Thermidor
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Ernest Hamel >> Thermidor
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[Note 324: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 25.]
[Note 325: _Réponse des anciens membres des deux comités aux
imputations de L. Lecointre_, p. 19.]
Écoutons maintenant Billaud-Varenne, atteint à son tour par la réaction
et se débattant sous l'accusation de n'avoir pas dénoncé plus tôt la
_tyrannie_ de Robespierre: «Sous quels rapports eût-il pu paraître
coupable? S'il n'eût pas manifesté l'intention de frapper, de dissoudre,
d'exterminer la représentation nationale, si l'on n'eût pas eu à lui
reprocher jusqu'à sa POPULARITÉ même ... popularité si énorme qu'elle
eût suffi pour le rendre suspect et trop dangereux dans un État libre,
en un mot s'il ne se fût point créé une puissance monstrueuse tout aussi
indépendante du comité de Salut public que de la Convention nationale
elle-même, Robespierre ne se seroit pas montré sous les traits odieux de
la tyrannie, et tout ami de la liberté lui eût conservé son
estime[326].» Et plus loin: «Nous demandera-t-on, comme on l'a déjà
fait, pourquoi nous avons laissé prendre tant d'empire à Robespierre?
Oublie-t-on que dès l'Assemblée constituante, il jouissoit déjà d'une
immense popularité et qu'il obtint le titre d'Incorruptible?
Oublie-t-on, que pendant l'Assemblée législative sa popularité ne fit
que s'accroître...? Oublie-t-on que, dans la Convention nationale,
Robespierre se trouva bientôt le seul qui, fixant sur sa personne tous
les regards, acquittant de confiance qu'elle le rendit prépondérant, de
sorte que lorsqu'il est arrivé au comité de Salut public, il étoit déjà
l'être le plus important de la France? Si l'on me demandoit comment il
avoit réussi à prendre tant d'ascendant sur l'opinion publique, je
répondrais que _c'est en affichant_ LES VERTUS LES PLUS AUSTÈRES,
LE DÉVOUEMENT LE PLUS ABSOLU, LES PRINCIPES LES PLUS PURS[327].» Otez de
ce morceau ce double mensonge thermidorien, à savoir l'accusation
d'avoir eu l'intention de dissoudre la Convention, et d'avoir exercé une
puissance monstrueuse en dehors de l'Assemblée et des comités, il reste
en faveur de Robespierre une admirable plaidoirie, d'autant plus
saisissante qu'elle est comme involontairement tombée de la plume d'un
de ses proscripteurs.
[Note 326: Mémoire de Billaud-Varenne conservé aux _Archives_,
F 7, 4579, p. 5 du manuscrit.]
[Note 327: _Ibid._, p. 12 et 13.]
Nous allons voir bientôt jusqu'où Robespierre poussa le respect pour la
Représentation nationale; et quant à cette puissance monstrueuse,
laquelle était purement et simplement un immense ascendant moral, elle
était si peu réelle, si peu effective, qu'il suffisait à ses collègues,
comme on l'a vu plus haut, d'un simple coup d'oeil pour
qu'instantanément la majorité fût acquise contre lui. Son grand crime,
aux yeux de Billaud-Varenne et de quelques républicains sincères, fut
précisément le crime d'Aristide: sa popularité; il leur répugnait de
l'entendre toujours appeler _le Juste_.
Mais si le sentiment populaire était si favorable à Maximilien, en
était-il de même de l'opinion des gens dont l'attachement à la
Révolution était médiocre? Je réponds oui, sans hésiter, et je le
prouve. Pour cela, je rappellerai d'abord les lettres de reconnaissance
adressées à Robespierre par les soixante-treize Girondins dont il avait
été le sauveur; ensuite je m'en référerai à l'avis de Boissy-d'Anglas,
Boissy le type le plus parfait de ces révolutionnaires incolores et
incertains, de ces royalistes déguisés qui se fussent peut-être
accommodés de la République sous des conducteurs comme Robespierre, mais
qui, une fois la possibilité d'en sortir entrevue, n'ont pas mieux
demandé que de s'associer aux premiers coquins venus pour abattre
l'homme à l'existence duquel ils la savaient attachée.
