Thermidor
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Ernest Hamel >> Thermidor
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[Note 382: Il n'existe qu'une seule lettre de Payan à Robespierre;
elle est datée du 9 messidor (2 juin 1794). Cette lettre, dont nous
avons déjà parlé plus haut, est surtout relative à un rapport de Vadier
sur Catherine Théot, rapport dans lequel l'agent national croit voir le
fruit d'une intrigue contre-révolutionnaire. Elle est très loin de
respirer un ton d'intimité, et, contrairement aux habitudes du jour,
Payan n'y tutoie pas Robespierre. (Voyez-la à la suite du rapport de
Courtois, sous le numéro LVI, p. 212, et dans les _Papiers
inédits_, t. II, p. 359.)]
[Note 383: M. Thiers, dont nous avons renoncé à signaler les erreurs
étranges, les inconséquences, les contradictions se renouvelant de page
en page, fait offrir par Hanriot à Robespierre le _déploiement de ses
colonnes_ et une énergie plus grande qu'au 2 juin. (_Histoire de la
Révolution_, ch. XXI.) M. Thiers, suivant son habitude, du reste,
n'oublie qu'une chose, c'est de nous dire d'où lui est venu ce
renseignement; nous aurions pu alors en discuter la valeur.]
VIII
Oh! pour celui-là la réaction a été impitoyable; elle a épuisé à son
égard tous les raffinements de la calomnie. Hanriot a payé cher sa
coopération active au mouvement démocratique du 31 mai. De cet ami
sincère de la Révolution, de ce citoyen auquel un jour, à l'Hôtel de
Ville, on promettait une renommée immortelle pour son désintéressement
et son patriotisme, les uns ont fait un laquais ivre, les autres l'ont
malicieusement confondu avec un certain Hanriot, compromis dans les
massacres de Septembre.
On a jusqu'à ce jour vomi beaucoup de calomnies contre lui, on n'a
jamais rien articulé de sérieux. Dans son commandement il se montra
toujours irréprochable. Sa conduite, durant le rude hiver de 1794, fut
digne de tous éloges. Si la paix publique ne fut point troublée, si les
attroupements aux portes des boulangers et des bouchers ne dégénérèrent
pas en collisions sanglantes, ce fut grâce surtout à son énergie
tempérée de douceur.
S'il est vrai que le style soit l'homme, on n'a qu'à parcourir les
ordres du jour du général Hanriot, et l'on se convaincra que ce
révolutionnaire tant calomnié était un excellent patriote, un pur
républicain, un véritable homme de bien. A ses frères d'armes, de
service dans les maisons d'arrêt, il recommande de se comporter avec le
plus d'égards possible envers les détenus et leurs femmes. «La justice
nationale seule», dit-il, «a le droit de sévir contre les
coupables[384].... Le criminel dans les fers doit être respecté; on
plaint le malheur, mais on n'y insulte pas»[385]. Pour réprimer
l'indiscipline de certains gardes nationaux, il préfère l'emploi du
raisonnement à celui de la force: «Nous autres républicains, nous devons
être frappés de l'évidence de notre égalité et pour la soutenir il faut
des moeurs, des vertus et de l'austérité»[386]. Ailleurs il disait: «Je
ne croirai jamais que des mains républicaines soient capables de
s'emparer du bien d'autrui; j'en appelle à toutes les vertueuses mères
de famille dont les sentiments d'amour pour la patrie et de respect pour
tout ce qui mérite d'être respecté, sont publiquement connus»[387].
Est-il parfois obligé de recourir à la force armée, il ne peut
s'empêcher d'en gémir: «Si nous nous armons quelquefois de fusils, ce
n'est pas pour nous en servir contre nos pères, nos frères et amis, mais
contre les ennemis du dehors[388]....»
[Note 384: Ordre du jour en date du 26 pluviôse (14 février 1794).]
[Note 385: _Ibid._ du 1er germinal (21 mars 1794).]
