A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Thermidor

E >> Ernest Hamel >> Thermidor

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«Nous mourrons tous avec honneur», s'écrie ensuite Billaud-Varenne; «je
ne crois pas qu'il y ait ici un seul représentant qui voulût exister
sous un tyran». Non, non! _périssent les tyrans!_ répondent ceux
surtout qu'on devait voir plus tard, trente ans durant, se coucher à
plat ventre devant toutes les tyrannies. Dérision! Quel tyran que celui
qui, depuis quarante jours, s'était abstenu d'exercer la moindre
influence sur les affaires du gouvernement, et à qui il n'était même pas
permis d'ouvrir la bouche pour repousser d'un mot les abominables
calomnies vomies contre lui par des royalistes déguisés, des bandits
fieffés et quelques patriotes fourvoyés. Continuant son réquisitoire,
Billaud reproche à Maximilien d'avoir fait arrêter le meilleur comité
révolutionnaire de Paris, celui de la section de l'_Indivisibilité_.
Or, nous avons raconté cette histoire plus haut. Ce comité
révolutionnaire, le meilleur de Paris, avait, par des excès de tous
genres, jeté l'épouvante dans la section de l'_Indivisibilité_; et
voilà pourquoi, d'après l'avis de Robespierre, on en avait ordonné
l'arrestation[471]. Billaud-Varenne termine enfin sa diatribe par un
trait tout à l'avantage de Robespierre, trait déjà cité, et dont les
partisans de Danton n'ont pas assez tenu compte à Maximilien. Laissons-le
parler: «La première fois que je dénonçai Danton au comité, Robespierre
se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes intentions, que je
voulais perdre les meilleurs patriotes»[472]. Billaud ne soupçonnait
donc guère que certains députés songeassent à venger Danton en
proscrivant Robespierre.

[Note 471: Voy. plus haut l'affaire du comité révolutionnaire de la
section de l'_Indivisibilité_.]

[Note 472: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]




III


Maximilien, qui jusqu'alors était resté muet, monte précipitamment à la
tribune. On ne le laisse point parler. _A bas le tyran! à bas le
tyran!_ hurle la troupe des conjurés. Encouragé par la tournure que
prenaient les choses, Tallien remonte à la tribune au milieu des
applaudissements de ses complices. On l'entend déclarer, en vrai
saltimbanque qu'il était, qu'il s'est armé d'un poignard--le poignard de
Thérézia Cabarrus, selon les chroniqueurs galants--pour percer le sein
du nouveau Cromwell, au cas où l'Assemblée n'aurait pas le courage de le
décréter d'accusation. Ah! si Robespierre eût été Cromwell, comme
Tallien se serait empressé de fléchir les genoux devant lui! On n'a pas
oublié ses lettres à Couthon et à Maximilien, témoignage immortel de sa
bassesse et de sa lâcheté. Il cherche à ménager à la fois les exagérés
de la Montagne et les timides de la droite en se défendant d'être modéré
d'une part, et, de l'autre, en réclamant protection pour l'innocence. Il
ose, lui, le cynique proconsul dont le faste criminel avait indigné les
patriotes de Bordeaux, accuser Robespierre d'être servi par «des hommes
crapuleux et perdus de débauche», et la Convention indignée ne lui ferme
point la bouche[473]! Loin de là, elle vote, sur la proposition de cet
indigne historien, l'arrestation d'Hanriot et de son état-major, et elle
se déclare en permanence jusqu'à ce que le glaive de la loi ait
_assuré la Révolution_.

[Note 473: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).
Charles Duval se contente de dire dans son procès-verbal que Tallien
compara Robespierre à Catilina, et ceux dont il s'était entouré à
Verrès. (P. 9.)--La veille même du 9 Thermidor, un de ces Montagnards
imprudents qui laissèrent si lâchement sacrifier les plus purs
républicains, le représentant Chazaud, député de la Charente, écrivait à
Couthon: «Un collègue de trois ans, qui te chérit et qui t'aime, et qui
se glorifie de ne s'être pas écarté une minute du sentier que tes
talens, ton courage et tes vertus ont tracé dans la carrière politique,
désireroit épancher dans ton âme une amertume cruelle...» Lettre inédite
en date du 8 thermidor (de la collection Portiez (de l'Oise)).]

