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Thermidor

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[Note 290: Beaucoup de personnes avaient donné à leurs enfants le
nom de Robespierre, tant ce grand citoyen était en effet un monstre
horrible et sanguinaire. En l'an VI il se trouva, au conseil des
Anciens, un compatriote de Maximilien, nommé Dauchet, qui poussa le
dédain de la vérité jusqu'à prétendre que c'étaient les officiers de
l'état civil qui avaient contraint les parents de donner à leurs enfants
ce _nom odieux_. Ingénieuse manière d'excuser les admirateurs du
vaincu. (Séance des Anciens du 15 prairial an VI [3 juin 1797].)]

[Note 291: Le père de Georges Sand, M. Maurice Dupin, écrivait, à la
date du 10 thermidor de l'an II: «C'est à la Convention que nous devons
notre salut. Sans elle, dit-on, tous les patriotes eussent été victimes
de la tyrannie de Robespierre.»

Mme Georges Sand, qui a cité cette lettre dans sa _Correspondance_,
l'a fait suivre d'une note où il est dit:

«Voici l'effet des calomnies de la réaction. De tous les terrroristes,
Robespierre fut le plus humain, le plus ennemi par nature et par
conviction des apparentes nécessités de la Terreur et du fatal système
de la peine de mort. Cela est assez prouvé, et l'on ne peut pas recuser
à cet égard le témoignage de M. de Lamartine. La réaction thermidorienne
est une des plus lâches que l'histoire ait produites. Cela est encore
suffisamment prouvé. A quelques exceptions près, les Thermidoriens
n'obéirent à aucune conviction, à aucun cri de la conscience, en
immolant Robespierre. La plupart d'entre eux le trouvaient trop faible
et trop miséricordieux la veille de sa mort, et le lendemain ils lui
attribuèrent leurs propres forfaits pour se rendre populaires. Soyons
justes enfin, et, ne craignons plus de le dire: Robespierre est le plus
grand homme de la Révolution, et l'un des plus grands hommes de
l'histoire....»]

Dans les premiers jours de ventôse an III (février 1795), quelques
patriotes de Nancy, harcelés, mourant de faim, ayant osé dire que le
temps où vivait Robespierre était l'âge d'or de la République, furent
aussitôt dénoncés à la Convention par le représentant Mazade, alors en
mission dans le département de la Meurthe. «Hâtons-nous», écrivit ce
digne émule de Courtois, «de consigner dans les fastes de l'histoire que
les violences de ce monstre exécrable, _que le sang des Français qu'il
fit couler par torrents, que le pillage auquel il dévoua toutes les
propriétés_, ont seuls amené ce moment de gêne....»[292]

[Note 292: Voyez cette lettre de Mazade dans le _Moniteur_ du
12 ventôse de l'an III (3 mars 1795).]

Tel fut en effet l'infernal système suivi par les Thermidoriens. La
France et l'Europe se trouvèrent littéralement inondées de libelles, de
pamphlets, de prétendues histoires où l'odieux le dispute au bouffon. Le
rapport de Courtois fut naturellement le grand arsenal où les écrivains
mercenaires et les pamphlétaires de la réaction puisèrent à l'envi;
néanmoins, des imaginations perverties trouvèrent moyen de renchérir sur
ce chef-d'oeuvre d'impudence et de mensonge. D'anciens collègues de
Maximilien s'abaissèrent jusqu'à ramasser dans la fange la plume du
libelliste. Passe encore pour Fréron qui, dans une note adressée à
Courtois, présente la figure de Robespierre comme ressemblant beaucoup à
celle du chat[293]! il n'y avait chez Fréron ni conscience ni moralité;
mais Merlin (de Thionville)! On s'attriste en songeant qu'un patriote de
cette trempe a prêté les mains à l'oeuvre basse et ténébreuse entreprise
par les héros de Thermidor. Son _Portrait de Robespierre_ et sa
brochure intitulée _Louis Capet et Robespierre_ ne sont pas d'un
honnête homme.