[Note 386: _Ibid._ du 14 nivôse (3 janvier 1794).]
[Note 387: _Ibid._ en date du 19 pluviôse (7 février 1794).]
[Note 388: Ordre du jour en date du 17 pluviôse an II (5 février
1794).]
Ce n'est pas lui qui eût encouragé notre malheureuse tendance à nous
engouer des hommes de guerre: «Souvenez-vous, mes amis, que le temps de
servir les hommes est passé. C'est à la chose publique seule que tout
bon citoyen se doit entièrement.... Tant que je serai général, je ne
souffrirai jamais que le pouvoir militaire domine le civil, et si mes
frères les canonniers veulent _despotiser_, ce ne sera jamais sous
mes ordres»[389].
[Note 389: Ordre du jour en date du 29 brumaire (19 novembre 1793).]
Dans nos fêtes publiques, il nous faut toujours des baïonnettes qui
reluisent au soleil; Hanriot ne comprend pas ce déploiement de
l'appareil des armes dans des solennités pacifiques. Le lendemain d'un
jour de cérémonie populaire, un citoyen s'étant plaint que la force
armée n'eût pas été là avec ses fusils et ses piques pour mettre l'ordre
dans la foule: «Ce ne sont pas mes principes», s'écrie Hanriot dans un
ordre du jour; «quand on fête, pas d'armes, pas de despote; la raison
établit l'ordre, la douce et saine philosophie règle nos pas ... un
ruban tricolore suffit pour indiquer à nos frères que telles places sont
destinées à nos bons législateurs.... Quand il s'agit de fête, ne
parlons jamais de force armée, elle touche de trop près au
despotisme....»[390].
[Note 390: _Ibid._ du 21 brumaire (11 novembre 1793).]
A coup sûr, le moindre chef de corps trouverait aujourd'hui cet Hanriot
bien arriéré. «Dans un pays libre», dit encore cet étrange général, «la
police ne doit pas se faire avec des piques et des baïonnettes, mais
avec la raison et la philosophie. Elles doivent entretenir un oeil de
surveillance sur la société, l'épurer et en proscrire les méchants et
les fripons.... Quand viendra-t-il ce temps désiré où les fonctionnaires
publics seront rares, où tous les mauvais sujets seront terrassés, où la
société entière n'aura pour fonctionnaire public que la loi[391]....! Un
peuple libre se police lui-même, il n'a pas besoin de force armée pour
être juste[392]...; La puissance militaire exercée despotiquement mène à
l'esclavage, à la misère, tandis que la puissance civile mène au
bonheur, à la paix, à la justice, à l'abondance[393]....»
[Note 391: _Ibid._ du 6 brumaire (27 octobre 1793).]
[Note 392: _Ibid._ du 19 brumaire (9 novembre 1793).]
[Note 393: Ordre du jour en date du 25 prairial (13 juin 1794).]
Aux fonctionnaires qui se prévalent de leurs titres pour s'arroger
certains privilèges, il rappelle que la loi est égale pour tous. «Les
dépositaires des lois en doivent être les premiers esclaves» [394]. Un
arrêté de la commune ayant ordonné que les citoyens trouvés mendiant
dans les rues fussent arrêtés et conduits à leurs sections respectives,
le général prescrit à ses soldats d'opérer ces sortes d'arrestations
«avec beaucoup d'humanité et d'égards pour le malheur, qu'on doit
respecter»[395]. Aux gardes nationaux sous ses ordres, il recommande la
plus grande modération dans le service: «Souvenez-vous que le fer dont
vos mains sont armées n'est pas destiné à déchirer le sein d'un père,
d'un frère, d'une mère, d'une épouse chérie.... Souvenez-vous de mes
premières promesses où je vous fis part de l'horreur que j'avois pour
toute effusion de sang.... Je ne souffrirai jamais qu'aucun de vous en
provoque un autre au meurtre et à l'assassinat. Les armes que vous
portez ne doivent être tirées que pour la défense de la patrie, c'est le
comble de la folie de voir un Français égorger un Français; si vous avez
des querelles particulières, étouffez-les pour l'amour de la
patrie»[396].
