Thermidor
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Ernest Hamel >> Thermidor
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[Note 516: Nous avons relevé aux _Archives_ les différents
arrêtés des comités de Salut public et de Sûreté générale. Les
signatures qui y figurent le plus fréquemment sont celles d'Amar, de
Dubarran, Barère, Voulland, Vadier, Élie Lacoste, Carnot. C.-A. Prieur,
Jagot, Louis (du Bas-Rhin), Ruhl et Billaud-Varenne. On y voit aussi
celle de David; mais c'est encore là, je le crois, une supercherie
thermidorienne.]
[Note 517: _Archives_, A F, 11, 57.]
Les Jacobins, de leur côté, s'étaient réunis précipitamment à la
nouvelle des événements; il n'y eut de leur part ni hésitation ni
faiblesse. Ils ne se ménagèrent donc pas, comme on l'a écrit fort
légèrement[518], ceux du moins--et c'était le plus grand nombre--qui
appartenaient au parti de la sagesse et de la justice représenté par
Robespierre, car les conjurés de Thermidor comptaient au sein de la
grande société quelques partisans dont les rangs se grossirent, après la
victoire, de cette masse d'indécis et de timorés toujours prêts à se
jeter entre les bras des vainqueurs. Un républicain d'une énergie rare,
le citoyen Vivier, prit le fauteuil. A peine en séance, les Jacobins
reçurent du comité de Sûreté générale l'ordre de livrer le manuscrit du
discours prononcé la veille par Robespierre et dont ils avaient ordonné
l'impression. Refus de leur part, fondé sur une exception
d'incompétence[519]. Sur le champ ils se déclarèrent en permanence,
approuvèrent, au milieu des acclamations, tous les actes de la Commune,
au fur et à mesure qu'ils en eurent connaissance, et envoyèrent une
députation au conseil général pour jurer de vaincre ou de mourir, plutôt
que de subir un instant le joug des conspirateurs. Il était alors sept
heures[520].
[Note 518: M. Michelet, t. VII, p. 485. Aucun journal du temps n'a
reproduit la séance des Jacobins du 9 thermidor, et les procès-verbaux
de la société n'existent probablement plus. Mais ce qu'en a cité
Courtois, dans son rapport sur les événements de Thermidor, et ce qu'on
peut en voir par le procès-verbal de la Commune démontre suffisamment
l'ardeur avec laquelle la majorité de la société embrassa la cause de
Robespierre.] [Note 519: Extrait du procès-verbal de la séance des
Jacobins, cité par Courtois dans son rapport sur les événements du 9
Thermidor, p. 51.]
[Note 520: Extrait du procès-verbal, etc., p. 58.]
La société décida ensuite, par un mouvement spontané, qu'elle ne
cesserait de correspondre avec la Commune au moyen de députations et
qu'elle ne se séparerait qu'après que les manoeuvres des traîtres
seraient complètement déjouées[521]. Elle reçut, du reste, du conseil
général lui-même, l'invitation expresse de ne pas abandonner le lieu de
ses séances[522], et l'énorme influence des Jacobins explique
suffisamment pourquoi la Commune jugea utile de les laisser agir en
corps dans leur local ordinaire, au lieu de les appeler à elle. Le
député Brival s'étant présenté, on le pria de rendre compte de la séance
de la Convention. Il le fit rapidement. Le président lui demanda alors
quelle avait été son opinion. Il répondit qu'il avait voté pour
l'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon et de Le
Bas. Aussitôt il se vit retirer sa carte de Jacobin et il quitta
tranquillement la salle. Mais, sur une observation du représentant
Chasles, et pour éviter de nouvelles divisions, la société rapporta
presque immédiatement l'arrêté par lequel elle venait de rayer de la
liste de ses membres le député Brival, à qui un commissaire fut chargé
de rendre sa carte[523]. Comme la Commune, elle déploya une infatigable
énergie. Un certain nombre de ses membres se répandirent dans les
assemblées sectionnaires pour les encourager à la résistance, et, du
rapport de ces commissaires, il résulte que, jusqu'à l'heure de la
catastrophe, la majorité des sections penchait pour la Commune. A deux
heures et demie du matin, la société recevait encore une députation du
conseil général et chargeait les citoyens Duplay, l'hôte de Maximilien,
Gauthier, Roskenstroch, Didier, Faro, Dumont, Accart, Lefort, Lagarde et
Versenne, de reconduire cette députation et de s'unir à la Commune, afin
de veiller avec elle au salut de la chose publique[524]. Mais déjà tout
était fini; il avait suffi de la balle d'un gendarme pour décider des
destinées de la République.
