Thermidor
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Ernest Hamel >> Thermidor
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[Note 450: David a souvent raconté lui-même cette anecdote à l'un de
ses élèves les plus aimés, M. de Lafontaine, mort au mois de décembre
1860, à l'âge de quatre-vingt-sept ans; elle m'a été transmise pur M.
Campardon, archiviste aux _Archives nationales_, et, si je ne me
trompe, proche parent de M. de Lafontaine.]
[Note 451: Biographie de David, _ubi suprà_.]
L'émotion ressentie par David aux Jacobins fut partagée par toute
l'assistance. Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois essayèrent en vain de
se faire entendre, on refusa de les écouter. Depuis longtemps ils ne
s'étaient guère montrés aux Jacobins; leur présence au club ce soir-là
parut étrange et suspecte. Conspués, poursuivis d'imprécations, ils se
virent contraints de se retirer, et dès ce moment ils ne songèrent plus
qu'à se venger[452].
[Note 452: Nous avons dit les regrets, les remords de
Billaud-Varenne d'avoir agi de colère. Quelques instants avant cette
scène, Collot-d'Herbois s'était, dit-on, jeté aux genoux de Robespierre
et l'avait conjuré de se réconcilier avec les comités. Mais c'est là une
assertion qui ne repose sur aucune donnée certaine.]
Le silence se rétablit un instant à la voix de Couthon, dont la parole
ardente et indignée causa une fermentation extraordinaire. Deux députés
soupçonnés d'appartenir à la conjuration, Dubarran et Duval, furent
ignominieusement chassés. Quelques hommes de tête et de coeur, l'agent
national Payan, Dumas, Prosper Sijas, Coffinhal, patriotes intègres, qui
lièrent volontairement leur destinée à celle de Maximilien, auraient
voulu profiter de l'enthousiasme général pour frapper un grand coup. Ils
pressèrent Robespierre d'agir, assure-t-on, de se porter sur les
comités; Robespierre demeura inflexible dans sa résolution de ne pas
enfreindre la légalité. Il lui suffisait, pensait-il, de l'appui moral
de la société pour résister victorieusement à ses ennemis. Dernière
illusion d'un coeur flétri pourtant déjà par la triste expérience de la
méchanceté des hommes.
Au lieu de s'entendre, de se concerter avec quelques amis pour la
journée du lendemain, il se retira tranquillement chez son hôte. On se
sépara aux cris de _Vive la République! Périssent les traîtres!_
Mais c'étaient là des cris impuissants. Il eût fallu, malgré
Robespierre, se déclarer résolument en permanence. Les Jacobins avaient
sur la Convention, divisée comme elle l'était, l'avantage d'une majorité
compacte et bien unie. Sans même avoir besoin de recourir à la force,
ils eussent, en demeurant en séance, exercé la plus favorable influence
sur une foule de membres de l'Assemblée indécis jusqu'au dernier moment;
les événements auraient pris une tout autre tournure, et la République
eût été sauvée.
VI
Tandis que Robespierre allait dormir son dernier sommeil, les conjurés,
peu rassurés, se répandirent de tous côtés et déployèrent l'énergie du
désespoir pour tourner contre Maximilien les esprits incertains,
hésitants, ceux à qui leur conscience troublée semblait défendre de
sacrifier l'intègre et austère tribun. De l'attitude de la droite
dépendait le sort de la journée du lendemain, et dans la séance du 8
elle avait paru d'abord toute disposée en faveur de Robespierre.