[Note 394: _Ibid._ du 4 septembre 1793.]
[Note 395: _Ibid._ du 21 prairial an II (9 juin 1794).]
[Note 396: _Ibid._ du 27 ventôse (17 mars 1794).]
Le véritable Hanriot ressemble assez peu, comme on voit, à l'Hanriot
légendaire de la plupart des écrivains. Le bruit a-t-il couru, au plus
fort moment de l'hébertisme, que certains hommes songeraient à ériger
une dictature, il s'empresse d'écrire: «Tant que nous conserverons notre
énergie, nous défierons ces êtres vils et corrompus de se mesurer avec
nous. Nous ne voulons pour maître que la loi, pour idole que la liberté
et l'égalité, pour autel que la justice et la raison[397].»
[Note 397: Ordre du jour du 16 ventôse an II (6 mars 1794).]
A ses camarades il ne cesse de prêcher la probité, la décence, la
sobriété, toutes les vertus. «Ce sont nos seules richesses; elles sont
impérissables. Fuyons l'usure; ne prenons pas les vices des tyrans que
nous avons terrassés[398].... Soyons sobres, aimons la patrie, et que
notre conduite simple, juste et vertueuse remplisse d'étonnement les
peuples des autres climats»[399].
[Note 398: _Ibid._ du 16 floréal (5 mai 1794).]
[Note 399: _Ibid._ du 26 prairial (14 juin 1794).]
Indigné de l'imprudence et de la brutalité avec lesquelles certains
soldats de la cavalerie, des estafettes notamment, parcouraient les rues
de Paris, au risque de renverser sur leur passage femmes, enfants,
vieillards, il avait autorisé les gardes nationaux de service à arrêter
les cavaliers de toutes armes allant au grand galop dans les rues.
«L'honnête citoyen à pied doit être respecté par celui qui est à
cheval»[400].
[Note 400: _Ibid._ du 15 pluviôse (3 février 1794).]
Un matin, l'ordre du jour suivant fut affiché dans tous les postes:
«Hier, un gendarme de la 29ème division a jeté à terre, il était midi
trois quarts, rue de la Verrerie, au coin de celle Martin, un vieillard
ayant à la main une béquille.... Cette atrocité révolte l'homme qui
pense et qui connaît ses devoirs. Malheur à celui qui ne sait pas
respecter la vieillesse, les lois de son pays, et qui ignore ce qu'il
doit à lui-même et à la société entière. Ce gendarme prévaricateur, pour
avoir manqué à ce qui est respectable, gardera les arrêts jusqu'à nouvel
ordre[401].» Quand je passe maintenant au coin de la rue Saint-Martin, à
l'angle de la vieille église Saint-Méry qui, dans ce quartier
transformé, est restée presque seule comme un témoin de l'acte de
brutalité si sévèrement puni par le général de la garde nationale, je ne
puis m'empêcher de songer à cet Hanriot dont la réaction nous a laissé
un portrait si défiguré.
[Note 401: Ordre du jour en date du 27 floréal (16 mai 1794).]
Aux approches du 9 thermidor ses conseils deviennent en quelque sorte
plus paternels. Il conjure les femmes qui, par trop d'impatience à la
porte des fournisseurs, causaient du trouble dans la ville, de se
montrer sages et dignes d'elles-mêmes. «Souvenez-vous que vous êtes la
moitié de la société et que vous nous devez un exemple que les hommes
sensibles ont droit d'attendre de vous[402].» Le 3 thermidor, il
invitait encore les canonniers à donner partout le bon exemple: «La
patrie, qui aime et veille sur tous ses enfants, proscrit de notre sein
la haine et la discorde.... Faisons notre service d'une manière utile et
agréable à la grande famille; fraternisons, et aimons tous ceux qui
aiment et défendent la chose publique[403].» Voilà pourtant l'homme
qu'avec leur effronterie ordinaire les Thermidoriens nous ont présenté
comme ayant été jeté ivre-mort par Coffinhal dans un égout de l'Hôtel de
Ville.