Le branle était donné. Billaud-Varenne réclame à son tour surtout
l'arrestation du général Boulanger, auquel il reproche d'avoir été l'ami
de Danton[474], celle de Dumas, coupable d'avoir la veille, aux
Jacobins, traité Collot-d'Herbois de conspirateur, celle de La Vallette
et celle du général Dufraisse, dénoncés jadis l'un et l'autre par
Bourdon (de l'Oise) et défendus par Maximilien. L'Assemblée vote en
aveugle et sans discussion la triple arrestation[475]. Il est impossible
qu'Hanriot ne se soit pas entouré de suspects, fait observer Delmas, et
il demande et obtient l'arrestation en masse des adjudants et
aides-de-camp de ce général. Sont également décrétés d'arrestation, sans
autre forme de procès, Prosper Sijas et Vilain d'Aubigny, ce dantoniste
si souvent persécuté déjà par Bourdon (de l'Oise), dont la satisfaction
dut être au comble. C'était du délire et du délire sanglant, car
l'échafaud était au bout de ces décrets rendus contre tous ces
innocents.

[Note 474: Le général Boulanger fut également accusé par
Billaud-Varenne d'avoir été «conspirateur avec Hébert», en sorte que ce
fut surtout comme Hébertiste et Dantoniste qu'il fut décrété
d'arrestation. (_Moniteur_ du 11 thermidor.) Bien que n'ayant joué
aucun rôle le 9 Thermidor, il n'en fut pas moins mis hors la loi et
guillotiné le 11, sans autre forme de procès, avec les membres de la
commune.]

[Note 475: Projet de procès-verbal de Charles Duval (p. 9). Plus
heureux que La Valette, cet autre protégé de Robespierre, le général
Dufraisse échappa à l'échafaud et put encore servir glorieusement la
France.]

Robespierre s'épuise en efforts pour réclamer en leur faveur; mais la
Convention semble avoir perdu toute notion du juste et de l'injuste.
_A bas le tyran! à bas le tyran!_ s'écrie le choeur des conjurés.
Et chaque fois que, profitant d'une minute d'apaisement, Maximilien
prononce une parole: _A bas le tyran! à bas le tyran!_ répète comme
un lugubre refrain la cohue sinistre.

Cependant Barère paraît à la tribune et prononce un discours d'une
modération étonnante, à côté des scènes qui venaient de se
dérouler[476]. Robespierre y est à peine nommé. Il y est dit seulement
que les comités s'occuperont de réfuter avec soin les faits mis la
veille à leur charge par Maximilien. En attendant, que propose Barère à
l'Assemblée? D'adresser une proclamation au peuple français, d'abolir
dans la garde nationale tout grade supérieur à celui de chef de légion
et de confier à tour de rôle le commandement à chaque chef de légion,
enfin de charger le maire de Paris, l'agent national et le commandant de
service de veiller à la sûreté de la Représentation nationale. Ainsi, à
cette heure, on ne suppose pas que Fleuriot-Lescot et Payan prendront
parti pour un homme contre une Assemblée tout entière; mais cet homme
représentait la République, la démocratie, et de purs et sincères
patriotes comme le maire et l'agent national de la commune de Paris ne
pouvaient hésiter un instant.

[Note 476: On a dit que Barère était arrivé à la Convention avec
deux discours dans sa poche. Barère n'avait pas besoin de cela.
Merveilleux improvisateur, il était également prêt à parler pour ou
contre, selon l'événement. La manière dont il s'exprima prouve, du
reste, qu'il était loin de s'attendre, au commencement de cette séance,
à une issue fatale pour le collègue dont l'avant-veille encore il avait,
à la face de la République, célébré le patriotisme.]

