Thermidor
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Ernest Hamel >> Thermidor
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Accueilli par les cris: _A l'ordre! à l'ordre!_ il n'en insista pas
moins, vainement d'ailleurs, pour la prise en considération de sa
motion. Ses tendances démocratiques se trouvaient donc nettement
dessinées dès cette époque, et la cour le considérait comme son plus
terrible adversaire, d'autant plus redoutable qu'elle le savait
inaccessible à toute espèce de corruption.
Sa renommée allait grandissant de jour en jour. Ses efforts désespérés
et vains pour faire pénétrer dans la Constitution nouvelle le suffrage
universel, achevèrent de porter au comble sa popularité.
Mais il n'y avait pas que les prolétaires qui fussent privés du droit de
participer aux affaires publiques. Deux classes d'hommes, sous l'ancien
régime, étaient complètement en dehors du droit commun, c'étaient les
juifs et les comédiens. L'abbé Maury, ayant proposé de maintenir leur
exclusion de la vie civile, Robespierre s'élança à la tribune: «Il était
bon, dit-il, en parlant des comédiens, qu'un membre de cette Assemblée
vînt réclamer en faveur d'une classe trop longtemps opprimée....» Et, à
propos des juifs: «On vous a dit sur les juifs des choses infiniment
exagérées et souvent contraires à l'histoire. Je pense qu'on ne peut
priver aucun des individus de ces classes des droits sacrés que leur
donne le titre d'hommes. Cette cause est la cause générale....» Plus
heureux cette fois, il finit par triompher, grâce au puissant concours
de Mirabeau.
«Cet homme, ira loin, disait ce dernier, il croit tout ce qu'il dit.» Il
n'était pas de question importante où il n'intervînt dans le sens le
plus large et le plus démocratique. Dans les discussions relatives aux
affaires religieuses, il se montra, ce qu'il devait rester toujours, le
partisan de la tolérance la plus absolue et le défenseur résolu de la
liberté des cultes, n'hésitant pas d'ailleurs à appuyer de sa parole,
même contre le sentiment populaire, ce qui lui paraissait conforme à la
justice et à l'équité.
Ce fut à sa voix que l'Assemblée constituante décida qu'aucun de ses
membres ne pourrait être promu au ministère pendant les quatre années
qui suivraient la session, ni élu à la législature suivante, double
motion qui dérangea bien des calculs ambitieux, et qui témoignait de son
profond désintéressement. Il jouissait alors d'un ascendant considérable
sur ses collègues. Les journaux de l'époque célébraient à l'envi ses
vertus, ses talents, son courage, son éloquence. Déjà, le peuple l'avait
salué du nom d'_Incorruptible_, qui lui restera dans l'histoire.
En revanche, il était en butte à la haine profonde de la réaction. Mais
cela le touchait peu. «Je trouve un dédommagement suffisant de la haine
aristocratique qui s'est attachée à moi dans les témoignages de
bienveillance dont m'honorent tous les bons citoyens», écrivait-il à un
de ses amis, le 1er avril 1790. Il venait d'être nommé président de la
_Société des Amis de la Constitution_, dont il avait été l'un des
fondateurs.
Au mois de juin de l'année suivante, il était nommé accusateur public
par les électeurs de Versailles et de Paris. Il accepta, non sans
quelque hésitation, la place d'accusateur près le tribunal criminel de
Paris. «Quelque honorable que soit un pareil choix», écrivait-il à l'un
de ses amis à Arras, «je n'envisage qu'avec frayeur les travaux pénibles
auxquels cette place va me condamner ... mais, ajoute-t-il avec une
sorte de tristesse et un étrange pressentiment, je suis appelé à une
destinée orageuse; il faut en suivre le cours jusqu'à ce que j'aie fait
le dernier sacrifice que je pourrai offrir à ma patrie.» Il venait à
peine d'être appelé à ces fonctions que le roi et la reine quittaient
les Tuileries et Paris.
On connaît les tristes péripéties de l'arrestation de Varennes.
Robespierre fut de ceux qui alors proposèrent la mise en accusation du
roi pour avoir déserté son poste. Toutefois, il se montra opposé, comme
s'il eût prévu un piège, à la pétition fameuse, rédigée par Laclos, au
sujet de la déchéance, pétition que l'on devait colporter au
Champ-de-Mars dans la journée du 17 juillet, et qui devait être arrosée
de tant de sang français.