[Note 293: Voyez cette note dans les _Papiers inédits_, t. I,
p. 154.]

Mais tout cela n'est rien auprès des calomnies enfantées par
l'imagination des Harmand (de la Meuse)[294] et des Guffroy. Des presses
de l'ancien propriétaire-rédacteur du _Rougyff_ sortirent des
libelles dont les innombrables exemplaires étaient répandus à profusion
dans les villes et dans les campagnes. Parmi les impostures de cette
impure officine citons, outre les élucubrations de Laurent Lecointre,
_la Queue de Robespierre, ou les dangers de la liberté de la
presse_ par Méhée fils; _les Anneaux de la queue; Défends ta queue;
Jugement du peuple souverain qui condamne à mort la queue infernale de
Robespierre; Lettre de Robespierre à la Convention nationale; la Tête à
la Queue, ou Première Lettre de Robespierre à ses continuateurs_;
j'en passe et des meilleurs[295]. Ajoutez à cela des nuées de libelles
dont la seule nomenclature couvrirait plusieurs pages. Prose et vers,
tout servit à noircir cette grande figure qui rayonnait d'un si
merveilleux éclat aux yeux des républicains de l'an II. Les poètes, en
effet, se mirent aussi de la partie, si l'on peut prostituer ce nom de
poètes à d'indignes versificateurs qui mirent leur muse boiteuse et
mercenaire au service des héros thermidoriens. Hélas! pourquoi faut-il
que parmi ces insulteurs du géant tombé, on ait le regret de compter
l'auteur de la _Marseillaise_! Mais autant Rouget de Lisle, inspiré
par le génie de la patrie, avait été sublime dans le chant qui a
immortalisé son nom, autant il fut plat et lourd dans l'hymne calomnieux
composé par lui sur la _conjuration de Robespierre_, suivant
l'expression de l'époque[296].

[Note 294: Préfet sous le gouvernement consulaire, Harmand (de la
Meuse) publia en 1814, sous ce titre: _Anecdotes relatives à quelques
personnes et à plusieurs événements remarquables de la Révolution_,
un libelle effrontément cynique qu'une main complaisante réédita en
1819, en y ajoutant douze anecdoctes qui, prétendit-on, avait été
supprimées lors de la première édition. C'est là qu'on lit que
Saint-Just s'était fait faire une culotte de la peau d'une jeune fille
qu'il avait fait guillotiner. De pareilles oeuvres ne s'analysent ni ne
se discutent; il suffit de les signaler, elles et leurs auteurs, au
mépris de tous les honnêtes gens.]

[Note 295: Nombre de ces pamphlets sont l'oeuvre de Méhée fils,
lequel signa: _Felhemesi_, anagramme de son nom. Nous avons déjà
dit autre part quel horrible coquin était ce Méhée, qui ne put jamais
pardonner à Robespierre d'avoir en 1792 combattu sa candidature à la
Convention nationale. Rappelons ici que, sous le nom de Méhée de la
Touche, il fut un des mouchards de la police impériale, et qu'après la
chute de Napoléon, il tenta de se mettre au service de la Restauration.]

[Note 296: _Hymne dithyrambique sur la conjuration de Robespierre
et la révolution du 9 Thermidor_, par Joseph Rouget de Lisle,
capitaine au corps du génie, auteur du chant marseillais, à Paris, l'an
deuxième de la République une et indivisible. Le couplet suivant, qui a
trait directement à Robespierre, peut donner une idée de cet hymne, que
par une sorte de profanation, l'auteur mit sur l'air de la
_Marseillaise_:

Voyez-vous ce spectre livide
Qui déchire son propre flanc;
Encore tout souillé de sang,
De sang il est encore avide.
Voyez avec un rire affreux
Comme il désigne ses victimes,
Voyez comme il excite aux crimes
Ses satellites furieux.
Chantons, la liberté, couronnons sa statue, etc....

