A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Thermidor

E >> Ernest Hamel >> Thermidor

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30



Cependant Robespierre, ému des plaintes de ses amis, essaya d'obtenir du
comité de Salut public le rappel de Le Bon, s'il faut s'en rapporter au
propre aveu de celui-ci, qui plus tard rappela qu'en messidor sa
conduite avait été l'objet d'une accusation violente de la part de
Maximilien[212]. Mais que pouvait alors Robespierre sur ses collègues?
Le comité de Salut public disculpa Joseph Le Bon en pleine Convention
par la bouche de Barère, et l'Assemblée écarta par un ordre du jour
dédaigneux les réclamations auxquelles avaient donné lieu les opérations
de ce représentant dans le département du Pas-de-Calais[213]. Toutefois,
le 6 thermidor, Robespierre fut assez heureux pour faire mettre en
liberté un certain nombre de ses compatriotes, incarcérés par les ordres
du proconsul d'Arras, entre autres les citoyens Demeulier et Beugniet,
les frères Le Blond et leurs femmes. Ils arrivèrent dans leur pays le
coeur plein de reconnaissance, et en bénissant leur sauveur, juste au
moment où y parvenait la nouvelle de l'arrestation de Maximilien; aussi
il faillit leur en coûter cher pour avoir, dans un sentiment de
gratitude, prononcé avec éloge le nom de Robespierre[214].

[Note 212: Séance de la Convention du 15 thermidor (2 août 1794),
_Moniteur_ du 16 thermidor.]

[Note 213: Séance de la Convention du 21 messidor (9 juillet 1794),
_Moniteur_ du 22 messidor.]

[Note 214: Ceci, tiré d'un pamphlet de Guffroy intitulé: _les
Secrets de Joseph le Bon et de ses complices, deuxième censure
républicaine_, in-8º de 474 p., an III, p. 167.]

Quand, victime des passions contre-révolutionnaires, Joseph Le Bon
comparut devant la cour d'assises d'Amiens, où du moins l'énergie de son
attitude et la franchise de ses réponses contrastèrent singulièrement
avec l'hypocrisie de ses accusateurs, il répondit à ceux qui
prétendaient, selon la mode du jour, voir en lui un agent, une créature
de Robespierre: «Qu'on ne croie point que ce fût pour faire sortir les
détenus et pour anéantir les échafauds qu'on le proscrivît; non, non;
qu'on lise son discours du 8 à la Convention et celui que Robespierre
jeune prononça la veille aux Jacobins, on verra clairement qu'il
provoquait lui-même l'ouverture des prisons et qu'il s'élevait contre la
multitude des victimes que l'on faisait et que l'on voulait faire
encore[215]....» Et l'accusation ne trouva pas un mot à répondre. «Qu'on
ne s'imagine point», ajouta Le Bon, «que le renversement de Robespierre
a été opéré pour ouvrir les prisons; hélas! non; ç'a été simplement pour
sauver la tête de quelques fripons[216]». L'accusation demeura muette
encore.

[Note 215: _Procès de Joseph Le Bon_, p. 147, 148.]

[Note 216: _Ibid._, p. 167.]

Ces paroles, prononcées aux portes de la tombe, en face de l'échafaud,
par un homme dont l'intérêt au contraire eût été de charger la mémoire
de Maximilien, comme tant d'autres le faisaient alors, sont
l'indiscutable vérité. Il faut être d'une bien grande naïveté ou d'une
insigne mauvaise foi pour oser prétendre que la catastrophe du 9
thermidor fut le signal du réveil de la justice. Quelle ironie
sanglante!




IV


Que Robespierre ait été déterminé à mettre fin aux actes d'oppression
inutilement et indistinctement prodigués sur tous les points de la
République, qu'il ait été résolu à subordonner la sévérité nationale à
la stricte justice, en évitant toutefois de rendre courage à la
réaction, toujours prête à profiter des moindres défaillances du parti
démocratique; qu'il ait voulu enfin, suivant sa propre expression,
«arrêter l'effusion de sang humain versé par le crime», c'est ce qui est
hors de doute pour quiconque a étudié aux vraies sources, de sang-froid
et d'un esprit impartial, l'histoire de la Révolution française. La
chose était assez peu aisée puisqu'il périt en essayant de l'exécuter.
Or l'homme qui est mort à la peine dans une telle entreprise mériterait
par cela seul le respect et l'admiration de la postérité.