Nous insistons donc sur l'opinion de Boissy-d'Anglas, parce qu'il est
l'homme dont la réaction royaliste et girondine a le plus exalté le
courage, les vertus et le patriotisme. Or, quelle nécessité le forçait
de venir en messidor, à moins d'être le plus lâche et le dernier des
hommes, présenter Robespierre en exemple au monde, dans un ouvrage dédié
à la Convention nationale, s'il ne croyait ni aux vertus, ni au courage,
ni à la pureté de Maximilien? Rien ne nous autorise à révoquer en doute
sa sincérité, et quand il comparait Robespierre à Orphée enseignant aux
hommes les principes de la civilisation et de la morale, il laissait
échapper de sa conscience un cri qui n'était autre chose qu'un splendide
hommage rendu à la vérité[328]. L'opinion postérieure de Boissy ne
compte pas.
[Note 328: _Essai sur les fêtes nationales_, adressé à la
Convention, in-8º de 192 p., déjà cité. Membre du Sénat et comte de
l'Empire, grand officier de la Légion d'honneur, pair de France de la
première Restauration, pair de France de l'Empire des Cent jours, pair
de France de la seconde Restauration, Boissy-d'Anglas mourut considéré
et comblé d'honneurs en 1826. C'était un sage!
«Homme qui suit son temps à saison opportune», dirai-je avec notre vieux
poète Régnier.]
Ainsi, à l'exception de quelques ultra-révolutionnaires de bonne foi, de
royalistes se refusant à toute espèce de composition avec la République,
de plusieurs anciens amis de Danton ne pouvant pardonner à Maximilien de
l'avoir laissé sacrifier, et enfin d'un certain nombre de Conventionnels
sans conscience et perdus de crimes, la France tout entière était de
coeur avec Robespierre et ne prononçait son nom qu'avec respect et
amour. Il était arrivé, pour nous servir encore d'une expression de
Billaud-Varenne, à une hauteur de puissance morale inouïe jusqu'alors;
tous les hommages et tous les voeux étaient pour lui seul, on le
regardait comme l'être unique; la prospérité publique semblait inhérente
à sa personne, on s'imaginait, en un mot, que sa perte était la plus
grande calamité qu'on eût à craindre[329]. Eh bien! je le demande à tout
homme sérieux et de bonne foi, est-il un seul instant permis de supposer
la forte génération de 1789 capable de s'être éprise d'idolâtrie pour un
génie médiocre, pour un vaniteux, pour un rhéteur pusillanime, pour un
esprit étroit et mesquin, pour un être bilieux et sanguinaire, suivant
les épithètes prodiguées à Maximilien par tant d'écrivains ignorants, à
courte vue ou de mauvaise foi, je ne parle pas seulement des
libellistes?
[Note 329: Mémoire manuscrit de Billaud-Varenne, _Archives_, F.
7, 4579², p. 38 et 39.]
Au spectacle du déchaînement qui, après Thermidor, se produisit contre
Robespierre, Billaud-Varenne, quoique ayant joué un des principaux rôles
dans le lugubre drame, ne put s'empêcher d'écrire: «J'aime bien voir
ceux qui se sont montrés jusqu'au dernier moment les plus bas valets de
cet homme le rabaisser au-dessous d'un esprit médiocre, maintenant qu'il
n'est plus[330].» On remarqua en effet, parmi les plus lâches
détracteurs de Maximilien, quelques-uns de ceux qui, la veille de sa
chute, lui proposaient de lui faire un rempart de leurs corps[331].
[Note 330: _Ibid._, p. 40.]
[Note 331: Mémoire manuscrit de Billaud-Varenne, _Archives_, F.
7, 4579², p. 40.]
Ah! je le répète, c'est avoir une étrange idée de nos pères que de les
peindre aux pieds d'un ambitieux sans valeur et sans talent; on ne
saurait les insulter davantage dans leur gloire et dans leur oeuvre. Il
faut en convenir franchement, si ces fils de Voltaire et de Rousseau, si
ces rudes champions de la justice et du droit, eurent pour Robespierre
un enthousiasme et une admiration sans bornes, c'est que Robespierre fut
le plus énergique défenseur de la liberté, c'est qu'il représenta la
démocratie dans ce qu'elle a de plus pur, de plus noble, de plus élevé,
c'est qu'il n'y eut jamais un plus grand ami de la justice et de
l'humanité. L'événement du reste leur donna tristement raison, car, une
fois l'objet de leur culte brisé, la Révolution déchut des hauteurs où
elle planait et se noya dans une boue sanglante.