On vit alors, spectacle étrange! les Tallien, les Fouché, les Rovère,
les Bourdon (de l'Oise), les André Dumont, tous ces hommes dégouttants
de sang et de rapines, se jeter comme des suppliants aux genoux des
membres de cette partie de la Convention dont ils étaient haïs et
méprisés. Ils promirent de fermer l'ère de la Terreur, eux qui dans
leurs missions avaient commis mille excès, multiplié d'une si horrible
manière les actes d'oppression, et demandé mainte et mainte fois
l'arrestation de ceux dont ils sollicitaient aujourd'hui le concours. A
ces républicains équivoques, à ces royalistes déguisés, ils
s'efforcèrent de persuader que la protection qui leur avait été
jusqu'alors accordée par Maximilien n'était que passagère, que leur tour
arriverait; et naturellement ils mirent sur le compte de Robespierre les
exécutions qui s'étaient multipliées précisément depuis le jour où il
avait cessé d'exercer aucune influence sur les affaires du gouvernement.
A deux reprises différentes, les gens de la droite repoussèrent
dédaigneusement les avances intéressées de ces _bravi_ de
l'Assemblée; la troisième fois ils cédèrent[453]. La raison de ce
brusque changement s'explique à merveille. Avec Robespierre triomphant,
la Terreur pour la Terreur, cette Terreur dont il venait de signaler et
de flétrir si éloquemment les excès, prenait fin; mais les patriotes
étaient protégés, mais la justice sévère continuait d'avoir l'oeil sur
les ennemis du dedans et sur ceux du dehors, mais la Révolution n'était
pas détournée de son cours, mais la République s'affermissait sur
d'inébranlables bases. Au contraire, avec Robespierre vaincu, la Terreur
pouvait également cesser, se retourner même contre les patriotes, comme
cela arriva; mais la République était frappée au coeur, et la
contre-révolution certaine d'avance de sa prochaine victoire. Voilà ce
qu'à la dernière heure comprirent très-bien les Boissy-d'Anglas, les
Palasne-Champeaux, les Durand-Maillane, et tous ceux qu'effarouchaient
la rigueur et l'austérité des principes républicains[454]; et voilà
comment fut conclue l'alliance monstrueuse des réactionnaires et des
révolutionnaires dans le sens du crime.
[Note 453: Voyez l'_Histoire de la Convention_, par
Durand-Maillane, p. 199.]
[Note 454: Buonaroti a prétendu, d'après les révélations de
quelques-uns des proscripteurs de Robespierre, que les idées sociales
exprimées en diverses occasions par ce dernier n'avaient pas peu
contribué à grossir le nombre de ses ennemis. Voyez sa Notice sur
Maximilien Robespierre.]
Sur les exagérés de la Montagne la bande des conjurés agit par des
arguments tout opposés. On peignit Robespierre sous les couleurs d'un
modéré, on lui reprocha d'avoir protégé des royalistes, on rappela avec
quelle persistance il avait défendu les signataires de la protestation
contre le 31 mai, et cela eut un plein succès. Il n'y eut pas, a-t-on
dit avec raison, une conjuration unique contre Robespierre; la
contre-révolution y entra en se couvrant de tous les masques. C'était
son rôle; et, suivant une appréciation consciencieuse et bien vraie, les
ennemis personnels de Maximilien se rendirent les auxiliaires ou plutôt
les jouets de l'aristocratie et ne crurent pas payer trop cher la
défaite d'un seul homme par le deuil de leur pays[455].
[Note 455: _Choix de rapports, opinions et discours_, t. XIV,
p. 264. Paris, 1829.]
Pour cette nuit du 8 au 9 thermidor, comme pour la journée du 8, nous
sommes bien obligé de nous en tenir presque entièrement aux
renseignements fournis par les vainqueurs, la bouche ayant été à jamais
fermée aux vaincus. Rien de dramatique, du reste, comme la séance du
comité de Salut public dans cette nuit suprême.
