Thermidor
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Ernest Hamel >> Thermidor
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C'était au bon sens et à la justice, ajoutait-il, si nécessaires dans
les affaires humaines, de séparer soigneusement l'erreur du crime.
Revenant ensuite sur cette accusation de dictature si traîtreusement
propagée par les conjurés: «Stupides calomniateurs»! leur disait-il,
«vous êtes-vous aperçus que vos ridicules déclamations ne sont pas une
injure faite à un individu, mais à une nation invincible qui dompte et
qui punit les rois?... Pour moi, ajoutait-il en s'adressant à tous ses
collègues, «j'aurais une répugnance extrême à me défendre
personnellement devant vous contre la plus lâche des tyrannies, si vous
n'étiez pas convaincus que vous êtes les véritables objets des attaques
de tous les ennemis de la République. Eh! que suis-je pour mériter leurs
persécutions, si elles n'entraient dans le système général de
conspiration contre la Convention nationale? N'avez-vous pas remarqué
que, pour vous isoler de la nation, ils ont publié à la face de
l'univers que vous étiez des dictateurs régnant par la Terreur et
désavoués par le voeu tacite des Français? N'ont-ils pas appelé nos
armées des _hordes conventionnelles_, la Révolution française le
_jacobinisme_? Et lorsqu'ils affectent de donner à un faible
individu, en butte aux outrages de toutes les factions, une importance
gigantesque et ridicule, quel peut être leur but, si ce n'est de vous
diviser, de vous avilir, en niant votre existence même!...»
Puis venaient l'admirable morceau sur la dictature cité plus haut, et
cette objurgation à ses calomniateurs, trop peu connue et d'une si
poignante vérité: «Ils m'appellent tyran! Si je l'étais, ils ramperaient
à mes pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de
commettre tous les crimes, et ils seraient reconnaissants. Si je
l'étais, les rois que nous avons vaincus, loin de me dénoncer (quel
tendre intérêt ils prennent à notre liberté!), me prêteraient leur
coupable appui, je transigerais avec eux. Dans leur détresse
qu'attendent-ils, si ce n'est le secours d'une faction protégée par eux?
On arrive à la tyrannie par le secours des fripons. Où courent ceux qui
les combattent? Au tombeau et à l'immortalité.... Qui suis-je, moi qu'on
accuse? Un esclave de la liberté, un martyr vivant de la République, la
victime autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outragent; les
actions les plus indifférentes, les plus légitimes de la part des
autres, sont des crimes pour moi.... Otez-moi ma conscience, je suis le
plus malheureux de tous les hommes!...» Il était certainement aussi
habile que conforme, du reste, à la vérité, de la part de Robespierre,
de rattacher sa situation personnelle à celle de la Convention et de
prouver comment les attaques dont il était l'objet retombaient, en
définitive, de tout leur poids sur l'Assemblée entière; mais il ne
montra pas toujours la même habileté, et nous allons voir tout à l'heure
comment il apporta lui-même à ses ennemis un concours inattendu.
«Eh quoi!» disait-il encore, «on assimile à la tyrannie l'influence
toute morale des plus vieux athlètes de la Révolution! Voulait-on que la
vérité fût sans force dans la bouche des représentants du peuple? Sans
doute elle avait des accents tantôt terribles, tantôt touchants, elle
avait ses colères, son despotisme même, mais il fallait s'en prendre au
peuple, qui la sentait et qui l'aimait».
Combien vraie cette pensée! Ce qu'on poursuivait surtout en Robespierre,
c'était sa franchise austère, son patriotisme, son éclatante popularité.
Il signala de nouveau, comme les véritables alliés des tyrans, et ceux
qui prêchaient une modération perfide, et ceux qui prêchaient
l'exagération révolutionnaire, ceux qui voulaient détruire la Convention
par leurs intrigues ou leur violence et ceux qui attentaient à sa
justice par la séduction et par la perfidie. Etait-ce en combattant pour
la sûreté matérielle de l'Assemblée, en défendant sa gloire, ses
principes, la morale éternelle, qu'on marchait au despotisme?
Qu'avait-il fait autre chose jusqu'à ce jour?
