Thermidor
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Ernest Hamel >> Thermidor
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[Note 265: Voyez, à cet égard, la note de Laponneraye, p. 133 des
_Mémoires de Charlotte Robespierre_.]
Beaucoup de personnes ont cru et plusieurs même ont soutenu que Mlle
Robespierre n'avait fait cette déclaration que par complaisance et à
l'instigation de quelques anciens amis de son frère aîné. Charlotte ne
s'est pas aperçue de la suppression d'un passage qui, placé sous les
yeux du lecteur, eût coupé court à tout débat. Deux lignes de plus et il
n'y avait pas de confusion possible. Quel ne fut pas mon étonnement, et
quelle ma joie, puis-je ajouter, quand, ayant mis, aux _Archives_,
la main sur les pièces citées par Courtois et qu'il ne restitua, comme
je l'ai dit, qu'un décret sur la gorge en quelque sorte, je lus dans
l'original de la lettre de Charlotte ces lignes d'où jaillit la lumière:
«Je vous envoie l'état de la dépense que j'ai faite depuis VOTRE DÉPART
POUR NICE. J'ai appris avec peine que vous vous étiez singulièrement
dégradé par la manière dont vous avez parlé de cet affaire
d'intérêt....» Suivent des explications sur la nature des dépenses
faites par Charlotte, dépenses qui, paraît-il, avaient semblé un peu
exagérées à Augustin. Charlotte s'était chargée de tenir le ménage de
son jeune frère, avec lequel elle avait habité jusqu'alors; quelques
reproches indirects sur l'exagération de ses dépenses n'avaient sans
doute pas peu contribué à l'exaspérer. «Je vous rends tout ce qui me
reste d'argent», disait-elle en terminant, «si cela ne s'accorde pas
avec ma dépense, cela ne peut venir que de ce que j'aurai oublié
quelques articles[266]». On comprend de reste l'intérêt qu'ont eu les
Thermidoriens à supprimer ce passage: toute la France savait que c'était
Augustin et non pas Maximilien qui avait été en mission à Nice; or, pour
tromper l'opinion publique, ils n'étaient pas hommes à reculer devant un
faux par omission.
[Note 266: L'original de la lettre de Charlotte Robespierre est aux
_Archives_, où chacun peut le voir (F 7, 4436 liasse R).]
Comment sans cela le rédacteur du rapport de Courtois eût-il pu écrire:
«Il se disoit philosophe, Robespierre, hélas! il l'étoit sans doute
comme ce Constantin qui se le disoit aussi. Robespierre se fût teint
comme lui, sans scrupule, du sang de ses proches, puisqu'il avoit déjà
menacé de sa fureur une de ses soeurs...» Et, comme preuve, le
rapporteur a eu soin de renvoyer le lecteur à la lettre tronquée citée à
la suite du rapport[267]. Eh bien! je le demande, y a-t-il assez de
mépris pour l'homme qui n'a pas craint de tracer ces lignes, ayant sous
les yeux la lettre même de Charlotte Robespierre? On n'ignore pas quel
parti ont tiré de ce faux la plupart des écrivains de la réaction. «Il
avait résolu de faire périr aussi sa propre soeur», a écrit l'un d'eux
en parlant de Robespierre[268]. Et chacun de se lamenter sur le sort de
cette pauvre soeur. Ah! je ne sais si je me trompe, mais il y a là, ce
me semble, une de ces infamies que certains scélérats n'eussent point
osé commettre et contre laquelle ne saurait trop se révolter la
conscience des gens de bien. Quelle infernale idée que celle d'avoir
falsifié la lettre de la soeur pour tâcher de flétrir le frère!
