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Thermidor

E >> Ernest Hamel >> Thermidor

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[Note 415: _Journal de la Montagne_ du 10 thermidor (28 juillet
1794).]

[Note 416: Senar, comme on sait, avait fini par être arrêté sur les
plaintes réitérées de Couthon.]

Trois jours auparavant, Couthon, après avoir récriminé contre les cinq
ou six coquins dont la présence souillait la Convention, avait engagé la
société à présenter dans une pétition à l'Assemblée ses voeux et ses
réflexions au sujet de la situation, et sa motion avait été unanimement
adoptée. Il y revint dans la séance du 6. C'était sans doute, à ses
yeux, un moyen très puissant de déterminer les gens de bien à se
rallier, et les membres purs de la Convention à se détacher des cinq ou
six êtres tarés qu'il considérait comme les plus vils et les plus
dangereux ennemis de la liberté[417]. Quelques esprits exaltés
songèrent-ils alors à un nouveau 31 mai? Cela est certain; mais il est
certain aussi que si quelqu'un s'opposa avec une énergie suprême à
l'idée de porter atteinte à la Convention nationale, dans des
circonstances nullement semblables à celles où s'était trouvée
l'Assemblée à l'époque du 31 mai, ce fut surtout Robespierre. Il ne
ménagea point les provocateurs d'insurrection, ceux qui, par leurs
paroles, poussaient le peuple à un 31 mai. «C'était bien mériter de son
pays», s'écriat-il, «d'arrêter les citoyens qui se permettraient des
propos aussi intempestifs et aussi contre-révolutionnaires»[418].

[Note 417: Le compte rendu de la séance du 6 thermidor aux Jacobins
ne figure pas au _Moniteur_. Il faut le lire dans le _Journal de
la Montagne_ au 10 thermidor (28 juillet 1794), où il est très
incomplet. La date seule, du reste, suffit pour expliquer les lacunes et
les inexactitudes.]

[Note 418: On chercherait vainement dans les journaux du temps trace
des paroles de Robespierre. Le compte rendu très incomplet de la séance
du 6 thermidor aux Jacobins n'existe que dans le _Journal de la
Montagne_. Mais les paroles de Robespierre nous ont été conservées
dans le discours prononcé par Barère à la Convention le 7 thermidor, et
c'est là un document irrécusable. (Voyez le _Moniteur_ du 8
thermidor [26 juillet 1794].)]

Rien de plus légal, d'ailleurs, que l'adresse présentée par la société
des Jacobins à la Convention dans la séance du 7 thermidor (25 juillet
1794), rien de plus rassurant surtout pour l'Assemblée. En effet, de
quoi y est-il question? D'abord, des inquiétudes auxquelles donnaient
lieu les manoeuvres des détracteurs du comité de Salut public,
manoeuvres que les Amis de la liberté et de l'égalité ne pouvaient
attribuer qu'à l'étranger, contraint de placer sa dernière ressource
dans le crime. C'était lui, disait-on, qui «voudrait que des
conspirateurs impunis pussent assassiner les patriotes et la liberté, au
nom même de la patrie, afin qu'elle ne parût puissante et terrible que
contre ses enfants, ses amis et ses défenseurs....» Ces conspirateurs
impunis, ces prescripteurs des patriotes et de la liberté, c'étaient les
Fouché, les Tallien, les Rovère, etc., les cinq ou six coquins auxquels
Couthon avait fait allusion la veille. Ils pouvaient triompher grâce à
une indulgence arbitraire, tandis que la justice mise à l'ordre du jour,
cette justice impartiale à laquelle se fie le citoyen honnête, même
après des erreurs et des fautes, faisait trembler les traîtres, les
fripons et les intrigants, mais consolait et rassurait l'homme de
bien[419]. On y dénonçait comme une manoeuvre contre-révolutionnaire la
proposition faite à la Convention, par un nommé Magenthies, de prononcer
la peine de mort contre les auteurs de jurements où le nom de Dieu
serait compromis, et d'ensanglanter ainsi les pages de la philosophie et
de la morale, proposition dont l'infamie avait déjà été signalée par
Robespierre à la tribune des Jacobins[420]. La désignation de prêtres et
de prophètes appliquée, dans la pétition Magenthies, aux membres de
l'Assemblée qui avaient proclamé la reconnaissance de l'Être suprême et
de l'immortalité de l'âme, était également relevée comme injurieuse pour
la Représentation nationale.