Le soir même de cette journée, un grand changement se fit dans la vie de
Robespierre. Jusque-là, il avait demeuré, isolé, dans un petit
appartement de la rue de Saintonge, au Marais, depuis le retour de
l'Assemblée à Paris. Dans la soirée du 17, comme on craignait que la
cour et les ministres ne se portassent à quelque extrémité sur les
meilleurs patriotes, M. et Mme. Roland l'engagèrent à venir habiter avec
eux, mais il préféra l'hospitalité qui lui fut offerte par le menuisier
Duplay, son admirateur passionné, qui allait devenir son ami le plus
cher, et dont, jusqu'à sa mort, il ne devait plus quitter la maison,
située rue Saint-Honoré, à quelques pas de l'ancien couvent des
Jacobins.
Jusqu'à la fin de la Constituante, il ne cessa de lutter avec une
intrépidité stoïque contre l'esprit de réaction qui l'avait envahie.
Lorsque le dernier jour du mois de septembre 1791, le président Thouret
eut proclamé que l'Assemblée avait terminé sa mission, une scène étrange
se passa à la porte de la salle. Là, le peuple attendait, des couronnes
de chêne à la main. Quand il aperçut Robespierre et Pétion, il les leur
mit sur la tête. Les deux députés essayèrent de se dérober à ce triomphe
en montant dans une voiture de place, mais aussitôt les chevaux en
furent dételés et quelques citoyens s'attelèrent au fiacre, tenant à
honneur de le traîner eux-mêmes. Mais déjà Robespierre était descendu de
la voiture; il rappela le peuple au respect de sa propre dignité, et,
accompagné de Pétion, il regagna à pied la demeure de son hôte, salués
l'un et l'autre, sur leur passage, de ces cris d'amour: «Voilà les
véritables amis, les défenseurs des droits du peuple.» Ici finit la
période la plus heureuse et la moins connue de la vie de Robespierre.
III
Après être allé passer quelques semaines dans son pays natal, qu'il
n'avait pas revu depuis deux ans, et où il fut également l'objet d'une
véritable ovation, il revint à Paris qu'il trouva en proie à une
véritable fièvre belliqueuse. Les Girondins, maîtres de l'Assemblée
législative, y avaient prêché la guerre à outrance, et leurs discours
avaient porté au suprême degré l'exaltation des esprits.
Au risque de compromettre sa popularité, Robespierre essaya de calmer
l'effervescence publique et de signaler les dangers d'une guerre
intempestive. La guerre, dirigée par une cour évidemment hostile aux
principes de la Révolution, lui semblait la chose la plus dangereuse du
monde. Ce serait, dit-il, la guerre de tous les ennemis de la
Constitution française contre la Révolution, ceux du dedans et ceux du
dehors. «Peut-on, raisonnablement, ajouta-t-il, compter au nombre des
ennemis du dedans la cour et les agents du pouvoir exécutif? Je ne puis
résoudre cette question, mais je remarque que les ennemis du dehors, les
rebelles français et ceux qui passent pour vouloir les soutenir,
prétendent qu'ils ne sont les défenseurs que de la cour de France et de
la noblesse française.» Il parvint à ramener à son opinion la plus
grande partie des esprits; les Girondins ne le lui pardonnèrent pas, et
ce fut là le point de départ de leur acharnement contre lui.
La guerre se fit néanmoins. Mais ses débuts, peu heureux, prouvèrent
combien Maximilien avait eu raison de conseiller à la France d'attendre
qu'elle fût attaquée avant de tirer elle-même l'épée du fourreau.
On vit alors Robespierre donner sa démission d'accusateur public, aimant
mieux servir la Révolution comme simple citoyen que comme fonctionnaire.
Il fonda, sous le titre de _Défenseur de la Constitution_, un
journal pour défendre cette Constitution, non pas contre les idées de
progrès, dont il avait été à la Constituante l'ardent propagateur, mais
contre les entreprises possibles de la cour, convaincu, dit-il, que le
salut public ordonnait à tous les bons citoyens de se réfugier à l'abri
de la Constitution pour repousser les attaques de l'ambition et du
despotisme. Il mettait donc au service de la Révolution son journal et
la tribune des Jacobins, dont il était un des principaux orateurs, se
gardant bien, du reste, d'être le flagorneur du peuple et n'hésitant
jamais à lui dire la vérité.