De son ferme dessein d'en finir avec les excès sous lesquels la
Révolution lui paraissait en danger de périr, il reste des preuves de
plus d'un genre, malgré tout le soin apporté par les Thermidoriens à
détruire les documents de nature à établir cette incontestable vérité.
Il se plaignait qu'on prodiguât les accusations injustes pour trouver
partout des coupables. Une lettre du littérateur Aignan, qui alors
occupait le poste d'agent national de la commune d'Orléans, nous apprend
les préoccupations où le tenait la moralité des dénonciateurs[217]. Il
avait toujours peur que des personnes inoffensives, que des patriotes
même ne fussent victimes de vengeances particulières, persécutés par des
hommes pervers; et ses craintes, hélas! n'ont été que trop justifiées.
Il lui semblait donc indispensable de purifier les administrations
publiques, de les composer de citoyens probes, dévoués, incapables de
sacrifier l'intérêt général à leur intérêt particulier, et décidés à
combattre résolûment tous les abus, sans détendre le ressort
révolutionnaire.

[Note 217: Lettre à Deschamps, en date du 17 prairial an II (5 juin
1794). Devenu plus tard membre de l'Académie française, Aignan était,
pendant la Révolution, un partisan et un admirateur sincère de
Robespierre. «Je suis bien enchanté du retour de Saint-Just et de
l'approbation que Robespierre et lui veulent bien donner à mes
opérations. Le bien public, l'affermissement de la République une et
indivisible, le triomphe de la vertu sur l'intrigue, tel est le but que
je me propose, tel est le seul sentiment qui m'anime», écrivait-il à son
«cher Deschamps» qui sera frappé avec Robespierre. (_Papiers
inédits_,.., t. 1er, p. 162). Eh bien! telle est la conscience, la
bonne foi de la plupart des biographes, qu'ils font d'Aignan une victime
_de la tyrannie de Robespierre_, tandis qu'au contraire, Aignan fut
poursuivi comme un ami, comme une créature de Maximilien. (Voy.
notamment la _Biographie universelle_, à l'article AIGNAN). Chose
assez singulière, cet admirateur de Robespierre eut pour successeur à
l'Académie française le poète Soumet, qui fut un des plus violents
calomniateurs de Robespierre, et qui mit ses calomnies en assez mauvais
vers. (Voy. _Divine Épopée_.)]

Les seuls titres à sa faveur étaient un patriotisme et une intégrité à
toute épreuve. Ceux des représentants en mission en qui il avait
confiance étaient priés de lui désigner des citoyens vertueux et
éclairés, propres à occuper les emplois auxquels le comité de Salut
public était chargé de pourvoir.

Ainsi se formèrent les listes de patriotes trouvées dans les papiers de
Robespierre. Ainsi fut appelé au poste important de la commission des
hospices et secours publics le Franc-Comtois Lerebours. Mais trouver des
gens de bien et de courage en nombre suffisant n'était pas chose facile,
tant d'indignes agents étaient parvenus, en multipliant les actes
d'oppression à jeter l'épouvante dans les coeurs! «Tu me demandes la
liste des patriotes que j'ai pu découvrir sur ma route,» écrivait
Augustin à son frère, «ils sont bien rares, ou peut-être la torpeur
empêchoit les hommes purs de se montrer par le danger et l'oppression où
se trouvoit la vertu»[218].

[Note 218: Lettre en date du 16 germinal an II (5 avril 1794), déjà
citée.]