Expliquant le mécanisme des institutions révolutionnaires, il se
plaignit énergiquement des excès commis par certains hommes pour les
rendre odieuses. On tourmentait les citoyens nuls et paisibles; on
plongeait chaque jour les patriotes dans les cachots. «Est-ce là»,
s'écria-t-il, «le gouvernement révolutionnaire que nous avons institué
et défendu»? Ce gouvernement, c'était la foudre lancée par la main de la
liberté contre le crime, nullement le despotisme des fripons,
l'indépendance du crime, le mépris de toutes les lois divines et
humaines. Il était donc loin de la pensée de Robespierre, contrairement
à l'opinion de quelques écrivains, de vouloir détruire un gouvernement
indispensable, selon lui, à l'affermissement de la République.
Seulement, ce gouvernement devait être l'expression même de la justice,
sinon, ajoutait-il, s'il tombait dans des mains perfides, il deviendrait
l'instrument de la contre-révolution. C'est bien ce que l'on verra se
réaliser après Thermidor.
Maximilien attribuait principalement à des agents subalternes les actes
d'oppression dénoncés par lui. Quant aux comités, au sein desquels il
apercevait des hommes «dont il était impossible de ne pas chérir et
respecter les vertus civiques», il espérait bien les voir combattre
eux-mêmes des abus commis à leur insu peut-être et dus à la perversité
de quelques fonctionnaires inférieurs. Ecoutez maintenant l'opinion de
Robespierre sur l'emploi d'une certaine catégorie d'individus dans les
choses de la police: «En vain une funeste politique prétendrait-elle
environner les agents dont je parle d'un prestige superstitieux: je ne
sais pas respecter les fripons; j'adopte bien moins encore cette maxime
royale, qu'il est utile de les employer. Les armes de la liberté ne
doivent être touchées que par des mains pures. Epurons la surveillance
nationale, au lieu d'empailler les vices. La vérité n'est un écueil que
pour les gouvernements corrompus; elle est l'appui du nôtre.» Ne sont-ce
point là des maximes dont tout gouvernement qui se respecte devrait
faire son profit?
L'orateur racontait ensuite les manoeuvres criminelles employées par ses
ennemis pour le perdre. Nous avons cité ailleurs le passage si frappant
où il rend compte lui-même, avec une précision étonnante, des
stratagèmes à l'aide desquels on essayait de le faire passer pour
l'auteur principal de toutes les sévérités de la Révolution et de tous
les abus qu'il ne cessait de combattre. Déjà les papiers allemands et
anglais annonçaient son arrestation, car de jour en jour ils étaient
avertis que «cet orage de haines, de vengeances, de terreur,
d'amours-propres irrités, allait enfin éclater».
On voit jusqu'où les conjurés étaient allés recruter des alliés.
Maximilien était instruit des visites faites par eux à certains membres
de la Convention, et il ne le cacha pas à l'Assemblée. Seulement il ne
voulut pas--et ce fut sa faute, son irréparable faute--nommer tout de
suite les auteurs des trames ténébreuses dont il se plaignait: «Je ne
puis me résoudre à déchirer entièrement le voile qui couvre ce profond
mystère d'iniquités».
Il assigna, pour point de départ à la conjuration ourdie contre lui, le
jour où, par son décret, relatif à la reconnaissance de l'Être suprême
et de l'immortalité de l'âme, la Convention avait raffermi les bases
ébranlées de la morale publique, frappé à la fois du même coup le
despotisme sacerdotal et les intolérants de l'athéisme, avancé d'un demi
siècle l'heure fatale des tyrans et rattaché à la cause de la Révolution
tous les coeurs purs et généreux. Ce jour-là, en effet, avait, comme le
dit très bien Robespierre, «laissé sur la France une impression profonde
de calme, de bonheur, de sagesse et de bonté». Mais ce fut précisément
ce qui irrita le plus les royalistes cachés sous le masque des
ultra-révolutionnaires, lesquels, unis à certains énergumènes plus ou
moins sincères et aux misérables qui, comme les Fouché, les Tallien, les
Rovère et quelques autres, ne cherchaient dans la Révolution qu'un moyen
de fortune, dirigèrent tous leurs coups contre le citoyen assez osé pour
déclarer la guerre aux hypocrites et tenter d'asseoir la liberté et
l'égalité sur les bases de la morale et de la justice.
