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Thermidor

E >> Ernest Hamel >> Thermidor

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[Note 242: _Histoire de la Révolution, par deux amis de la
liberté_, t. XIII p. 300 et 301.]

[Note 243: _Ibid._, p. 362, 364. C'est encore là, une
amplification du récit de Courtois. Voyez son rapport sur les événements
du 9 thermidor, p. 9.]

Devant ces inventions de la haine où l'ineptie le dispute à l'odieux, la
conscience indignée se révolte; mais il faut surmonter son dégoût, et
pénétrer jusqu'au fond de ces sentines du coeur humain pour juger ce
dont est capable la rage des partis. Ces mêmes _Amis de la liberté_
ont inséré dans leur texte, comme un document sérieux, une lettre
censément trouvée dans les papiers de Robespierre, et signée
_Niveau_, lettre d'un véritable fou, sinon d'un faussaire. C'est un
tissu d'absurdités dont l'auteur, sur une foule de points, semble
ignorer les idées de Robespierre; mais on y lit des phrases dans le
genre de celle-ci: «Encore quelques têtes à bas, et la dictature vous
est dévolue; car nous reconnaissons avec vous qu'il faut un seul maître
aux Français». On comprend dès lors que d'honnêtes historiens, comme les
«_deux Amis de la liberté_», n'aient pas négligé une telle pièce.
Cette lettre ne figure pas à la suite du premier rapport de Courtois: ce
représentant l'aurait-il dédaignée? C'est peu probable. Il est à
présumer plutôt qu'elle n'était pas encore fabriquée à l'époque où il
écrivit son rapport[244].

[Note 244: Les éditeurs des _Papiers inédits_ ont donné cette
lettre comme inédite; ils n'avaient pas lu apparemment _l'Histoire de
la Révolution par deux amis de la liberté_. Voy. _Papiers
inédits_, t. I, p. 261.]




VI


J'ai nommé Courtois! Jamais homme ne fut plus digne du mépris public. Si
quelque chose est de nature à donner du poids aux graves soupçons dont
reste encore chargée la mémoire de Danton, c'est d'avoir eu pour ami
intime un tel misérable. Aucun scrupule, un mélange d'astuce, de
friponnerie et de lâcheté, Basile et Tartufe, voilà Courtois. Signalé
dès le mois de juillet 1793 comme s'étant rendu coupable de
dilapidations dans une mission en Belgique, il avait été, pour ce fait,
mandé devant le comité de Salut public par un arrêté portant la
signature de Robespierre[245]. Les faits ne s'étant pas trouvés
suffisamment établis, il n'avait pas été donné suite à la plainte; mais
de l'humiliation subie naquit une haine qui, longtemps concentrée, se
donna largement et en toute sûreté carrière après Thermidor[246]. Chargé
du rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre, Couthon, Saint-Just
et autres, Courtois s'acquitta de cette tâche avec une mauvaise foi et
une déloyauté à peine croyables. La postérité, je n'en doute pas, sera
étrangement surprise de la facilité avec laquelle cet homme a pu, à
l'aide des plus grossiers mensonges, de faux matériels, égarer pendant
si longtemps l'opinion publique.

[Note 245: Voici cet arrêté: «Du 30 juillet 1793, les comités de
Salut public et de Sûreté générale arrêtent que Beffroy, député du
département de l'Aisne, et Courtois, député du département de l'Aube,
seront amenés sur-le-champ au comité de Salut public pour être entendus.
Chargent le maire de Paris de l'exécution du présent arrêté.
Robespierre, Prieur (de la Marne), Saint-Just, Laignelot, Amar,
Legendre.»]

[Note 246: Les dilapidations de Courtois n'en paraissent pas moins
constantes. L'homme qui ne craignit pas de voler les papiers les plus
précieux de Robespierre, était bien capable de spéculer sur les
fourrages de la République. Sous le gouvernement de Bonaparte, il fut
éliminé du Tribunal à cause de ses tripotages sur les grains. Devenu
riche, il acheta en Lorraine une terre où il vécut isolé jusqu'en 1814.
On raconte qu'en Belgique, où il se retira sous la Restauration, les
réfugiés s'éloignaient de lui avec dégoût. Voyez à ce sujet les
_Mémoires de Barère_ t. III, p. 253.]