[Note 267: Voyez le rapport de Courtois, p. 25. La lettre tronquée
de Charlotte figure à la suite de ce rapport, sous le numéro XLII
(_b_). Elle a été reproduite telle quelle par les éditeurs des
_Papiers inédits_, t. II, p. 112. Dans des Mémoires, dont quelques
fragments ont été récemment publiés, un des complices de Courtois, le
cynique Barras, a écrit: «Courtois n'a point calomnié Robespierre en
disant qu'il n'avait point d'entrailles, même pour ses parents. _Les
lettres que sa soeur lui a écrites_ sont l'expression de la douleur
et du désespoir». N'ai-je pas eu raison de dire que ces Thermidoriens
s'étaient entendus comme des larrons en foire. Ce passage, du reste, a
son utilité; il donne une idée du degré de confiance que méritent les
Mémoires de Barras.]
[Note 268: L'abbé Proyard. _Vie de Robespierre_, p. 170. Nous
avons plusieurs fois déjà cité ce libelle impur, fruit d'une imagination
en délire, et où se trouvent condensées avec une sorte de frénésie
toutes les calomnies vomies depuis Thermidor sur la mémoire de
Robespierre.]
Charlotte ne se consola jamais de la publicité donnée, par une odieuse
indiscrétion, à une lettre écrite dans un moment de dépit, et dont le
souvenir lui revenait souvent comme un remords. La pensée qu'on pouvait
supposer que cette lettre ait été adressée par elle à son frère
Maximilien la mettait au supplice[269]. Cette lettre avait été écrite le
18 messidor; à moins de trois semaines de là, dans la matinée du 10
thermidor, une femme toute troublée, le désespoir au coeur, parcourait
les rues comme une folle, cherchant, appelant ses frères. C'était
Charlotte Robespierre. On lui dit que ses frères sont à la Conciergerie,
elle y court, demande à les voir, supplie à mains jointes, se traîne à
genoux aux pieds des soldats; mais, malheur aux vaincus! on la repousse,
on l'injurie, on rit de ses pleurs. Quelques personnes, émues de pitié,
la relevèrent et parvinrent à l'emmener; sa raison s'était égarée.
Quant, au bout de quelques jours, elle revint à elle, ignorant ce qui
s'était passé depuis, elle était en prison[270].
[Note 269: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 123.]
[Note 270: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 145.]
Voici donc bien établis les véritables sentiments de Charlotte pour ses
frères, et l'on peut comprendre combien elle dut souffrir de l'étrange
abus que les Thermidoriens avaient fait de son nom. Tous les honnêtes
gens se féliciteront donc de la découverte d'un faux qui imprime une
souillure de plus sur la mémoire de ces hommes souillés déjà de tant de
crimes, et je ne saurais trop m'applaudir, pour ma part, d'avoir pu, ici
comme ailleurs, dégager l'histoire des ténèbres dont elle était
enveloppée.
IX
Un faux non moins curieux, dont se sont rendus coupables les
Thermidoriens pour charger la mémoire de Robespierre, est celui qui
concerne les pièces relatives à l'espionnage, insérées à la suite du
rapport de Courtois. De leur propre aveu ils avaient, on l'a vu, formé,
dès le 5 prairial, contre Robespierre, et très certainement contre le
comité de Salut public tout entier, une conjuration sur laquelle nous
nous sommes déjà expliqué en détail. Leurs menées n'avaient pas été sans
transpirer. Rien d'étonnant, en conséquence, à ce que les membres
formant le noyau de cette conjuration fussent l'objet d'une surveillance
active. Des agents du comité épièrent avec le plus grand soin les
démarches de Tallien, de Bourdon (de l'Oise) et de deux ou trois autres.
Mais est-il vrai que Robespierre ait eu des espions à sa solde, comme on
l'a répété sur tous les tons depuis soixante-dix ans? Pas d'historien
contre-révolutionnaire qui n'ait relevé ce fait à la charge de
Maximilien, en se fondant uniquement sur l'autorité des pièces imprimées
par Courtois, lesquelles pièces sont en effet données comme ayant été
adressées particulièrement à Robespierre. Les écrivains les plus
consciencieux y ont été pris, notamment les auteurs de l'_Histoire
parlementaire_; seulement ils ont cru à un espionnage officieux
organisé par des amis dévoués et quelques agents sûrs du comité de Salut
public[271].