Robespierre pouvait se souvenir des paroles qu'il avait laissé tomber un
jour du haut de la tribune: «La vertu a toujours été en minorité sur la
terre». Aux approches du 9 thermidor, il fit, dit-on, des ouvertures à
quelques conventionnels dont il croyait pouvoir estimer le caractère et
le talent, et il chargea une personne de confiance de demander à
Cambacérès s'il pouvait compter sur lui dans sa lutte suprême contre les
révolutionnaires dans le sens du crime[219]. Homme d'une intelligence
supérieure, Cambacérès sentait bien que la justice, l'équité, le bon
droit, l'humanité étaient du côté de Robespierre; mais, caractère
médiocre, il se garda bien de se compromettre, et il attendit patiemment
le résultat du combat pour passer du côté du vainqueur. On comprend
maintenant pourquoi, devenu prince et archichancelier de l'Empire, il
disait, en parlant du 9 thermidor: «Ça été un procès jugé, mais non
plaidé». Personne n'eût été plus que lui en état de le plaider en toute
connaissance de cause, s'il eût été moins ami de la fortune et des
honneurs.

[Note 219: Ce fait a été assuré à M. Hauréau par Godefroy Cavaignac,
qui le tenait de son père; et la personne chargée de la démarche auprès
de Cambacérès n'aurait été autre que Cavaignac lui-même. Pour détacher
de Robespierre ce membre de la Montagne, les Thermidoriens couchèrent
son nom sur une des prétendues listes de proscrits qu'ils faisaient
circuler. Après Thermidor, Cavaignac se rallia aux vainqueurs et trouva
en eux un appui contre les accusations dont le poursuivit la réaction.]

Tandis que Robespierre gémissait et s'indignait de voir des préjugés
incurables, ou des choses indifférentes, ou de simples erreurs érigés en
crimes[220], ses collègues du comité de Salut public et du comité de
Sûreté générale proclamaient bien haut, au moment même où la hache
allait le frapper, que les erreurs de l'aristocratie étaient des crimes
irrémissibles[221]. La force du gouvernement révolutionnaire devait être
centuplée, disaient-ils, par la chute d'un homme dont la popularité
était trop grande pour une République[222].

[Note 220: Discours du 8 thermidor.]

[Note 221: Discours de Barère à la séance du 10 thermidor (28
juillet 1794) Voy. le _Moniteur_ du 12.]

[Note 222: _Ibid._]

Le désir d'en finir avec la Terreur était si loin de la pensée des
hommes de Thermidor, que, dans la matinée du 10, faisant allusion aux
projets de Robespierre de ramener au milieu de la République «la justice
et la liberté exilées», ils s'élevèrent fortement contre l'étrange
présomption de ceux qui voulaient arrêter le cours _majestueux,
terrible_ de la Révolution française[223].

[Note 223: Discours de Barère à la séance du 10 thermidor
(_Moniteur_ du 12).]

Les anciens membres des comités nous ont du reste laissé un aveu trop
précieux pour que nous ne saisissions pas l'occasion de le mettre encore
une fois sous les yeux du lecteur. Il s'agit des séances du comité de
Salut public à la veille même de la catastrophe: «Lorsqu'on faisoit le
tableau des circonstances malheureuses où se trouvait la chose publique,
disent-ils, chacun de nous cherchoit des mesures et proposoit des
moyens. Saint-Just nous arrêtoit, jouoit l'étonnement de n'être pas dans
la confidence de ces dangers, et se plaignoit de ce que tous les coeurs
étoient fermés, suivant lui; qu'il ne connaissoit rien, qu'il ne
concevoit pas cette manière prompte d'improviser la foudre à chaque
instant, et il nous conjuroit, au nom de la République, de revenir à des
idées plus justes, à des mesures plus sages[224]». C'étaient ainsi,
ajoutent-ils, que le _traître_ les tenait en échec, paralysait
leurs mesures et refroidissait leur zèle[225]. Saint-Just se contentait
d'être ici l'écho des sentiments de son ami, qui, certainement, n'avait
pas manqué de se plaindre devant lui de voir certains hommes prendre
plaisir à multiplier les actes d'oppression et à rendre les institutions
révolutionnaires odieuses par des excès[226].

[Note 224: _Réponse des membres des deux anciens comités de Salut
public et de Sûreté générale aux imputations de Laurent Lecointre_,
note [illisible] Voy. p. 107.]

