le complice_ de Maximilien, jeta
l'insulte aux vaincus; acte de faiblesse que d'ailleurs il racheta
amplement en prairial an III, quand il tomba sous les coups de la
réaction. «Ménage-toi pour la patrie, elle a besoin d'un défenseur tel
que toi,» écrivait-il à Robespierre en floréal. (Lettre inédite de la
collection Portiez [de l'Oise]).]

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