[Note 402: Ordre du jour en date du 22 messidor (10 juillet 1794).]
[Note 403: _Ibid._, du 3 thermidor (21 juillet 1794). Les
ordres du jour du général Hanriot se trouvent en minutes aux
_Archives_, où nous les avons relevés. Un certain nombre ont été
publiés, à l'époque, dans le _Moniteur_ et les journaux du temps.]
Ces citations, que nous aurions pu multiplier à l'infini, témoignent
assez clairement de l'esprit d'ordre, de la sagesse et de la modération
du général Hanriot; car ces ordres du jour, superbes parfois d'honnêteté
naïve, et révélés pour la première fois, c'est l'histoire prise sur le
fait, écrite par un homme de coeur et sans souci de l'opinion du
lendemain.
En embrassant, dans la journée du 9 thermidor, la cause des proscrits,
Hanriot, comme Dumas et Coffinhal, comme Payan et Fleuriot-Lescot, ne
fit que céder à l'ascendant de la vertu. Si, vingt-quatre heures
d'avance seulement, Robespierre avait eu l'idée de s'entendre avec ces
hauts fonctionnaires, si aux formidables intrigues nouées depuis si
longtemps contre lui il avait opposé les plus simples mesures de
prudence, s'il avait prévenu d'un mot quelques membres influents de la
Commune et des sections, s'il avait enfin pris soin d'éclairer sur les
sinistres projets de ses adversaires la foule immense de ses admirateurs
et de ses amis inconnus, la victoire lui était assurée; mais, en dehors
de la Convention, il n'y avait pas de salut à ses yeux; l'Assemblée,
c'était l'arche sainte; plutôt que d'y porter la main, il aurait offert
sa poitrine aux poignards. Pour triompher de ses ennemis, il crut qu'il
lui suffirait d'un discours, et il se présenta sans autre arme sur le
champ de bataille, confiant dans son bon droit et dans les sentiments de
justice et d'équité de la Convention. Fatale illusion, mais noble
croyance, dont sa mémoire devrait rester éternellement honorée.
IX
D'ailleurs Robespierre ne put se persuader, j'imagine, que ses collègues
du comité de Salut public l'abandonneraient si aisément à la rage de ses
ennemis. Mais il comptait sans les jaloux et les envieux, à qui son
immense popularité portait ombrage. La persistance de Maximilien à ne
point s'associer à une foule d'actes qu'il considérait comme
tyranniques, à ne pas prendre part, quoique présent, aux délibérations
du comité, exaspéra certainement quelques-uns de ses collègues, surtout
Billaud. Ce dernier lui reprochait d'être le tyran de l'opinion, à cause
de ses succès de tribune. Singulier reproche qui fit dire à Saint-Just:
«Est-il un triomphe plus désintéressé? Caton aurait chassé de Rome le
mauvais citoyen qui eût appelé l'éloquence dans la tribune aux harangues
le tyran de l'opinion[404].» Son empire, ajoute-t-il excellemment, se
donne à la raison et ne ressemble guère au pouvoir des gouvernements.
Mais Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, forts de l'appui de Carnot,
avaient pour ainsi dire accaparé à cette époque l'exercice du
pouvoir[405]: ils ne se souciaient nullement de voir la puissance du
gouvernement contre balancée par celle de l'opinion.
[Note 404: Discours du 9 Thermidor.]
[Note 405: «Vous avez confié le gouvernement à douze personnes, il
s'est trouvé, en effet, le dernier mois, entre deux ou trois.»
Saint-Just, _discours du 9 thermidor_.]
Cependant diverses tentatives de rapprochement eurent lieu dans les
premiers jours de thermidor, non seulement entre les membres du comité
de Salut public, mais encore entre les membres des deux comités réunis.
