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Thermidor

E >> Ernest Hamel >> Thermidor

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Eux partis, Collot-d'Herbois continua tranquillement sa diatribe.
L'unique grief invoqué par lui contre Maximilien fut--ne l'oublions pas,
car l'aveu mérite assurément d'être recueilli,--son discours de la
veille, c'est-à-dire la plus éclatante justification qui jamais soit
tombée de la bouche d'un homme. Je me trompe: il lui reprocha encore de
n'avoir pas eu assez d'amour et d'admiration pour la personne de Marat.
Tout cela fort applaudi de la bande. On cria même beaucoup _Vive la
République!_ les uns par dérision, les autres, en petit nombre
ceux-là, dans l'innocence de leur coeur. Les malheureux, ils venaient de
la tuer!




IV


Cette longue et fatale séance de la Convention avait duré six heures;
elle fut suspendue à cinq heures et demie pour être reprise à sept
heures; mais d'ici là de grands événements allaient se passer.

Le comité de Salut public, réduit à Barère, Billaud-Varenne, Carnot,
Collot-d'Herbois, Robert Lindet et C.-A. Prieur, comptait sur le
concours des autorités constituées, notamment sur la Commune de Paris,
le maire et l'agent national. La Convention, comme on l'a vu, avait
chargé ces deux derniers de l'exécution des décrets rendus dans la
journée. Mais, patriotes éclairés et intègres, auxquels, ai-je dit avec
raison, on n'a jamais pu reprocher une bassesse ou une mauvaise action,
Fleuriot-Lescot et Payan ne devaient pas hésiter à se déclarer contre
les vainqueurs et à prendre parti pour les vaincus, qui représentaient à
leurs yeux la cause de la patrie, de la liberté, de la démocratie. La
Commune tout entière suivit héroïquement leur exemple.

_Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni._

L'agent national reçut à cinq heures, par l'entremise du commissaire des
administrations civiles, police et tribunaux, notification du décret
d'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon, Le Bas et
autres[495].

[Note 495: Dépêche signée d'Herman et Lannes, son adjoint. (Pièce de
la collection Beuchot.) Immolés bientôt après comme Robespierristes par
la rédaction thermidorienne, Herman et Lannes ne prirent nullement fait
et cause pour Robespierre dans la journée du 9 Thermidor.]

Précisément, à la même heure, le conseil général de la Commune, réuni en
assemblée extraordinaire à la nouvelle des événements du jour, venait
d'ouvrir sa séance sous la présidence du maire. Quatre-vingt-onze
membres étaient présents. «Citoyens, dit Fleuriot-Lescot, c'est ici que
la patrie a été sauvée au 10 août et au 31 mai; c'est encore ici qu'elle
sera sauvée. Que tous les citoyens se réunissent donc à la Commune; que
l'entrée de ses séances soit libre à tout le monde sans qu'on exige
l'exhibition de cartes; que tous les membres du conseil fassent le
serment de mourir à leur poste»[496].

[Note 496: Renseignements donnés par les employés au secrétariat sur
ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
(Pièce de la collection Beuchot.)]

Aussitôt, tous les membres de se lever spontanément et de prêter avec
enthousiasme ce serment qu'ils auront à tenir, hélas! avant si peu de
temps. L'agent national prend ensuite la parole et peint, sous les plus
sombres couleurs, les dangers courus par la liberté. Il trace un
parallèle écrasant entre les prescripteurs et les proscrits: ceux-ci,
qui s'étaient toujours montré les constants amis du peuple; ceux-là, qui
ne voyaient dans la Révolution qu'un moyen de fortune et qui, par leurs
actes, semblaient s'être attachés à déshonorer la République. Sans
hésitation aucune, le conseil général adhère à toutes les propositions
du maire et de l'agent national, et chacun de ses membres, pour
revendiquer sa part de responsabilité dans les mesures prises, va
courageusement signer la feuille de présence, signant ainsi son arrêt de
mort[497].