Le premier rapport de Courtois se compose de deux parties bien
distinctes[247]: le rapport proprement dit et les pièces à l'appui.
Voici en quels termes un écrivain royaliste, peu suspect de partialité
pour Robespierre, a apprécié ce rapport: «Ce n'est guère qu'une mauvaise
amplification de collège, où le style emphatique et déclamatoire va
jusqu'au ridicule[248].» L'emphase et la déclamation sont du fait d'un
méchant écrivain; mais ce qui est du fait d'un malhonnête homme, c'est
l'étonnante mauvaise foi régnant d'un bout à l'autre de cette indigne
rapsodie. Il ne faut pas s'imaginer, d'ailleurs, que Courtois en soit
seul responsable; d'autres y ont travaillé;--Guffroy notamment.--C'est
bien l'oeuvre de la faction thermidorienne, de cette association de
malfaiteurs pour laquelle le monde n'aura jamais assez de mépris.

[Note 247: Il y a de Courtois deux rapports qu'il faut bien se
garder de confondre: le premier, sur les papiers trouvés chez
Robespierre et autres, présenté à la Convention dans la séance du 16
nivôse de l'an III (5 janvier 1795), imprimé par ordre de la Convention,
in-8° de 408 p.; le second, sur les événements du 9 thermidor, prononcé
le 8 thermidor de l'an III (26 juillet 1795), et également imprimé par
ordre de la Convention, in-8° de 220 p.; ce dernier précédé d'une
préface en réponse aux détracteurs de la journée du 9 thermidor.]

[Note 248: Michaud jeune, Article COURTOIS, dans la _Biographie
universelle_.]

La tactique de la faction, tactique suivie, depuis, par tous les
écrivains et historiens de la réaction, a été d'attribuer à Robespierre
tout le mal, toutes les erreurs inséparables des crises violentes d'une
révolution, et tous les excès qu'il combattit avec tant de courage et de
persévérance. Le rédacteur du laborieux rapport où l'on a cru ensevelir
pour jamais la réputation de Maximilien a mis en réquisition la
mythologie de tous les peuples. L'amant de Dalila, Dagon, Gorgone,
Asmodée, le dieu Vishnou et la bête du Gévaudan, figurent pêle-mêle dans
cette oeuvre. César et Sylla, Confucius et Jésus-Christ, Épictète et
Domitien, Néron, Caligula, Tibère, Damoclès s'y coudoient, fort étonnés
de se trouver ensemble; voilà pour le ridicule.

Voici pour l'odieux: De l'innombrable quantité de lettres trouvées chez
Robespierre on commença par supprimer tout ce qui était à son honneur,
tout ce qui prouvait la bonté de son coeur, la grandeur de son âme,
l'élévation de ses sentiments, son horreur des excès, sa sagesse et son
humanité. Ainsi disparurent les lettres des Girondins, dont nous avons
pu remettre une partie en lumière, celles du général Hoche, la
correspondance échangée entre les deux frères et une foule d'autres
pièces précieuses à jamais perdues pour l'histoire. Ce fut un des
larrons de Thermidor, le député Rovère, qui le premier se plaignit qu'on
eut _escamoté_ beaucoup de pièces[240]. Courtois, comme on sait,
s'en appropria la plus grande partie[250]. Portiez (de l'Oise) en eut
une bonne portion; d'autres encore participèrent au larcin. Les uns et
les autres ont fait commerce de ces pièces, lesquelles se trouvent
aujourd'hui dispersées dans des collections particulières. Enfin une
foule de lettres ont été rendues aux intéressés, notamment celles
adressées à Robespierre par nombre de ses collègues, dont les
Thermidoriens payèrent par là la neutralité, ou même achetèrent
l'assistance.