[Note 225: Voy. notre _Histoire de Saint-Just_.]

[Note 226: Discours du 8 thermidor.]

Un simple rapprochement achèvera de démontrer cette vérité, à savoir que
le 9 Thermidor fut le triomphe de la Terreur. Parmi les innombrables
lettres, trouvées dans les papiers de Robespierre, il y avait une
certaine quantité de lettres anonymes pleines d'invectives, de bave, de
fiel, comme sont presque toujours ces oeuvres de lâcheté et d'infamie.
Plusieurs de ces lettres provenant du même auteur, et remarquables par
la beauté et la netteté de l'écriture, contenaient, au milieu de
réflexions sensées et de vérités, que Robespierre était le premier à
reconnaître, les plus horribles injures contre le comité de Salut
public. A la suite de son rapport, Courtois ne manqua pas de citer avec
complaisance une de ces lettres où il était dit que Tibère, Néron,
Caligula, Auguste, Antoine et Lépide n'avaient jamais rien imaginé
d'aussi horrible que ce qui se passait[227]. Et Courtois de
s'extasier,--naturellement[228].

[Note 227: Pièce à la suite du rapport de Courtois, numéros XXXI et
XXXII.]

[Note 228: P. 18 du rapport.]

Ces lettres étaient d'un homme de loi, nommé Jacquotot, demeurant rue
Saint-Jacques. Robespierre ne se préoccupait guère de ces lettres et de
leur auteur, dont, sur plus d'un point du reste, il partageait les
idées. Affamé de persécution comme d'autres de justice, l'ancien avocat,
lassé en quelque sorte de la tranquillité dans laquelle il vivait au
milieu de cette Terreur dont il aimait tant à dénoncer les excès,
écrivit une dernière lettre, d'une violence inouïe, où il stigmatisa
rudement la politique extérieure et intérieure du comité de Salut
public; puis il signa son nom en toutes lettres, et, cette fois, il
adressa sa missive à Saint-Just: «Jusqu'à présent j'ai gardé l'anonyme,
mais maintenant que je crois ma malheureuse patrie perdue sans
ressource, je ne crains plus la guillotine, et je signe[229].»

[Note 229: L'original de cette lettre est aux _Archives_. Elle
porte en suscription: Au citoyen Saint-Just, député à la Convention et
membre du comité de Salut public.]

D'autres, les Legendre, les Bourdon (de l'Oise), par exemple, se fussent
empressés d'aller déposer ce libelle sur le bureau du comité afin de
faire montre de zèle, eussent réclamé l'arrestation de l'auteur;
Saint-Just n'y fit nulle attention; il mit la lettre dans un coin, garda
le silence, et Jacquotot continua de vivre sans être inquiété jusqu'au 9
thermidor. Mais, au lendemain de ce jour néfaste, les glorieux
vainqueurs trouvèrent les lettres du malheureux Jacquotot, et, sans
perdre un instant, ils le firent arrêter et jeter dans la prison des
Carmes[230], tant il est vrai que la chute de Robespierre fut le signal
du réveil de la modération, de la justice et de l'humanité!

[Note 230: Voici l'ordre d'arrestation de Jacquotot: «Paris, le 11
thermidor.... Les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent
que le nommé Jacquotot, ci-devant homme de loi, rue Saint-Jacques, 13,
sera mis sur-le-champ en état d'arrestation dans la maison de détention
dite des Carmes; la perquisition la plus exacte de ses papiers sera
faite, et ceux qui paraîtront suspects seront portés au comité de Sûreté
générale de la Convention nationale. Barère, Dubarran, Billaud-Varenne,
Robert Lindet, Jagot, Voulland, Moïse Bayle, C.-A. Prieur,
Collot-d'Herbois, Vadier.» (_Archives_. coll. 119.)]




