A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Thermidor

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Il faut n'avoir jamais lu ce discours de Robespierre, digne couronnement
de tous ceux qu'il avait prononcés depuis cinq ans, et où ses vues, ses
tendances, sa politique, en un mot, se trouvent si nettement et si
fermement formulées, pour demander où il voulait aller, et quels
mystérieux desseins il couvait. Personne ne s'expliqua jamais plus
clairement. La Convention lui prouva tout d'abord qu'elle l'avait
parfaitement compris: Robespierre obtint un éclatant triomphe. Ce devait
être le dernier. Electrisée par le magnifique discours qu'elle venait
d'entendre, l'Assemblée éclata en applaudissements réitérés quand
l'orateur quitta la tribune. Les conjurés, éperdus, tremblants n'osèrent
troubler d'un mot ni d'un murmure ce concert d'enthousiasme[435].
Evidemment ils durent croire la partie perdue.

[Note 435: Ceci est constaté par tous les journaux qui rendirent
compte de la séance du 8, avant la chute de Robespierre. Voy. entre
autres le _Journal de la Montagne_ du 9 thermidor, où il est dit:
«Ce discours est fort applaudi.» Quant au _Moniteur_, comme il ne
publia son compte rendu de la séance du 8 thermidor que le lendemain de
la victoire des conjurés, ce n'est pas dans ses colonnes qu'il faut
chercher la vérité.]




IV


Pendant que les applaudissements retentissaient encore, Rovère, se
penchant à l'oreille de Lecointre, lui conseilla de monter à la tribune
et de donner lecture à l'Assemblée de ce fameux acte d'accusation
concerté dès le 5 prairial, avec huit de ses collègues, contre
Robespierre. C'est du moins ce qu'a depuis prétendu Lecointre[436]. Si
ce maniaque avait suivi le conseil de Rovère, la conspiration eût été
infailliblement écrasée, car, l'acte d'accusation incriminant au fond
tous les membres des comités sans exception, les uns et les autres se
fussent réunis contre l'ennemi commun, et Maximilien serait, sans aucun
doute, sorti victorieux de la lutte. Telle fut l'excuse, donnée plus
tard par Lecointre, de sa réserve dans cette séance du 8 thermidor[437].
Mais là ne fut point, suivant nous, le motif déterminant de sa prudence.
A l'enthousiasme de la Convention, il jugea tout à fait compromise la
cause des conjurés, et voulant se ménager les moyens de rentrer en grâce
auprès de celui dont, après coup, il se vanta d'avoir dressé l'acte
d'accusation plus de deux mois avant le 9 Thermidor, il rompit le
premier le silence ... pour réclamer l'impression du discours de
Robespierre[438].

[Note 436: _Les crimes des sept membres des anciens comités_ ou
_dénonciation formelle à la Convention nationale_, par Laurent
Lecointre, p. 79.]

[Note 437: _Ibid._]

[Note 438: Nous racontons cette séance du 8 thermidor d'après le
_Moniteur_, parce que c'est encore là qu'elle se trouve reproduite
avec le plus de détails; mais le compte rendu donné par ce journal étant
postérieur à la journée du 9, le lecteur ne doit pas perdre de vue que
notre récit est entièrement basé sur une version rédigée par les pires
ennemis de Maximilien.]