[Note 249: Séance de la Convention du 20 frimaire an III (10
décembre 1794), _Moniteur_ du 22 frimaire.]

[Note 250: En 1816, le domicile de Courtois fut envahi par les
ordres du ministre de la police Decaze, et tout ceux de ses papiers
qu'il n'avait point vendus ou cédés se trouvèrent saisis. Casimir Perier
lui en fit rendre une partie après 1830.]

Même au plus fort de la réaction, ces inqualifiables procédés
soulevèrent des protestations indignées. Dans la séance du 29 pluviôse
de l'an III (17 février 1795), le représentant Montmayou réclama
l'impression générale de toutes les pièces, afin que tout fût connu du
peuple et de la Convention, et un député de la Marne, nommé Deville, se
plaignit que l'on n'eût imprimé que ce qui avait paru favorable au parti
sous les coups duquel avait succombé Robespierre [251]. Les voûtes de la
Convention retentirent ce jour-là des plus étranges mensonges. Le
boucher Legendre, par exemple, se vanta de n'avoir jamais écrit à
Robespierre. Il comptait sans doute sur la discrétion de ses alliés de
Thermidor; peut-être lui avait-on rendu ses lettres, sauf une, où se lit
cette phrase déjà citée: «Une reconnaissance immortelle s'épanche vers
Robespierre toutes les fois qu'on pense à un homme de bien.» Gardée par
malice ou par mégarde, cette lettre devait paraître plus tard comme pour
attester la mauvaise foi de Legendre [252].

[Note 251: Journal des débats et des décrets de la Convention,
numéro 877, p. 415.]

[Note 252: Nous avons déjà cité cette lettre en extrait dans notre
premier volume de l'Histoire de Robespierre. Voyez-la, du reste, dans
les Papiers inédits, t. I, p. 180.]

Le même député avoua--aveu bien précieux--qu'une foule d'excellents
citoyens avaient écrit à Robespierre, et que c'était à lui que, de
toutes les parties de la France, s'adressaient les demandes des
infortunés et les réclamations des opprimés [253]. Preuve assez
manifeste qu'aux yeux du pays Maximilien ne passait ni pour un
terroriste ni pour l'ordonnateur des actes d'oppression dont il était le
premier à gémir. Décréter l'impression de pareilles pièces, n'était-ce
point condamner et flétrir les auteurs de la journée du 9 thermidor?
André Dumont, devenu l'un des insulteurs habituels de la mémoire de
Maximilien, protesta vivement. Comme il se targuait, lui aussi, de
n'avoir pas écrit au vaincu:--«Tes lettres sont au _Bulletin_», lui
cria une voix.--Choudieu vint ensuite, et réclama à son tour
l'impression générale de toutes les pièces trouvées chez
Robespierre.--«Cette impression», dit-il, «fera connaître une partialité
révoltante, une contradiction manifeste avec les principes de justice
que l'on réclame. On verra qu'on a choisi toutes les pièces qui
pouvaient satisfaire des vengeances particulières pour refuser la
publicité des autres[254]». L'honnête Choudieu ne se doutait pas alors
que les auteurs du rapport n'avaient pas reculé devant des faux
matériels. L'Assemblée se borna à ordonner l'impression de la
correspondance des représentants avec Maximilien, mais on se garda bien,
et pour cause, de donner suite à ce décret.

[Note 253: Journal des débats et des décrets de la Convention,
numéro 877.]

[Note 254: _Moniteur_ du 3 ventôse an III (21 février 1795).]