[Note 271: _Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 359.]
Cependant la manière embrouillée et ambiguë dont Courtois, dans son
rapport, parle des documents relatifs à l'espionnage, aurait dû les
mettre sur la voie du faux. Il était difficile, après la scène violente
qui avait eu lieu à la Convention nationale, le 24 prairial, entre
Billaud-Varenne et Tallien, d'affirmer que les rapports de police
étaient adressés à Robespierre seul. Courtois, dont le rapport fut
rédigé après les poursuites intentées contre plusieurs des anciens
membres des comités et qui, par conséquent, put déterrer à son aise dans
les cartons du comité de Salut public les pièces de nature à donner
quelque poids à ses accusations, s'attacha à entortiller la question.
Ainsi, après avoir déclaré qu'il y avait des crimes communs aux membres
des comités et communs à Robespierre, comme espionnage exercé sur les
citoyens et surtout sur les députés[272], il ajoute: «L'espionnage a
fait toute la force de Robespierre et des comités...; il servit aussi à
alimenter leurs fureurs par la connaissance qu'il donnait à Robespierre
des projets vrais ou supposés de ceux qui méditaient sa perte....[273]»
Billaud-Varenne, il est vrai, à la séance du 9 thermidor, essaya, dans
une intention facile à deviner, de rejeter sur Robespierre la
responsabilité de la surveillance exercée par le comité sur certains
représentants du peuple; mais combien mérité le démenti qu'un peu plus
tard lui infligea Laurent Lecointre, en rappelant la scène du 24
prairial[274]!
[Note 272: _Rapport fait au nom de la commission chargée de
l'examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses complices, par
L.-B. Courtois_, représentant du département de l'Aube, p. 16.]
[Note 273: _Ibid._, p. 17.]
[Note 274: _Les crimes des sept membres des anciens comités_,
etc., par Laurent Lecointre, p. 53.]
Quoi qu'il en soit, les Thermidoriens jugèrent utile d'appuyer d'un
certain nombre de pièces la ridicule accusation de dictature dirigée par
eux contre leur victime, et comme ils avaient décoré du nom de _gardes
du corps_ les trois ou quatre personnes dévouées qui, de loin et
secrètement, veillaient sur Maximilien, ils imaginèrent de le gratifier
d'espions à sa solde, que, par parenthèse, il lui eût été assez
difficile de payer. Comme à tous les personnages entourés d'un certain
prestige et d'une grande notoriété, il arrivait à Robespierre de
recevoir une foule de lettres plus ou moins sérieuses, plus ou moins
bouffonnes, et anonymes la plupart du temps, où les avis, les
avertissements et les menaces ne lui étaient pas épargnés. C'est, par
exemple, une sorte de déclaration écrite d'une femme Labesse, laquelle
dénonce une autre femme nommée Lacroix comme ayant appris d'elle,
quelque jours après l'exécution du père Duchesne, que la faction
_Pierrotine_ ne tarderait pas à tomber. Voilà pourtant ce que les
Thermidoriens n'ont pas craint de donner comme une des preuves du
prétendu espionnage organisé par Robespierre. Cette pièce, d'une
orthographe défectueuse[275], ne porte aucune suscription; et de
l'énorme fatras de notes adressées à Maximilien, suivant Courtois, c'est
à coup sur la plus compromettante, puisqu'on l'a choisie comme
échantillon. Jugez du reste.
[Note 275: Cette pièce figure à la suite du rapport de Courtois,
sous le numéro XXVIII; mais elle n'a pas été imprimée conforme à
l'original, qu'on peut voir aux _Archives_, F 7, 4336, liasse R.]
Viennent ensuite une série de rapports concernant le boucher Legendre,
Bourdon (de l'Oise), Tallien, Thuriot et Fouché, signés de la lettre G.