Cela se vit bien aux Jacobins, le 19 mars 1792, quand le ministre
girondin Dumouriez vint, coiffé du bonnet rouge, promettre à la société
de se conduire en bon patriote. Au moment où, la tête nue et les cheveux
poudrés, Robespierre se dirigeait vers la tribune pour lui répondre, un
_sans-culotte_ lui mit un bonnet rouge sur la tête. Aussitôt il
arracha le bonnet sacré et le jeta dédaigneusement à terre, témoignant,
par là, combien peu il était disposé à flatter bassement la multitude.
Dès le mois de juillet, il posa nettement, dans son journal et à la
tribune des Jacobins, la question de la déchéance et de la convocation
d'une Convention nationale. «Est-ce bien Louis XVI qui règne?
écrivit-il. Non, ce sont tous les intrigants qui s'emparent de lui tour
à tour. Dépouillé de la confiance publique, qui seule fait la force des
rois, il n'est plus rien par lui-même.»
«... Au-dessus de toutes les intrigues et de toutes les factions, la
nation ne doit consulter que les principes et ses droits. La puissance
de la cour une fois abattue, la représention nationale régénérée, et
surtout la nation assemblée, le salut public est assuré.»
Le 10 août, le peuple fit violemment ce que Robespierre aurait voulu
voir exécuter par la puissance législative. Il le félicita de son
heureuse initiative et complimenta l'Assemblée d'avoir enfin effacé, au
bruit du canon qui détruisait la vieille monarchie, l'injurieuse
distinction établie, malgré lui, par la Constituante entre les citoyens
actifs et les citoyens non actifs.
Dans la soirée même, sa section, celle de la place Vendôme, le nomma
membre du nouveau conseil général de la commune. Élu président du
tribunal institué pour juger les conspirateurs, il donna immédiatement
sa démission en disant qu'il ne pouvait être juge de ceux qu'il avait
dénoncés, et qui, «s'ils étaient les ennemis de la patrie, s'étaient
aussi déclarés les siens».[3]
[Note 3: Lettre insérée dans le _Moniteur_ du 28 août 1792.]
Nommé également membre de l'assemblée électorale chargée de choisir les
députés à la Convention nationale, Il prit peu de part aux délibérations
de la Commune. Le bruit des affreux massacres de septembre vint
tardivement le frapper au milieu de ses fonctions d'électeur. A cette
nouvelle, il se rendit au conseil général où, avec Deltroy et Manuel, il
reçut la mission d'aller protéger la prison du Temple qui fut, en effet,
épargnée par les assassins.[4]
[Note 4: Procès-verbaux du conseil général de la commune de Paris.
_Archives de la ville_, v. 22, carton 0.70.]
Jusqu'ici, rien de sanglant n'apparaît ni dans ses actes ni dans ses
paroles. Maintenant, jusqu'où doit aller, devant l'histoire, sa part de
responsabilité dans les mesures sévères, terribles que, pour sauver la
Révolution et la patrie, la Convention allait bientôt prendre ou
ratifier? C'est ce dont le lecteur jugera d'après ce récit, écrit
d'après les seules sources officielles, authentiques et originales.
IV
Élu membre de la Convention nationale par les électeurs de Paris,
Robespierre fut, dès les premières séances, l'objet d'une violente
accusation de la part des hommes de la Gironde. Déjà Guadet, aux
Jacobins, lui avait reproché amèrement d'être l'idole du peuple, et
l'avait exhorté naïvement à se soustraire par l'ostracisme à cette
idolâtrie. Lasource l'accusa d'aspirer à la dictature. A l'accusation
dirigée contre lui, il opposa toute sa vie passée. «La meilleure réponse
à de vagues accusations est de prouver qu'on a toujours fait des actes
contraires. Loin d'être ambitieux, j'ai toujours combattu les ambitieux.
Ah! si j'avais été l'homme de l'un de ces partis qui, plus d'une fois,
tentèrent de me séduire, si j'avais transigé avec ma conscience et trahi
la cause du peuple, je serais à l'abri des persécutions....»
Barbaroux et Louvet vinrent à la rescousse. Le frivole auteur de
_Faublas_, devançant les Thermidoriens, voulait absolument que la
Convention frappât d'un acte d'accusation l'adversaire de son parti,
parce qu'on l'avait proclamé l'homme le plus vertueux de France et que
l'idolâtrie dont un citoyen était l'objet pouvait être mortelle à la
patrie, parce qu'on l'entendait vanter constamment la souveraineté du
peuple, et qu'il avait abdiqué le poste périlleux d'accusateur public.