Les membres présents, Carnot, Robert Lindet, Prieur (de la Côte-d'Or),
Barère, Saint-Just, travaillaient silencieusement. Saint-Just rédigeait
à la hâte son rapport pour le lendemain, «et ne témoignait ni
inquiétude, _ni repos_[456]», quand arrivèrent Billaud-Varenne,
Collot-d'Herbois et certains membres du comité de Sûreté générale. A la
vue de Collot-d'Herbois, dont les traits bouleversés accusaient le
trouble intérieur, Saint-Just lui demanda froidement ce qu'il y avait de
nouveau aux Jacobins. Sur quoi Collot-d'Herbois, hors de lui, l'aurait
traité de traître, de lâche, etc. Puis Élie Lacoste, se levant furieux,
se serait écrié que Robespierre, Couthon et Saint-Just étaient un
triumvirat de fripons machinant contre la patrie. Que venait faire ici
le sauvage rapporteur de l'affaire des _Chemises rouges_? Et
Barère, l'héroïque Barère, d'apostropher à son tour Robespierre, Couthon
et Saint-Just. A l'en croire, il les aurait appelés des pygmées
insolents. Maximilien, qui la veille encore jouissait, disait-il, d'une
réputation patriotique méritée par cinq années de travaux et par ses
principes imperturbables d'indépendance et de liberté, est devenu tout à
coup, du jour au lendemain, un scélérat; le second n'est qu'un éclopé;
le troisième un enfant. Robespierre et Couthon n'étaient pas là, notez
bien. Oh! le beau courage, la noble conduite, en admettant comme vraies
les assertions des membres des anciens comités,--que de se mettre à
trois, à quatre contre un _enfant_, à qui ils ont été obligés de
rendre cette justice qu'au milieu de leurs vociférations il était resté
calme et n'avait témoigné aucune inquiétude!
[Note 456: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
imputations de Laurent Lecointre_, note 7, p. 105.]
Cet _enfant_, dont l'assurance et le sang froid annonçaient une
conscience pure, les glaçait d'épouvante.--«Tu prépares notre acte
d'accusation»? lui dit brusquement Collot-d'Herbois.--Saint-Just
pâlit-il à cette interrogation, comme l'ont prétendu ses meurtriers?
C'est assez peu probable, puisqu'il leur offrit de leur donner, séance
tenante, communication du discours qu'il préparait. Personne ne voulut y
jeter les yeux.
Saint-Just se remit à l'oeuvre en promettant à ses collègues, s'il faut
s'en rapporter à eux, de leur lire son discours le lendemain avant de le
prononcer devant la Convention. Quand il eut achevé son travail, il prit
part à la conversation, comme si de rien n'était, jouant, paraît-il,
l'étonnement de n'être pas dans la confidence des dangers dont il
entendait parler, et se plaignant de ce que tous les coeurs étaient
fermés. Ce fut alors qu'il ajouta qu'il ne concevait pas cette manière
prompte _d'improviser la foudre_ à chaque instant, et que, au nom
de la République, il conjura ses collègues de revenir à des idées et à
des mesures plus justes. Cet aveu, que nous avons déjà relaté, venant
des assassins de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, est bien
précieux à recueillir[457]. Suivant Collot-d'Herbois et ses amis, il est
vrai, Saint-Just ne s'exprimait ainsi que pour les tenir en échec,
paralyser leurs mesures, et refroidir leur zèle; mais c'était si peu
cela, qu'à cinq heures du matin il sortit, les laissant complètement
maîtres du terrain.
[Note 457: _Réponse des membres des deux anciens comités, aux
imputations de Laurent Lecointre_, note 7, p. 107.]
Vers dix heures du matin, les comités de Sûreté générale et de Salut
public, je veux dire les membres appartenant à la conjuration, se
réunirent. Comme on délibérait sur la question de savoir si l'on ferait
arrêter le général de la garde nationale, entra Couthon, qui prit avec
chaleur la défense d'Hanriot. Une scène violente s'ensuivit entre lui et
Carnot. «Je savais bien que tu étais le plus méchant des hommes», dit-il
à Carnot.--«Et toi le plus traître», répondit celui-ci[458]. Que Carnot
ait agi méchamment dans cette journée du 9 thermidor, c'est ce que
malheureusement il est impossible de contester. Quant au reproche tombé
de sa bouche, c'est une de ces niaiseries calomnieuses, dont, hélas! les
Thermidoriens se sont montrés si prodigues à l'égard de leurs victimes.