Bourdon (de l'Oise) s'éleva vivement contre la prise en considération de
cette motion. Ce discours, objecta-t-il, pouvait contenir des erreurs
comme des vérités, et il en demanda le renvoi à l'examen des deux
comités. Mais, répondit Barère, qui sentait le vent souffler du côté de
Maximilien, «dans un pays libre la lumière ne doit pas être mise sous le
boisseau». C'était à la Convention d'être juge elle-même, et il insista
pour l'impression. Vint ensuite Couthon. Demander le renvoi du discours
à l'examen des comités, c'était, selon ce tendre ami de Maximilien,
faire outrage à la Convention nationale, bien capable de sentir et de
juger par elle-même. Non seulement il fallait imprimer ce discours, mais
encore l'envoyer à toutes les communes de la République, afin que la
France entière sût qu'il était ici des hommes ayant le courage de dire
la vérité. Lui aussi, il dénonça les calomnies dirigées depuis quelque
temps contre les plus vieux serviteurs de la Révolution; il se fit
gloire d'avoir parlé contre quelques hommes immoraux indignes de siéger
dans la Convention, et il s'écria en terminant: «Si je croyais avoir
contribué à la perte d'un seul innocent, je m'immolerais moi-même de
douleur». Ce cri, sorti de la bouche d'un homme de bien, acheva
d'entraîner l'Assemblée. L'impression du discours, l'envoi à toutes les
communes furent décrétés d'enthousiasme. On put croire à un triomphe
définitif.

A ce moment le vieux Vadier parut à la tribune. D'un ton patelin, le
rusé compère commença par se plaindre d'avoir entendu Robespierre
traiter de farce ridicule l'affaire de Catherine Théot, dont lui Vadier,
on s'en souvient, avait été le rapporteur. Se sentant écouté, il prit
courage et s'efforça de justifier le comité de Sûreté générale des
inculpations dont il avait été l'objet. On l'avait accusé d'avoir
persécuté des patriotes, et sur les huit cents affaires déjà jugées par
les commissions populaires, de concert avec les deux comités, les
patriotes, prétendit Vadier, s'étaient trouvés dans la proportion d'un
sur quatre-vingts. Mais Robespierre ne s'était pas seulement plaint des
persécutions exercées contre les patriotes; il avait aussi reproché à
quelques-uns de ses collègues d'avoir porté la Terreur dans toutes les
conditions, érigé en crimes des erreurs ou des préjugés afin de trouver
partout des coupables, et voilà comment, sur un si grand nombre
d'accusés, les commissions populaires, de concert avec les comités, dont
s'était séparé Maximilien, avaient rencontré si peu d'innocents. Du
reste, il n'y eut de la part de Vadier nulle récrimination contre
Robespierre.

Cambon, qui prit ensuite la parole, se montra beaucoup plus agressif. Il
avait sur le coeur une accusation peut-être un peu légèrement tombée de
la bouche de Maximilien. «Avant d'être déshonoré, je parlerai à la
France», s'écria-t-il. Et il défendit avec une extrême vivacité ses
opérations financières, et surtout le dernier décret sur les rentes,
auquel on reprochait d'avoir jeté la désolation parmi les petits
rentiers, des nécessiteux, des vieillards pour la plupart[439].

[Note 439: M. Michelet, qui est bien forcé d'avouer avec nous que la
République a été engloutie dans le guet-apens de Thermidor, mais dont la
déplorable partialité contre Robespierre ne se dément pas jusqu'au
dénoûment, a travesti de la façon la plus ridicule et la plus odieuse ce
qu'il appelle le discours accusateur de Robespierre, à qui il ne peut
pardonner son attaque contre Cambon. (Voy. t. VII, liv. XXI, ch. III.)
Mais les opérations de Cambon ne parurent pas funestes à Robespierre
seulement, puisque après Thermidor elles furent, à diverses reprises,
l'objet des plus sérieuses critiques, et qu'à cause d'elles leur auteur
se trouva gravement inculpé. M. Michelet a-t-il oublié ce passage de la
Dénonciation de Lecointre: «Cambon disait à haute voix, en présence du
public et de notre collègue Garnier (de l'Aube): Voulez-vous faire face
à vos affaires? guillotinez. Voulez-vous payer les dépenses immenses de
vos quatorze armées? guillotinez. Voulez-vous payer les estropiés, les
mutilés, tous ceux qui sont en droit de vous demander? guillotinez.
Voulez-vous amortir les dettes incalculables que vous avez? guillotinez,
guillotinez, et puis guillotinez.» (P. 195.)--Assurément je n'attache
pas grande importance aux accusations de Lecointre; mais on voit que les
reproches de Maximilien à Cambon sont bien pâles à côté de ceux que le
grand financier de la Révolution eut à subir de la part des hommes
auxquels il eut le tort de s'allier. Avant de se montrer si injuste, si
passionné, si cruel, si ingrat envers Robespierre, M. Michelet aurait
bien dû se rappeler que son héros, Cambon, manifesta tout le reste de sa
vie l'amer regret d'avoir moralement coopéré au crime de Thermidor.]