Ces rapports vont du 4 messidor au 29 du même mois; ainsi ils sont d'une
époque où Robespierre se contentait de faire acte de présence au sein du
comité de Salut public, sans prendre part aux délibérations; où le
fameux bureau de police générale, dont il avait eu un moment la
direction, n'existait plus; où enfin il avait complètement abandonné à
ses collègues l'exercice du pouvoir. C'était donc aussi bien sous les
yeux de ces derniers que sous les siens que passaient ces rapports. On a
dit, il est vrai, et Billaud-Varenne l'a soutenu quand il s'est agi pour
lui de se défendre contre les inculpations de Lecointre, que certaines
pièces étaient portées à la signature chez Maximilien lui-même par les
employés du comité--allégation dont nous avons démontré la fausseté--et
l'on pourrait supposer que ces rapports de police lui avaient été
adressés chez lui.
Si en effet le rédacteur de ces rapports, lequel était un nommé Guérin,
eût été un agent particulier de Robespierre, les Thermidoriens se
fussent empressés, après leur facile victoire, de lui faire un très
mauvais parti, cela est de toute évidence. Plus d'un fut guillotiné qui
s'était moins compromis pour Maximilien. Or, ce Guérin continua pendant
quelque temps encore, après comme avant Thermidor, son métier d'agent
secret du comité; on peut s'en convaincre en consultant ses rapports
conservés aux Archives. Voici, du reste, un arrêté en date du 26
messidor, rendu sur la proposition de Guérin. «Le comité de Salut public
arrête que le citoyen Duchesne, menuisier..., se rendra au comité le 28
de ce mois, dans la matinée, pour être entendu.» Arrêté signé:
Billaud-Varenne, Saint-Just, Carnot, C.-A. Prieur. Cet homme avait été
surpris par Guérin en possession de faux assignats[276].
[Note 276: _Archives_, F 7, 4437. Voici, d'ailleurs, deux
arrêtés en date du 1er thermidor qui tranchent bien nettement la
question: «Le comité de Salut public arrête qu'il sera délivré au
citoyen Guérin un mandat de deux mille 166 livres 10 sous à prendre sur
les 50 millions à la disposition des membres du comité de Salut public.
«Le comité de Salut public arrête que les appointements du citoyen
Guérin, son agent, seront de cinq cents livres par mois, et que les dix
citoyens qu'il occupe pour l'aider dans ses opérations seront payés à
raison de 166 livres 13 sous.» (_Archives_, F 7, 4437).]
Mais les Thermidoriens avaient à coeur de présenter leur victime comme
ayant tenu seule, pour ainsi dire, entre ses mains les destinées de ses
collègues. Quel effet magique ne devait pas produire sur des
imaginations effrayées l'idée de ce Robespierre faisant épier par ses
agents les moindres démarches de ceux des représentants que, disait-on,
il se disposait à frapper! Trente, cinquante députés devaient être
sacrifiés par lui; on en éleva même le nombre à cent quatre-vingt-douze,
cela ne coûtait rien[277]. Le comité de Salut public s'était borné à
surveiller cinq ou six membres de la Convention dont les faits et gestes
lui causaient de légitimes inquiétudes; n'importe! il fallait mettre sur
le compte de Robespierre ce fameux espionnage qui depuis soixante-dix
ans a défrayé presque toutes les _Histoires de la Révolution_. Les
Thermidoriens ont commencé par supprimer des rapports de Guérin tout ce
qui était étranger aux représentants, notamment une dénonciation contre
un bijoutier du Palais-Royal nommé Lebrun; car, se serait-on demandé,
quel intérêt pouvait avoir Robespierre à se faire rendre compte, à lui
personnellement, de la conduite de tel ou tel particulier? Ensuite,
partout où dans le texte des rapports il y avait le pluriel, preuve
éclatante que ces pièces étaient adressées à tous les membres du comité
et non pas à un seul d'entre eux, ils ont mis le singulier: ainsi, au
lieu de citoyens, ils ont imprimé CITOYEN[278].
[Note 277: Voyez à cet égard une vie apologétique de Carnot, publiée
en 1817 par Rioust, in-8 de 294 pages, p. 145.]