Maximilien rappela les insultes dont il avait été l'objet de la part de
ces hommes le jour de la fête de l'Être suprême, l'affaire de Catherine
Théot, sous laquelle se cachait une véritable conspiration politique,
les violences inopinées contre le culte, les exactions et les pirateries
exercées sous les formes les plus indécentes, les persécutions
intolérables auxquelles la superstition servait de prétexte. Il rappela
la guerre suscitée à tout commerce licite sous prétexte
d'accaparement.--Il rappela surtout les incarcérations indistinctement
prodiguées. «Toute occasion de vexer un citoyen était saisie avec
avidité, et toute vexation était déguisée, selon l'usage, sous des
prétextes de bien public».
Ceux qui avaient mené à l'échafaud Danton, Fabre d'Églantine et Camille
Desmoulins, semblaient aujourd'hui vouloir être leurs vengeurs et
figuraient au nombre de ces conjurés impurs ligués pour perdre quelques
patriotes. «Les lâches»! s'écriait Robespierre, «ils voulaient donc me
faire descendre au tombeau avec ignominie! et je n'aurais laissé sur la
terre que la mémoire d'un tyran! Avec quelle perfidie ils abusaient de
ma bonne foi! Comme ils semblaient adopter les principes de tous les
bons citoyens! Comme leur feinte amitié était naïve et caressante! Tout
à coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie
féroce brillait dans leurs yeux, c'était le moment où ils croyaient
leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui ils me caressent
de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y a trois
jours ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina; aujourd'hui ils
me prêtent les vertus de Caton.»--Allusion aux éloges que la veille lui
avait décernés Barère.
Comme nous avons eu soin de le dire déjà, la calomnie n'avait pas manqué
de le rendre responsable de toutes les opérations du comité de Sûreté
générale, en se fondant sur ce qu'il avait dirigé pendant quelque temps
le bureau de police du comité de Salut public. Sa courte gestion,
déclara-t-il sans rencontrer de contradicteurs, s'était bornée, comme on
l'a vu plus haut, à rendre une trentaine d'arrêtés soit pour mettre en
liberté des patriotes persécutés, soit pour s'assurer de quelques
ennemis de la Révolution; mais l'impuissance de faire le bien et
d'arrêter le mal l'avait bien vite déterminé à résigner ses fonctions,
et même à ne prendre plus qu'une part tout à fait indirecte aux choses
du gouvernement. «Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, voilà au moins six
semaines que ma dictature est expirée et que je n'ai aucune influence
sur le gouvernement; le patriotisme a-t-il été plus protégé, les
factions plus timides, la patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais
cette influence s'est bornée dans tous les temps à plaider la cause de
la patrie devant la Représentation nationale et au tribunal de la raison
publique....» A quoi avaient tendu tous ses efforts? à déraciner le
système de corruption et de désordre établi par les factions, et qu'il
regardait comme le grand obstacle à l'affermissement de la République.
Cela seul lui avait attiré pour ennemis toutes les mauvaises
consciences, tous les gens tarés, tous les intrigants et les ambitieux.
Un moment, sa raison et son coeur avaient été sur le point de douter de
cette République vertueuse dont il s'était tracé le plan. Puis, d'une
voix douloureusement émue, il dénonça le projet «médité dans les
ténèbres», par les monstres ligués contre lui de lui arracher avec la
vie le droit de défendre le peuple. «Oh! je la leur abandonnerai sans
regret: j'ai l'expérience du passé et je vois l'avenir. Quel ami de la
patrie peut vouloir survivre au moment où il n'est plus permis de la
servir et de défendre l'innocence opprimée? Pourquoi demeurer dans un
ordre de choses où l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la
justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes les
plus ridicules occupent dans les coeurs la place des intérêts sacrés de
l'humanité? Comment supporter le supplice de voir cette horrible
succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher leurs âmes
hideuses sous le voile de la vertu et même de l'amitié, mais qui tous
laisseront à la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis de
mon pays fut le plus lâche et le plus atroce? En voyant la multitude des
vices que le torrent de la Révolution a roulés pêle-mêle avec les vertus
civiques, j'ai craint, quelquefois, je l'avoue, d'être souillé aux yeux
de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui
s'introduisaient parmi les sincères amis de l'humanité, et je
m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des Catilina de mon pays
tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et tous les gens de
bien. Je conçois qu'il est facile à la ligue des tyrans du monde
d'accabler un seul homme, mais je sais aussi quels sont les devoirs d'un
homme qui sait mourir en défendant la cause du genre humain. J'ai vu
dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté accablés par la
calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi. Les bons et les
méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions différentes.