Quant à la proclamation au peuple français, il y était surtout question
du gouvernement révolutionnaire, objet de la haine des ennemis de la
France et attaqué jusque dans le sein de la Convention nationale. De
Robespierre pas un mot[477]. Barère avait parlé au nom de la majorité de
ses collègues, et la modération de ses paroles prouve combien peu les
comités à cette heure se croyaient certains de la victoire.

[Note 477: Voyez cette proclamation dans le _Moniteur_ du 11
thermidor (29 juillet 1794).]

Mais tant de ménagements ne convenaient guère aux membres les plus
compromis. Le vieux Vadier bondit comme un furieux à la tribune. Il
commence par faire un crime à Maximilien d'avoir pris ouvertement la
défense de Chabot, de Bazire, de Camille Desmoulins et de Danton, et de
ne les avoir abandonnés qu'en s'apercevant que ses liaisons avec eux
pouvaient le compromettre.

Puis, après s'être vanté, à son tour, d'avoir, le premier, démasqué
Danton, il se flatte de faire connaître également Robespierre, et de le
convaincre de tyrannie, non par des phrases, mais par des faits[478]. Il
revient encore sur l'arrestation du comité révolutionnaire de la section
de l'_Indivisibilité, le plus pur de Paris_, on sait comment. Cet
infatigable pourvoyeur de l'échafaud, qui s'entendait si bien à
recommander les victimes à son cher Fouquier-Tinville, recommence ses
plaisanteries de la veille au sujet de l'affaire de Catherine Théot, et,
comme pris de la nostalgie du sang, il impute à crime à Maximilien
d'avoir couvert de sa protection les illuminés et soustrait à la
guillotine son ex-collègue dom Gerle et la malheureuse Catherine[479].
Il se plaint ensuite de l'espionnage organisé contre certains députés
(les Fouché, les Bourdon (de l'Oise), les Tallien), comme si cela avait
été du fait particulier de Robespierre, et il prétend que, pour sa part,
on avait attaché à ses pas le citoyen Taschereau, qui se montrait pour
lui d'une complaisance rare, et qui, sachant par coeur les discours de
Robespierre, les lui récitait sans cesse[480].

[Note 478: Procès-verbal de Charles Duval, p. 15.]

[Note 479: Procès-verbal de Charles Duval, p. 16, et _Moniteur_
du 11 thermidor (29 juillet 1794).]

[Note 480: _Moniteur_ du 11 thermidor.]

Ennuyé de ce bavardage, Tallien demande la parole pour ramener la
discussion à son vrai point. «Je saurai bien l'y ramener», s'écrie
Robespierre. Mais la horde recommence ses cris sauvages et l'empêche
d'articuler une parole.

Tallien a libre carrière, et la seule base de l'accusation de tyrannie
dirigée contre Robespierre, c'est aussi, de son propre aveu, le discours
prononcé par Maximilien dans la dernière séance; il ne trouve qu'un seul
fait à articuler à sa charge, c'est toujours l'arrestation du fameux
comité révolutionnaire de la section de l'_Indivisibilité_.
Seulement, Tallien l'accuse d'avoir calomnié les comités sauveurs de la
patrie; il insinue hypocritement que les actes d'oppression particuliers
dont on s'était plaint avaient eu lieu pendant le temps où Robespierre
avait été chargé d'administrer le bureau de police générale
momentanément établi au comité de Salut public.--Le mandat d'arrêt de
Thérézia Cabarrus, la maltresse de Tallien, était parti de ce
bureau.--«C'est faux, je....» interrompt Maximilien; un tonnerre de
murmures couvre sa voix.