On s'assembla une première fois le 4. Ce jour-là l'entente parut
probable, puisqu'on chargea Saint-Just de présenter à la Convention un
rapport sur la situation générale de la République, Saint-Just dont
l'amitié et le dévouement pour Robespierre n'étaient ignorés de
personne. L'âpre et fier jeune homme ne déguisa ni sa pensée ni ses
intentions. Il promit de dire tout ce que sa probité lui suggérerait
pour le bien de la patrie, rien de plus, rien de moins, et il ajouta:
«Tout ce qui ne ressemblera pas au pur amour du peuple et de la liberté
aura ma haine[406].» Ces paroles donnèrent sans doute à réfléchir à ceux
qui ne le voyaient pas sans regret chargé de prendre la parole au nom
des comités devant la Convention nationale. Billaud-Varenne ne dissimula
même pas son dessein de rédiger l'acte d'accusation de Maximilien[407].
[Note 406: Discours du 9 thermidor.]
[Note 407: _Ibid._]
Le lendemain, on se rassembla de nouveau. Les membres des anciens
comités ont prétendu que ce jour-là Robespierre avait été cité devant
eux pour s'expliquer sur les conspirations dont il parlait sans cesse
vaguement aux Jacobins et sur son absence du comité depuis quatre
décades. Il ne faut pas beaucoup de perspicacité pour découvrir la
fourberie cachée sous cette déclaration intéressée. D'abord il n'y avait
pas lieu de citer Robespierre devant les comités, puisque, du propre
aveu de ses accusateurs, il n'avait encore accompli aucun de ces actes
ostensibles et nécessaires «pour démontrer une conjuration à l'opinion
publique abusée»[408]. Cet acte _ostensible et nécessaire_ ce fut,
comme l'ont dit eux-mêmes ses assassins, son discours du 8
thermidor.--Secondement, l'absence de Robespierre a été, comme nous
l'avons prouvé, une absence toute morale; de sa personne il était là;
donc il était parfaitement inutile de le mander, puisque chaque jour on
se trouvait face à face avec lui.
[Note 408: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 89. M.