Malgré le vide et le ridicule de ces accusations, une partie de la
Convention applaudit à la robespierride de Louvet, que le ministre
Roland fit répandre dans les provinces à quinze mille exemplaires.
Écrasante fut la réponse de Robespierre. Il n'eut pas de peine à prouver
qu'à l'époque où l'on prétendait qu'il exerçait la dictature, toute la
puissance était entre les mains de ses adversaires. Après avoir reproché
à ceux-ci de ne parler de dictature que pour l'exercer eux-mêmes sans
frein, il termina par un appel à la conciliation, ne demandant d'autre
vengeance contre ses calomniateurs «que le retour de la paix et le
triomphe de la liberté».
Mais sourds à cet appel à la conciliation, les imprudents Girondins ne
firent que redoubler d'invectives et d'animosité à l'égard de
Robespierre et de Danton. La lutte entre la Gironde et la Montagne
s'envenimait chaque jour et ne devait se terminer que par
l'extermination d'un des deux partis. Mais d'où vinrent les attaques
passionnées et les premiers traits empoisonnés? La justice nous commande
bien de le dire, elles vinrent des Girondins.
Le jugement du roi, dans lequel Girondins et Montagnards votèrent en
grande majorité pour la mort, fut à peine une halte au milieu de cette
lutte sans trêve ni merci.
Le jour même où Louis XVI était décapité, Robespierre prenait la parole
pour faire l'éloge de son ami Lepeletier de Saint-Fargeau, qui venait de
tomber sous le poignard d'un assassin. Lorsque, dans la même séance,
Bazire proposa que la peine de mort fût décrétée contre quiconque
cacherait le meurtrier ou favoriserait sa fuite, il attaqua avec force
cette motion comme contraire aux principes. «Quoi! s'écria-t-il, au
moment où vous allez effacer de votre code pénal la peine de mort, vous
la décréteriez pour un cas particulier! Les principes d'éternelle
justice s'y opposent.» Et, sur sa proposition, l'Assemblée passa à
l'ordre du jour.
Déjà, du temps de la Constituante, il avait éloquemment, mais en vain,
réclamé l'abolition de la peine de mort. Que ne fût-il écouté alors!
Peut-être, comme il le dit lui-même un jour, l'histoire n'aurait-elle
pas eu à enregistrer les actes sanglants qui jettent une teinte si
sombre sur la Révolution. Mais on approchait de l'heure des sévérités
implacables.
La Convention, croyant reconnaître la main de l'étranger et celle des
éternels adversaires de la Révolution dans les agitations qui marquèrent
le mois de mars 1793, commença à prendre des mesures terribles contre
les ennemis du dedans et du dehors. Le 10 mars, sur la proposition de
Danton, elle adopta un projet de tribunal révolutionnaire, projet rédigé
par le girondin Isnard, décrétant virtuellement ainsi le régime de la
Terreur.
Dans les discussions auxquelles donna lieu l'organisation de ce
tribunal, Robespierre se borna à demander qu'il fût chargé de réprimer
les écrits soudoyés tendant à pousser à l'assassinat des défenseurs de
la liberté, et surtout que l'on définît bien ce que l'on entendait par
conspirateurs. «Autrement, dit-il, les meilleurs citoyens risqueraient
d'être victimes d'un tribunal institué pour les protéger contre les
entreprises des contre-révolutionnaires.»
Nommé membre du comité de Défense nationale, dit _Commission de Salut
public_, dont faisaient également partie Isnard, Vergniaud, Guadet et
quelques autres Girondins, il donna presque aussitôt sa démission, ne
voulant pas s'y trouver, dit-il, avec Brissot, qu'il regardait comme un
complice de Dumouriez. Il refusa également d'entrer dans le grand comité
de Salut public qui succéda à celui de défense nationale.
Les débats sur la Constitution firent à peine trêve aux querelles
intestines qui divisaient la Convention. C'est au moment où les
Girondins ressassaient contre Robespierre et Danton leur éternelle
accusation de dictature que le premier, après avoir exposé, aux
applaudissements de l'Assemblée, son mémorable projet de Déclaration des
droits de l'homme, prononçait ces paroles, toujours dignes d'être
méditées: «Fuyez la manière ancienne des gouvernements de vouloir trop
gouverner; laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire
ce qui ne nuit point à autrui; laissez aux communes le droit de régler
elles-mêmes leurs propres affaires en tout ce qui ne tient point
essentiellement à l'administration générale de la République; rendez à
la liberté individuelle tout ce qui n'appartient pas naturellement à
l'autorité publique, et vous aurez laissé d'autant moins de prise à
l'ambition et à l'arbitraire.» Sages paroles, dont il serait bien temps
de s'inspirer.