[Note 278: Voyez aux _Archives_ les rapports manuscrits de
Guérin, F 7, 4436, liasse R. Ces pièces figurent à la suite du rapport
de Courtois, sous le numéro XXVIII, p. 128 et suiv.]
Je ne saurais rendre l'impression singulière que j'ai ressentie
lorsqu'en collationnant aux _Archives_ sur les originaux les pièces
insérées par Courtois à la suite de son rapport, j'ai découvert cette
supercherie, constaté ce faux. Quel qu'ait été dès lors mon mépris pour
les vainqueurs de Thermidor, je ne pouvais croire qu'il y eût eu chez
eux une telle absence de sens moral, et plus d'un parmi ceux dont le
jugement sur Robespierre s'est formé d'après les données thermidoriennes
partagera mon étonnement. La postérité, qui nous jugera tous, se
demandera aussi, stupéfaite, comment, sur de pareils témoignages, on a
pu, durant tant d'années, apprécier légèrement les victimes de
Thermidor, et elle frappera d'une réprobation éternelle leurs bourreaux,
ces faussaires désormais cloués au pilori de l'histoire.
CHAPITRE CINQUIÈME
Lâchetés et apostasies.--Rares exemples de fidélité.--Moyens d'action de
la calomnie.--Les continuateurs de Courtois.--Rouget de Lisle et
Robespierre.--Les vaincus au théâtre.--L'historien Montjoie.--Le
véritable sentiment populaire.--L'opinion de Boissy d'Anglas.
--Hésitation du comité de Salut public.--Cri d'indignation.--De Carnot
et de Robespierre.--L'accusation de dictature.--Protestations de
Saint-Just.--Manoeuvres thermidoriennes.--Amar et Voulland aux
Madelonnettes.--Les conjurés et les députés de la droite.--Lettres
anonymes.--Inertie de Robespierre.--Ses alliés.--Le général
Hanriot.--Séances des comités les 4 et 5 thermidor.--Avertissement de
Saint-Just.
I
Après Thermidor, une effroyable terreur s'abattit sur les patriotes; ce
fut le commencement de la Terreur blanche. De toutes les communes de
France, une seule, je crois, eut le courage de protester contre cette
funeste journée, ce fut la commune de Dijon. Mais ce fut une
protestation isolée, perdue dans le concert des serviles adresses de
félicitations envoyées de toutes parts aux vainqueurs. Malheur en effet
à qui eût osé ouvrir la bouche pour défendre la mémoire de Robespierre!
On vit alors se produire les plus honteuses apostasies. Tels qui avaient
porté aux nues Maximilien vivant et s'étaient extasiés sur son humanité,
sur son amour de la justice, firent chorus avec ses calomniateurs et ses
assassins, et l'accablèrent, mort, des plus indignes outrages.
Les Girondins sauvés par lui, les Mercier, les Daunou, les Saladin, les
Olivier de Gérente et tant d'autres injurièrent bassement l'homme qui,
de leur propre aveu, les avait par trois fois sauvés de la mort, et vers
lequel ils avaient poussé un long cri de reconnaissance. Mais, passé
Thermidor, leur reconnaissance était avec les neiges d'antan. Celui
qu'en messidor de l'an II, Boissy-d'Anglas présentait au monde comme
l'Orphée de la France, enseignant aux peuples les principes de la morale
et de la justice, n'était plus, en ventôse de l'an III (mars 1795), de
par le même Boissy, qu'un hypocrite à la tyrannie duquel le 9 Thermidor
avait heureusement mis fin[279].
[Note 279: Séance de la Convention du 30 ventôse an III (20 mars
1795), _Moniteur_ du 3 germinal (23 mars).]