Rouget de Lisle avait été arrêté avant Thermidor, sur un ordre signé de
Carnot. On ne manqua pas sans doute de lui persuader que son arrestation
avait été l'oeuvre de Robespierre.]

Le théâtre n'épargna pas les vaincus, et l'on nous montra sur la scène
Maximilien Robespierre envoyant à la mort une jeune fille coupable de
n'avoir point voulu sacrifier sa virginité à la rançon d'un père[297].

[Note 297: Le nom de l'auteur de cette belle oeuvre nous a échappé,
et c'est dommage. Il est bon que le nom d'Anitus vive à côté de celui de
Socrate. Le roman moderne offre quelques équivalents d'inepties
pareilles.

Nous ne connaissons guère qu'une oeuvre dramatique, représentée au
théâtre, où la grande figure de Robespierre ait été sérieusement
étudiée. Elle est de M. le docteur Louis Combe, ancien adjoint au maire
de Lyon, mort il y a trois ans, et auquel la population lyonnaise a fait
de magnifiques funérailles.

Cette pièce intitulée _Robespierre_ ou les _Drames de la
Révolution_, a été représentée en 1888 sur les théâtres Voltaire, de
Batignolles et de Montmartre. Elle y a obtenu le plus légitime succès,
ainsi que le constate une lettre de M. Pascal Delagarde, directeur de
ces théâtres, en date du 17 juillet 1888. «Cette oeuvre, dit-il,
méritait d'être représentée sur une scène du boulevard, où elle aurait
obtenu, je le garantis, cent représentations».

Elle a été imprimée, après la mort de son auteur, par les soins pieux de
sa fille, Mlle Marie Combe, avec cette épigraphe de M. Louis Combet: «Ce
livre n'est point une oeuvre de parti, c'est un essai de réparation et
de justice. C'est un appel à l'impartiale histoire pour la revision d'un
jugement hâtivement rendu contre l'homme le plus pur de la Révolution
française, et que la calomnie et la haine n'ont cessé de poursuivre
jusqu'au delà de la tombe.»]

Mais les oeuvres d'imagination pure ne suffisaient pas pour fixer
l'opinion des esprits un peu sérieux, on eut des _historiens_ à
discrétion. Dès le lendemain de Thermidor parut une _Vie secrète,
politique et curieuse de Robespierre_, déjà mentionnée par nous, et
dont l'auteur voulut bien reconnaître que «ce monstre _feignit_ de
vouloir épargner le sang»[298].

[Note 298: _Vie secrète, politique et curieuse de Maximilien
Robespierre, suivie de plusieurs anecdotes sur la conspiration sans
pareille_, par L. Duperron, avec une gravure qui représente une main
tenant par les cheveux la tête de Maximilien, in-12 de 36 pages.]

Pareil aveu ne sortira pas de la plume du citoyen Montjoie, que dis-je!
du sieur Félix-Christophe-Louis Ventre de Latouloubre de Galart de
Montjoie, auteur d'une _Histoire de la conjuration de Robespierre_
qui est le modèle du genre, parce qu'elle offre les allures d'une oeuvre
sérieuse, et semble écrite avec une certaine modération. On y lit
cependant des phrases dans le genre de celle-ci: «Chaque citoyen arrêté
étoit destiné à la mort. Robespierre n'avoit d'autre soin que de grossir
les listes de proscription, que de multiplier le nombre des assassinats.
Le fer de la guillotine n'alloit point assez vite à son gré. On lui
parla d'un glaive qui frapperoit neuf têtes à la fois. Cette invention
lui plut. On en fit des expériences à Bicêtre, elles ne réussirent pas;
mais l'humanité n'y gagna rien. Au lieu de trois, quatre victimes par
jour, Robespierre voulut en avoir journellement cinquante, soixante, et
il fut obéi[299].» Il faut, pour citer de semblables lignes, surmonter
le dégoût qu'on éprouve. C'est ce Montjoie qui prête à Maximilien le mot
suivant: «Tout individu qui avait plus de 13 ans en 1789 doit être
égorgé[300].» C'est encore lui qui porte à cinquante-quatre mille le
chiffre des victimes mortes sur l'échafaud durant les six derniers mois
_du règne de Robespierre_[301]. Y a-t-il assez de mépris pour les
gens capables de mentir avec une telle impudence? Eh bien! toutes ces
turpitudes s'écrivaient et s'imprimaient à Paris en l'an II de la
République, quand quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis le jour
où, dans une heure d'enthousiaste épanchement, Boissy-d'Anglas appelait
Robespierre l'_Orphée de la France_ et le félicitait d'enseigner
aux peuples les plus purs préceptes de la morale et de la justice.