[Note 458: _Ibid._, p. 108.]
Il était alors midi. En cet instant se présenta un huissier de la
Convention, porteur d'une lettre de Saint-Just ainsi conçue:
«L'injustice a fermé mon coeur, je vais l'ouvrir à la Convention[459].»
Si nous devons ajouter foi au dire des membres des anciens comités,
Couthon, s'emparant du billet, l'aurait déchiré, et Ruhl, un des membres
du comité de Sûreté générale, indigné, se serait écrié: «Allons
démasquer ces traîtres ou présenter nos têtes à la Convention»[460]! Ah!
pauvre jouet des Fouché et des Tallien, vieux et sincère patriote, tu
songeras douloureusement, mais trop tard, à cette heure d'aveuglement
fatal, quand, victime à ton tour de la réaction, tu échapperas par le
suicide à l'échafaud où toi-même tu contribuas à pousser les plus fermes
défenseurs de la République.
[Note 459: _Ibid._ note 7, page 108.]
[Note 460: _Réponse aux imputations de Laurent Lecointre_, note
7, p. 108.]
CHAPITRE SEPTIÈME
Un mot de Bourdon (de l'Oise).--Cause du succès de la faction.--Séance
du 9 thermidor.--Tallien à la tribune.--La parole ôtée à
Robespierre.--Rapport de Barère.--L'accusation de Billaud-Varenne.--Cri
de Garnier (de l'Aube).--Le montagnard Louchet.--Les décrets
d'arrestation et d'accusation.--Dévouements sublimes.--Les proscrits à
la barre.--Réunion de la Commune.--La dernière charrette.--L'arrestation
d'Hanriot.--Mesures prises par les comités.--Attitude des Jacobins.
--Mouvement des sections.--Conseil exécutif provisoire.--Délivrance des
députés détenus.--Robespierre à la Commune.--Il s'oppose à l'insurrection.
--Le décret de mise hors la loi.--Appel à la section des Piques.
--Proclamation conventionnelle.--Assassinat de Robespierre.--Mort de Le
Bas.--Longue agonie de Maximilien.--Le tribunal révolutionnaire à la
barre.--Exécution de Robespierre et de ses amis.--Moralité du 9
thermidor.--Conclusion.
I
Ce fut, sous tous les rapports, une triste et sombre journée que celle
du 9 thermidor an II, autrement dit 27 juillet 1794. Le temps, lourd,
nuageux, semblait présager les orages qui allaient éclater. On eût dit
qu'il se reflétait dans le coeur des membres de la Convention, tant au
début de la séance la plupart des physionomies étaient chargées
d'anxiété. Les conjurés seuls paraissaient tranquilles. Sûrs désormais
des gens de la droite, lesquels, malgré leur estime pour Maximilien,
s'étaient décidés à l'abandonner, sachant que, lui tombé, la République
ne tarderait pas à tomber aussi[461], ils s'étaient arrêtés à un moyen
sûr et commode, c'était de couper la parole à Robespierre, de
l'assassiner purement et simplement; et en effet, la séance du 9
Thermidor ne fut pas autre chose qu'un guet-apens et un assassinat. Peu
d'instants avant l'ouverture de la séance, Bourdon (de l'Oise) ayant
rencontré Durand-Maillane aux abords de la salle, lui prit la main en
disant: «Oh! les braves gens que les gens du côté droit[462].» Un moment
après on pouvait voir Durand-Maillane se promener avec Rovère dans la
salle de la Liberté[463]. Et c'était bien là le vrai type de la faction
thermidorienne: le brigandage et le meurtre alliés à la réaction et à
l'apostasie.