Toutes les lâchetés, toutes les turpitudes, toutes les apostasies
débordèrent des coeurs comme d'un terrain fangeux. Barère, malgré
l'appui prêté par lui aux assassins de Robespierre, n'en fut pas moins
obligé de venir un jour faire amende honorable pour avoir, à diverses
reprises, parlé de lui avec éloge[280]. On entendit, sans que personne
osât protester, les diffamations les plus ineptes, les plus saugrenues,
se produire en pleine Convention. Ici, Maximilien est désigné par le
montagnard Bentabole comme le chef de la faction d'Hébert[281]. Là, deux
républicains, Laignelot et Lequinio, qui toute leur vie durent
regretter, j'en suis sûr, d'avoir un moment subi l'influence des
passions thermidoriennes, en parlent comme ayant été d'intelligence avec
la Vendée[282]. Tandis que Thuriot _de Larozière_, le futur
magistrat impérial, demande que le tribunal révolutionnaire continue
d'informer contre les nombreux partisans de Robespierre, Merlin (de
Douai), le législateur par excellence de la Terreur, annonce que les
rois coalisés, et spécialement le pape, sont désespérés de la
catastrophe qui a fait tomber la tête de Maximilien[283]. Catastrophe,
le mot y est. Merlin l'a-t-il prononcé intentionnellement? Je n'en
serais pas étonné. Quel ami des rois et du pape, en effet, que ce
Maximilien Robespierre! et comme les partisans de la monarchie et du
catholicisme ont pris soin de défendre sa mémoire!
[Note 280: _Ibid_ du 7 germinal an III (27 mars),
_Moniteur_ du 11 germinal (31 mars 1795).]
[Note 281: Séance des Jacobins du 26 thermidor an II (8 août 1794),
_Moniteur_ du 30 thermidor.]
[Note 282: Séance de la Convention du 8 vendémiaire an III (29
septembre 1794), _Moniteur_ des 11 et 12 vendémiaire.]
[Note 283: Séance de la Convention du 12 vendémiaire an III (3
octobre 1794), _Moniteur_ du 13 vendémiaire.]
On frémit d'indignation en lisant dans le _Moniteur_, où tant de
fois le nom de Robespierre avait été cité avec éloge, les injures
crachées sur ce même nom par un tas de misérables sans conscience et
sans aveu. Un jour, ce sont des vers d'un bailli suisse, où nous voyons
«qu'il fallait sans tarder faire son épitaphe ou bien celle du genre
humain[284]». Une autre fois, ce sont des articles d'un des rédacteurs
ordinaires du journal, où sont délayées en un style emphatique et diffus
toutes les calomnies ayant cours alors contre Robespierre[285]. Ce
rédacteur, déjà nommé, s'appelait Trouvé. Auteur d'un hymne à l'Être
suprême, qui apparemment n'était pas fait pour déplaire à Robespierre,
et qui, par une singulière ironie du sort, parut au _Moniteur_, le
jour même où tombait la tête de Maximilien, Trouvé composa une ode sur
le 9 Thermidor, et chanta ensuite tous les pouvoirs qui s'élevèrent
successivement sur les ruines de la République. Après avoir été baron et
préfet de l'Empire, cet individu était devenu l'un des plus serviles
fonctionnaires de la Restauration. Les injures d'un tel homme ne
pouvaient qu'honorer la mémoire de Robespierre[286].
[Note 284: Voyez ces vers dans le _Moniteur_ du 3 frimaire an
III (29 novembre 1794).]
[Note 285: Voyez notamment le _Moniteur_ des 3 et 27 germinal
an III (23 mars et 16 avril 1795), des 12 et 28 floréal an III (1er et 7
mai 1795), des 2 et 11 thermidor an III (20 et 29 juillet 1795), etc.]
[Note 286: Il faut lire dans l'_Histoire de la Restauration_,
par M. de Vaulabelle, les infamies dont, sous la Restauration, le
_baron_ Trouvé s'est rendu complice comme préfet.]