Puis, prenant à partie Robespierre, il l'accusa de paralyser à lui tout
seul la volonté de la Convention nationale. Cette inculpation contre un
représentant qui, depuis six semaines, n'avait pas paru à la tribune de
l'Assemblée, était puérile; et Robespierre répondit avec raison qu'une
telle accusation lui paraisssit aussi inintelligible qu'extraordinaire.
Comment aurait-il été en son pouvoir de paralyser la volonté de la
Convention, et surtout en fait de finances, matière dont il ne s'était
jamais mêlé? Seulement, ajouta-t-il, «par des considérations générales
sur les principes, j'ai cru apercevoir que les idées de Cambon en
finances ne sont pas aussi favorables au succès de la Révolution qu'il
le pense. Voilà mon opinion; j'ai osé la dire; je ne crois pas que ce
soit un crime». Et tout en déclarant qu'il n'attaquait point les
intentions de Cambon, il persista à soutenir que le décret sur les
rentes avait eu pour résultat de désoler une foule de citoyens pauvres.

Quoi qu'il en soit, l'intervention de Cambon dans le débat modifia
singulièrement la face des choses. Les connaissances spéciales de ce
représentant, ses remarquables rapports sur les questions financières,
l'achèvement du grand-livre, dont la conception lui appartenait, lui
avaient attiré une juste considération et donné sur ses collègues une
certaine influence. Des applaudissements venaient même d'accueillir ses
paroles. C'était comme un encouragement aux conjurés. Ils sortirent de
leur abattement, et Billaud-Varenne s'élança impétueusement à la
tribune. A son avis, il était indispensable d'examiner très
scrupuleusement un discours dans lequel le comité était inculpé.--Ce
n'est pas le comité en masse que j'attaque, objecta Robespierre; et il
demanda à l'Assemblée la permission d'expliquer sa pensée. Alors un
grand nombre de membres se levant simultanément:

«Nous le demandons tous». Sentant la Convention ébranlée,
Billaud-Varenne reprit la parole. Mais au lieu de répondre aux nombreux
griefs dont Robespierre s'était fait l'écho, il balbutia quelques
explications; puis, s'enveloppant dans le manteau de Brutus, il s'écria
que Robespierre avait raison, qu'il fallait arracher le masque sur
quelque visage qu'il se trouvât: «S'il est vrai que nous ne jouissions
pas de la liberté des opinions, j'aime mieux que mon cadavre serve de
trône à un ambitieux que de devenir, par mon silence, le complice de ses
forfaits». Après cette superbe déclaration, il réclama le renvoi du
discours à l'examen des deux comités. C'était demander à la Convention
de se déjuger.

A Billaud-Varenne succéda Panis, un de ces représentants mous et indécis
à qui les conjurés avaient fait accroire qu'ils étaient sur la prétendue
liste de proscription dressée par Maximilien. Cet ancien membre du
comité de surveillance de la Commune de Paris somma tout d'abord Couthon
de s'expliquer sur les six membres qu'il poursuivait. Ensuite il raconta
qu'un homme l'avait abordé aux Jacobins et lui avait dit: «Vous êtes de
la première fournée ... votre tête est demandée; la liste a été faite
par Robespierre.» Après quoi il invita ce dernier à s'expliquer à son
égard et sur le compte de Fouché. Touchante sollicitude pour un
misérable! Quelques applaudissements ayant éclaté aux dernières paroles
de Panis: «Mon opinion est indépendante», répondit fièrement
Robespierre; «on ne retirera jamais de moi une rétractation qui n'est
pas dans mon coeur. En jetant mon bouclier, je me suis présenté à
découvert à mes ennemis; je n'ai flatté personne, je ne crains personne;
je n'ai calomnié personne».--«Et Fouché»? répéta Panis, comme Orgon eût
dit: Et Tartufe?--«Fouché! reprit Maximilien d'un ton méprisant, je ne
veux pas m'en occuper actuellement ... je n'écoute que mon devoir; je ne
veux ni l'appui ni l'amitié de personne, je ne cherche point à me faire
un parti; il n'est donc pas question de me demander que je blanchisse
tel ou tel. J'ai fait mon devoir, c'est aux autres de faire le leur».