Sans se déconcerter, toujours froid et calme, Robespierre arrête un
moment son regard sur les membres les plus ardents de la Montagne, sur
ceux dont il n'avait jamais suspecté les intentions, comme pour lire
dans leurs pensées si en effet ils sont complices de l'abominable
machination dont il se trouve victime. Les uns, saisis de remords ou de
pitié, n'osent soutenir ce loyal regard et détournent la tête; les
autres, égarés par un aveuglement fatal, demeurent immobiles. Lui,
dominant le tumulte, et s'adressant à tous les côtés de
l'Assemblée[481]: «C'est à vous, hommes purs, que je m'adresse, et non
pas aux brigands....» Si en ce moment une voix, une seule voix d'honnête
homme, celle de Romme ou de Cambon, eût répondu à cet appel, on aurait
vu la partie saine de la Convention se rallier à Robespierre; mais nul
ne bouge, et la bande, enhardie, recommence de plus belle son effroyable
vacarme. Alors, cédant à un mouvement d'indignation, Robespierre s'écrie
d'une voix tonnante: «Pour la dernière fois, président d'assassins, je
te demande la parole[482].... Accorde-la-moi, ou décrète que tu veux
m'assassiner[483].» L'assassinat, telle devait être en effet la dernière
raison thermidorienne.

[Note 481: Et non pas à la droite seulement, comme le prétend M.
Michelet, t. VII, p. 405. «La masse de la Convention est pure, elle
m'entendra», avait dit Robespierre à Duplay au moment de partir. Il ne
pouvait s'attendre à être abandonné de tout ce qui restait de membres de
la Montagne à la Convention. Voyez, au surplus, le compte rendu de cette
séance dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 33.]

[Note 482: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 33.--Le
_Moniteur_ s'est bien gardé de reproduire cette exclamation. Il se
contente de dire que «Robespierre apostrophe le président et l'Assemblée
dans les termes les plus injurieux». (_Moniteur_ du 11 thermidor.)
--Le _Mercure universel_, numéro du 10 thermidor, rapporte ainsi
l'exclamation de Robespierre: «Vous n'accordez la parole qu'à mes
assassins....» M. Michelet, qui chevauche de fantaisie en fantaisie,
nous montre Robespierre menaçant du poing le président. Si, en effet,
Maximilien se fût laissé aller à cet emportement de geste, les
Thermidoriens n'eussent pas manqué de constater le fait dans leur compte
rendu, et ils n'en ont rien dit. M. Michelet écrit trop d'après son
inépuisable imagination.]

[Note 483: Ces derniers mots ne se trouvent pas dans le compte rendu
thermidorien. Nous les empruntons à la narration très détaillée que nous
a laissée Levasseur (de la Sarthe) des événements de Thermidor.
(Mémoires, t. III, p. 146.) Levasseur, il est vrai, était en mission
alors, mais il a écrit d'après des renseignements précis, et sa version
a le mérite d'être plus désintéressée que celle des assassins de
Robespierre.]

Au milieu des vociférations de la bande, Collot-d'Herbois quitte le
fauteuil, où le remplace Thuriot. A Maximilien s'épuisant en efforts
pour obtenir là parole, le futur magistrat impérial répond ironiquement:
«Tu ne l'auras qu'à ton tour»; flétrissant à jamais sa mémoire par cette
lâche complicité dans le guet-apens de Thermidor.