Français, ne souffrez pas que nos ennemis osent abaisser vos âmes et
énerver vos vertus par leurs désolantes doctrines. Non, Chaumette, non,
Fouché[432], la mort n'est pas un sommeil éternel. Citoyens, effacez des
tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges qui jette un crêpe
funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence opprimée et qui insulte
à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: «_La mort est le commencement de
l'immortalité_».
[Note 432: Ces mots _Non, Fouché_, ne se trouvent point à cette
place dans l'édition imprimée par ordre de la Convention, où ce passage
a été reproduit deux fois avec quelques variantes.]
Certes, on peut nier l'existence de Dieu, et il est permis de ne pas
croire à l'immortalité de l'âme; mais il est impossible de ne pas
admirer sans réserve cette page magnifique du discours de Robespierre,
et l'on est bien forcé d'avouer que de tels accents ne seraient point
sortis de la bouche d'un homme lâche et pusillanime.
Les lâches et les pusillanimes connaissent l'art des ménagements;
Robespierre, lui, dans son austère franchise, ne savait ni flatter ni
dissimuler. «Ceux qui vous disent que la fondation de la République est
une entreprise si facile vous trompent....» Et il demanda où étaient les
institutions sages, le plan de régénération propres à justifier cet
ambitieux langage. Ne voulait-on pas proscrire ceux qui parlaient de
sagesse? Depuis longtemps il s'était plaint qu'on eût indistinctement
prodigué les persécutions, porté la terreur dans toutes les conditions,
et la veille seulement le Comité de Salut public, par la bouche de
Barère, avait promis que dans quatre jours les injustices seraient
réparées: «Pourquoi», s'écria-t-il, «ont-elles été commises impunément
depuis quatre mois»? C'était encore à l'adresse de Barère cette phrase
ironique: «On vous parle beaucoup de vos victoires, avec une légèreté
académique qui ferait croire qu'elles n'ont coûté à nos héros ni sang,
ni travaux»; et Barère en fut piqué jusqu'au sang. «Ce n'est ni par des
phrases de rhéteurs ni même par des exploits guerriers que nous
subjuguerons l'Europe», ajouta-t-il, «mais par la sagesse de nos lois,
par la majesté de nos délibérations et par la grandeur de nos
caractères».
Aux bureaux de la guerre il reprocha de ne pas savoir tourner les succès
de nos armes au profit de nos principes, de favoriser l'aristocratie
militaire, de persécuter les généraux patriotes.--On se rappelle
l'affaire du général Hoche.--Maintes fois déjà il avait manifesté ses
méfiances à l'égard des hommes de guerre, et la crainte de voir un jour
quelque général victorieux étrangler la liberté lui arracha ces paroles
prophétiques: «Au milieu de tant de passions ardentes et dans un si
vaste empire, les tyrans dont je vois les armées fugitives, mais non
enveloppées, mais non exterminées, se retirent pour vous laisser en
proie à vos dissensions intestines, qu'ils allument eux-mêmes, et à une
armée d'agents criminels que vous ne savez même pas apercevoir. LAISSEZ
FLOTTER UN MOMENT LES RÊNES DE LA RÉVOLUTION, VOUS VERREZ LE DESPOTISME
MILITAIRE S'EN EMPARER ET LE CHEF DES FACTIONS RENVERSER LA
REPRÉSENTATION NATIONALE AVILIE. Un siècle de guerre civile et de
calamités désolera notre patrie, et nous périrons pour n'avoir pas voulu
saisir un moment marqué dans l'histoire des hommes pour fonder la
liberté; nous livrons notre patrie à un siècle de calamités, et les
malédictions du peuple s'attacheront à notre mémoire, qui devait être
chère au genre humain. Nous n'aurons même pas le mérite d'avoir
entrepris de grandes choses par des motifs vertueux. On nous confondra
avec les indignes mandataires du peuple qui ont déshonoré la
Représentation nationale.... L'immortalité s'ouvrait devant nous, nous
périrons avec ignominie....»