[Note 299: _Histoire de la conjuration de Robespierre_, par
Montjoie, p. 149 de l'édit. in-8° de 1795 (Lausanne).]

[Note 300: _Ibid._, p. 154.]

[Note 301: _Ibid._, p. 158.]

Il n'y a pas à se demander si un pareil livre fit fortune[302]. Réaction
thermidorienne, réaction girondine, réaction royaliste battirent des
mains à l'envi. Les éditions de cet ouvrage se trouvèrent coup sur coup
multipliées; il y en eut de tous les formats, et il fut presque
instantanément traduit en espagnol, en allemand et en anglais. C'était
là sans doute que l'illustre Walter Scott avait puisé ses renseignements
quand il écrivit sur Robespierre les lignes qui déshonorent son beau
talent.

[Note 302: Collaborateur au _Journal général de France_ et au
_Journal des Débats_, Montjoie reçut du roi Louis XVIII une pension
de trois mille francs et une place de conservateur à la Bibliothèque
Mazarine. Son panégyriste n'a pu s'empêcher d'écrire: «Le respect qu'on
doit à la vérité oblige de convenir que Montjoie n'était qu'un écrivain
médiocre; son style est incorrect et déclamatoire, et ses ouvrages
historiques ne doivent être lus qu'avec une extrême défiance.» (Art.
MONTJOIE, par Weiss, dans la _Biographie universelle_).]

Est-il maintenant nécessaire de mentionner les _histoires_ plus ou
moins odieuses et absurdes de Desessarts, _la Vie et les crimes de
Robespierre_ par Leblond de Neuvéglise, autrement dit l'abbé Proyard,
ouvrage traduit en allemand, en italien, et si tristement imité de nos
jours par un autre abbé Proyard? Faut-il signaler toutes les rapsodies,
tous les contes en l'air, toutes les fables acceptés bénévolement ou
imaginés par les écrivains de la réaction? Et n'avions-nous pas raison
de dire, au commencement de notre histoire de Robespierre, que, depuis
dix-huit cents ans, jamais homme n'avait été plus calomnié sur la terre?
Ah! devant tant d'infamies, devant tant d'outrages sanglants à la
vérité, la conscience, interdite, se trouble; on croit rêver. Heureux
encore, Robespierre, quand ce ne sont pas des libéraux et des démocrates
qui viennent jeter sur sa tombe l'injure et la boue.




II


On voit à quelle école a été élevée la génération antérieure à la nôtre.
Nous avons dit comment l'oubli s'était fait dans la masse des
admirateurs de Robespierre. Gens simples pour la plupart, ils moururent
sans rien comprendre au changement qui s'était produit dans l'opinion
sur ce nom si respecté jadis.

Une foule de ceux qui auraient pu le défendre étaient morts ou
proscrits; beaucoup se laissaient comprimer par la peur ou s'excusaient
de leurs sympathies anciennes, en alléguant qu'ils avaient été trompés.
Bien restreint fut le nombre des gens consciencieux dont la bouche ne
craignit pas de s'ouvrir pour protester. D'ailleurs, dans les quinze
années du Consulat et de l'Empire, il ne fut plus guère question de la
Révolution et de ses hommes, sinon de temps à autre pour décimer ses
derniers défenseurs. Quelle voix assez puissante aurait couvert le bruit
du canon et des clairons? Puis vint la Restauration. Oh! alors, on ne
songea qu'à une chose, à savoir, de reprendre contre l'homme dont le nom
était comme le symbole et le drapeau de la République la grande croisade
thermidorienne, tant il paraissait nécessaire à la réaction royaliste
d'avilir la démocratie dans l'un de ses plus purs, de ses plus ardents,
de ses plus dévoués représentants. Et la plupart des libéraux de
l'époque, anciens serviteurs de l'Empire, ou héritiers plus ou moins
directs de la Gironde, de laisser faire.