[Note 497: _Ibid._]

Tout d'abord, deux officiers municipaux sont chargés de se rendre sur la
place de Grève et d'inviter le peuple à se joindre à ses magistrats afin
de sauver la patrie et la liberté. On décide ensuite l'arrestation
_des nommés_ Collot-d'Herbois, Amar, Léonard Bourdon, Dubarran,
Fréron, Tallien, Panis, Carnot, Dubois-Crancé, Vadier, Javogues, Fouché,
Granet et Moyse Bayle, pour délivrer la Convention de l'oppression où
ils la retiennent. Une couronne civique est promise aux généreux
citoyens qui arrêteront ces ennemis du peuple[498]. Puis, le maire prend
le tableau des Droits de l'homme et donne lecture de l'article où il est
dit que, quand le gouvernement viole les droits du peuple,
l'insurrection est pour le peuple le plus saint et le plus indispensable
des devoirs. Successivement on arrête: que les barrières seront fermées;
que le tocsin de la ville sera sonné et le rappel battu dans toutes les
sections; que les ordres émanant des comités de Salut public et de
Sûreté générale seront considérés comme non avenus; que toutes les
autorités constituées et les commandants de la force armée des sections
se rendront sur-le-champ à l'Hôtel de Ville afin de prêter serment de
fidélité au peuple; que les pièces de canon de la section des _Droits
de l'homme_ seront placées en batterie sur la place de la Commune;
que toutes les sections seront convoquées sur-le-champ pour délibérer
sur les dangers de la patrie et correspondront de deux heures en deux
heures avec le conseil général; qu'il sera écrit à tous les membres de
la Commune du 10 août de venir se joindre au conseil général pour aviser
avec lui aux moyens de sauver la patrie[499]; enfin que le commandant de
la force armée dirigera le peuple contre les conspirateurs qui
opprimaient les patriotes, et qu'il délivrera la Convention de
l'oppression où elle était plongée[500].

[Note 498: Arrêté, signé Payan, _Archives_, F. 7, 4579.]

[Note 499: Renseignements donnés par les employés au secrétariat,
_ubi suprà_. Voyez aussi le procès-verbal de la séance du 9
Thermidor à la Commune, dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV,
p. 45 et suiv.]

[Note 500: Arrêté de la main de Lerebours, signé: Lerebours, Payan,
Bernard, Louvet, Arthur, Coffinhal, Chatelet, Legrand.]

Le substitut de l'agent national, Lubin, avait assisté à la séance de
l'Assemblée. Il raconte les débats et les scènes dont il a été témoin,
l'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon et de Le
Bas. Aussitôt il est enjoint aux administrateurs de police de prescrire
aux concierges des différentes maisons d'arrêt de ne recevoir aucun
détenu sans un ordre exprès de l'administration de police[501]. Puis,
sur la proposition du substitut de l'agent national, une députation est
envoyée aux Jacobins afin de les inviter à fraterniser avec le conseil
général. Cependant les moments sont précieux: il ne faut pas les perdre
en discours, mais agir, disent quelques membres. Jusque-là, du reste,
chaque parole avait été un acte. Le conseil arrête une mesure d'une
extrême gravité en décidant que des commissaires pris dans son sein
iront, accompagnés de la force armée, délivrer Robespierre et les autres
prisonniers arrêtés. Enfin, en réponse à la proclamation
conventionnelle, il adopte l'adresse suivante et en vote l'envoi aux
quarante-huit sections.

[Note 501: Voici le modèle de la prescription adressée aux
concierges des différentes maisons d'arrêt: «Commune de Paris,
département de police.... Nous t'enjoignons, citoyen, sous ta
responsabilité, de porter la plus grande attention à ce qu'aucune lettre
ni autres papiers ne puissent entrer ni sortir de la maison dont la
garde t'est confiée, et ce, jusqu'à nouvel ordre. Tu mettras de côté,
avec soin, toutes les lettres que les détenus te remettront.