[Note 461: «La droite,» dit avec raison M. Michelet, «finit par
comprendre que si elle aidait la Montagne à ruiner ce qui, dans la
Montagne était la pierre de l'angle, l'édifice croulerait....» (T. VII,
p. 459). Voilà qui est bien assurément, et tout à fait conforme à la
vérité; mais par quelle inconséquence M. Michelet a-t-il pu écrire un
peu plus haut: «La droite pensait (aussi bien que l'Europe), qu'après
tout il était homme d'ordre, nullement ennemi des prêtres, donc un homme
de l'ancien régime». (P. 451). Comment Robespierre pouvait-il être à
fois l'homme de l'ancien régime et la pierre de l'angle de l'édifice
républicain? Il faudrait des volumes pour relever toutes les erreurs,
les inconséquences et les contradictions de M. Michelet.]
[Note 462: Mémoires de Durand-Maillane, p. 199.]
[Note 463: _Ibid._]
Au reste, jamais cette alliance impure et monstrueuse ne fût parvenue à
renverser Robespierre, si à cette époque du 9 Thermidor les membres les
plus probes et les plus patriotes de la Convention ne s'étaient pas
trouvés en mission auprès des armées, dans les départements et dans les
ports de mer où ils avaient été envoyés à la place de la plupart des
Thermidoriens, des Rovère, des Fouché, des Carrier, des Fréron, des
André Dumont et des Tallien. Le triomphe de la faction tint à l'absence
d'une cinquantaine de républicains irréprochables. Laporte et Reverchon
étaient à Lyon, Albite et Salicetti à Nice, Laignelot à Laval, Duquesnoy
à Arras, Duroy à Landau, René Levasseur à Sedan, Maure à Montargis,
Goujon, Soubrany, ces deux futures victimes de la réaction, dans le
Haut-Rhin et dans les Pyrénées-Orientales, Bô à Nantes, Maignet à
Marseille, Lejeune à Besançon, Alquier et Ingrand à Niort, Lecarpentier
à Port-Mâlo, Borie dans le Gard, Jean-Bon Saint-André et Prieur (de la
Marne), tous deux membres du comité de Salut public, sur les côtes de
l'Océan, etc. Si ces représentants intègres et tout dévoués à l'idée
républicaine se fussent trouvés à Paris, jamais une poignée de scélérats
ne seraient venus à bout d'abattre les plus fermes appuis de la
démocratie.
Au moment où Robespierre quitta, pour n'y plus rentrer, la maison de son
hôte, cette pauvre et chère maison où, depuis quatre ans, il avait vécu
avec la simplicité du sage, entouré d'amour et de respect, Duplay ne put
s'empêcher de lui parler avec beaucoup de sollicitude, et il l'engagea
vivement à prendre quelques précautions contre les dangers au-devant
desquels il courait. «La masse de la Convention est pure; rassure-toi;
je n'ai rien à craindre», répondit Maximilien[464]. Déplorable
confiance, qui le livra sans défense à ses ennemis! On s'attendait bien
dans Paris à un effroyable orage parlementaire, mais c'était tout; et il
y avait si peu d'entente entre Robespierre et ceux dont le concours lui
était assuré d'avance, que le général de la garde nationale, Hanriot,
s'en était allé tranquillement déjeuner au faubourg Saint-Antoine chez
un de ses parents.
[Note 464: Détail transmis à. MM. Buchez et Roux, par Buonaroti qui
le tenait de Duplay lui-même. (_Histoire parlementaire_, t. XXXIV,
p. 3).]
II
Comme d'habitude, la séance du 9 Thermidor commença par la lecture de la
correspondance. Cette lecture à peine achevée, Saint-Just, qui attendait
au bas de la tribune, demanda la parole. Collot-d'Herbois occupait le
fauteuil. Pour cette séance, nous devons prévenir le lecteur, ainsi que
nous l'avons fait pour les séances de la Convention et des Jacobins de
la veille, qu'il n'existe pas d'autres renseignements que ceux qu'il a
plu aux vainqueurs de fournir eux-mêmes. Comme les historiens qui nous
ont devancé, nous sommes réduit ici à écrire d'après des documents
longuement médités et arrangés pour les besoins de leur cause par les
Thermidoriens eux-mêmes[465].