Le 19 brumaire devait être une conséquence fatale et nécessaire du 9
Thermidor; Robespierre le prédit trop bien[433].
[Note 433: Le coup d'État connu sous le nom de 18 Brumaire, n'a eu
lieu en réalité que le 19.]
Il accusa aussi l'administration des finances, dont les projets lui
paraissaient de nature à désoler les citoyens peu fortunés et à
augmenter le nombre des mécontents; il se plaignit qu'on eût réduit au
désespoir les petits créanciers de l'État en employant la violence et la
ruse pour leur faire souscrire des engagements funestes à leurs
intérêts; qu'on favorisât les riches au détriment des pauvres, et qu'on
dépouillât le peuple des biens nationaux. Combien Robespierre était ici
dans le vrai! On commit une faute immense en vendant en bloc les biens
nationaux, au lieu de les diviser à l'infini, sauf à les faire payer par
annuités, comme l'eussent voulu Maximilien et Saint-Just. Aux anciens
propriétaires on en a substitué de nouveaux, plus avides et non moins
hostiles, pour la plupart, à la liberté, à l'égalité, à tous les
principes de la Révolution.
Des grands seigneurs un peu modernes,
Des princes un peu subalternes
Ont aujourd'hui les vieux châteaux,
a dit Chénier. Ces grands seigneurs un peu modernes, ces princes un peu
subalternes ont figuré en grand nombre dans les rangs des Thermidoriens;
ils sont devenus, je le répète, les pires ennemis de la Révolution, qui,
hélas! a été trahie par tous ceux qu'elle a gorgés et repus.
En critiquant l'administration des finances, Robespierre nomma Ramel,
Mallarmé, Cambon, auxquels il attribua le mécontentement répandu dans
les masses par certaines mesures financières intempestives. Il était
loin, du reste, d'imputer tous les abus signalés par lui à la majorité
des membres des comités; cette majorité lui paraissait seulement
paralysée et trahie par des meneurs hypocrites et des traîtres dont le
but était d'exciter dans la Convention de violentes discussions et
d'accuser de despotisme ceux qu'ils savaient décidés à combattre avec
énergie leur ligue criminelle. Et ces oppresseurs du peuple dans toutes
les parties de la République poursuivaient tranquillement, comme s'ils
eussent été inviolables, le cours de leurs coupables entreprises!
N'avaient-ils pas fait ériger en loi que dénoncer un représentant
infidèle et corrompu, c'était conspirer contre l'Assemblée? Un opprimé
venait-il à élever la voix, ils répondaient à ses réclamations par de
nouveaux outrages et souvent par l'incarcération. «Cependant»,
continuait Maximilien, «les départements où ces crimes ont été commis
les ignorent-ils parce que nous les oublions, et les plaintes que nous
repoussons ne retentissent-elles pas avec plus de force dans les coeurs
comprimés des citoyens malheureux? Il est si facile et si doux d'être
juste! Pourquoi nous dévouer à l'opprobre des coupables en les tolérant?
Mais quoi! les abus tolérés n'iront-ils pas en croissant? Les coupables
impunis ne voleront-ils pas de crimes en crimes? Voulons-nous partager
tant d'infamies et nous vouer au sort affreux des oppresseurs du
peuple?» C'était là, à coup sûr, un langage bien propre à rasséréner les
coeurs, à rassurer les gens de bien; mais on comprend aussi de quel
effroi il dut frapper les quelques misérables qui, partout sur leur
passage, avaient semé la ruine et la désolation.