V


C'est ici le lieu de faire connaître par quels étranges procédés, par
quels efforts incessants, par quelles manoeuvres criminelles les ennemis
de Robespierre sont parvenus à ternir sa mémoire aux yeux d'une partie
du monde aveuglé. Nous dirons tout à l'heure de quelle réputation
éclatante et pure il jouissait au moment de sa chute, et pour cela nous
n'aurons qu'à interroger un de ses plus violents adversaires. Disons
auparavant ce qu'on s'est efforcé d'en faire, et comment on a tenté de
l'assassiner au moral comme au physique.

Un historien anglais a écrit: «De tous les hommes que la Révolution
française a produits, Robespierre fut de beaucoup le plus
remarquable.... Aucun homme n'a été plus mal représenté, plus défiguré
dans les portraits qu'ont faits de lui les annalistes contemporains de
toute espèce[231].» Rien de plus juste et de plus vrai. Pareils à des
malfaiteurs pris la main dans le sac et qui, afin de donner le change,
sont les premiers à crier: au voleur! les Thermidoriens, comme on l'a
vu, mettaient tout en oeuvre pour rejeter sur Robespierre la
responsabilité des crimes dont ils s'étaient couverts. D'où ce cri
désespéré de Maximilien: «J'ai craint quelquefois, je l'avoue, d'être
souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes
pervers qui s'introduisaient parmi les sincères amis de
l'humanité[232].» Et ces hommes, quels étaient-ils? Ceux-là mêmes qui
avaient poursuivi les Dantonistes avec le plus d'acharnement. Nous le
savons de Robespierre lui-même: «Que dirait-on si les auteurs du complot
... étaient du nombre de ceux qui ont conduit Danton et Desmoulins à
l'échafaud[233]?» Les hommes auxquels Robespierre faisait ici allusion
étaient Vadier, Amar, Voulland, Billaud-Varenne. Ah! à cette heure
suprême, est-ce qu'un bandeau ne tomba pas de ses yeux? Est-ce qu'une
voix secrète ne lui reprocha pas amèrement de s'être laissé tromper au
point de consentir à abandonner ces citoyens illustres?

[Note 231: Alison, _History of Europe_, t. II, p. 145.]

[Note 232: Discours du 8 thermidor.]

[Note 233: _Ibid._]

Cependant, une fois leur victime abattue, les Thermidoriens ne songèrent
pas tout d'abord à faire de Maximilien le bouc émissaire de la Terreur;
au contraire, ainsi qu'on l'a vu déjà, ils le dénoncèrent bien haut
comme ayant voulu arrêter le cours _majestueux, terrible_ de la
Révolution. Il est si vrai que le coup d'État du 9 thermidor eut un
caractère ultra-terroriste, qu'après l'événement Billaud-Varenne et
Collot-d'Herbois durent quitter leurs noms de Varenne et de d'Herbois
comme entachés d'aristocratie[234]. Et, le 19 fructidor (1er septembre
1794), on entendait encore le futur duc d'Otrante, l'exécrable Fouché,
s'écrier: «Toute pensée d'indulgence est une pensée contre
-révolutionnaire[235].»

[Note 234: Aucun historien, que je sache, n'a jusqu'à ce jour
signalé cette particularité.]

[Note 235: Voy. le _Moniteur_ du 19 fructidor an II (5
septembre 1794).]

Mais quand la contre-révolution en force fut venue s'asseoir sur les
bancs de la Convention, quand les portes de l'Assemblée eurent été
rouvertes à tous les débris des partis girondin et royaliste, quand la
réaction enfin se fut rendue maîtresse du terrain, les Thermidoriens
changèrent de tactique, et ils s'appliquèrent à charger Robespierre de
tout le mal qu'il avait tenté d'empêcher, de tous les excès qu'il avait
voulu réprimer. Les infamies auxquelles ils eurent recours pour arriver
à leurs fins sont à peine croyables.