IV
Il est aisé de comprendre à présent pourquoi les collègues de Maximilien
au comité de Salut public hésitèrent jusqu'au dernier moment à conclure
une alliance monstrueuse avec les conjurés de Thermidor, avec les
Fouché, les Tallien, les Fréron, les Rovère, les Courtois et autres. Un
secret pressentiment semblait les avertir qu'en sacrifiant l'austère
auteur de la Déclaration des droits de l'homme, ils sacrifiaient la
République elle-même et préparaient leur propre perte. C'est un fait
avéré que tout d'abord on songea à attaquer le comité de Salut public en
masse.
Certains complices de la conjuration ne comprenaient pas très-bien
pourquoi l'on s'en prenait à Robespierre seul, et ils l'eussent moins
compris encore s'ils avaient su que, depuis plus d'un mois, le comité
exerçait un pouvoir dictatorial en dehors de la participation active de
Maximilien. Un de ces mannequins de la réaction, le député Laurent
Lecointre, ayant conçu le projet de rédiger un acte d'accusation contre
tous les membres du comité, reçut le conseil d'attaquer Robepierre seul,
afin que le succès fût plus certain[332]. On sait comment il se rendit à
cet avis, et tout le monde connaît le fameux acte d'accusation qu'il
révéla courageusement ... après Thermidor, et dont le titre se trouve
pompeusement orné du projet d'immoler Maximilien Robespierre en plein
Sénat[333]. Le conseil était bon, car si les Thermidoriens s'en fussent
pris au comité en masse, s'ils ne fussent point parvenus à entraîner
Billaud-Varenne, qui devint leur allié le plus actif et le plus utile,
ils eussent été infailliblement écrasés.
[Note 332: _Conjuration formée dès le 5 prairial par neuf
représentants du peuple, etc. Rapport et projet d'accusation par Laurent
Lecointre_, in 8º de 38 p., de l'Imprimerie du _Rougyff_, p. 4.]
[Note 333: _Ibid._ Voyez le titre.]
Billaud, c'était l'image incarnée de la Terreur. «Quiconque»,
écrivait-il en répondant à ses accusateurs, «est chargé de veiller au
salut public, et, dans les grandes crises, ne lance pas la foudre que le
peuple a remise entre ses mains pour exterminer ses ennemis, est le
premier traître à la patrie[334].» Étonnez-vous donc si, en dépit de
Robespierre, les exécutions sanglantes se multipliaient, si les
sévérités étaient indistinctement prodiguées, si la Terreur s'abattait
sur toutes les conditions. Il semblait, suivant la propre expression de
Maximilien, qu'on eût cherché à rendre les institutions révolutionnaires
odieuses par les excès[335].
[Note 334: Mémoire de Billaud-Varenne, _ubi suprà_, p. 69 du
manuscrit.]
[Note 335: Discours du 8 thermidor, p. 19.]
Le 2 thermidor, Robespierre, qui depuis un mois avait refusé d'approuver
toutes les listes de détenus renvoyés devant le tribunal
révolutionnaire, en signa une de 138 noms appartenant à des personnes
dont la culpabilité sans doute ne lui avait pas paru douteuse; mais le
lendemain il repoussait, indigné, une autre liste de trois cent dix-huit
détenus offerte à sa signature[336], et, trois jours plus tard, comme
nous l'avons dit déjà, il refusait encore de participer à un arrêté
rendu par les comités de Salut public et de Sûreté générale réunis,
arrêté instituant, en vertu d'un décret rendu le 4 ventôse, quatre
commissions populaires chargées de juger promptement les ennemis du
peuple détenus dans toute l'étendue de la République, et auquel
s'associèrent cependant ses amis Saint-Just et Couthon[337].
[Note 336: Les signataires de cette liste sont: «Vadier, Voulland,
Élie Lacoste, Collot-d'Herbois, Barère, Ruhl, Amar, C.-A. Prieur,
Billaud-Varenne». _Archives_, F 7, 4436, _Rapport de Saladin_,
p.142 et 254.]
[Note 337: Arrêté signé: Barère, Dubarran, C.-A. Prieur, Louis (du
Bas-Rhin), Lavicomterie, Collot-d'Herbois, Carnot, Couthon, Robert
Lindet, Saint-Just, Billaud-Varenne, Voulland, Vadier, Amar, Moyse Bayle
(cité dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 393).]