Comme Robespierre, brisé par cette lutte inégale, essayait encore, d'une
voix qui s'éteignait, de se faire entendre: «Le sang de Danton
t'étouffe»! lui cria un Montagnard obscur, Garnier (de l'Aube),
compatriote de l'ancien tribun des Cordeliers. A cette apostrophe
inattendue, Maximilien, j'imagine, dut comprendre son immense faute
d'avoir abandonné celui que, tant de fois, il avait couvert de sa
protection. «C'est donc Danton que vous voulez venger?» dit-il[484], et
il ajouta--réponse écrasante!--«Lâches, pourquoi ne l'avez-vous pas
défendu»[485]? C'eût été en effet dans la séance du 11 germinal que
Garnier (de l'Aube) aurait du prendre la parole en se dévouant alors à
une amitié illustre; il se fut honoré par un acte de courage, au lieu de
s'avilir par une lâcheté inutile. On aurait tort de conclure de là que
la mort de Danton fut une des causes efficientes du 9 Thermidor; les
principaux amis du puissant révolutionnaire jouèrent dans cette journée
un rôle tout à fait passif. Quant aux auteurs du guet-apens actuel, ils
se souciaient si peu de venger cette grande victime que, plus d'un mois
plus tard, Bourdon (de l'Oise), qui pourtant passe généralement pour
Dantoniste, et qui se vanta un jour, en pleine Convention, d'avoir
_combiné la mort de Robespierre_[486], traitait encore Maximilien
de complice de Danton et se plaignait très vivement qu'on eût fait
sortir de prison une créature de ce dernier, le greffier Fabricius[487].

[Note 484: _Histoire parlementaire, ubi suprà_.]

[Note 485: Mémoires de Levasseur, t. III, p. 147.]

[Note 486: Séance du 12 vendémiaire an III (30 octobre 1794). Voy.
le _Moniteur_ du 14 vendémiaire.]

[Note 487: Séance du 13 fructidor an II (30 août 1794). Voy. le
_Moniteur_ du 16 fructidor (2 septembre).]

Cependant personne n'osait conclure. Tout à coup une voix inconnue: «Je
demande le décret d'arrestation contre Robespierre». C'était celle du
montagnard Louchet, député de l'Aveyron. A cette motion, l'Assemblée
hésite, comme frappée de stupeur. Quelques applaudissements isolés
éclatent pourtant. «Aux voix, aux voix! Ma motion est appuyée»! s'écrie
alors Louchet[488]. Un montagnard non moins obscur et non moins
terroriste, le représentant Lozeau, député de la Charente-Inférieure,
renchérit sur cette motion, et réclame, lui, un décret d'accusation
contre Robespierre; cette nouvelle proposition est également appuyée.

[Note 488: Un des plus violents terroristes de l'Assemblée, Louchet,
demanda, après Thermidor, le maintien de la Terreur, qu'il crut
consolider en abattant Robespierre. Digne protégé de Barère et de
Fouché, le républicain Louchet devint par la suite receveur général du
département de la Somme, emploi assez lucratif, comme on sait, et qu'il
occupa jusqu'en 1814. Il mourut, dit-on, du chagrin de l'avoir perdu,
laissant une fortune considérable.]

A tant de lâchetés et d'infamies il fallait cependant un contraste.
Voici l'heure des dévouements sublimes. Un jeune homme se lève, et
réclame la parole en promenant sur cette Assemblée en démence un clair
et tranquille regard. C'est Augustin Robespierre[489]. On fait silence.
«Je suis aussi coupable que mon frère», s'écrie-t-il; «je partage ses
vertus, je veux partager son sort. Je demande aussi le décret
d'accusation contre moi». Une indéfinissable émotion s'empare d'un
certain nombre de membres, et, sur leurs visages émus, on peut lire la
pitié dont ils sont saisis. Ce jeune homme, en effet, c'était un des
vainqueurs de Toulon; commissaire de la Convention, il avait délivré de
l'oppression les départements de la Haute-Saône et du Doubs; il y avait
fait bénir le nom de la République et l'on pouvait encore entendre les
murmures d'amour et de bénédiction soulevés sur ses pas. Ah! certes, il
avait droit aussi à la couronne du martyre. La majorité, en proie à un
délire étrange, témoigne par un mouvement d'indifférence qu'elle accepte
ce dévouement magnanime[490].

[Note 489: Robespierre jeune était alors âgé de 31 ans, étant né le
21 janvier 1763.]

[Note 490: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 34.]