Eh bien! qui le croirait? toutes ces calomnies si patiemment, si
habilement propagées, ces mensonges inouïs, ces diffamations éhontées,
toutes ces infamies enfin, ont paru à certains écrivains aveuglés, je
devrais dire fourvoyés, l'opinion des contemporains et l'expression du
sentiment populaire[303]. Ah! l'opinion des contemporains, il faut la
chercher dans ces milliers de lettres qui chaque jour tombaient sur la
maison Duplay comme une pluie de bénédictions. Nous avons déjà
mentionné, en passant, un certain nombre de celles qui, au point de vue
historique, nous ont paru avoir une réelle importance. Et, ceci est à
noter, presque toutes ces lettres sont inspirées par les sentiments les
plus désintéressés. Si dans quelques-unes, à travers l'encens et
l'éloge, on sent percer l'intérêt personnel, c'est l'exception[304].

[Note 303: MM. Michelet et Quinet.]

[Note 304: Voy. notamment une lettre de Cousin dans les _Papiers
inédits_, t. III, p. 317, et à la suite du rapport de Courtois, sous
le n° LXXIV. Volontaire à l'armée de la Vendée, Cousin avait avec lui
deux fils au service de la République. Robespierre, paraît-il, avait
déjà eu des bontés pour lui; Cousin le prie de les continuer «à un père
de famille qui ne veut rentrer, ainsi que ses deux fils, dans ses foyers
que lorsque les tyrans de l'Europe seront tous extirpés». Quelle belle
occasion pour les Thermidoriens de flétrir un solliciteur! Voy. p. 61 du
rapport.]

En général, ces lettres sont l'expression naïve de l'enthousiasme le
plus sincère et d'une admiration sans bornes. «Tu remplis le monde de ta
renommée; tes principes sont ceux de la nature, ton langage celui de
l'humanité; tu rends les hommes à leur dignité ... ton génie et ta sage
politique sauvent la liberté; tu apprends aux Français, par les vertus
de ton coeur et l'empire de ta raison, à vaincre ou mourir pour la
liberté et la vertu...», lui écrivait l'un[305].--«Vous respirez encore,
pour le bonheur de votre pays, en dépit des scélérats et des traîtres
qui avoient juré votre perte. Grâces immortelles en soient rendues à
l'Être suprême.... Puissent ces sentiments, qui ne sont que l'expression
d'un coeur pénétré de reconnaissance pour vos bienfaits, me mériter
quelque part à votre estime. Sans vous je périssois victime de la plus
affreuse persécution[306]....», écrivait un autre.

[Note 305: Lettre de J.-P. Besson, de Manosque, en date du 23
prairial; citée sous le n° 1, à la suite du rapport de Courtois. _Vide
suprà_.]

[Note 306: Lettre de Hugon jeune, de Vesoul, le 11 prairial, citée à
la suite du rapport sous le n° IV. L'_honnête_ Courtois a eu soin
de supprimer le dernier membre de phrase. Nous l'avons rétabli d'après
l'original conservé aux Archives, et en marge duquel on lit de la main
de Courtois: _Flagorneries_. Voy. _Archives_, F. 7, 4436,
liasse X.]

Un citoyen de Tours lui déclare que, pénétré d'admiration pour ses
talents, il est prêt à verser tout son sang plutôt que de voir porter
atteinte à sa réputation[307]. Un soldat du nom de Brincourt, en
réclamant l'honneur de verser son sang pour la patrie, s'adresse à lui
en ces termes: «Fondateur de la République, ô vous, incorruptible
Robespierre, qui couvrez son berceau de l'égide de votre
éloquence»[308]!...