Michelet trouve moyen de surenchérir sur les allégations inadmissibles
des membres des deux anciens comités. Il raconte que le soir du 5
thermidor, le comité, _non sans étonnement, vit arriver
Robespierre_. Et que voulait-il? se demande l'éminent écrivain; les
tromper? gagner du temps _jusqu'au retour de Saint-Just_? Il ne le
croit pas, et c'est bien heureux; mais s'il avait étudié avant d'écrire,
il se serait aperçu que Robespierre n'avait pas à gagner du temps
jusqu'au retour de Saint-Just, puisque ce représentant était de retour
depuis le 10 messidor, c'est-à-dire depuis plus de trois semaines, et
que, dans son dernier discours, il a raconté lui-même avec des détails
qu'on ne trouve nulle part ailleurs cette séance du 5 thermidor, où il
joua un rôle si important. (Voy. l'_Histoire de la Révolution_ par
M. Michelet, t. VII, p. 428.)]
La vérité est que le 5 thermidor il consentit à une explication. Cette
explication, que fût-elle? Il est impossible d'admettre tous les contes
en l'air débités là-dessus par les uns et par les autres. Les anciens
membres des comités ont gardé à cet égard un silence prudent[409]. Seul,
Billaud-Varenne en a dit quelques mots. A l'en croire, Robespierre
serait devenu lui-même accusateur, aurait désigné nominativement les
victimes qu'il voulait immoler, et surtout aurait reproché aux deux
comités l'inexécution du décret ordonnant l'organisation de six
commissions populaires pour juger les détenus[410]. Sur ce dernier point
nous prenons Billaud en flagrant délit de mensonge, car, dès le 3
thermidor, quatre de ces commissions étaient organisées par un arrêté
auquel Robespierre, ainsi qu'on l'a vu plus haut, avait, quoique présent
au comité, refusé sa signature. Quant aux membres dénoncés par
Robespierre à ses collègues des comités pour leurs crimes et leurs
prévarications, quels étaient-ils? Billaud-Varenne s'est abstenu de
révéler leurs noms, et c'est infiniment fâcheux; on eût coupé court
ainsi aux exagérations de quelques écrivains, qui, feignant d'ajouter
foi aux récits mensongers de certains conjurés thermidoriens, se sont
complu à porter jusqu'à dix-huit et jusqu'à trente le chiffre des
Conventionnels menacés. Le nombre des coupables n'était pas si grand;
rappelons que, d'après les déclarations assez précises de Couthon et de
Saint-Just, il ne s'élevait pas à plus de quatre ou cinq, parmi
lesquels, sans crainte de se tromper, on peut ranger Fouché, Tallien et
Rovère. «Robespierre s'est déclaré le ferme appui de la Convention», a
écrit Saint-Just, «il n'a jamais parlé dans le comité qu'avec ménagement
de porter atteinte à aucun de ses membres[411]». C'est encore au
discours de Saint-Just qu'il faut recourir pour savoir à peu près au
juste ce qui s'est passé le 5 thermidor dans la séance des deux comités.
[Note 409: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p. 7
et 61. Barère n'a pas été plus explicite dans ses _Observations sur le
rapport de Saladin_.]
[Note 410: _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent Lecointre_, p.
89.]
[Note 411: Discours du 9 Thermidor.]
Au commencement de la séance tout le monde restait muet, comme si l'on
eût craint de s'expliquer. Saint-Just rompit le premier le silence. Il
raconta qu'un officier suisse, fait prisonnier devant Maubeuge et
interrogé par Guyton-Morveau et par lui, leur avait confié que les
puissances alliées n'avaient aucun espoir d'accommodement avec la France
actuelle, mais qu'elles attendaient tout d'un parti qui renverserait la
forme terrible du gouvernement et adopterait des principes moins
rigides. En effet, les manoeuvres des conjurés n'avaient pas été sans
transpirer au dehors. Les émigrés, ajouta Saint-Just, sont instruits du
projet des conjurés de faire, s'ils réussissent, contraster l'indulgence
avec la rigueur actuellement déployée contre les traîtres. Ne verra-t-on
pas les plus violents terroristes, les Tallien, les Fréron, les Bourdon
(de l'Oise), s'éprendre de tendresses singulières pour les victimes de
la Révolution et même pour les familles des émigrés?
Arrivant ensuite aux persécutions sourdes dont Robespierre était
l'objet, il demanda, sans nommer son ami, s'il était un dominateur qui
ne se fût pas d'abord environné d'un grand crédit militaire, emparé des
finances et du gouvernement, et si ces choses se trouvaient dans les
mains de ceux contre lesquels on insinuait des soupçons. David appuya
chaleureusement les paroles de son jeune collègue. Il n'y avait pas à se
méprendre sur l'allusion. Billaud-Varenne dit alors à Robespierre:
_Nous sommes tes Amis, nous avons toujours marché ensemble._ Et la
veille, il l'avait traité de Pisistrate. «Ce déguisement», dit
Saint-Just, «fit tressaillir mon coeur»[412].
[Note 412: Discours du 9 thermidor.]
Il n'y eut rien d'arrêté positivement dans cette séance; cependant la
paix parut, sinon cimentée, au moins en voie de se conclure, et l'on
confirma le choix que, la veille, on avait fait de Saint-Just, comme
rédacteur d'un grand rapport sur la situation de la République. Les
conjurés, en apprenant l'issue de cette conférence, furent saisis de
terreur. Si cette paix eût réussi, a écrit l'un d'eux, «elle perdait à
jamais la France»[413]; c'est-à-dire: nous étions démasqués et punis,
nous misérables qui avons tué la République dans la personne de son plus
dévoué défenseur. De nouveau l'on se mit à l'oeuvre: des listes de
proscription plus nombreuses furent lancées parmi les députés.