[Note 419: Impossible de travestir plus déplorablement que ne l'a
fait M. Michelet le sens de cette pétition. «Elle accusait les
indulgents,» dit-il, t. VII, p. 435. Les indulgents! c'est-à-dire ceux
«qui déclaraient la guerre aux citoyens paisibles, érigeaient en crimes
ou des préjugés incurables ou des choses indifférentes pour trouver
partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple
même.» Voilà les singuliers indulgents qu'accusait la pétition
jacobine.]

[Note 420: Voyez à ce sujet le discours de Barère dans la séance du
7 thermidor (25 juillet 1794).]

Comment, était-il dit dans cette adresse, la sollicitude des amis de la
liberté et de l'égalité n'aurait-elle pas été éveillée quand ils
voyaient les patriotes les plus purs en proie à la persécution et dans
l'impossibilité même de faire entendre leurs réclamations? Ici, bien
évidemment, ils songeaient à Robespierre. Leur pétition respirait, du
reste, d'un bout à l'autre, le plus absolu dévouement pour la
Convention, et ils y protestaient avec chaleur de tout leur attachement
pour les mandataires du pays. «Avec vous», disaient-ils en terminant,
«ce peuple vertueux, confiant, bravera tous ses ennemis; il placera son
devoir et sa gloire à respecter et à défendre ses représentants jusqu'à
la mort»[421]. En présence d'un pareil document, il est assurément assez
difficile d'accuser la société des Amis de la liberté et de l'égalité de
s'être insurgée contre la Convention, et il faut marcher à pieds joints
sur la vérité pour oser prétendre qu'à la veille du 9 Thermidor on
sonnait le tocsin contre la célèbre Assemblée.

[Note 421: Cette adresse de la Société des Jacobins se trouve dans
le _Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet) et dans le _Journal des
Débats_ et des décrets de la Convention, numéro 673.]




II


Au moment où l'on achevait la lecture de cette adresse, Dubois-Crancé
s'élançait à la tribune comme s'il se fût senti personnellement désigné
et inculpé. Suspect aux patriotes depuis le siège de Lyon, louvoyant
entre tous les partis, ce représentant du peuple s'était attiré
l'animosité de Robespierre par sa conduite équivoque. Récemment exclu
des Jacobins, il essaya de se justifier, protesta de son patriotisme et
entra dans de longs détails sur sa conduite pendant le siège de Lyon. Un
des principaux griefs relevés à sa charge par Maximilien était d'avoir
causé beaucoup de fermentation dans la ci-devant Bretagne, en s'écriant
publiquement à Rennes, qu'il y aurait des chouans tant qu'il existerait
un Breton[422]. Dubois-Crancé ne dit mot de cela, il se contenta de se
vanter d'avoir arraché la Bretagne à la guerre civile. «Robespierre a
été trompé», dit-il, «lui-même reconnaîtra bientôt son erreur[423]».
Mais ce qui prouve que Robespierre ne se trompait pas, c'est que ce
personnage, digne allié des Fouché et des Tallien, devint l'un des plus
violents séides de la réaction thermidorienne. On voit, du reste, avec
quels ménagements les conjurés traitaient Maximilien à l'heure même où
ils n'attendaient que l'occasion de le tuer. Le comité de Salut public
n'avait pas dit encore son dernier mot.

[Note 422: Note de Robespierre sur quelques députés, à la suite du
rapport de Courtois, sous le numéro LI, et dans les _Papiers
inédits_, t. II, p. 17.]