Couthon expliqua comment, en demandant l'envoi du discours à toutes les
communes, il avait voulu que la Convention en fît juge la République
entière. Mais c'était là ce qu'à tout prix les conjurés tenaient à
empêcher. Ils savaient bien qu'entre eux et Robespierre l'opinion de la
France ne pouvait être un moment douteuse.

Bentabole et Charlier insistent pour le renvoi aux comités. «Quoi»!
s'écria Maximilien, «j'aurai eu le courage de venir déposer dans le sein
de la Convention des vérités que je crois nécessaires au salut de la
patrie, et l'on renverrait mon discours à l'examen des membres que
j'accuse»! On murmure à ces paroles. «Quand on se vante d'avoir le
courage de la vertu, il faut avoir celui de la vérité», riposte
Charlier; et les applaudissements de retentir.

L'apostrophe de Charlier indique suffisamment la faute capitale commise
ici par Robespierre. Ce n'était pas à lui, ont prétendu quelques
écrivains, de formuler son accusation; il n'avait qu'à indiquer aux
comités la faction qu'il combattait les abus et les excès dont elle
s'était rendue coupable, et il appartenait à ces comités de prendre
telles mesures qu'ils auraient jugées nécessaires. C'est là, à notre
avis, une grande erreur; et telle était aussi l'opinion de Saint-Just à
cet égard, puisqu'il a écrit dans son discours du 9 Thermidor: «Le
membre qui a parlé longtemps hier à cette tribune ne me paraît point
avoir assez nettement distingué ceux qu'il inculpait». Le mystère dont
Maximilien eut le tort d'envelopper son accusation servit
merveilleusement les conjurés. Grâce aux insinuations perfides répandues
par eux, un doute effroyable planait sur l'Assemblée. Plus d'un membre
se crut menacé, auquel il n'avait jamais songé. Quelle différence s'il
avait résolûment nommé les cinq ou six coquins dont le châtiment eût été
un hommage rendu à la morale et à la justice! L'immense majorité de la
Convention se fût ralliée à Robespierre; avec lui eussent définitivement
triomphé, je n'en doute pas, la liberté et la République. Au lieu de
cela, il persista dans ses réticences, et tout fut perdu.

Amar et Thirion insistèrent, à leur tour, pour le renvoi aux comités, en
faveur desquels étaient toutes les présomptions, suivant Thirion,
montagnard aveuglé qui, plus d'une fois, plus tard, dut regretter la
légèreté avec laquelle il agit en cette circonstance. Barère, sentant
chanceler la fortune de Robespierre, jugea prudent de prononcer quelques
paroles équivoques qui lui permissent, à un moment donné, de se tourner
contre lui. Enfin l'Assemblée, après avoir entendu Bréard en faveur des
comités, rapporta son décret et, par une ironie sanglante, renvoya le
discours de Robespierre à l'examen d'une partie de ceux-là mêmes contre
lesquels il était dirigé[440]. Ce n'était pas encore pour les conjurés
un triomphe définitif, mais leur audace s'en accrut dans des proportions
extrêmes; ils virent qu'il ne leur serait pas impossible d'entraîner
cette masse incertaine des députés du centre, dont quelques paroles de
Cambon avaient si subitement modifié les idées. Jamais, depuis,
l'illustre et sévère Cambon ne cessa de gémir sur l'influence fâcheuse
exercée par lui dans cette séance mémorable. Proscrit sous la
Restauration, après s'être tenu stoïquement à l'écart tant qu'avaient
duré les splendeurs du régime impérial, il disait alors: «Nous avons tué
la République au 9 Thermidor, en croyant ne tuer que Robespierre! Je
servis, à mon insu, les passions de quelques scélérats! Que n'ai-je
péri, ce jour-là avec eux! la liberté vivrait encore»[441]! Combien
d'autres pleurèrent en silence, avec la liberté perdue, la mémoire du
Juste sacrifié, et expièrent par d'éternels remords l'irréparable faute
de ne s'être point interposés entre les assassins et la victime!