«Il t'est personnellement _défendu_ de recevoir aucun détenu ni de
donner aucune liberté que par les ordres de l'administration de police.
Les administrateurs de police: Henry, Lelièvre, Quenet, Faro,
Wichterich.» (Pièce de la collection Beuchot). L'ordre dont nous donnons
ici la copie textuelle est précisément celui qui fut adressé au
concierge de la maison du Luxembourg, où se trouva envoyé Robespierre.]

«Citoyens, la patrie est plus que jamais en danger.

«Des scélérats dictent des lois à la Convention, qu'ils oppriment. On
proscrit Robespierre, qui fit déclarer le principe consolant de l'Être
suprême et de l'immortalité de l'âme; Saint-Just, cet apôtre de la
vertu, qui fit cesser les trahisons du Rhin et du Nord, qui, ainsi que
Le Bas, fit triompher les armes de la République; Couthon, ce citoyen
vertueux, qui n'a que le coeur et la tête de vivant, mais qui les a
brûlants de l'ardeur du patriotisme; Robespierre le jeune, qui présida
aux victoires de l'armée d'Italie.»

Venait ensuite l'énumération des principaux auteurs du guet-apens
thermidorien. Quels étaient-ils? Un Amar, «noble de trente mille livres
de rente»; l'ex-vicomte du Barran et des «monstres de cette espèce».
Collot-d'Herbois y était qualifié de partisan de Danton, et accusé
d'avoir, du temps où il était comédien, volé la caisse de sa troupe. On
y nommait encore Bourdon (de l'Oise), l'éternel calomniateur, et Barère,
qui tour à tour avait appartenu à toutes les factions. La conclusion
était celle-ci: «Peuple, lève-toi! ne perds pas le fruit du 10 août et
du 31 mai; précipitons au tombeau tous ces traîtres»[502].

[Note 502: Cette adresse est signée: Lescot-Fleuriot, maire; Blin,
secrétaire-greffier adjoint, et J. Fleury, secrétaire-greffier. Il
existe aux _Archives_ quarante-six copies de cette proclamation. (F
7, 32.)]

Le sort en est jeté! Au coup d'État de la Convention la Commune oppose
l'insurrection populaire. On voit quelle énergie suprême elle déploya en
ces circonstances sous l'impulsion des Fleuriot-Lescot, des Payan, des
Coffinhal et des Lerebours. Si tous les amis de Robespierre eussent
montré la même résolution et déployé autant d'activité, c'en était fait
de la faction thermidorienne, et la République sortait triomphante et
radieuse de la rude épreuve où, hélas! elle devait être si durement
frappée.




V


La nouvelle de l'arrestation de Robespierre causa et devait causer dans
Paris une sensation profonde. Tout ce que ce berceau de la Révolution
contenait de patriotes sincères, de républicains honnêtes et convaincus,
en fut consterné. Qu'elle ait été accueillie avec une vive satisfaction
par les royalistes connus ou déguisés, cela se comprend de reste,
Maximilien étant avec raison regardé comme la pierre angulaire de
l'édifice républicain. Mais fut-elle, suivant l'assertion de certains
écrivains, reçue comme un signe précurseur du renversement de
l'échafaud[503]? Rien de plus contraire à la vérité. Quand la chute de
Robespierre fut connue dans les prisons, il y eut d'abord, parmi la
plupart des détenus, un sentiment d'anxiété et non pas de contentement,
comme on l'a prétendu après coup. Au Luxembourg, le député Bailleul, un
de ceux qu'il avait sauvés de l'échafaud, se répandit en doléances[504],
et nous avons déjà parlé de l'inquiétude ressentie dans certains
départements quand on y apprit les événements de Thermidor. Parmi les
républicains, et même dans les rangs opposés, on se disait à mi-voix:
«Nos malheurs ne sont pas finis, puisqu'il nous reste encore des amis et
des parents, et que MM. Robespierre sont morts[505]! Il fallut quelques
jours à la réaction pour être tout à fait certaine de sa victoire et se
rendre compte de tout le terrain qu'elle avait gagné à la mort de
Robespierre.