On commença par chercher à ternir le renom de pureté attaché à sa vie
privée. Comme il arrive toujours au lendemain des grandes catastrophes,
il ne manqua pas de misérables pour lancer contre le géant tombé des
libelles remplis des plus dégoûtantes calomnies. Dès le 27 thermidor (14
août 1794), un des hommes les plus vils et les plus décriés de la
Convention, un de ceux dont Robespierre aurait aimé à punir les excès et
les dilapidations, l'ex-comte de Barras, le digne acolyte de Fréron,
osait, en pleine tribune, l'accuser d'avoir entretenu de nombreuses
concubines, de s'être réservé la propriété de Monceau pour ses plaisirs,
tandis que Couthon s'était approprié Bagatelle, et Saint-Just le
Raincy[236]. Et les voûtes de la Convention ne s'écroulèrent pas quand
ces turpitudes tombèrent de la bouche de l'homme qui plus tard achètera,
du fruit de ses rapines peut-être, le magnifique domaine de
Grosbois[237].

[Note 236: _Moniteur_ du 29 thermidor (16 août 1794).]

[Note 237: De graves accusations de dilapidation furent dirigées
contre Barras et Fréron, notamment à la séance de la Convention du 2
vendémiaire an III (_Moniteur_ du 6 vendémiaire, 27 septembre
1794). L'active participation de ces deux représentants au coup d'État
de Thermidor contribua certainement à les faire absoudre par
l'Assemblée. Consultez à ce sujet les Mémoires de Barère qui ici ont un
certain poids. (T. IV, p. 223.) L'auteur assez favorable d'une vie de
Barras, dans la _Biographie universelle_ (Beauchamp), assure que ce
membre du Directoire recevait des pots-de-vin de 50 à 100,000 francs des
fournisseurs et hommes à grandes affaires qu'il favorisait. Est-il vrai
que, devenu vieux, Barras ait senti peser sur sa conscience, comme un
remords, le souvenir du 9 thermidor? Voici ce qu'a raconté à ce sujet M.
Alexandre Dumas: «Barras nous reçut dans son grand fauteuil qu'il ne
quittait guère plus vers les dernières années de sa vie. Il se rappelait
parfaitement mon père, l'accident qui l'avait éloigné du commandement de
la force armée au 13 vendémiaire, et je me souviens qu'il me répéta
plusieurs fois, ce jour-là, ces paroles, que je reproduis textuellement:
«Jeune homme, n'oubliez pas ce que vous dit un vieux républicain: je
n'ai que deux regrets, je devrais dire deux remords, et ce seront les
seuls qui seront assis à mon chevet le jour où je mourrai: J'ai le
double remords d'avoir renversé Robespierre par le 9 thermidor, et élevé
Bonaparte par le 13 vendémiaire.» (_Mémoires d'Alexandre Dumas_, t.
V, p. 299.)]

Barras ne faisait du reste qu'accroître et embellir ici une calomnie
émanée de quelques misérables appartenant à la société populaire de
Maisons-Alfort, lesquels, pour faire leur cour au parti victorieux,
eurent l'idée d'adresser au comité de Sûreté générale une dénonciation
contre un chaud partisan de Robespierre, contre Deschamps, le marchand
mercier de la rue Béthisy, dont jadis Maximilien avait tenu l'enfant sur
les fonts de baptême. Deschamps avait loué à Maisons-Alfort une maison
de campagne qu'il habitait avec sa famille dans la belle saison, et où
ses amis venaient quelquefois le visiter. Sous la plume des
dénonciateurs, la maison de campagne se tranforme en superbe maison
d'émigré où Deschamps, Robespierre, Hanriot et quelques officiers de
l'état-major de Paris venaient se livrer à des orgies, courant à cheval
quatre et cinq de front à bride abattue, et renversant les habitants qui
avaient le malheur de se trouver sur leur passage. Quelques lignes plus
loin, il est vrai, il est dit que Robespierre, Couthon et Saint-Just
avaient promis de venir dans cette maison, mais qu'ils avaient changé
d'avis. 11 ne faut point demander de logique à ces impurs artisans de
calomnies[238].