[Note 307: Lettre en date du 28 germinal, citée à la suite du
rapport de Courtois sous le numéro VII. L'original est aux
_Archives_, F 7, 4436, liasse R.]

[Note 308: Lettre de Sedan en date du 19 août 1793, citée par
Courtois sous le numéro VIII.]

Vers lui, avons-nous dit déjà, s'élevaient les plaintes d'une foule de
malheureux et d'opprimés, plaintes qui retentissaient d'autant plus
douloureusement dans son coeur que la plupart du temps il était dans
l'impuissance d'y faire droit. «Républicain vertueux et intègre», lui
mandait de Saint-Omer, à la date du 2 messidor, un ancien commissaire
des guerres destitué par le représentant Florent Guyot, «permets qu'un
citoyen pénétré de tes sublimes principes et rempli de la lecture de tes
illustres écrits, où respirent le patriotisme le plus pur, la morale la
plus touchante et la plus profonde, vienne à ton tribunal réclamer la
justice, qui fut toujours la vertu innée de ton âme.... Je fais reposer
le succès de ma demande sur ton équité, qui fut toujours la base de
toutes tes actions....[309]» Et le citoyen Carpot: «Je regrette de
n'avoir pu vous entretenir quelques instants. Il me semble que je laisse
échapper par là un moyen d'abréger la captivité des personnes qui
m'intéressent.»[310]

[Note 309: Lettre citée à la suite du rapport de Courtois sous le
numéro IX. Le dernier membre de phrase a été supprimé par Courtois.]

[Note 310: Lettre omise par Courtois, provenant de la précieuse
collection Beuchot, que le savant conservateur de la bibliothèque du
Louvre, M. Barbier, a bien voulu mettre à notre disposition.]

Un littérateur du nom de Félix, qui depuis quarante ans vivait en
philosophe dans un ermitage au pied des Alpes, d'où il s'associait par
le coeur aux destinées de la Révolution, étant venu à Paris au mois
d'août 1793, écrit à Robespierre afin de lui demander la faveur d'un
entretien, tant sa conduite et ses discours lui avaient inspiré d'estime
et d'affection pour sa personne; et il lui garantit d'avance «la plus
douce récompense au coeur de l'homme de bien, sa propre estime, et celle
de tous les gens vertueux et éclairés»[311]. Aux yeux des uns, c'est
l'apôtre de l'humanité, l'homme sensible, humain et bienfaisant par
excellence, «réputation», lui dit-on, «sur laquelle vos ennemis mêmes
n'élèvent pas le plus petit doute»[312]; aux yeux des autres, c'est le
messie promis par l'Eternel pour réformer toutes choses[313]. Un citoyen
de Toulouse ne peut s'empêcher de témoigner à Robespierre toute la joie
qu'il a ressentie en apprenant qu'il y avait entre eux une ressemblance
frappante. Il rougit seulement de ne ressembler que par le physique au
régénérateur et bienfaiteur de sa patrie[314]. Maximilien est regardé
comme la pierre angulaire de l'édifice constitutionnel, comme le
flambeau, la colonne de la République[315]. «Tous les braves Français
sentent avec moi de quel prix sont vos infatigables efforts pour assurer
la liberté, en vous criant par mon organe: Béni soit Robespierre»! lui
écrit le citoyen Jamgon[316]. «L'estime que j'avois pour toi dès
l'Assemblée constituante», lui mande Borel l'aîné, «me fit te placer au
ciel à côté d'Andromède dans un projet de monument sidéral»[317]....

[Note 311: Lettre citée par Courtois sous le numéro X.]

[Note 312: Lettres de Vaquier, ancien inspecteur des droits
_réservés_, insérée par Courtois sous le numéro XI et déjà citée
par nous. _Vide suprà_.]