[Note 423: Voyez le discours de Dubois-Crancé dans le
_Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet 1794).]

On put même croire un moment qu'il allait prendre Maximilien sous sa
garde, et lui servir de rempart contre ses ennemis. Barère présenta au
nom du comité de Salut public un long rapport dans lequel il refit le
procès des Girondins, des Hébertistes et des Dantonistes, porta aux nues
la journée du 31 mai, et traça de Robespierre le plus pompeux éloge. Des
citoyens aveuglés ou malintentionnés avaient parlé de la nécessité d'un
nouveau 31 mai, dit-il; un homme s'était élevé avec chaleur contre de
pareilles propositions, avait hautement préconisé le respect de la
Représentation nationale, et cet homme, c'était, comme on l'a vu plus
haut, Maximilien Robespierre. «Déjà», ajouta Barère, «un représentant du
peuple qui jouit d'une réputation patriotique méritée par cinq années de
travaux et par ses principes imperturbables d'indépendance et de
liberté, a réfuté avec chaleur les propos contre-révolutionnaires que je
viens de vous dénoncer[424]».

[Note 424: Voyez le _Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet
1794).]

En entendant de telles paroles, les conjurés durent trembler et sentir
se fondre leurs espérances criminelles. Qui pouvait prévoir qu'à deux
jours de là Barère tiendrait, au nom de ce même comité, un tout autre
langage?

Après la séance conventionnelle, les conjurés se répandirent partout où
ils espérèrent rencontrer quelque appui. Aux yeux des gens de la droite
ils firent de plus belle miroiter la perspective d'un régime
d'indulgence et de douceur; aux yeux des républicains farouches, celle
d'une aggravation de terreur. Un singulier mélange de coquins,
d'imbéciles et de royalistes déguisés, voilà les Thermidoriens. Une
réunion eut lieu Chez Collot-d'Herbois, paraît-il[425], où l'on parvint
à triompher des scrupules de certains membres qui hésitaient à sacrifier
celui qu'avec tant de raison ils regardaient comme la pierre angulaire
de l'édifice républicain, et qu'ils ne se pardonnèrent jamais d'avoir
livré à la fureur des méchants. Fouché, prédestiné par sa basse nature
au rôle d'espion et de mouchard, rendait compte aux conjurés de ce qui
se passait au comité de Salut public. Le 8, il arriva triomphant auprès
de ses complices; un sourire illuminait son ignoble figure: «La division
est complète», dit-il, «demain il faut frapper[426]».

[Note 425: Renseignement fourni par Godefroy Cavaignac à M.
Hauréau.]

[Note 426: Déclaration de Tallien dans la séance du 22 thermidor an
III (9 août 1795). _Moniteur_ du 27 thermidor (14 août).]

Cependant, au lieu de chercher des alliés dans cette partie indécise,
craintive et flottante de la Convention qu'on appelait le centre, et qui
n'eût pas mieux demandé que de se joindre à lui s'il eût consenti à
faire quelques avances, Robespierre continuait de se tenir à l'écart.
Tandis que les conjurés, pour recruter des complices, avaient recours
aux plus vils moyens, en appelaient aux plus détestables passions,
attendant impatiemment l'heure de le tuer à coup sûr, il méditait ... un
discours, se fiant uniquement à son bon droit et à la justice de sa
cause. La légende nous le représente s'égarant dans ces derniers temps
en des promenades lointaines; allant chercher l'inspiration dans les
poétiques parages où vivait le souvenir de J.-J. Rousseau, son maître,
et où il lui avait été permis, tout jeune encore, de se rencontrer avec
l'immortel philosophe. C'est là une tradition un peu incertaine.