VII


On sait maintenant, par une discussion solennelle et officielle, avec
quelle effroyable mauvaise foi a été conçu le rapport de Courtois. Tous
les témoignages d'affection, d'enthousiasme et d'admiration adressés à
Robespierre y sont retournés en arguments contre lui. Et il faut voir
comment sont traités ses enthousiastes et ses admirateurs. Crime à un
écrivain nommé Félix d'avoir exprimé le désir de connaître un homme
aussi vertueux[255]; crime à un vieillard de quatre-vingt-sept ans
d'avoir regardé Robespierre comme le messie annoncé pour réformer toutes
choses[256]; crime à celui-ci d'avoir baptisé son enfant du nom de
Maximilien; crime à celui-là d'avoir voulu rassasier ses yeux et son
coeur de la vue de l'immortel tribun; crime au maire de Vermanton, en
Bourgogne, de l'avoir regardé comme la pierre angulaire de l'édifice
constitutionnel, etc.[257]. Naturellement Robespierre est un profond
scélérat d'avoir été l'objet de si chaudes protestations[258]. S'il faut
s'en rapporter aux honorables vainqueurs de Thermidor, il n'appartient
qu'aux gens sans courage, sans vertus et sans talents de recevoir tant
de marques d'amour et de soulever les applaudissements de tout un
peuple.

[Note 255: P. 10 du rapport de Courtois.]

[Note 256: P. 11.]

[Note 257: Toutes les lettres auxquelles il est fait allusion
figurent à la suite du rapport de Courtois.]

[Note 258: P. 13 du rapport.]

Comme dans toute la correspondance recueillie chez Robespierre tout
concourait à prouver que c'était un parfait homme de bien, les
Thermidoriens ont usé d'un stratagème digne de l'école jésuitique dont
ils procèdent si directement. Ils ont fait l'amalgame le plus étrange
qui se puisse imaginer. Ainsi le rapport de Courtois roule sur une foule
de lettres et de pièces entièrement étrangères à Maximilien, lettres
émanées de patriotes très sincères, mais quelquefois peu éclairés, et
dont certaines expressions triviales ou exagérées ont été relevées avec
une indignation risible, venant d'hommes comme les Thermidoriens. Ce
rapport est plein, du reste, de réminiscences de Louvet, et l'on sent
que le rédacteur était un lecteur assidu, sinon un collaborateur des
journaux girondins. La soif de la domination qu'il prête si gratuitement
à Robespierre, et qui chez d'autres, selon lui,--chez les Thermidoriens
sans doute--peut venir d'un mouvement louable, naquit chez le premier de
l'égoïsme et de l'envie[259]. Quel égoïste en effet! Jamais homme ne
songea moins à ses intérêts personnels; l'humanité et la patrie
occupèrent uniquement ses pensées. Quant à être envieux, beaucoup de ses
ennemis avaient de fortes raisons pour l'être de sa renommée si pure,
mais lui, pourquoi et de qui l'aurait-il été?

[Note 259: P. 23 du rapport.--Le rapporteur veut bien avouer (p. 25)
que quelques hommes _superficiels_ ont cru au courage de
Robespierre. D'après Courtois, ce courage n'était que de l'insolence. Il
y a toutefois là un aveu involontaire dont il faut tenir compte, surtout
quand on songe que tant d'écrivains, parmi lesquels on a le regret de
voir figurer M. Thiers,--je ne parle pas de Proudhon--ont fait de
Robespierre un être faible, timide, pusillanime].

Un exemple fera voir jusqu'où Courtois a poussé la déloyauté. Dans les
papiers trouvés chez Robespierre il y a un certain nombre de lettres
anonymes, plus niaises et plus bêtes les unes que les autres. Le premier
devoir de l'homme qui se respecte est de fouler aux pieds ces sortes de
lettres, monuments de lâcheté et d'ineptie. Mais les Thermidoriens!!
Parmi ces lettres s'en trouve une que le rapporteur dit être écrite sur
le ton d'une réponse, et qui n'est autre chose qu'une plate et ignoble
mystification. On y parle à Robespierre de la _nécessité_ de fuir
un théâtre où il doit bientôt paraître pour la dernière fois; on
l'engage à venir jouir des trésors qu'il a amassés; tout cela écrit d'un
style et d'une orthographe impossibles. Courtois n'en a pas moins feint
de prendre cette lettre au sérieux, et, après en avoir cité un assez
long fragment, auquel il a eu grand soin de restituer une orthographe
usuelle, afin d'y donner un air un peu plus véridique, il s'écrie
triomphalement: «Voilà l'incorruptible, le désintéressé
Maximilien[260]!» Non, je ne sais si dans toute la comédie italienne on
trouverait un fourbe pareil.