[Note 440: Voyez, pour cette séance du 8 thermidor, le
_Moniteur_ du 11 (29 juillet 1794). Avons-nous besoin de dire que
le compte-rendu de cette feuille, fait après coup, eût été tout autre si
Robespierre l'avait emporté?]

[Note 441: Paroles rapportées à M. Laurent (de l'Ardèche) par un ami
de Cambon, (Voy. la _Réfutation de l'Histoire de France de l'abbé de
Montgaillard_, XIe lettre, p. 332.) J'ai connu un vieillard à qui
Cambon avait exprimé les mêmes sentiments.]




V


Il était environ cinq heures quand fut levée la séance de la Convention.
S'il faut en croire une tradition fort incertaine, Robespierre serait
allé, dans la soirée même, se promener aux Champs-Élysées avec sa
fiancée, qui, triste et rêveuse, flattait de sa main la tête de son
fidèle chien Brount. Comme Maximilien lui montrait combien le coucher du
soleil était empourpré: «Ah»! se serait écriée Eléonore, «c'est du beau
temps pour demain[442].». Mais c'est là de la pure légende. D'abord, les
moeurs étaient très-sévères dans cette patriarcale famille Duplay, et
Mme Duplay, si grande que fût sa confiance en Maximilien, n'eût pas
permis à sa fille de sortir seule avec lui[443]. En second lieu, comment
aurait-il été possible à Robespierre d'aller se promener aux
Champs-Élysées à la suite de cette orageuse séance du 8, et dans cette
soirée où sa destinée et celle de la République allaient être en jeu?

[Note 442: C'est M. Alphonse Esquiros qui raconte cette anecdote
dans son _Histoire des Montagnards_. Mais, trompé par ses
souvenirs, M. Esquiros a évidemment fait confusion ici. Nous avons sous
les yeux une lettre écrite par Mme Le Bas au rédacteur de l'ancienne
_Revue de Paris_, à propos d'un article dans lequel M. Esquiros
avait retracé la vie intime de Maximilien d'après une conversation avec
Mme Le Bas, lettre où la vénérable veuve du Conventionnel se plaint de
quelques inexactitudes commises par cet estimable et consciencieux
écrivain.]

[Note 443: Mme Le Bas ne dit mot, dans son manuscrit, de cette
prétendue promenade du 8, tandis qu'elle raconte complaisamment les
promenades habituelles de Maximilien aux Champs-Élysées avec toute la
famille Duplay.]

Ce qu'on sait, c'est qu'en rentrant chez son hôte il ne désespérait pas
encore; il montra même une sérénité qui n'était peut-être pas dans son
coeur, car il n'ignorait pas de quoi était capable la horde de fripons
et de coquins déchaînée contre lui. Toutefois, il comptait sur la
majorité de la Convention: «La masse de l'Assemblée m'entendra», dit-il.
Après dîner, il se hâta de se rendre aux Jacobins, où, comme on pense
bien, régnait une animation extraordinaire. La salle, les corridors même
étaient remplis de monde[444]. Quand parut Maximilien, des transports
d'enthousiasme éclatèrent de toutes parts; on se précipita vers lui pour
le choyer et le consoler. Cependant, cà et là, on pouvait apercevoir
quelques-uns de ses ennemis. Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, qui
depuis longtemps n'avaient pas mis les pieds au club, étaient accourus,
fort inquiets de la tournure que prendraient les choses.