En revanche, comme nous l'avons dit aussi, il avait écrit de sa main et
signé l'ordre d'arrestation d'un nommé Lépine, administrateur des
travaux publics, lequel avait abusé de sa position pour se faire adjuger
à vil prix des biens nationaux[338].
[Note 338: Arrêté en date du 26 messidor, signé: Robespierre,
Carnot, Collot-d'Herbois, Barère, Couthon, Billaud-Varenne, C.-A.
Prieur, Robert Lindet (_Archives_ F 7, 4437). _Vide suprâ_.]
A son sens, on allait beaucop trop vite, et surtout beau-trop légèrement
en besogne, comme le prouvent d'une façon irréfragable ces paroles
tombées de sa bouche dans la séance du 8 thermidor, déjà citées en
partie: «Partout les actes d'oppression avaient été multipliés pour
étendre le système de terreur ... Est-ce nous qui avons plongé dans les
cachots les patriotes et porté la terreur dans toutes les conditions? Ce
sont les monstres que nous avons accusés. Est-ce nous qui, oubliant les
crimes de l'aristocratie et protégeant les traîtres, avons déclaré la
guerre aux citoyens paisibles, érigé en crime ou des préjugés incurables
ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables et
rendre la Révolution redoutable au peuple même? Ce sont les monstres que
nous avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes,
fruit de l'obsession des traîtres, avons promené le glaive sur la plus
grande partie de la Convention nationale, demandions dans les sociétés
populaires les têtes de six cents représentants du peuple? Ce sont les
monstres que nous avons accusés....[339]» Billaud-Varenne ne put
pardonner à Robespierre de vouloir supprimer la Terreur en tant que
Terreur, et la réduire à ne s'exercer, sous forme de justice sévère, que
contre les seuls ennemis actifs de la Révolution. Aussi fut-ce sur
Billaud que, dans une séance du conseil des Anciens, Garat rejeta toute
la responsabilité des exécutions sanglantes faites pendant la durée du
comité de Salut public[340].
[Note 339: Discours du 8 thermidor, p. 10, 7 et 8.]
[Note 340: Séance du 14 thermidor an VIII (1er août 1799).
_Moniteur_ du 20 Thermidor.]
Cependant, comme averti par sa conscience, Billaud hésita longtemps
avant de se rendre aux invitations pressantes de ses collègues du comité
de Sûreté générale, acquis presque tous à la conjuration. Saint-Just,
dans son dernier discours, a très bien dépeint les anxiétés et les
doutes de ce patriote aveuglé. «Il devenait hardi dans les moments où,
ayant excité les passions, on paraissait écouter ses conseils, mais son
dernier mot expirait toujours sur ses lèvres, il appelait tel homme
absent Pisistrate; aujourd'hui présent, il était son ami; il était
silencieux, pâle, l'oeil fixe, arrangeant ses traits altérés. La vérité
n'a point ce caractère ni cette politique[341]». Un montagnard austère
et dévoué, Ingrand, député de la Vienne à la Convention, alors en
mission, étant venu à Paris vers cette époque, alla voir
Billaud-Varenne. «Il se passe ici des choses fort importantes», lui dit
ce dernier, «va trouver Ruamps, il t'informera de tout». Billaud eut
comme une sorte de honte de faire lui-même la confidence du noir
complot.
[Note 341: Discours du 9 thermidor.]
Ingrand courut chez Ruamps, qui le mit au courant des machinations
ourdies contre Robespierre en l'engageant vivement à se joindre aux
conjurés. Saisi d'un sombre pressentiment, Ingrand refusa non seulement
d'entrer dans la conjuration, mais il s'efforça de persuader à Ruamps
d'en sortir, lui en décrivant d'avance les conséquences funestes, et
l'assurant qu'une attaque contre Robespierre, si elle était suivie de
succès, entraînerait infailliblement la perte de la République[342].
Puis il repartit, le coeur serré et plein d'inquiétudes. Égaré par
d'injustifiables préventions, Ruamps demeura sourd à ces sages conseils;
mais que de fois, plus tard, pris de remords, il dut se rappeler la
sinistre prédiction d'Ingrand!
[Note 342: Ces détails ont été fournis aux auteurs de l'_Histoire
parlementaire_ par Buonaroti, qui les tenait d'Ingrand lui-même.