[Note 260: Rapport de Courtois, p. 54.--On a honte vraiment d'être
obligé de prémunir le lecteur contre de si grossières inventions. Voici
le commencement de cette lettre dont les Thermidoriens ont cru avoir
tiré un si beau parti, et que nous avons transcrite aux _Archives_
sur l'original, en en respectant soigneusement l'orthographe: «Sans
doute vous être inquiette de ne pas avoire reçu plutôt des nouvelles des
effet que vous m'avez fait adresser pour continuer le plan de faciliter
votre retraite dans ce pays, soyez tranquille sur tout les objest que
votre adresse a su me fair parvenir depuis le commencement de vos
crainte personnel et non pas sans sujet, vous savez que je ne doit vous
faire de reponce que par notre courrier ordinaire comme il a été
interrompu par sa dernière course, ce qui est cause de mon retard
aujourd'huit, mais lorsque vous la rêceverêz vous emploirêz toute la
vigilance que l'exige la nesesité de fuir un théâtre ou vous deviez
bientôt paraître et disparaître pour la dernière fois; il est inutil de
vous rappeller toutes les raison qui vous expose car ce dernier pas qui
vient de vous mettre sur le soffa de la présidence vous raproche de
l'échafaut ou vous verriez cette canaille qui vous cracherait au visage
comme elle a fait à ceux que vous avez jugé, l'Égalité, dit d'Orléans,
vous en fournit un assez grand exemple, etc.

«Je finis notre courrier parti je vous attend pour reponce.»

Cette lettre, d'un fou ou d'un mystificateur, porte en suscription: «Au
cytoyen cytoyen Robespierre, président de la Convention national, en son
hotel, a Paris.» (_Archives_, F. 7, 4436.)]

Au reste, de quoi n'étaient pas capables des gens qui ne reculaient
point devant des faux matériels? Courtois et ses amis, comme s'ils
eussent eu le pressentiment qu'un jour ou l'autre leurs fraudes
finiraient par être découvertes, refusaient avec obstination de rendre
les originaux des pièces saisies chez les victimes de Thermidor. Il
fallut que Saladin, au nom de la commission des Vingt et un, chargée de
présenter un rapport sur les anciens membres des comités, menaçât
Courtois d'un décret de la Convention, pour l'amener à une restitution.
Mais cet habile artisan de calomnies eut bien soin de ne rendre que les
pièces dont l'existence se trouvait révélée par l'impression, et il
garda le reste; de sorte que ce fameux rapport qui, depuis si longues
années fait les délices de la réaction, est à la fois l'oeuvre d'un
faussaire et d'un voleur.




VIII


Nous avons déjà signalé en passant plusieurs des fraudes de Courtois, et
le lecteur ne les a sans doute pas oubliées. Ici, au lieu des écrivains
mercenaires dont parlait Maximilien, on a généralisé et l'on a écrit:
_les écrivains_; là, au lieu d'une couronne _civique_, on lui
fait offrir _la couronne_, et cela suffit au rapporteur pour
l'accuser d'avoir aspiré à la royauté. Mais de tous les faux commis par
les Thermidoriens pour charger la mémoire de Robespierre, il n'en est
pas de plus odieux que celui qui a consisté à donner comme adressée à
Maximilien une lettre écrite par Charlotte Robespierre à son jeune frère
Augustin, dans un moment de dépit et de colère. A ceux qui révoqueraient
en doute l'infamie et la scélératesse de cette faction thermidorienne
que Charles Nodier a si justement flétrie du nom d'exécrable, de ces
_sauveurs de la France_, comme disent les fanatiques de Mme
Tallien, il n'y a qu'à opposer l'horrible trame dont nous allons placer
le récit sous les yeux de nos lecteurs. Les individus coupables de ce
fait monstreux étaient, à coup sûr, disposés à tout. On s'étonnera moins
que Robespierre ait eu la pensée de dénoncer à la France ces hommes
«couverts de crimes», les Fouché, les Tallien, les Rovère, les Bourdon
(de l'Oise) et les Courtois. Je ne sais même s'il ne faut pas
s'applaudir à cette heure des faux dont nous avons découvert les preuves
authentiques, et qui resteront comme un monument éternel de la bassesse
et de l'immoralité de ces misérables.