[Note 503: C'est ce que ne manque pas d'affirmer M. Michelet avec
son aplomb ordinaire. Et il ajoute: «Tellement il avait réussi, dans
tout cet affreux mois de thermidor, à identifier son nom avec celui de
la Terreur». (t. VII, p. 472.) Est-il possible de se tromper plus
grossièrement? Une chose reconnue de tous, au contraire, c'est que dans
cet affreux mois de thermidor, Robespierre n'eut aucune action sur le
gouvernement révolutionnaire, et l'on n'a pas manqué d'établir une
comparaison, toute en sa faveur, entre les exécutions qui précédèrent sa
retraite et celles qui la suivirent. (Voir le rapport de Saladin.) Que
pour trouver partout des alliés, les Thermidoriens l'aient présenté aux
uns comme le promoteur de la Terreur, aux autres comme un
antiterroriste, cela est vrai; mais finalement ils le tuèrent pour avoir
voulu, suivant leur propre expression, arrêter le cours terrible,
majestueux de la Révolution, et il ne put venir à l'esprit de personne
au premier moment, que Robespierre mort, morte était la Terreur.]

[Note 504: Ceci attesté par un franc royaliste détenu lui-même au
Luxembourg, et qui a passé sa vie à calomnier la Révolution et ses
défenseurs. Voy. _Essais historiques sur les causes et les effets de
la Révolution_, par C.A.B. Beaulieu, t. V, p. 367. Beaulieu ajoute
que, depuis, pour effacer l'idée que ses doléances avaient pu donner de
lui, Bailleul se jeta à corps perdu dans le parti thermidorien. Personne
n'ignore en effet avec quel cynisme Bailleul, dans ses _Esquisses_,
a diffamé et calomnié celui qu'il avait appelé son sauveur.]

[Note 505: Nous avons déjà cité plus haut ces paroles rapportées par
Charles Nodier, lequel ajoute: «Et cette crainte n'étoit pas sans
motifs, car le parti de Robespierre venoit d'être immolé par le parti de
la Terreur». (_Souvenirs de la Révolution_, t. I, p. 305, éd.
Charpentier).]

On doit, en conséquence, ranger au nombre des mensonges de la réaction
l'histoire fameuse de la _dernière charrette_, menée de force à la
place du Trône au milieu des imprécations populaires. D'aucuns vont
jusqu'à assurer que les gendarmes, Hanriot à leur tête, durent disperser
la foule à coups de sabre[506]. Outre qu'il est difficile d'imaginer un
général en chef escortant de sa personne une voiture de condamnés,
Hanriot avait, à cette heure, bien autre chose à faire. Il avait même
expédié l'ordre à toute la gendarmerie des tribunaux de se rendre sur la
place de la Maison commune, et les voitures contenant les condamnés
furent abandonnées en route par les gendarmes d'escorte, assure un
historien royaliste[507]; si donc elles parvinrent à leur funèbre
destination, ce fut parce que la foule dont les rues étaient encombrées
le voulut bien. Il était plus de cinq heures quand les sinistres
charrettes avaient quitté le Palais de justice[508], or, à cette heure,
les conjurés étaient vainqueurs à la Convention, et rien n'était plus
facile aux comités, s'ils avaient été réellement animés de cette
modération dont ils se sont targués depuis, d'empêcher l'exécution et de
suspendre au moins pour un jour cette Terreur dont, la veille,
Robespierre avait dénoncé les excès; mais ils n'y songèrent pas un
instant, tellement peu ils avaient l'idée de briser l'échafaud. La
dernière charrette! quelle mystification! Ah! bien souvent encore il
portera sa proie à la guillotine, le hideux tombereau! Seulement ce ne
seront plus des ennemis de la Révolution, ce seront des patriotes,
coupables d'avoir trop aimé la République, que plus d'une fois la
réaction jettera en pâture au bourreau.