La péroraison de ce discours fut le digne couronnement d'une oeuvre
aussi imposante, aussi magistrale: «Peuple, souviens-toi que si dans la
République la justice ne règne pas avec un empire absolu, et si ce mot
ne signifie pas l'amour de l'égalité et de la patrie, la liberté n'est
qu'un vain mot. Peuple, toi que l'on craint, que l'on flatte et que l'on
méprise; toi, souverain reconnu qu'on traite toujours en esclave,
souviens-toi que partout où la justice ne règne pas, ce sont les
passions des magistrats, et que le peuple a changé de chaînes et non de
destinées.
«Souviens-toi qu'il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte
contre la vertu publique, qui a plus d'influence que toi-même sur tes
propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te proscrit
en détail dans la personne de tous les bons citoyens.
«Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette poignée de fripons à ton
bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons,
auteurs de tous nos maux et seuls obstacles à la prospérité publique.
«Sache que tout homme qui s'élèvera pour défendre ta cause et la morale
publique sera accablé d'avanies et proscrit par les fripons; sache que
tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une
calomnie; que ceux qui ne pourront être accusés d'avoir trahi seront
accusés d'ambition; que l'influence de la probité et des principes sera
comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions; que ta
confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous tes
amis; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris de
sédition; et que, n'osant t'attaquer toi-même en masse, on te proscrira
en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu'à ce que les
ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l'empire des tyrans
armés contre nous; telle est l'influence de leur ligue avec tous les
hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc les scélérats
nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d'être appelés
dictateurs. Souscrirons-nous à cette loi? Non! Défendons le peuple au
risque d'en être estimés; qu'ils courent à l'échafaud par la route du
crime et nous par celle de la vertu.»
Guider l'action du gouvernement par des lois sages, punir sévèrement
tous ceux qui abuseraient des principes révolutionnaires pour vexer les
bons citoyens, tel était, selon lui, le but à atteindre. Dans sa pensée,
il existait une conspiration qui devait sa force à une coalition
criminelle cherchant à perdre les patriotes et la patrie, intriguant au
sein même de la Convention et ayant des complices dans le comité de
Sûreté générale et jusque dans le comité de Salut public. Rien n'était
plus vrai assurément. La conclusion de Robespierre fut que, pour
remédier au mal, il fallait punir les traîtres, renouveler les bureaux
du comité de Sûreté générale, épurer ce comité et le subordonner au
comité de Salut public, épuré lui-même, constituer l'autorité du
gouvernement sous l'autorité suprême de la Convention, centre et juge de
tout, et écraser ainsi les factions du poids de l'autorité nationale
pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et de la
liberté. «Tels sont les principes», dit-il en terminant. «S'il est
impossible de les réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai
que les principes sont proscrits et que la tyrannie règne parmi nous,
mais non que je doive me taire; car que peut-on objecter à un homme qui
a raison et qui sait mourir pour son pays....[434]»
[Note 434: Ce discours a été imprimé sur des brouillons trouvés chez
Robespierre, brouillons couverts de ratures et de renvois, ce qui
explique les répétitions qui s'y rencontrent. L'impression en fut votée,
sur la demande de Bréard, dans la séance du 30 thermidor (17 août 1794).
On s'expliquerait difficilement comment les Thermidoriens ont eu
l'imprudence d'ordonner l'impression des discours de Robespierre et de
Saint-Just, où leur atroce conduite est mise en pleine lumière et leur
système de terreur voué à la malédiction du monde, si l'on ne savait que
tout d'abord le grand grief qu'ils firent valoir contre les victimes du
9 Thermidor fut d'avoir voulu «arrêter le cours majestueux, terrible de
la Révolution». Ce discours de Robespierre a eu à l'époque deux éditions
in-8°, l'une de 44 pages de l'Imprimerie nationale, l'autre de 49 p. Il
a été reproduit dans ses _Oeuvres_ éditées par Laponneraye, t. III;
dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 406 à 409; dans le
_Choix de rapports, opinions et discours_, t. XIV, p. 266 à 309, et
dans les Mémoires de René Levasseur, t. III, p. 285 à 352.]
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