Robespierre a fait d'avance le sacrifice de sa vie à la République, peu
lui importe de mourir; mais il ne veut pas entraîner son frère dans sa
chute, et il essaye de disputer aux assassins cette victime inutile.
Vains efforts! Sa parole se perd au milieu de l'effroyable tumulte. On
sait comme est communicative l'ivresse du sang. La séance n'est plus
qu'une orgie sans nom où dominent les voix de Billaud-Varenne, de Fréron
et d'Élie Lacoste. Ironie sanglante! un député journaliste, Charles
Duval, rédacteur d'un des plus violents organes de la Terreur, demande
si Robespierre sera longtemps le maître de la Convention[491]. Et un
membre d'ajouter: «Ah! qu'un tyran est dur à abattre»! Ce membre, c'est
Fréron, le bourreau de Toulon et de Marseille, l'affreux maniaque à qui,
un jour, il prit fantaisie d'appeler _Sans nom_ la vieille cité
phocéenne, et qui demain réclamera la destruction de l'Hôtel de Ville de
Paris. Le président met enfin aux voix l'arrestation des deux frères;
elle est décrétée au milieu d'applaudissements furieux et de cris
sauvages. Les accusateurs de Jésus n'avaient pas témoigné une joie plus
féroce au jugement de Pilate.

[Note 491: Il est assez remarquable que dans son projet de
procès-verbal, Charles Duval n'a pas osé donner place à son exclamation
dérisoire. Charles Duval rédigeait _le Républicain, journal des hommes
libres_. M. Michelet dit de Charles Duval: «Violent journaliste,
supprimé par Robespierre.» Où M. Michelet a-t-il pris cela? Commencé le
4 novembre 1792, le _Journal des hommes libres_ se continua sans
interruption jusqu'au 28 germinal de l'an VI (15 avril 1798), pour
paraître ensuite sous diverses dénominations jusqu'au 27 fructidor an
VIII. Après le coup d'État de Brumaire, Charles Duval ne manqua pas
d'offrir ses services au général Bonaparte, et il fut casé comme chef de
bureau dans l'administration des _Droits réunis_.]

En ce moment, la salle retentit des cris de _Vive la liberté! Vive la
République!_ «La République! dit amèrement Robespierre, elle est
perdue, car les brigands triomphent». Ah! sombre et terrible prophétie!
comme elle se trouvera accomplie à la lettre! Oui, les brigands
triomphent, car les vainqueurs dans cette journée fatale, ce sont les
Fouché, les Tallien, les Rovère, les Dumont, les Bourdon (de l'Oise),
les Fréron, les Courtois, tout ce que la démocratie, dans ses bas-fonds,
contenait de plus impur. Oui, les brigands triomphent, car Robespierre
et ses amis vont être assassinés traîtreusement pour avoir voulu
réconcilier la Révolution avec la justice; car avec eux va, pour bien
longtemps, disparaître la cause populaire; car sur leur échafaud
sanglant se cimentera la monstrueuse alliance de tous les véreux de la
démocratie avec tous les royalistes déguisés de l'Assemblée et tous les
tartufes de modération.

Cependant Louchet reprend la parole pour déclarer qu'en votant
l'arrestation des deux Robespierre, on avait entendu voter également
celle de Saint-Just et de Couthon. Quand les Girondins s'étaient trouvés
proscrits, lorsque Danton et ses amis avaient été livrés au tribunal
révolutionnaire, nul des leurs ne s'était levé pour réclamer hautement
sa part d'ostracisme. Le dévouement d'Augustin Robespierre, de ce
magnanime jeune homme qui, suivant l'expression très vraie d'un poète de
nos jours,

Environnait d'amour son formidable aîné,

peut paraître tout naturel; mais voici que tout à coup se lève à son
tour un des plus jeunes membres de l'Assemblée, Philippe Le Bas, le doux
et héroïque compagnon de Saint-Just.