Aucun genre de diffamation ou de calomnie n'a été épargné au martyr dans
sa tombe. Tantôt c'est un député du nom de Lecongne qui, rompant le
silence auquel il s'était à peu près condamné jusque-là, a l'effronterie
de présenter comme l'oeuvre personnelle de Robespierre les lois votées
de son temps par la Convention nationale, effronterie devenue commune à
tant de prétendus historiens; tantôt c'est l'épicurien Dupin, l'auteur
du rapport à la suite duquel les fermiers généraux furent traduits
devant le tribunal révolutionnaire, et leurs biens, de source assez
impure du reste, mis sous le séquestre, qui accuse Maximilien d'avoir
voulu spolier ces mêmes fermiers généraux[287]. A peine si, de temps à
autre, une voix faible et isolée s'élevait pour protester contre tant
d'infamies et de mensonges.
[Note 287: Séance de la Convention du 16 floréal an III (5 mai
1795). Voy. le _Moniteur_ du 20 floréal.]
Tardivement, Baboeuf, dans le _Tribun du peuple_, présenta
Robespierre comme le martyr de la liberté, et qualifia d'exécrable la
journée du 9 thermidor; mais, à l'origine, il avait, lui aussi,
calomnié, à l'instar des Thermidoriens, ce véritable martyr de la
liberté. Plus tard encore, dans le procès de Baboeuf, un des accusés,
nommé Fossar, s'entendit reprocher comme un crime d'avoir dit devant
témoins que le peuple était plus heureux du temps de Robespierre. Cet
accusé maintint fièrement son assertion devant la haute cour de Vendôme.
«Si ce propos est un crime», ajouta-t-il, «j'en suis coupable, et le
tribunal peut me condamner». Mais ces exemples étaient rares.
La justice thermidorienne avait d'ailleurs l'oeil toujours ouvert sur
toutes les personnes suspectes d'attachement à la mémoire de Maximilien.
Malheur à qui osait prendre ouvertement sa défense. Un ancien commensal
de Duplay, le citoyen Taschereau, dont nous avons déjà eu l'occasion de
parler, craignant qu'on ne lui demandât compte de son amitié et de ses
admirations pour Robespierre, avait, peu après Thermidor, lancé contre
le vaincu un long pamphlet en vers. Plus tard, en l'an VII, pris de
remords, croyant peut-être les passions apaisées, et que l'heure était
venue où il était permis d'ouvrir la bouche pour dire la vérité, il
publia un écrit dans lequel il préconisait celui qu'un jour, le couteau
sur la gorge, il avait renié publiquement[288]; il fut impitoyablement
jeté en prison[289].
[Note 288: Taschereau avait été mis hors la loi dans la nuit du 9 au
10 thermidor. Voy. le _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet
1795).]
[Note 289: Voy. le _Moniteur_ du 13 germinal an VII (2 avril
1799).]
Tel était le sort réservé aux citoyens auxquels l'amour de la justice,
ou quelquefois un reste de pudeur, arrachait un cri de protestation. Les
honnêtes gens, ceux en qui le sentiment de l'intérêt personnel n'avait
pas étouffé toute conscience, les innombrables admirateurs de Maximilien
Robespierre, durent courber la tête; ils gémirent indignés, et gardèrent
le silence. Qu'eussent-ils fait d'ailleurs? Ce n'étaient pour la plupart
ni des écrivains ni des orateurs; c'était le peuple tout entier, et, au
9 thermidor, la parole fut pour bien longtemps ôtée au peuple. Puis
l'âge arriva, l'oubli se fit; et la génération qui succéda aux rudes
jouteurs des grandes années de la Révolution fut bercée uniquement au
bruit des déclamations thermido-girondines. Dans son oeuvre de calomnie
et de diffamation, la réaction se trouva merveilleusement aidée par les
apostasies d'une multitude de fonctionnaires, désireux de faire oublier
leurs anciennes sympathies pour Robespierre[290], et surtout par
l'empressement avec lequel nombre de membres de la Convention
s'associèrent à l'idée machiavélique d'attribuer à Maximilien tous les
torts, toutes les erreurs, toutes les sévérités de la Révolution,
croyant dans un moment d'impardonnable faiblesse se dégager, par ce
lâche et honteux moyen, de toute responsabilité dans les actes du
gouvernement révolutionnaire.[291]
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