[Note 506: M. Michelet ne manque pas de nous montrer Hanriot sabrant
la foule, et assurant une dernière malédiction à son parti (t. VII, p.
473). M. Michelet n'hésite jamais à marier les fables les plus
invraisemblables à l'histoire. C'est un moyen d'être pittoresque.]

[Note 507: Toulongeon, t. II, p. 512.]

[Note 508: Lettre de Dumesnil, commandant la gendarmerie des
tribunaux, à la Convention, en date du 12 thermidor (30 juillet 1794).
Voy. cette lettre sous le numéro XXXI, à la suite du rapport de Courtois
sur les événements du 9 Thermidor, p. 182.]

Une chose rendait incertaine la victoire des conjurés malgré la force
énorme que leur donnait l'appui légal de la Convention, c'était l'amitié
bien connue du général Hanriot pour Robespierre. Aussi s'était-on
empressé de le décréter d'arrestation un des premiers. Si la force armée
parisienne demeurait fidèle à son chef, la cause de la justice
l'emportait infailliblement. Malheureusement la division se mit, dès la
première heure, dans la garde nationale et dans l'armée de Paris, en
dépit des efforts d'Hanriot. On a beaucoup récriminé contre cet
infortuné général; personne n'a été plus que lui victime de l'injustice
et de la calomnie. Tous les partis semblent s'être donné le mot pour le
sacrifier[509], et personne, avant nous, n'avait songé à fouiller un peu
profondément dans la vie de cet homme pour le présenter sous son vrai
jour. Il est temps d'en finir avec cette ivresse légendaire dont on l'a
gratifié et qui vaut le fameux verre de sang de Mlle de Sombreuil.
Peut-être Hanriot manqua-t-il du coup d'oeil, de la promptitude
d'esprit, de la décision, en un mot des qualités d'un grand militaire,
qui eussent été nécessaires dans une pareille journée, mais le
dévouement ne lui fit pas un instant défaut.

[Note 509: M. Michelet en fait un ivrogne et un bravache.
(_Histoire de la Révolution_, t. VII, p. 467.) Voilà qui est
bientôt dit; mais où cet historien a-t-il puisé ses renseignements?
Evidemment dans les écrits calomnieux émanés du parti thermido-girondin.
Quelle étrange idée M. Michelet s'est-il donc faite des hommes de la
Révolution, de croire qu'ils avaient investi du commandement général de
l'armée parisienne «un ivrogne et un bravache»? Voilà, il faut l'avouer,
une _histoire singulièrement républicaine_.]

A la nouvelle de l'arrestation des cinq députés, il monta résolûment à
cheval avec ses aides de camp, prit les ordres de la Commune, fit appel
au patriotisme des canonniers, convoqua la première légion tout entière,
et quatre cents hommes de chacune des autres légions, donna l'ordre à
toute la gendarmerie de se porter à la Maison commune, prescrivit à la
commission des poudres et de l'Arsenal de ne rien délivrer sans l'ordre
exprès du maire ou du conseil général, convoqua tous les citoyens dans
leurs arrondissements respectifs en les invitant à attendre les
décisions de la Commune, installa une réserve de deux cents hommes à
l'Hôtel de Ville pour se tenir à la disposition des magistrats du
peuple, fit battre partout la générale et envoya des gendarmes fermer
les barrières; tout cela en moins d'une heure[510]. Il faut lire les
ordres dictés par Hanriot ou écrits de sa main dans cette journée du 9
Thermidor, et qui ont été conservés, pour se former une idée exacte de
l'énergie et de l'activité déployée par ce général[511].