Mais, à chaque instant, de nouvelles explosions interrompaient ces
pacifiques discussions. Lorsque les Girondins avaient proposé la mise en
accusation de Marat pour ses écrits violents, Danton s'était écrié:
«N'entamez pas la Convention», et Robespierre avait également essayé de
s'opposer à l'adoption d'un décret qui devait être suivi, hélas! de bien
d'autres décrets analogues. Les Girondins ne firent que ménager à
l'_Ami du peuple_ un triomphe éclatant.
On sait comment ils finirent par sombrer dans les journées du 31 mai et
du 2 juin, sous l'irrésistible impulsion du peuple de Paris, qu'ils
avaient exaspéré. Depuis huit mois qu'ils étaient en possession du
pouvoir, ils n'avaient su que troubler le pays et l'Assemblée par leurs
haines implacables et leurs rancunes immortelles. «Encore quelques mois
d'un pareil gouvernement, a écrit leur chantre inspiré, et la France, à
demi conquise par l'étranger, reconquise par la contre-révolution,
dévorée par l'anarchie, déchirée de ses propres mains, aurait cessé
d'exister et comme république et comme nation. Tout périssait entre les
mains de ces hommes de paroles. Il fallait ou se résigner à périr avec
eux ou fortifier le gouvernement[5].
[Note 5: Les _Girondins_, par M. de Lamartine. T. VI, p. 155.]
Les journées des 31 mai et 2 juin, que trois mois après le 9 thermidor,
Robert Lindet qualifiait encore de «grandes, heureuses, utiles et
nécessaires», ne coûtèrent pas une goutte de sang au pays, et
vraisemblablement les Girondins n'auraient pas été immolés, s'ils
n'avaient point commis le crime de soulever une partie de la France
contre la Convention.
V
«La liberté ne sera point terrible envers ceux qu'elle a désarmés,
s'était écrié Saint-Just, dans la séance du 8 juillet 1793, en terminant
son rapport sur les Girondins décrétés d'accusation à la suite du 31
mai. Proscrivez ceux qui ont fui pour prendre les armes ... non pour ce
qu'ils ont dit, mais pour ce qu'ils ont fait; jugez les autres et
pardonnez au plus grand nombre, l'erreur ne doit pas être confondue avec
le crime, et vous n'aimez point à être sévères.»
Mais le décret, rendu à la suite de ce rapport, ne proscrivait que neuf
représentants, qui s'étaient mis en état de rébellion dans les
départements de l'Eure, du Calvados et de Rhône-et-Loire, et ne frappait
d'accusation que les députés Gensonné, Guadet, Vergniaud, Gardien et
Mollevault. Cela parut infiniment trop modéré aux ardents de la
Montagne, aux futurs Thermidoriens.
Le 3 octobre, Amar parut à la tribune pour donner lecture d'un nouveau
rapport contre les Girondins, au nom du comité de Sûreté générale.
Quarante-six députés, cette fois, étaient impliqués dans l'affaire et
renvoyés devant le tribunal révolutionnaire. Mais ce n'était pas tout.
Amar termina son rapport par la lecture d'une protestation, restée
secrète jusque-là, contre les événements des 31 mai et 2 juin, et
portant les signatures de soixante-treize membres de l'Assemblée, dont
il réclama l'arrestation immédiate.
Cette mesure parut insuffisante à quelques membres qui, appuyés par le
rapporteur, proposèrent, aux applaudissements d'une partie de
l'Assemblée, de décréter également d'accusation les soixante-treize
signataires de la protestation. C'était le glaive suspendu sur les têtes
de ces malheureux. Où donc étaient alors ceux qui, depuis, se sont
donnés comme ayant voulu les sauver? L'Assemblée allait les livrer au
bourreau quand Robespierre, devenu, depuis le mois de juillet, membre du
comité de Salut public, s'élança à la tribune. En quelques paroles
énergiques, il montra combien il serait injuste et impolitique de livrer
au bourreau les signataires dont on venait de voter l'arrestation, et
dont la plupart étaient des hommes de bonne foi, qui n'avaient été
qu'égarés.
L'Assemblée, ramenée à de tout autres sentiments, ne resta pas sourde à
ce langage généreux, et, au milieu des applaudissements décernés au
courageux orateur, elle se rangea à son avis. Les soixante-treize
étaient sauvés.