[Note 465: Il y a deux versions, quasi officielles, de la séance du
9 thermidor, celle du _Moniteur_ et le projet de procès-verbal de
Charles Duval, imprimé par ordre de la Convention. Charles Duval était
de la conjuration. On peut juger par là si son procès-verbal est bien
digne de foi. Nous ne parlons pas de la version donnée par le _Journal
des Débats et des Décrets de la Convention_. C'est presque absolument
la même que celle du _Moniteur_.]
«Je ne suis d'aucune faction, je les combattrai toutes. Elles ne
s'éteindront jamais que par les institutions qui produiront les
garanties, qui poseront la borne de l'autorité, et feront ployer sans
retour l'orgueil humain sous le joug des libertés publiques». Ces
paroles ne sont assurément ni d'un triumvir ni d'un aspirant à la
dictature; c'était le début du discours de Saint-Just. Dès les premiers
mots, le jeune orateur fut interrompu par Tallien. Il fallait empêcher à
tout prix la lumière de se produire; car si Saint-Just avait pu aller
jusqu'au bout, nul doute que la Convention, éclairée et cédant à la
force de la vérité, n'eût écrasé la conjuration. En effet, de quoi se
plaignait Saint-Just? De ce que dans les quatre dernières décades,
c'est-à-dire durant l'époque où il avait été commis le plus d'actes
oppressifs et arbitraires, l'autorité du comité de Salut public avait
été en réalité exercée par quelques-uns de ses membres seulement; et ces
membres étaient Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Barère et Carnot.
Toute délibération du comité ne portant point la signature de six de ses
membres devait être, selon Saint-Just, considérée comme un acte de
tyrannie. Et c'était lui et ses amis que la calomnie accusait d'aspirer
à la dictature! La conclusion de son discours consistait dans le projet
de décret suivant: «La Convention nationale décrète que les institutions
qui seront incessamment rédigées présenteront les moyens que le
gouvernement, sans rien perdre de son ressort révolutionnaire, ne puisse
tendre à l'arbitraire, favoriser l'ambition et opprimer ou usurper la
Convention nationale[466].
[Note 466: Voyez, pour plus de détails sur le discours de
Saint-Just, notre _Histoire de Saint-Just_, t. II, liv. V, ch. VII,
édition Méline et Cans.]
En interrompant Saint-Just, Tallien eut l'impudence de dire que, comme
lui, il n'était d'aucune faction; on entendit ce misérable déclarer
qu'il n'appartenait qu'à lui-même et à la liberté, et il n'était que le
jouet de ses passions, auxquelles il avait indignement sacrifié et sa
dignité de représentant du peuple et les intérêts du pays. Il demanda
hypocritement que le voile fût tout à fait déchiré, à l'heure même où
ses complices et lui se disposaient à étrangler la vérité. La bande
accueillit ses paroles par une triple salve d'applaudissements. Mais ce
personnage méprisé de Robespierre, qui même avant l'ouverture de la
Convention nationale avait deviné ses bas instincts, n'était pas de
taille à entraîner l'Assemblée[467]. Billaud-Varenne l'interrompit
violemment à son tour, et s'élança à la tribune en demandant la parole
pour une motion d'ordre.
[Note 467: On sait ce qu'il advint de Tallien. Nous avons dit plus
haut comment, après avoir été l'un des coryphées de la réaction
thermidorienne, il suivit le général Bonaparte en Egypte, où il demeura
assez longtemps, chargé de l'administration des domaines. Tout le monde
connaît l'histoire de ses disgrâces conjugales. Sous la Restauration, il
obtint une pension de deux mille francs sur la cassette royale, qui, dit
avec raison un biographe de Tallien, devait bien ce secours à l'auteur
de la révolution du 9 Thermidor. Tallien était bien digne d'être célébré
par Courtois. (Voyez les louanges que lui a décernées ce député dans son
rapport sur les événements du 9 Thermidor (p. 39)).]