Membre du conseil des Anciens jusqu'en 1797, Ingrand entra vers cette
époque dans l'administration forestière et cessa de s'occuper de
politique. Proscrit en 1816, comme régicide, il se retira à Bruxelles, y
vécut pauvre, souffrant stoïquement comme un vieux républicain, et
revint mourir en France, après la Révolution de 1830, fidèle aux
convictions de sa jeunesse.]
La vérité est que Billaud-Varenne agit de dépit et sous l'irritation
profonde de voir Robespierre ne rien comprendre à son système
«d'improviser la foudre à chaque instant». Ce fut du reste le remords
cuisant des dernières années de sa vie. Il appelait le 9 thermidor sa
véritable faute. «Je le répète», disait-il, «la Révolution puritaine a
été perdue le 9 thermidor. Depuis, combien de fois j'ai déploré d'y
avoir agi de colère[343].» Ah! ces remords de Billaud-Varenne, ils ont
été partagés par tous les vrais républicains coupables d'avoir, dans une
heure d'égarement et de folie, coopéré par leurs actes ou par leur
silence à la chute de Robespierre.
[Note 343: Dernières années de Billaud-Varenne, dans la _Nouvelle
Minerve_, t. 1er, p. 351 à 358. La regrettable part prise par Billaud
au 9 Thermidor ne doit pas nous empêcher de rendre justice à la fermeté
et au patriotisme de ce républicain sincère. Au général Bernard, qui,
jeune officier alors, s'était rendu auprès de lui à Cayenne pour lui
porter sa grâce de la part de Bonaparte et de ses collègues, il
répondit: «Je sais par l'histoire que des consuls romains tenaient du
peuple certains droits; mais le droit de faire grâce que s'arrogent les
consuls français n'ayant pas été puisé à la même source, je ne puis
accepter l'amnistie qu'ils prétendent m'accorder.» Un jour, ajoute le
général Bernard, «il m'échappa de lui dire sans aucune précaution: Quel
malheur pour la Convention nationale que la loi du 22 prairial ait taché
de sang les belles pages qui éternisent son énergie contre les ennemis
de la République française, c'est-à-dire contre toute l'Europe
armée!--«Jeune homme, me répondit-il avec un air sévère, quand les os
des deux générations qui succéderont à la vôtre seront blanchis, alors
et seulement alors l'histoire s'emparera de cette grande question.»
Puis, se radoucissant, il me prit la main en me disant: «Venez donc voir
les quatre palmiers de la Guadeloupe, que Martin, le directeur des
épiceries, est venu lui-même planter dans mon jardin.»
(_Billaud-Varenne à Cayenne_, par le général Bernard, dans la
_Nouvelle Minerve_, t. II, p. 288.)]
V
Un des hommes qui contribuèrent le plus à amener les membres du comité
de Salut public à l'abandon de Maximilien fut certainement Carnot.
Esprit laborieux, honnête, mais caractère sans consistance et sans
fermeté, ainsi qu'il le prouva de reste quand, après Thermidor, il lui
fallut rendre compte de sa conduite comme membre du comité de Salut
public, Carnot avait beaucoup plus de penchant pour Collot-d'Herbois et
Billaud-Varenne, qui jusqu'au dernier moment soutinrent le système de la
Terreur quand même, que pour Robespierre et Saint-Just qui voulurent en
arrêter les excès et s'efforcèrent d'y substituer la justice[344]. Les
premiers, il est vrai, s'inclinaient respectueusement et sans mot dire
devant les aptitudes militaires de Carnot, dont les seconds s'étaient
permis quelquefois de critiquer les actes. Ainsi, Maximilien lui
reprochait de persécuter les généraux patriotes, et Saint-Just de ne pas
assez tenir compte des observations que lui adressaient les
représentants en mission aux armées, lesquels, placés au centre des
opérations militaires, étaient mieux à même de juger des besoins de nos
troupes et de l'opportunité de certaines mesures: «Il n'y a que ceux qui
sont dans les batailles qui les gagnent, et il n'y a que ceux qui sont
puissants qui en profitent....[345]», disait Saint-Just. Paroles trop
vraies, que Carnot ne sut point pardonner à la mémoire de son jeune
collègue.
[Note 344: Voy., au sujet de la préférence de Carnot pour
Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, les _Mémoires sur Carnot_ par
son fils, t. 1er, p. 511.]