Il ne quitta guère Paris dans les jours qui précédèrent le 8 thermidor;
sa présence s'y trouve constatée par les registres du comité de Salut
public. Ce qui est vrai, c'est que le soir, après le repas, il allait
prendre l'air aux Champs-Élysées, avec la famille Duplay. On se rendait,
de préférence, du côté du jardin Marboeuf[427]. Robespierre marchait en
avant, ayant au bras la fille aînée de son hôte, Éléonore, sa fiancée,
et, pour un moment, dans cet avant-goût du bonheur domestique, il
oubliait les tourments et les agitations de la vie politique. Derrière
eux venaient le père, dont la belle tête commandait le respect, et la
mère toute fière et heureuse de voir sa fille au bras de celui qu'elle
aimait comme le meilleur et le plus tendre des fils.

[Note 427: Manuscrit de Mme Lebas.]

Dès qu'on était rentré, Maximilien reprenait son travail quand il ne se
rendait pas à la séance des Jacobins, où il n'alla pas du 3 au 8. Ce fut
vraisemblablement dans cet intervalle qu'il composa son discours dont le
manuscrit, que j'ai sous les yeux, porte les traces d'une composition
rapide et pressée. Robespierre se retrouve tout entier, avec son
système, ses aspirations, sa politique en un mot, dans cette volumineuse
harangue, qu'il a si justement appelée lui-même son testament de mort.

Ce n'est point, tant s'en faut, comme on l'a dit, une composition
laborieusement conçue, et péniblement travaillée; on y sent, au
contraire, tout l'abandon d'une inspiration soudaine. Ce discours est
fait d'indignation. C'est la révolte d'une âme honnête et pure contre le
crime. Les sentiments divers dont le coeur de l'auteur était rempli se
sont précipités à flots pressés sous sa plume; cela se voit aux ratures,
aux transpositions, au désordre même qui existe d'un bout à l'autre du
manuscrit[428]. Nul doute que Robespierre n'ait été content de son
discours, et n'y ait compté comme sur une arme infaillible. La veille du
jour où il s'était proposé de le prononcer devant la Convention
nationale, il sortit avec son secrétaire, Simon Duplay, le soldat de
Valmy, celui qu'on appelait Duplay, à la jambe de bois, et il dirigea
ses pas du côté du promenoir de Chaillot tout en haut des
Champs-Élysées. Il se montra gai, enjoué jusqu'à poursuivre les
hannetons fort abondants cette année[429].

[Note 428: Ce discours, a écrit Charles Nodier, «est surtout
vraiment monumental, vraiment digne de l'histoire, en ce point qu'il
révèle d'une manière éclatante les projets d'amnistie et les théories
libérales et humaines qui devaient faire la base du gouvernement, sous
l'influence modératrice de Robespierre, si la Terreur n'avoit triomphé
le 9 thermidor». (_Souvenirs de la Révolution_, t. I. p. 292, édit.
Charpentier).]

[Note 429: Renseignements fournis par M. le docteur Duplay, fils de
Duplay à la jambe de bois et père de l'éminent professeur de clinique
chirurgicale.

J'ai sous les yeux l'interrogatoire qu'au lendemain de Thermidor, on fit
subir à Simon Duplay, qui avait servi de secrétaire à Robespierre. Le
lecteur ne sera peut-être pas fâché de connaître ce curieux document,
dont nous devons la communication à notre cher et vieil ami Jules
Claretie.

INTERROGATOIRE DE SIMON DUPLAY

Demeurant à Paris, rue Honoré, section des Piques, n° 366, chez son
oncle, Maurice Duplay.

D. N'est-ce pas chez ton oncle que logeaient les Robespierre?

R. Oui, mais Robespierre jeune en est sorti après son retour de l'armée
d'Italie pour aller loger rue Florentin.

D. N'as-tu pas connaissance que le 8 thermidor ou quelques jours
auparavant plusieurs membres du comité de Salut public dinèrent chez
Robespierre aîné?