«Epouvanter les membres par des listes de proscription et en accuser
l'innocence», voilà ce que Saint-Just appelait un blasphème[414].
[Note 413: _Les Crimes de sept membres des anciens comités, etc.,
ou Dénonciation formelle à la Convention nationale_, par Laurent
Lecointre, p. 194.]
[Note 414: Discours du 9 Thermidor.]
Tel avait été le succès de ce stratagème, qu'ainsi que nous l'avons dit,
un certain nombre de représentants n'osaient plus coucher dans leurs
lits. Cependant on ne vint pas sans peine à bout d'entraîner le comité
de Salut public; il fallut des pas et des démarches dont l'histoire
serait certainement instructive et curieuse. Les membres de ce comité
semblaient comme retenus par une sorte de crainte instinctive, au moment
de livrer la grande victime. Tout à l'heure même nous allons entendre
Barère, en leur nom, prodiguer à Robespierre la louange et l'éloge. Mais
ce sera le baiser de Judas.
CHAPITRE SIXIÈME
Sortie de Couthon contre les conjurés.--Une pétition des Jacobins.
--Justification de Dubois-Crancé.--Réunion chez Collot-d'Herbois.
Robespierre la veille du 8 thermidor.--Discours testament.--Vote de
l'impression du discours.--Vadier à la tribune.--Intervention de
Cambon.--Billaud-Varenne et Panis dans l'arène.--Fière attitude de
Robespierre.--Sa faute capitale.--Remords de Cambon.--Séance du 8
thermidor aux Jacobins.--David et Maximilien.--Tentative suprême auprès
des gens de la droite.--Nuit du 8 au 9 thermidor.
I
Aux approches du 9 thermidor, il y avait dans l'air une inquiétude
vague, quelque chose qui annonçait de grands événements. Les
malveillants s'agitaient en tous sens et répandaient les bruits les plus
alarmants pour décourager et diviser les bons citoyens. Ils intriguaient
jusque dans les tribunes de la Convention. Robespierre s'en plaignit
vivement aux Jacobins dans la séance du 6, et il signala d'odieuses
menées dont, ce jour-là même, l'enceinte de la Convention avait été le
théâtre[415]. Après lui Couthon prit la parole et revint sur les
manoeuvres employées pour jeter la division dans la Convention
nationale, dans les comités de Salut public et de Sûreté générale. Il
parla de son dévouement absolu pour l'Assemblée, dont la très-grande
majorité lui paraissait d'une pureté exemplaire; il loua également les
comités de Salut public et de Sûreté générale, où, dit-il, il
connaissait des hommes vertueux et énergiques, disposés à tous les
sacrifices pour la patrie. Seulement il reprocha au comité de Sûreté
générale de s'être entouré de scélérats coupables d'avoir exercé en son
nom une foule d'actes arbitraires et répandu l'épouvante parmi les
citoyens, et il nomma encore Senar, ce coquin dont les Mémoires plus ou
moins authentiques ont si bien servi la réaction. «Il n'est pas»,
dit-il, «d'infamies que cet homme atroce n'ait commises». C'était là un
de ces agents impurs dénoncés par Robespierre comme cherchant partout
des coupables et prodiguant les arrestations injustes[416]. Couthon ne
s'en tint pas là: il signala la présence de quelques scélérats jusque
dans le sein de la Convention, en très petit nombre du reste: cinq ou
six, s'écria-t-il, «dont les mains sont pleines des richesses de la
République et dégouttantes du sang des innocents qu'ils ont immolés»;
c'est-à-dire les Fouché, les Tallien, les Carrier, les Rovère, les
Bourdon (de l'Oise), qu'à deux jours de là Robespierre accusera à son
tour--malheureusement sans les nommer--d'avoir porté la Terreur dans
toutes les conditions.
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