[Note 510: On ne saurait, à cet égard, mieux rendre justice à
Hanriot que Courtois ne l'a fait involontairement, et pour le décrier
bien entendu, dans son rapport sur les événements du 9 Thermidor (p. 60
et suiv.).]

[Note 511: Voy. les ordres divers insérés par Courtois dans son
rapport sur les événements de Thermidor, sous les numéros VII'1, VII'2,
VIII, IX, X, XXII, XXIII, XXIV, XXV, XXVI et XXVII, et qui se trouvent
en originaux et en copies, soit aux _Archives_, soit dans la
collection Beuchot.]

Suivi de quelques aides de camp et d'une très faible escorte, il se
dirigea rapidement vers les Tuileries afin de délivrer les députés
détenus au comité de Sûreté générale sous la garde de quelques
gendarmes. Ayant rencontré, dans les environs du Palais-Royal, le député
Merlin (de Thionville), dont le nom avait été prononcé à la Commune
comme étant celui d'un des conjurés, il se saisit de lui et le confina
au poste du jardin Égalité. Jusqu'à ce moment de la journée, Merlin
n'avait joué aucun rôle actif, attendant l'issue des événements pour se
déclarer. En se voyant arrêté, il protesta très hautement, assure-t-on,
de son attachement à Robespierre et de son mépris pour les
conjurés[512]. La nuit venue, il tiendra un tout autre langage, mais à
une heure où la cause de la Commune se trouvera bien compromise.

[Note 512: C'est ce qu'a raconté Léonard Gallois, comme le tenant
d'une personne témoin de l'arrestation de Merlin (de Thionville). La
conduite équivoque de ce député dans la journée du 9 Thermidor rend
d'ailleurs ce fait fort vraisemblable. Voy. _Histoire de la
Convention_, par Léonard Gallois, t. VII, p. 267.]

Cependant Hanriot avait poursuivi sa course. Arrivé au comité de Sûreté
générale, il y pénétra avec ses aides de camp, laissant son escorte à la
porte. Ce fut un tort, il compta trop sur son influence personnelle et
sur la déférence des soldats pour leur général. Robespierre et ses amis
se trouvaient encore au comité. Il engagea vivement Hanriot à ne pas
user de violence. «Laissez-moi aller au tribunal, dit il, je saurai bien
me défendre»[513]. Néanmoins Hanriot persista à vouloir emmener les
prisonniers; mais il trouva dans les hommes qui gardaient le poste du
comité de Sûreté générale une résistance inattendue. Des grenadiers de
la Convention, aidés d'une demi-douzaine de gendarmes de la 29e
division, se jetèrent sur le général et ses aides de camp et les
garrottèrent à l'aide de grosses cordes[514]. Les députés furent
transférés dans la salle du secrétariat, où on leur servit à dîner, et
bientôt après, entre six et sept heures, on les conduisit dans
différentes prisons. Maximilien fut mené au Luxembourg, son frère à
Saint-Lazare d'abord, puis à la Force, Le Bas à la Conciergerie[515],
Couthon à la Bourbe, et Saint-Just aux Écossais. Nous verrons tout à
l'heure comment le premier fut refusé par le concierge de la maison du
Luxembourg et comment ses amis se trouvèrent successivement délivrés.

[Note 513: Léonard Gallois, _Histoire de la Convention_, t.
VII, p. 268.]