Charlotte Robespierre aimait passionnément ses frères. Depuis sa sortie
du couvent des Manares, elle avait constamment vécu avec eux et, grâce
aux libéralités de Maximilien, qui suppléaient à la modicité de son
patrimoine, elle avait pu jouir d'une existence honorable et aisée.
Séparée de lui pendant la durée de la Constituante et de l'Assemblée
législative, elle était venue le rejoindre après l'élection d'Augustin à
la Convention nationale, et elle avait pris un logement dans la maison
de Duplay. Toute dévouée à des frères adorés, elle était malheureusement
affectée d'un défaut assez commun chez les personnes qui aiment
beaucoup: elle était jalouse, jalouse à l'excès. Cette jalousie, jointe
à un caractère assez difficile, fut plus d'une fois pour Maximilien une
cause de véritable souffrance. Charlotte avait accompagné Augustin
Robespierre dans une de ses missions dans le Midi; mais elle avait dû
précipitamment quitter Nice, sur l'ordre même de son frère, à la suite
de très vives discussions avec Mme Ricord, dont les prévenances pour
Augustin l'avaient vivement offusquée.

Fort contrariée d'avoir été ainsi congédiée, elle était revenue à Paris
le coeur gonflé d'amertume. A son retour, Augustin ne mit point le pied
chez sa soeur, et, sans l'avoir vue, il repartit pour l'armée
d'Italie[261]. Charlotte en garda un ressentiment profond. Au lieu de
s'expliquer franchement auprès de son frère aîné sur ce qui s'était
passé entre elle, Mme Ricord, et Augustin, elle alla récriminer
violemment contre ce dernier dans le cercle de ses connaissances, sans
se soucier du scandale qu'elle causait. Ce fut en apprenant ces
récriminations que Robespierre jeune écrivit à son frère: «Ma soeur n'a
pas une seule goutte de sang qui ressemble au nôtre. J'ai appris et j'ai
vu tant de choses d'elle que je la regarde comme notre plus grande
ennemie. Elle abuse de notre réputation sans tache pour nous faire la
loi.... Il faut prendre un parti décidé contre elle. Il faut la faire
partir pour Arras, et éloigner ainsi de nous une femme qui fait notre
désespoir commun. Elle voudrait nous donner la réputation de mauvais
frères[262].»

[Note 261: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 125.]

[Note 262: Cette lettre, dont l'original est aux _Archives_ (F
7, 4436, liasse R.), ne porte point de date. Elle figure à la suite du
rapport de Courtois, sous le numéro XLII (_a_).]

Maximilien, dont le caractère était aussi doux et aussi conciliant dans
l'intérieur que celui de Charlotte était irritable, n'osa adresser de
reproches à sa soeur, craignant de l'animer encore davantage contre
Augustin; mais Charlotte vit bien, à sa froideur, qu'il était mécontent
d'elle[263]. Son dépit s'en accrut, et Augustin n'étant pas allé la voir
en revenant de sa seconde mission dans le Midi, elle lui écrivit, le 18
messidor, la lettre suivante: «Votre aversion pour moi, mon frère, loin
de diminuer comme je m'en étois flattée, est devenue la haine la plus
implacable, au point que ma vue seule vous inspire de l'horreur; ainsi,
je ne dois pas espérer que vous soyez assez calme pour m'entendre; c'est
pourquoi je vais essayer de vous écrire....»

[Note 263: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 126.]