En vain quelques-uns de ses collègues le retiennent par les pans de son
habit et veulent le contraindre à se rasseoir, il résiste à tous leurs
efforts, et, d'une voix retentissante: «Je ne veux pas partager
l'opprobre de ce décret! je demande aussi l'arrestation». Tout ce que le
monde contient de séductions et de bonheurs réels, avons-nous dit autre
part[492], attachait ce jeune homme à l'existence. Une femme adorée, un
fils de quelques semaines à peine, quoi de plus propre à glisser dans le
coeur de l'homme le désir immodéré de vivre? S'immoler, n'est-ce pas en
même temps immoler, pour ainsi dire, le cher petit être dont on est
appelé à devenir le guide et l'appui? Le Bas n'hésita pas un instant à
sacrifier toutes ses affections à ce que sa conscience lui montra comme
le devoir et l'honneur mêmes. Il n'y a point en faveur de Robespierre de
plaidoirie plus saisissante que ce sacrifice sublime. Un certain nombre
de membres se regardent indécis, consternés; je ne sais quelle pudeur
semble les arrêter au moment de livrer cette nouvelle victime; mais les
passions mauvaises l'emportent, et Le Bas est jeté comme les autres en
proie aux assassins.

[Note 492: Voyez notre _Histoire de Saint-Just_.]

Fréron peut maintenant insulter bravement les vaincus. Mais que dit-il?
Ce n'est plus Robespierre seul qui aspire à la dictature. A l'en croire,
Maximilien devait former avec Couthon et Saint-Just un triumvirat qui
eût rappelé les proscriptions sanglantes de Sylla; et cinq ou six
cadavres de Conventionnels étaient destinés à servir de degrés à Couthon
pour monter au trône. «Oui, je voulais arriver au trône», dit avec le
sourire du mépris, l'intègre ami de Robespierre. On ne sait en vérité ce
qu'on doit admirer le plus, des inepties, des mensonges, ou des
contradictions de ces misérables Thermidoriens.

Debout au pied de la tribune, Saint-Just, calme et dédaigneux,
contemplait d'un oeil stoïque le honteux spectacle offert par la
Convention[493]. Après Fréron, on entend Élie Lacoste, puis
Collot-d'Herbois. C'est à qui des deux mentira avec le plus d'impudence.
Le dernier accuse ceux dont il est un des proscripteurs d'avoir songé à
une nouvelle insurrection du 31 mai. «Il en a menti», s'écrie
Robespierre d'une voix forte. Et l'Assemblée de s'indigner, à la manière
de Tartufe, comme si, l'avant-veille, le comité de Salut public n'avait
point, par la bouche de Barère, hautement félicité Robespierre d'avoir
flétri avec énergie toute tentative de violation de la Représentation
nationale.

[Note 493: C'est ce que Charles Duval a, dans son procès-verbal,
appelé «avoir l'air d'un traître», p. 21.]

C'en est fait, Maximilien et son frère, Couthon, Saint-Just et Le Bas
sont décrétés d'accusation. A la barre, à la barre! s'écrient, pressés
d'en finir, un certain nombre de membres parmi lesquels on remarque le
représentant Clauzel[494]. Les huissiers, dit-on, osaient à peine
exécuter les ordres du président tant, jusqu'alors, ils avaient été
habitués à porter haut dans leur estime ces grands citoyens réduits
aujourd'hui au rôle d'accusés. Les proscrits, du reste, ne songèrent pas
à résister; ils se rendirent d'eux-mêmes à la barre; et, presque
aussitôt, on vit, spectacle navrant! sortir entre des gendarmes ces
véritables fondateurs de la République. Il était alors quatre heures et
demie environ.

[Note 494: Député de l'Ariège à la Convention, Clauzel, après avoir
affiché longtemps un républicanisme assez fervent, acceuillit avec
transport le coup d'État de Brumaire. Devenu membre du Corps législatif
consulaire, il ne cessa de donner au pouvoir nouveau des gages de
dévouement et de zèle. (_Biographie universelle_.)]

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