Les témoignages de reconnaissance n'ont pas manqué à Robespierre,
témoignages que les Thermidoriens avaient eu grand soin de dissimuler.
Fort heureusement nous avons pu les faire revenir au jour. Je me
contenterai d'en citer quelques-uns.
«Citoyen notre collègue, lui écrivaient, au nom de leurs compagnons
d'infortune, le 29 nivôse an II, les députés Hecquet, Queinec, Arnault,
Saint-Prix, Blad et Vincent, nous avons emporté, du sein de la
Convention et dans notre captivité, un sentiment profond de
reconnaissance, excité par l'opposition généreuse que tu formas le 3
octobre, à l'accusation proposée contre nous. La mort aura flétri notre
coeur avant que cet acte de bienfaisance en soit effacé.»
Écoutez Garilhe, député de l'Ardèche à la Convention: «La loyauté, la
justice et l'énergie que vous avez développées le 3 octobre, en faveur
des signataires de la déclaration du 6 juin, m'ont prouvé que, de même
que vous savez, sans autre passion que celle du bien public, employer
vos talents à démasquer les traîtres, de même vous savez élever votre
voix avec courage en faveur de l'innocent trompé. Cette conduite
généreuse m'inspire la confiance de m'adresser à vous....»
Lisez enfin ces quelques lignes écrites de la Force à la date du 3
messidor an II (21 juin 1794), c'est-à-dire un peu plus d'un mois avant
le 9 thermidor, et signées de trente et un Girondins: «Citoyen, tes
collègues détenus à la Force t'invitent à prendre connaissance de la
lettre dont ils t'envoient copie. Ils espèrent que, conséquemment à tes
principes, tu l'appuieras. Quoique nous te devions beaucoup, nous ne te
parlerons point de notre reconnaissance, il suffit de demander justice à
un républicain tel que toi.»
Combien y en a-t-il qui, après Thermidor, se souviendront de ce cri de
reconnaissance? C'est triste à dire, mais beaucoup, comme
Boissy-d'Anglas, qui comparait alors Robespierre à Orphée, feront chorus
avec les calomniateurs de celui qui les avait arrachés à la mort.
VI
C'était le temps où, suivant l'expression du général Foy, la France
accomplissait son colossal effort. Sans doute, on peut maudire les
sévérités de 1793, mais il est impossible de ne pas les comprendre.
Croit-on que c'est avec des ménagements que la République serait
parvenue à rejeter l'Europe coalisée et les émigrés en armes au delà du
Rhin, à écraser la Vendée, à faire rentrer sous terre l'armée des
conspirateurs? Comme tous ses collègues du comité de Salut public et de
la Convention, Robespierre s'associa à toutes les mesures inflexibles
que commandait la situation.
Mais, plus que ses collègues du comité, il eut le courage de combattre
les excès inutiles, ce qu'il appelait «l'exagération systématique des
faux patriotes» et les fureurs anarchiques si propres à déconsidérer la
Révolution française. «La sagesse seule peut fonder une République,
disait-il, le 27 brumaire (17 novembre 1793), à la Convention. Soyez
dignes du peuple que vous représentez; le peuple hait tous les excès.»
Avec Danton, il s'éleva courageusement contre les saturnales de la
déprêtrisation et l'intolérance de quelques sectaires qui transformaient
la dévotion en crime d'État. «De quel droit, s'écriait-il, le 1er
frimaire, aux Jacobins, des hommes inconnus jusqu'ici dans la carrière
de la Révolution viendraient-ils troubler la liberté des cultes au nom
de la liberté? De quel droit feraient-ils dégénérer les hommages rendus
à la vérité pure en des farces éternelles et ridicules? Pourquoi leur
permettrait-on de se jouer ainsi de la dignité du peuple et d'attacher
les grelots de la folie au sceptre même de la philosophie? La Convention
ne permettra pas qu'on persécute les ministres paisibles du culte. On a
dénoncé des prêtres pour avoir dit la messe. Celui qui veut les empêcher
est plus fanatique que celui qui dit la messe.» Il faut avouer que si
c'était là de la _religiosité_, il y avait quelque courage à en
faire parade, au moment où l'on emprisonnait comme suspects ceux qui
allaient aux vêpres, et où, malgré son immense influence morale et sa
qualité de membre du comité de Salut public, il lui fut impossible, à
lui Robespierre, de réprimer ces odieux excès.
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