Cette lettre est longue, très longue et d'une violence extrême; on
s'aperçoit qu'elle a été écrite sous l'empire de la plus aveugle
irritation, et cependant, au milieu des expressions de colère: _Si
vous pouvez, dans le désordre de vos passions, distinguer la voix du
remords.... Que cette passion de la haine doit être affreuse,
puisqu'elle vous aveugle au point de me calomnier_ ... on sent bien
vibrer la corde douce et tendre de l'affection fraternelle, et les
sentiments de la soeur aimante percent instinctivement à travers
certaines paroles de fureur irréfléchie. On l'avait, s'il faut l'en
croire, indignement calomniée auprès de son frère[264]. Ah! si vous
pouviez lire au fond de mon coeur, lui disait-elle, «vous y verriez,
avec la preuve de mon innocence, que rien ne peut en effacer
l'attachement tendre qui me lie à vous, et que c'est le seul sentiment
auquel je rapporte toutes mes affections; sans cela me plaindrois-je de
votre haine? Que m'importe à moi d'être haïe par ceux qui me sont
indifférens et que je méprise! Jamais leur souvenir ne viendra me
troubler; mais être haïe de mes frères, moi pour qui c'est un besoin de
les chérir, c'est la seule chose qui puisse me rendre aussi malheureuse
que je le suis». Puis, après avoir déclaré à son frère Augustin que,
_sa haine pour elle étant trop aveugle pour ne pas se porter sur tout
ce qui lui porterait quelque intérêt_, elle était disposée à quitter
Paris sous quelques jours, elle ajoutait: «_Je vous quitte donc
puisque vous l'exigez_; mais, malgré vos injustices, mon amitié pour
vous est tellement indestructible que je ne conserverai aucun
ressentiment du _traitement cruel que vous me faites essuyer_,
lorsque désabusé, tôt ou tard, vous viendrez à prendre pour moi les
sentiments que je mérite. Qu'une mauvaise honte ne vous empêche pas de
m'instruire que j'ai retrouvé votre amitié, et, en quelque lieu que je
sois, _fusse-je par delà les mers_, si je puis vous être utile à
quelque chose, sachez m'en instruire, et bientôt je serai auprès de
vous....»

[Note 264: _Mémoires de Charlotte Robespierre_.]

Là se termine la version donnée par les Thermidoriens de la lettre de
Charlotte Robespierre. Jusqu'à ce jour, impossible aux personnes non
initiées aux rapports ayant existé entre la soeur et les deux frères de
savoir auquel des deux était adressée cette lettre. Quelle belle
occasion pour les Thermidoriens de faire prendre le change à tout un
peuple, sans qu'une voix osât les démentir, et d'imputer à Maximilien
tous les griefs que, dans son ressentiment aveugle, Charlotte se croyait
en droit de reprocher à son frère Augustin! Ils se gardèrent bien de la
laisser échapper; ils n'eurent qu'à supprimer vingt lignes dont nous
parlerons tout à l'heure, qu'à remplacer la suscription: _Au citoyen
Robespierre cadet_, par ces simples mots: _Lettre de la citoyenne
Robespierre à son frère_, et le tour fut fait.

Quand plus tard, longtemps, bien longtemps après, il fut permis à
Charlotte Robespierre d'élever la voix, elle protesta de toutes les
forces de sa conscience indignée et elle déclara hautement, d'abord que
cette lettre avait été adressée à son jeune frère, et non pas à
Maximilien, ensuite qu'elle renfermait des phrases apocryphes qu'elle ne
reconnaissait pas comme siennes. Elle déniait, notamment, les passages
soulignés par nous[265]. Sur ce second point, Charlotte commettait une
erreur. La colère est une mauvaise conseillère, et l'on ne se souvient
pas toujours des emportements de langage auxquels elle peut entraîner.
Or, ne pas s'en souvenir, c'est déjà avouer qu'on avait tort de s'y
laisser aller. Les termes de la lettre, telle qu'elle a été insérée à la
suite du rapport de Courtois sont bien exacts; je les ai collationnés
avec le plus grand soin sur l'original.

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