[Note 521: _Ibid._]
[Note 522: Lettre signée Lescot-Fleuriot, Arthur, Legrand, Payan,
Chatelet, Grenard, Coffinhal et Gibert, et citée en note dans le second
rapport de Courtois, p. 51.]
[Note 523: Extrait du procès-verbal de la séance des Jacobins, cité
en note dans le second rapport de Courtois, p. 59. Voyez du reste
l'explication donnée par Brival lui-même à la Convention dans la séance
du soir. Le Thermidorien Brival est ce député qui, après Thermidor,
s'étonnait qu'on _eût épargné les restes de la race impure des
Capet_. (Séance de la Convention.)]
[Note 524: Arrêté signé Vignier, président, et Cazalès, secrétaire,
Pièce XXI, à la suite du second rapport de Courtois, p. 123. Pour avoir
ignoré tout cela, M. Michelet a tracé de la séance des Jacobins dans la
journée du 9 Thermidor le tableau le plus faux qu'on puisse imaginer.]
Avec Robespierre finit la période glorieuse et utile des Jacobins.
Maximilien tombé, ils tombèrent également, et, dans leur chute, ils
entraînèrent les véritables principes de la démocratie, dont ils
semblaient être les représentants et les défenseurs jurés. A cette
grande école du patriotisme va succéder l'école des mauvaises moeurs,
des débauches et de l'assassinat. Foin des doctrines sévères de la
Révolution! Arrière les ennuyeux sermonneurs, les prêcheurs de liberté
et d'égalité! Il est temps de jouir. A nous les châteaux, à nous les
courtisanes, à nous les belles émigrées dont les sourires ont fléchi nos
coeurs de tigres! peuvent désormais s'écrier les sycophantes de
Thermidor. Et tous de suivre à l'envi le choeur joyeux de l'orgie
lestement mené par Thérézia Cabarrus devenue Mme Tallien, et par Barras,
tandis que, dans l'ombre, à l'écart, gémissaient, accablés de remords,
les démocrates imprudents qui n'avaient pas défendu Robespierre contre
les coups des assassins.
Nous avons eu, en ces derniers temps, et nous avons aujourd'hui encore
la douleur d'entendre insulter la mémoire des Jacobins par certains
écrivains affichant cependant une tendresse sans égale pour la
Révolution. Si ce n'est mauvaise foi, c'est à coup sûr ignorance inouïe
de leur part que d'oser nous présenter les Jacobins comme ayant peuplé
les antichambres consulaires et monarchistes. Ouvrez les almanachs
impériaux et royaux, vous y verrez figurer les noms de quelques anciens
Jacobins, et surtout ceux d'une foule de Girondins; mais les membres du
fameux club qu'on vit revêtus du manteau de sénateur, investis de
fonctions lucratives et affublés de titres de noblesse, furent
précisément les alliés et les complices des Thermidoriens, les Jacobins
de Fouché et d'Élie Lacoste. Quant aux vrais Jacobins, quant à ceux qui
demeurèrent toujours fidèles à la pensée de Robespierre, il faut les
chercher sous la terre, dans le linceul sanglant des victimes de
Thermidor; il faut les chercher sur les plages brûlantes de Sinnamari et
de Cayenne, non dans les antichambres du premier consul. Près de cent
vingt périrent dans la catastrophe où sombra Maximilien; c'était déjà
une assez jolie trouée au coeur de la société. On sait comment le reste
fut dispersé et décimé par des proscriptions successives; on sait
comment Fouché profita d'un attentat royaliste pour débarrasser son
maître de ces fiers lutteurs de la démocratie et déporter le plus grand
nombre de ces anciens collègues qui, un jour, à la voix de Robespierre,
l'avaient, comme indigne, chassé de leur sein. Chaque fois que, depuis
Thermidor, la voix de la liberté proscrite trouva en France quelques
échos, ce fut dans le coeur de ces Jacobins qu'une certaine école
libérale se fait un jeu de calomnier aujourd'hui. C'est de leur
poussière que sont nés les plus vaillants et les plus dévoués défenseurs
de la démocratie.