A ce moment, assure-t-on, Barère dit à son collègue: «N'attaque que
Robespierre, laisse là Couthon et Saint-Just»[468]; comme si attaquer le
premier, ce n'était pas en même temps attaquer les deux autres, comme si
ceux-ci n'étaient pas résolus d'avance à partager la destinée du grand
citoyen dont ils partageaient toutes les convictions. Egaré par la
colère, Billaud n'écoute rien. Il se plaint amèrement des menaces qui,
la veille au soir, avaient retenti contre certains représentants au club
des Jacobins, où, dit-il, on avait manifesté l'intention d'égorger la
Convention nationale. C'était un mensonge odieux, mais n'importe! il
fallait bien exaspérer l'Assemblée. Du doigt, il désigne sur le sommet
de la Montagne un citoyen qui s'était fait remarquer par sa véhémence au
sein de la société. «Arrêtez-le! arrêtez-le»! crie-t-on de toutes parts,
et le malheureux est poussé dehors au milieu des plus vifs
applaudissements.
[Note 468: Courtois, dans son second rapport (p. 39), donne en note
ce détail comme le tenant du représentant Espert, député de l'Ariége à
la Convention.]
A Saint-Just il reproche ... quoi? de n'avoir point soumis au comité le
discours dont ce député avait commencé la lecture, et il en revient à
son thème favori: le prétendu projet d'égorgement de la Convention. Le
Bas, indigné, veut répondre; on le rappelle à l'ordre! Il insiste, on le
menace de l'Abbaye[469]. Billaud reprend, et, durant dix minutes, se
perd en des divagations calomnieuses qui pèseront éternellement sur sa
mémoire. Il ose accuser Robespierre, la probité même, de s'être opposé à
l'arrestation d'un secrétaire du comité de Salut public accusé d'un vol
de 114,000 livres (_Mouvement d'indignation de la part de tous les
fripons de l'Assemblée_)[470]. Il l'accuse d'avoir protégé Hanriot,
dénoncé dans le temps par le tribunal révolutionnaire comme un complice
d'Hébert; d'avoir placé à la tête de la force armée des conspirateurs et
des nobles, le général La Valette, entre autres, dont Robespierre avait
pris la défense jadis, et qui, à sa recommandation, était entré dans
l'état-major de la garde nationale de Paris.
[Note 469: _Procès-verbal_ de Charles Duval, p. 5 et
_Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]
[Note 470: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]
Maximilien ne croyait pas qu'on dût proscrire les nobles par cela même
qu'ils étaient nobles, s'ils n'avaient, d'ailleurs, rien commis de
repréhensible contre les lois révolutionnaires! Quel crime! On tuera La
Valette comme noble et comme protégé de Robespierre. Maximilien,
prétendait Billaud, ne trouvait pas dans toute la Convention vingt
représentants dignes d'être investis de missions dans les départements.
Encore un moyen ingénieux de passionner l'Assemblée. Et la Convention de
frémir d'horreur! A droite, à gauche, au centre, l'hypocrisie commence
de prendre des proportions colossales. Si Robespierre s'était éloigné du
comité, c'était, au dire de son accusateur, parce qu'il y avait trouvé
de la résistance au moment où seul il avait voulu faire rendre le décret
du 22 prairial. Mensonge odieux habilement propagé. La loi de prairial,
nous l'avons surabondamment prouvé, eut l'assentiment des deux comités,
et si Robespierre, découragé, cessa un jour de prendre réellement part à
la direction des affaires, ce fut précisément à cause de l'horrible
usage qu'en dépit de sa volonté ses collègues des deux comités crurent
devoir faire de cette loi.
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