R. Non. Excepté Barère qui y dîna dix, douze ou quinze jours auparavant
sans préciser le jour.

D. N'as-tu pas connaissance que Saint-Just et Le Bas y dînèrent à la
même époque?

R. Non.

D. Dans le dîner où s'est trouvé Barère, ne l'as-tu pas entendu proposer
à Robespierre de se raccommoder avec les membres de la Convention et des
Comités, qui paraissaient lui être opposés?

R. Non. Je crois même que le dîner dont il s'agit précéda la division
qui, depuis, a éclaté au Comité.

D. Ne sais-tu pas que Robespierre, indépendamment de la police générale
de la République, dont il s'était chargé, voulait encore diriger les
armées, et que c'est de là qu'est née la division dont il s'agit?

R. Non. Je crois même que Robespierre n'entendait rien à l'art
militaire.

D. Ne l'as-tu pas entendu différentes fois, le même Robespierre,
déclamer contre les victoires des armées de la République, les tourner
en ridicule, et dire, dans d'autres moments, que le sacrifice de 6,000
hommes n'était rien quand il s'agissait d'un principe?

R. Non. Je l'ai vu, au contraire, différentes fois, se réjouir de nos
victoires, et je ne l'ai jamais entendu tenir ce dernier propos. Simon
Duplay nie que Robespierre ait fait enlever des cartons à la police, que
Robespierre reçût des Anglais, des étrangers. Parfois des étrangers qui,
obligés de sortir de Paris, réclamaient l'exception.

Il n'a vu ni Fleuriot, ni Hanriot, venir chez Robespierre.

(_Archives_ W, 79.)]

Néanmoins, par instant, un nuage semblait voiler sa physionomie, et il
se sentait pris de je ne sais quelle vague inquiétude, de cette
inquiétude qu'on ne peut s'empêcher de ressentir la veille d'une
bataille.

En rentrant dans la maison de son hôte, il trouva le citoyen Taschereau,
dont nous avons déjà eu occasion de parler, et il lui fit part de son
dessein de prendre la parole le lendemain à l'Assemblée.--«Prenez
garde», lui dit Taschereau, «vos ennemis ont beaucoup intrigué, beaucoup
calomnié».--«C'est égal», reprit Maximilien, «je n'en remplirai pas
moins mon devoir».




III


Depuis longtemps Robespierre n'avait point paru à la tribune de la
Convention, et son silence prolongé n'avait pas été sans causer quelque
étonnement à une foule de patriotes. Le bruit s'étant répandu qu'il
allait enfin parler, il y eut à la séance un concours inusité de monde.
Il n'était pas difficile de prévoir qu'on était à la veille de grands
événements, et chacun, ami ou ennemi, attendait avec impatience le
résultat de la lutte.

Rien d'imposant comme le début du discours dont nous avons mis déjà
quelques extraits sous les yeux de nos lecteurs, et que nous allons
analyser aussi complètement que possible. «Que d'autres vous tracent des
tableaux flatteurs; je viens vous dire des vérités utiles. Je ne viens
point réaliser des terreurs ridicules, répandues par la perfidie; mais
je veux étouffer, s'il est possible, les flambeaux de la discorde par la
seule force de la vérité. _Je vais dévoiler des abus qui tendent à la
ruine de la patrie et que votre probité seule peut réprimer_[430]. Je
vais défendre devant vous votre autorité outragée et la liberté violée.
_Si je vous dis aussi quelque chose des persécutions dont je suis
l'objet, vous ne m'en ferez point un crime; vous n'avez rien de commun
avec les tyrans que vous combattez_. Les cris de l'innocence outragée
n'importunent point vos oreilles, et vous n'ignorez pas que cette cause
ne vous est point étrangère.»

[Note 430: Nous prévenons le lecteur que nous analysons ce discours
d'après le manuscrit de Robespierre, manuscrit dans la possession
duquel, quelque temps après le 9 thermidor, la famille Duplay parvint à
rentrer. Les passages que nous mettons en italique ont été supprimés ou
[illisible] dans l'édition donnée par la commission thermidorienne.]