[Note 444: Réponse de J.N. Billaud à Laurent Lecointre; p. 36.]

Que se passa-t-il dans cette séance fameuse? Les journaux du temps n'en
ayant pas donné le compte rendu, nous n'en savons absolument que ce que
les vainqueurs ont bien voulu nous raconter, puisque ceux des amis de
Robespierre qui y ont joué un rôle ont été immolés avec lui. Quelques
récits plus ou moins travestis de certains orateurs à la tribune de la
Convention, et surtout la narration de Billaud dans sa réponse aux
imputations personnelles dont il fut l'objet après Thermidor, voilà les
seuls documents auxquels on puisse s'en rapporter pour avoir une idée
des scènes dramatiques dont la salle des Jacobins fut le théâtre dans la
soirée du 8 thermidor.

Dès le début de la séance, Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et
Robespierre demandèrent en même temps la parole. Elle fut accordée au
dernier, qu'on invita à donner lecture du discours prononcé par lui dans
la journée. S'il faut en croire Billaud, Maximilien commença en ces
termes: «Aux agitations de cette Assemblée, il est aisé de s'apercevoir
qu'elle n'ignore pas ce qui s'est passé ce matin dans la Convention. Les
factieux craignent d'être dévoilés en présence du peuple. Mais je les
remercie de s'être signalés d'une manière aussi prononcée et de m'avoir
mieux fait connaître mes ennemis et ceux de ma patrie». Après quoi, il
lut son discours qu'accueillirent un enthousiasme sans bornes et des
applaudissements prolongés. Quand il eut achevé sa lecture, il ajouta,
dit la tradition: «Ce discours que vous venez d'entendre est mon
testament de mort. Je l'ai vu aujourd'hui, la ligue des méchants est
tellement forte que je ne puis espérer de lui échapper. Je succombe sans
regret; je vous laisse ma mémoire; elle vous sera chère et vous la
défendrez.»

On prétend encore que, comme à ce moment ses amis s'élevaient avec
vivacité contre un tel découragement et s'écriaient en tumulte que
l'heure d'un nouveau 31 mai avait sonné, il aurait dit: «Eh bien!
séparez les méchants des hommes faibles; délivrez la Convention des
scélérats qui l'oppriment; rendez-lui le service qu'elle attend de vous
comme au 31 mai et au 2 juin». Mais cela est tout à fait inadmissible.
L'idée d'exercer une pression illégale sur la Représentation nationale
n'entra jamais dans son esprit. Nous avons montré combien étranger il
était resté aux manifestations populaires qui, au 31 mai et au 2 juin de
l'année précédente, avaient précipité la chute des Girondins, et l'on a
vu tout à l'heure avec quelle énergie et quelle indignation il s'était
élevé deux jours auparavant contre ceux qui parlaient de recourir à un
3l mai; bientôt on l'entendra infliger un démenti sanglant à
Collot-d'Herbois, quand celui-ci l'accusera implicitement d'avoir poussé
les esprits à la révolte. Si la moindre allusion à un nouveau 31 mai fût
sortie de sa bouche dans cette soirée du 8 thermidor, est-ce qu'on ne se
serait pas empressé le lendemain d'en faire un texte d'accusation contre
lui? Est-ce que la réponse de Billaud-Varenne, où il est rendu compte de
la séance des Jacobins, n'en aurait pas contenu mention?

Non, Robespierre, disons-le à son éternel honneur, ne songea pas un seul
instant à en appeler à la force. Dans l'état d'enthousiasme et
d'exaspération où la lecture de son discours avait porté l'immense
majorité des patriotes, il n'avait qu'un signal à donner, et c'en était
fait de ses ennemis; la Convention, épurée de [sic] par la volonté
populaire, se fût avec empressement ralliée à lui, et il n'eût pas
succombé le lendemain, victime de son respect pour le droit et pour la
légalité.