[Note 345: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 Thermidor.]
Nous avons déjà parlé d'une altercation qui avait eu lieu au mois de
floréal entre ces deux membres du comité de Salut public, altercation à
laquelle on n'a pas manqué, après coup, de mêler Robespierre, qui y
avait été complètement étranger. A son retour de l'armée, vers le milieu
de messidor, Saint-Just avait eu avec Carnot de nouvelles discussions au
sujet d'un ordre malheureux donné par son collègue. Carnot, ayant dans
son bureau des Tuileries imaginé une expédition militaire, avait
prescrit à Jourdan de détacher dix-huit mille hommes de son armée pour
cette expédition. Si cet ordre avait été exécuté, l'armée de
Sambre-et-Meuse aurait été forcée de quitter Charleroi, de se replier
même sous Philippeville et Givet, en abandonnant Avesnes et
Maubeuge[346]. Heureusement les représentants du peuple présents à
l'armée de Sambre-et-Meuse avaient pris sur eux de suspendre le
malencontreux ordre. Cette grave imprudence de Carnot avait été signalée
dès l'époque, et n'avait pas peu contribué à lui nuire dans l'opinion
publique[347].
[Note 346: _Ibid._]
[Note 347: Nous lisons dans un rapport de l'agent national de
Boulogne au comité de Salut public, en date du 25 messidor (13 juillet
1794), que ce fonctionnaire avait appris par des connaissances que
Carnot avait failli faire manquer l'affaire de Charleroi (Pièce de la
collection Beuchot). Les membres des anciens comités, dans la note 6 où
il est question des discussions entre Saint-Just et Carnot, n'ont donné
aucune explication à ce sujet. (Voy. leur _Réponse aux imputations de
Laurent Lecointre_, p. 105.)]
Froissé dans son amour-propre, Carnot ne pardonna pas à Saint-Just, et
dans ses rancunes contre lui il enveloppa Robespierre, dont la
popularité n'était peut-être pas sans l'offusquer. Tout en reprochant à
son collègue de persécuter les généraux fidèles[348], Maximilien,
paraît-il, faisait grand cas de ses talents[349]. Carnot, nous dit-on,
ne lui rendait pas la pareille[350]. Cela dénote tout simplement chez
lui une intelligence médiocre, quoi qu'en aient dit ses apologistes. Il
fut, je crois, extrêmement jaloux de la supériorité d'influence et de
talent d'un collègue plus jeune que lui; et, sous l'empire de ce
sentiment, il se laissa facilement entraîner dans la conjuration
thermidorienne. Le 9 thermidor, comme en 1815, Carnot fut le jouet et la
dupe de Fouché.
[Note 348: Discours du 8 Thermidor.]
[Note 349: C'est ce que M. Philippe Le Bas a assuré à M. Hippolyte
Carnot.]
[Note 350: _Mémoires sur Carnot_, par son fils, t. 1er, p.
510.]
Dans les divers Mémoires publiés sur lui, on trouve contre Robespierre
beaucoup de lieux communs, d'appréciations erronées et injustes, de
redites, de déclamations renouvelées des Thermidoriens, mais pas un fait
précis, rien surtout de nature à justifier la part active prise par
Carnot au guet-apens de Thermidor. Rien de curieux, du reste, comme
l'embarras des anciens collègues de Maximilien quand il s'est agi de
répondre à cette question: Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour
le démasquer?--Nous ne possédions pas son discours du 8 thermidor,
ont-ils dit, comme on a vu plus haut, et c'était l'unique preuve, la
preuve matérielle des crimes du _tyran_[351]. A cet égard
Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Barère sont d'une unanimité
touchante. Dans l'intérieur du comité Robespierre était inattaquable,
paraît-il, car «il colorait ses opinions de fortes nuances de bien
public et il les ralliait adroitement à l'intérêt des plus graves
circonstances[352].» Aux Jacobins, ses discours étaient remplis de
patriotisme, et ce n'est pas là sans doute qu'il aurait divulgué ses
plans de dictature ou son ambition triumvirale[353]. Ainsi il a fallu
arriver jusqu'au 8 thermidor pour avoir seulement l'idée que Robespierre
eût médité des plans de dictature ou fût doué d'une _ambition
triumvirale_. Savez-vous quel a été, au dire de Collot-d'Herbois,
l'instrument terrible de Maximilien pour dissoudre la Représentation
nationale, amener la guerre civile, et rompre le gouvernement? son
discours[354]. Et de son côté Billaud-Varenne a écrit: «Je demande à mon
tour qui seroit sorti vainqueur de cette lutte quand pour confondre le
tyran, quand pour dissiper l'illusion générale nous n'avions ni son
discours du 8 thermidor ... ni le discours de Saint-Just[355]?» C'est
puéril, n'est-ce pas? Voilà pourtant sur quelles accusations s'est
perpétuée jusqu'à nos jours la tradition du fameux triumvirat dont le
fantôme est encore évoqué de temps à autre par certains niais solennels,
chez qui la naïveté est au moins égale à l'ignorance.