Après avoir établi, en fait, la supériorité de la Révolution française
sur toutes les autres révolutions, parce que seule elle s'était fondée
sur la théorie des droits de l'humanité et les principes de la justice,
après avoir montré comment la République s'était glissée pour ainsi dire
entre toutes les factions, il traça rapidement l'historique de toutes
les conjurations dirigées contre elle et des difficultés avec
lesquelles, dès sa naissance, elle s'était trouvée aux prises. Il
dépeignit vivement les dangers auxquels elle était exposée quand, la
puissance des tyrans l'emportant sur la force de la vérité, il n'y avait
plus de légitime que la perfidie et de criminel que la vertu. Alors les
bons citoyens étaient condamnés au silence et les scélérats dominaient.
«Ici, ajoutait-il, j'ai besoin d'épancher mon coeur, vous avez besoin
aussi d'entendre la vérité. Ne croyez pas que je vienne intenter aucune
accusation; un soin plus pressant m'occupe et je ne me charge pas des
devoirs d'autrui; il est tant de dangers imminents que cet objet n'a
plus qu'une importance secondaire.»

Arrêtant un instant sa pensée sur le système de terreur et de calomnies
mis en pratique depuis quelque temps, il demandait à qui les membres du
gouvernement devaient être redoutables, des tyrans et des fripons, ou
des gens de bien et des patriotes. Les patriotes! ne les avait-il pas
constamment défendus et arrachés aux mains des intrigants hypocrites qui
les opprimaient encore et cherchaient à prolonger leurs malheurs en
trompant tout le monde par d'inextricables impostures? Étaient-ce
Danton, Chabot, Ronsin, Hébert, qu'on prétendait venger? Mais il fallait
alors accuser la Convention tout entière, la justice qui les avait
frappés, le peuple qui avait applaudi à leur chute. Par le fait de qui
gémissaient encore aujourd'hui dans les cachots tant de citoyens
innocents ou inoffensifs? Qui accuser, sinon les ennemis de la liberté
et la coupable persévérance des tyrans ligués contre la République?
Puis, dans un passage que nous avons cité plus haut, Robespierre
reprochait à ses adversaires, à ses persécuteurs, d'avoir porté la
terreur dans toutes les conditions, déclaré la guerre aux citoyens
paisibles, érigé en crime des préjugés incurables ou des choses
indifférentes, d'avoir, recherchant des opinions anciennes, promené le
glaive sur une partie de la Convention et demandé dans les sociétés
populaires les têtes de cinq cents représentants du peuple. Il rappelait
alors, avec une légitime fierté, que c'était lui qui avait arraché ces
députés à la fureur des monstres qu'il avait accusés. «Aurait-on oublié
que nous nous sommes jeté entre eux et leurs perfides adversaires?» Ceux
qu'il avait sauvés ne l'avaient pas oublié encore, mais depuis!

Et pourtant un des grands arguments employés contre lui par la faction
acharnée à sa perte était son opposition à la proscription d'une grande
partie de la Convention nationale. «Ah! certes», s'écriait-il,
«lorsqu'au risque de blesser l'opinion publique, ne consultant que les
intérêts sacrés de la patrie, j'arrachais seul à une décision précipitée
ceux dont les opinions m'auraient conduit à l'échafaud si elles avaient
triomphé; quand, dans d'autres occasions, je m'exposais à toutes les
fureurs d'une faction hypocrite pour réclamer les principes de la
stricte équité envers ceux qui m'avaient jugé avec plus de
précipitation, j'étais loin sans doute de penser que l'on dût me tenir
compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal présumé d'un pays où
elle aurait été remarquée et où l'on aurait donné des noms pompeux aux
devoirs les plus indispensables de la probité; mais j'étais encore plus
loin de penser qu'un jour on m'accuserait d'être le bourreau de ceux
envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de la Représentation
nationale, que j'avais servie avec dévouement. Je m'attendais bien moins
encore qu'on m'accuserait à la fois de vouloir la défendre et de vouloir
l'égorger.»