[Note 514: Nous empruntons notre récit à la déposition fort
désintéressée d'un des aides de camp du général Hanriot, nommé Ulrik,
déposition faite le 10 thermidor à la section des _Gravilliers_.
(Voy. pièce XXVII, à la suite du rapport de Courtois sur les événements
du 9 Thermidor, p. 126.) Il y a sur l'arrestation du général Hanriot une
autre version d'après laquelle il aurait été arrêté rue Saint-Honoré,
par des gendarmes de sa propre escorte, sur la simple invitation de
Courtois qui, d'une fenêtre d'un restaurant où il dînait, leur aurait
crié «de la manière la plus énergique, d'arrêter ce conspirateur». Cette
version, adoptée par la plupart des historiens, est tout à fait
inadmissible. D'abord elle est de Courtois (voy. p. 65 de son rapport);
ensuite elle est formellement contredite par le récit que Merlin (de
Thionville) fit de l'arrestation d'Hanriot à la séance du soir
(procès-verbal de Charles Duval, p. 27); et par un des collègues de
Courtois, cité par Courtois lui-même, par le député Robin, qui déclare
que Courtois courut au Palais-Égalité pour inviter la force armée à
marcher sur Hanriot (note de la p. 66 dans le second rapport de
Courtois). La version résultant de la déposition d'Ulrik est la seule
qui soit conforme à la vérité des faits. (Voy. aussi cette déposition
dans les _Papiers inédits_, t. III, p. 307.) Voici d'ailleurs une
déclaration enfouie jusqu à ce jour dans les cartons des
_Archives_, et qui ajoute encore plus de poids à la version que
nous avons adoptée, c'est celle du citoyen Jeannelle, brigadier de
gendarmerie, commandant le poste du comité de Sûreté générale, où
avaient été consignés les cinq députés décrétés d'arrestation: «Vers
cinq heures, Hanriot avec ses aides de camp, sabre en main,
_viennent_ pour les réclamer, forçant postes et consignes,
redemandant Robespierre. Un autre député est entré dans notre salle, a
monté sur la table, a ordonné de mettre la pointe de nos sabres sur le
corps d'Hanriot et de lui attacher les pieds et les mains. Ce qui fut
fait avec exactitude, ainsi qu'à ses aides de camp.» _Archives_, F
7, 32.]

[Note 515: D'après le récit de Courtois, Le Bas a été conduit à la
Conciergerie (p. 67). Il aurait été mené à la Force suivant Mme Le Bas.]




VI


Tandis que la Commune de Paris s'efforçait d'entraîner la population
parisienne à résister par la force au coup d'État de la Convention, les
comités de Salut public et de Sûreté générale ne restaient pas inactifs,
et, aux arrêtés de la municipalité, ils répondaient par des arrêtés
contraires. Ainsi: défense de fermer les barrières et de convoquer les
sections, ils avaient peur du peuple assemblé; ordre d'arrêter ceux qui
sonneraient le tocsin et les tambours qui battraient le rappel; défense
aux chefs de légion d'exécuter les ordres donnés par Hanriot, etc. En
même temps ils lançaient des mandats d'arrestation contre le maire,
Lescot-Fleuriot, contre tous les membres de l'administration de police
et les citoyens qui ouvertement prenaient part à la résistance, et ils
invitaient les comités de section, notamment ceux des _Arcis_ et de
l'_Indivisibilité_, à faire cesser les rassemblements en apprenant
au peuple que les représentants décrétés d'arrestation par l'Assemblée
étaient les plus _cruels ennemis de la liberté et de l'égalité_. On
verra bientôt à l'aide de quel stratagème les Thermidoriens essayèrent
de justifier cette audacieuse assertion. De plus, les comités
convoquaient autour de la Convention la force armée des sections de
_Guillaume Tell_, des _Gardes françaises_ et de la _Montagne_ (Butte
des Moulins)[516]. Cette dernière section avait, dans tous les temps,
montré peu de penchant pour la Révolution, et l'on songea sans aucun
doute à tirer parti de ses instincts réactionnaires. Enfin le commandant
de l'école de Mars, le brave Labretèche, à qui la Convention avait
décerné jadis une couronne civique et un sabre d'honneur, était arrêté
à cause de son attachement pour Robespierre, et Carnot mandait autour
de la Convention nationale les _jeunes patriotes_ du camp des
Sablons[517].

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