[Note 313: Lettre du citoyen Chauvet, ancien capitaine-commandant de
la compagnie des vétérans de Château-Thierry, en date du 30 prairial,
déjà citée. Dans cette lettre très-longue d'_un jeune homme de
quatre-vingt-sept ans_, lettre dont l'original est aux _Archives_,
Courtois n'a cité qu'une vingtaine de lignes, numéro XII.]

[Note 314: Lettre en date du 22 messidor, tronquée et altérée par
Courtois, sous le numéro XIII.]

[Note 315: Lettre de Dathé, ancien maire de Vermanton, en Bourgogne,
et de Picard, citées sous le numéro XV à la suite du rapport de
Courtois.]

[Note 316: Lettre citée par Courtois sous le numéro XXIV. _Vide
suprà_.]

[Note 317: Lettre en date du 15 floréal an II, citée par Courtois
sous le numéro XXIV.]

Et Courtois ne peut s'empêcher de s'écrier dans son rapport: «C'étoit à
qui enivreroit l'idole.... Partout même prostitution d'encens, de voeux
et d'hommages; partout on verserait son sang pour sauver ses
jours[318].» Le misérable rapporteur se console, il est vrai, en
ajoutant que si la peste avait des emplois et des trésors à distribuer,
elle aurait aussi ses courtisans[319]. Mais les courtisans et les rois,
c'est l'exception, et les hommages des courtisans ne sont jamais
désintéressés. Robespierre, lui, d'ailleurs, n'avait ni emplois ni
trésors à distribuer. On connaît sa belle réponse à ceux qui, pour le
déconsidérer, allaient le présentant comme revêtu d'une dictature
personnelle: «Il m'appellent tyran! Si je l'étais, ils ramperaient à mes
pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre
tous tes crimes, et ils seraient reconnaissants....[320].»

[Note 318: Rapport de Courtois, p. 9 et 10.]

[Note 319: _Ibid._, p. 12.]

[Note 320: Discours du 8 thermidor, p. 16.]

Nous pourrions multiplier les citations de ces lettres, dont le nombre
était presque infini, du propre aveu de Courtois[321], avons-nous dit,
et Courtois s'est bien gardé, comme on pense, de publier les plus
concluantes en faveur de Robespierre[322]. Or, comme contre-poids à ces
témoignages éclatants, comme contre-partie de ce concert d'enthousiasme,
qu'a trouvé Courtois à offrir à la postérité? quelques misérables
lettres anonymes, les unes ineptes, les autres ordurières, oeuvres de
bassesse et de lâcheté dont nous aurons à dire un mot, et que tout homme
de coeur ne saurait s'empêcher de fouler aux pieds avec dédain.

[Note 321: Rapport de Courtois, p. 103.]

[Note 322: Nous avons déjà dit l'indigne trafic qu'a fait Courtois
des innombrables lettres trouvées chez Robespierre.]




III


On sait maintenant, à ne s'y pas méprendre, quelle était l'opinion
publique à l'égard de Robespierre. Le véritable sentiment populaire pour
sa personne, c'était de l'idolâtrie, comme l'impur Guffroy se trouva
obligé de l'avouer lui-même[323]. Ce sentiment, il ressort des lettres
dont nous avons donné des extraits assez significatifs; il ressort de
ces lettres des Girondins sauvés par Robespierre, lettres que nous avons
révélées et qui reviennent au jour pour déposer comme d'irrécusables
témoins; ce sentiment, il ressort enfin des aveux involontaires des
Thermidoriens.

[Note 323: Lettre de Guffroy à ses concitoyens d'Arras, écrite de
Paris le 29 Thermidor an II (16 août 1793).]

D'après Billaud-Varenne, dont l'autorité a ici tant de poids, Maximilien
était considéré dans l'opinion comme l'être le plus essentiel de la
République[324]. De leur côté, les membres des deux anciens comités ont
avoué que, _quelque prévention qu'on eût_, on ne pouvait se
dissimuler quel était l'état des esprits à cette époque, et que la
popularité de Robespierre dépassait toutes les bornes[325].

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