N'avait on pas été jusqu'à l'accuser auprès de ceux qu'il avait
soustraits à l'échafaud d'être l'auteur de leur persécution! Il avait
d'ailleurs très bien su démêler les trames de ses ennemis. D'abord on
s'était attaqué à la Convention tout entière, puis au comité de Salut
public, mais on avait échoué dans cette double entreprise, et à présent
on s'efforçait d'accabler un seul homme. Et c'étaient des représentants
du peuple, se disant républicains, qui travaillaient à exécuter l'arrêt
de mort prononcé par les tyrans contre les plus fermes amis de la
liberté! Les projets de dictature imputés d'abord à l'Assemblée entière,
puis au comité de Salut public, avaient été tout à coup transportés sur
la tête d'un seul de ses membres. D'autres s'apercevraient du côté
ridicule de ces inculpations, lui n'en voyait que l'atrocité. «Vous
rendrez au moins compte à l'opinion publique de votre affreuse
persévérance à poursuivre le projet d'égorger tous les amis de la
patrie, monstres qui cherchez à me ravir l'estime de la Convention
nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel, que je n'ai
ni usurpé ni surpris, mais que j'ai été forcé de conquérir. Paraître un
objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère et de ce qu'on aime, c'est
pour un homme sensible et probe le plus affreux des supplices; le lui
faire subir, c'est le plus grand des forfaits»[431]!

[Note 431: On trouve dans les Mémoires de Charlotte Robespierre
quelques vers qui semblent être la paraphrase de cette idée.

Le seul tourment du juste à son heure dernière,
Et le seul dont alors je serai déchiré,
C'est de voir en mourant la pâle et sombre envie
Distiller sur mon nom l'opprobre et l'infamie,
De mourir pour le peuple et d'en être abhorré.

Charlotte attribue ces vers à son frère. (Voy. ses Mémoires, p. 121.) Je
serais fort tenté de croire qu'ils sont apocryphes.]

Après avoir montré les arrestations injustes prodiguées par des agents
impurs, le désespoir jeté dans une multitude de familles attachées à la
Révolution, les prêtres et les nobles épouvantés par des motions
concertées, les représentants du peuple effrayés par des listes de
proscription imaginaires, il protestait de son respect absolu pour la
Représentation nationale. En s'expliquant avec franchise sur
quelques-uns de ses collègues, il avait cru remplir un devoir, voilà
tout. Alors tombèrent de sa bouche des paroles difficiles à réfuter et
que l'homme de coeur ne relira jamais sans être profondément touché:

«Quant à la Convention nationale, mon premier devoir comme mon premier
penchant est un respect sans bornes pour elle. Sans vouloir absoudre le
crime, sans vouloir justifier en elles-mêmes les erreurs funestes de
plusieurs, sans vouloir ternir la gloire des défenseurs énergiques de la
liberté ... je dis que tous les représentants du peuple dont le coeur
est pur doivent reprendre la confiance et la dignité qui leur convient.
Je ne connais que deux partis, celui des bons et celui des mauvais
citoyens; le patriotisme n'est point une affaire de parti, mais une
affaire de coeur; il ne consiste ni dans l'insolence ni dans une fougue
passagère qui ne respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la
morale.... Le coeur flétri par l'expérience de tant de trahisons, je
crois à la nécessité d'appeler surtout la probité et tous les sentiments
généreux au secours de la République. Je sens que partout où l'on
rencontre un homme de bien, en quelque lieu qu'il soit assis, il faut
lui tendre la main et le serrer contre son coeur. Je crois à des
circonstances fatales dans la Révolution, qui n'ont rien de commun avec
les desseins criminels; je crois à la détestable influence de l'intrigue
et surtout à la puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde
peuplé de dupes et de fripons; mais le nombre des fripons est le plus
petit; ce sont eux qu'il faut punir des crimes et des malheurs du
monde....»

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