[Note 351: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
imputations de Laurent Lecointre_, p. 14.]
[Note 352: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
imputations de Laurent Lecointre_, p. 13.]
[Note 353: _Ibid._, p. 15.]
[Note 354: Séance du 9 Thermidor. Voy. le _Moniteur_ du 12 (30
juillet 1794).]
[Note 355: Mémoire de Billaud-Varenne. _Ubi Suprà_, p. 43 du
manuscrit.]
Que les misérables, coalisés contre Robespierre, se soient attachés à
répandre contre lui cette accusation de dictature, cela se comprend de
la part de gens sans conscience: c'était leur unique moyen d'ameuter
contre lui certains patriotes ombrageux. «Ce mot de dictature a des
effets magiques», répondit Robespierre dans un admirable élan, en
prenant la Convention pour juge entre ses calomniateurs et lui; «il
flétrit la liberté, il avilit le gouvernement, il détruit la République,
il dégrade toutes les institutions révolutionnaires, qu'on présente
comme l'ouvrage d'un seul homme; il rend odieuse la justice nationale,
qu'il présente comme instituée pour l'ambition d'un seul homme; il
dirige sur un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme
et de l'aristocratie. Quel terrible usage les ennemis de la République
ont fait du seul nom d'une magistrature romaine! Et si leur érudition
nous est si fatale, que sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues?
Je ne parle point de leurs armées.» N'est-ce pas là le dédain poussé
jusqu'au sublime[356]? «Qu'il me soit permis», ajoutait Robespierre, «de
renvoyer au duc d'York et à tous les écrivains royaux les patentes de
cette dignité ridicule qu'ils m'ont expédiées les premiers. Il y a trop
d'insolence à des rois qui ne sont pas sûrs de conserver leurs
couronnes, de s'arroger le droit d'en distribuer à d'autres.... J'ai vu
d'indignes mandataires du peuple qui auraient échangé ce titre glorieux
(celui du citoyen) pour celui de valet de chambre de Georges ou de
d'Orléans. Mais qu'un représentant du peuple qui sent la dignité de ce
caractère sacré, qu'un citoyen français digne de ce nom puisse abaisser
ses voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à
foudroyer, et qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre
à l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraît vraisemblable qu'à ces
êtres pervers qui n'ont pas même le droit de croire à la vertu. Que
dis-je, vertu? C'est une passion naturelle, sans doute; mais comment la
connaîtraient-elles, ces âmes vénales qui ne s'ouvrirent jamais qu'à des
passions lâches et féroces, ces misérables intrigants qui ne lièrent
jamais le patriotisme à aucune idée morale?... Mais elle existe, je vous
en atteste, âmes sensibles et pures, elle existe cette passion tendre,
impérieuse, irrésistible, tourment et délices des coeurs magnanimes,
cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les
opprimés, cet amour sacré de la patrie, cet amour plus sublime et plus
saint de l'humanité, sans lequel une grande révolution n'est qu'un crime
éclatant qui détruit un autre crime; elle existe cette ambition
généreuse de fonder sur la terre la première république du monde, cet
égoïsme des hommes non dégradés qui trouve une volupté céleste dans le
calme d'une conscience pure et dans le spectacle ravissant du bonheur
public? Vous la sentez en ce moment qui brûle dans vos âmes; je la sens
dans la mienne. Mais comment nos vils calomniateurs la devineraient-ils?
comment l'aveugle-né aurait-il l'idée de la lumière[357]?...» Rarement
d'une poitrine oppressée sortirent des accents empreints d'une vérité
plus poignante. A cette noble protestation répondirent seuls l'injure
brutale, la calomnie éhontée et l'échafaud.
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