«_Custodiatur igitur mea vita reipublicae._ Protégez donc ma vie
pour la République», aurait-il pu dire avec Cicéron[445]; et cette
exclamation eût suffi, je n'en doute pas, pour remuer tout le peuple de
Paris. Il ne voulut pas la pousser. Mais que, cédant à un sentiment de
mélancolie bien naturel, il se soit écrié: «S'il faut succomber, eh
bien! mes amis, vous me verrez boire la ciguë avec calme», cela est
certain. Non moins authentique est le cri de David: «Si tu bois la
ciguë, je la boirai avec toi»! Et en prononçant ces paroles d'une voix
émue, le peintre immortel se jeta dans les bras de Maximilien et
l'embrassa comme un frère[446]. Le lendemain, il est vrai, on ne le vit
pas se ranger parmi les hommes héroïques qui demandèrent à partager le
sort du Juste immolé. Averti par Barère du résultat probable de la
journée[447], il s'abstint de paraître à la Convention. On l'entendit
même, dans un moment de déplorable faiblesse, renier son ami et
s'excuser d'une amitié qui l'honorait, en disant qu'il ne pouvait
concevoir jusqu'à quel point ce _malheureux_ l'avait trompé par ses
vertus hypocrites[448].

[Note 445: XIIe Philippique.]

[Note 446: Voyez à cet égard la déclaration de Goupilleau (de
Fontenay) dans la séance du 13 thermidor au soir (31 juillet 1794).
David nia avoir embrassé Robespierre; mais il avoua qu'il lui dit en
effet: «Si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi.» (Voy. le
_Moniteur_ du 15 thermidor de l'an II [2 août 1794].)]

[Note 447: _Mémoire de Barère_.]

[Note 448: Séance du 12 thermidor (30 juillet 1794), _Moniteur_
du 15.]

L'artiste effrayé s'exprimait ainsi sous la menace de l'échafaud. Mais
ce ne fût là qu'une faiblesse momentanée, qu'une heure d'égarement et
d'oubli. Jamais le culte de Maximilien ne s'effaça de son coeur. Très
peu de temps après le 9 thermidor, David s'exprimait en ces termes
devant ses deux fils: «On vous dira que Robespierre était un scélérat;
on vous le peindra sous les couleurs les plus odieuses: n'en croyez
rien. Il viendra un jour où l'histoire lui rendra une éclatante
justice[449].» Plus tard, pendant son exil, se trouvant un soir au
théâtre de Bruxelles, il fut abordé par un Anglais qui lui demanda la
permission de lui serrer la main.

[Note 449: Biographie de David, dans le _Dictionnaire
encyclopédique_ de Philippe Le Bas.]

Le grand peintre se montra très flatté de cette marque d'admiration,
qu'il crut tout d'abord due à la notoriété dont il jouissait, à son
génie d'artiste; et, entre autres choses, il demanda à l'étranger s'il
aimait les arts.--L'Anglais lui répondit: «Ce n'est pas à cause de votre
talent que je désire vous serrer la main, mais bien parce que vous avez
été l'ami de Robespierre.--Ah! s'écria alors David, ce sera pour
celui-là comme pour Jésus-Christ, on lui élèvera des autels[450].»
Jusqu'à la fin de sa vie l'illustre artiste persista dans les mêmes
sentiments. Il revenait souvent sur ce sujet, comme s'il eût senti le
besoin de protester contre un moment d'erreur qu'il se reprochait, a dit
un de ses biographes. Peu de jours avant sa mort, l'aîné de ses fils,
Jules David, l'éminent helléniste, lui dit: «Eh bien! mon père, trente
ans sont écoulés depuis le 9 thermidor, et la mémoire de Robespierre est
toujours maudite.--Je vous le répète, répondit le peintre, c'était un
vertueux citoyen. Le jour de la justice n'est pas encore venu; mais,
soyez en certains, il viendra[451].» Est-il beaucoup d'hommes à qui de
semblables témoignages puissent être rendus?

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