[Note 238: Les signataires de cette dénonciation méritent d'être
connus: c'étaient Preuille, vice-président, Bazin et Trouvé, secrétaires
de la Société populaire de Maisons-Alfort. Voyez cette dénonciation,
citée _in extenso_, à la suite d'un rapport de Courtois sur les
événements du 9 Thermidor, p. 83.--Les dénonciateurs se plaignaient
surtout qu'à la date du 28 thermidor, Deschamps n'eût pas encore été
frappé du glaive de la loi. Leur voeu ne tarda pas à être rempli; le
pauvre Deschamps fut guillotiné le 5 fructidor an II (22 août 1794).]

Que de pareilles inepties aient pu s'imprimer, passe encore, il faut
s'attendre à tout de la part de certaines natures perverses; mais
qu'elles se soient produites à la face d'une Assemblée qui si longtemps
avait été témoin des actes de Robespierre; qu'aucune protestation n'ait
retenti à la lecture de cette pièce odieuse, c'est à confondre
l'imagination. Courtois, dans son rapport sur les papiers trouvés chez
Robespierre et _ses complices_, suivant l'expression thermidorienne,
n'osa point, il faut le croire, parler de ce document honteux; mais
un peu plus tard, et la réaction grandissant, il jugea à propos d'en
orner le discours prononcé par lui à la Convention sur les événements
du 9 thermidor, la veille de l'anniversaire de cette catastrophe.

Comme Barras, Courtois trouva moyen de surenchérir sur cette
dénonciation signée de trois habitants de Maisons-Alfort. Par un procédé
qui lui était familier, comme on le verra bientôt, confondant
Robespierre avec une foule de gens auxquels Maximilien était
complètement étranger, et même avec quelques-uns de ses proscripteurs,
proscrits à leur tour, il nous peint ceux qu'il appelle _nos
tyrans_ prenant successivement pour lieu de leurs plaisirs et de
leurs débauches, Auteuil, Passy, Vanves et Issy [239]. C'est là que
d'après des notes anonymes [240], on nous montre Couthon s'apprêtant à
établir son trône à Clermont, promettant quatorze millions pour
l'embellissement de la ville, et se faisant préparer par ses créatures
un palais superbe à Chamallière![241] Tout cela dit et écouté
sérieusement.

[Note 239: Rapport sur les événements du 9 thermidor, p. 24.]

[Note 240: Voyez ces notes à la suite du rapport de Courtois sur les
événements du 9 thermidor, p. 80]

[Note 241: _Ibid._, p. 31. J'ai eu entre les mains l'original
de cette note, en marge de laquelle Courtois a écrit: _Verités
tardives!_]

Du représentant Courtois aux coquins qui ont écrit le livre intitulé:
_Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté_, il n'y a
qu'un pas. Dans cette oeuvre, où tant d'écrivains, hélas! ont été puiser
des documents, on nous montre Robespierre arrivant la nuit, à petit
bruit, dans un beau château garni de femmes de mauvaise vie, s'y livrant
à toutes sortes d'excès, au milieu d'images lubriques réfléchies par des
glaces nombreuses, à la lueur de cent bougies, signant d'une main
tremblante de débauches des arrêts de proscription, et laissant échapper
devant des prostituées la confidence qu'il y aurait bientôt plus de six
mille Parisiens égorgés[242]. Voilà bien le pendant de la fameuse scène
d'ivresse chez Mme de Saint-Amaranthe. C'est encore dans ce livre
honteux qu'on nous montre Robespierre disposé à frapper d'un seul coup
la majorité de la Représentation nationale, et faisant creuser de vastes
souterrains, des catacombes où l'on pût enterrer «des immensités de
cadavre»[243]. Jamais romanciers à l'imagination pervertie, depuis Mme
de Genlis jusqu'à ceux de nos jours, n'ont aussi lâchement abusé du
droit que se sont arrogé les écrivains de mettre en scène dans des
oeuvres de pure fantaisie les personnages historiques les plus connus,
et de dénaturer tout à leur aise leurs actes et leurs discours.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30
Copyright (c) 2007. famouswriterz.com. All rights reserved.

Ay Mijo! Why Do You Want To Be An Engineer?
New Book, Endorsed By Society of Hispanic Professional Engineers, Profiles Successful Latino Engineers to Inspire Young Math, Science Students

Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.