VII
Il ne suffisait pas, du reste, du dévouement et du patriotisme des
Jacobins pour assurer dans cette journée la victoire au parti de la
justice et de la démocratie, il fallait encore que la majorité des
sections se prononçât résolûment contre la Convention nationale. Un des
premiers soins de la Commune avait été de convoquer extraordinairement
les assemblées sectionnaires, ce jour-là n'étant point jour de séance.
Toutes répondirent avec empressement à l'appel du conseil général. Les
sections comprenant la totalité de la population parisienne, il est
absolument contraire à la vérité de croire, avec un historien de nos
jours, à la neutralité de Paris dans cette nuit fatale[525]. Les masses
furent sur pied, flottantes, irrésolues, incertaines, penchant plutôt
cependant du côté de la Commune; et si, tardivement, chacun prit parti
pour la Convention, ce fut grâce à l'irrésolution de Maximilien et
surtout grâce au coup de pistolet du gendarme Merda.
[Note 525: Michelet, _Histoire de la Révolution_, t. VII. 488.]
Trois sources d'informations existent qui sembleraient devoir nous
renseigner suffisamment sur le mouvement des sections dans la soirée du
9 et dans la nuit du 9 au 10 thermidor: ce sont, d'abord, les registres
des procès-verbaux des assemblées sectionnaires[526]; puis les résumés
de ces procès-verbaux, insérés par Courtois à la suite de son rapport
sur les événements du 9 thermidor[527]; enfin les rapports adressés à
Barras par les divers présidents de section quelques jours après la
catastrophe[528]. Mais ces trois sources d'informations sont également
suspectes. De la dernière il est à peine besoin de parler; on sent assez
dans quel esprit ont dû être conçus des rapports rédigés à la demande
expresse des vainqueurs quatre ou cinq jours après la victoire. C'est le
cas de répéter: _Malheur aux vaincus!_
[Note 526: Ces registres des procès-verbaux des sections existent
aux _Archives_ de la préfecture de police, où nous les avons
consultés avec le plus grand soin. Malheureusement ils ne sont pas
complets; il en manque seize qui ont été détruits ou égarés. Ce sont les
registres des sections des _Tuileries_, de la _République_, de
la _Montagne_ (Butte-des-Moulins), du _Contrat social_, de
_Bonne-Nouvelle_, des _Amis de la Patrie_, _Poissonnière_, _Popincourt_,
de la _Maison-Commune_, de la _Fraternité_, des _Invalides_, de la
_Fontaine-Grenelle_, de la _Croix-Rouge_, _Beaurepaire_, du
_Panthéon français_ et des _Sans-Culottes_. (_Archives_ de la
préfecture de police.)]
[Note 527: Voyez ces résumés, plus ou moins exacts, à la suite du
rapport de Courtois sur les événements du 9 Thermidor, de la p. 126 à la
p. 182.]
[Note 528: _Archives_ F 7, 1432.]
Suivant les procès-verbaux consignés dans les registres des sections et
les résumés qu'en a donnés Courtois, il semblerait que la plus grande
partie des sections (assemblées générales, comités civils et comités
révolutionnaires) se fussent, dès le premier moment, jetées
d'enthousiasme entre les bras de la Convention, après s'être
énergiquement prononcées contre le conseil général de la Commune. C'est
là, on peut l'affirmer, une chose complètement contraire à la vérité.
Les procès-verbaux sont d'abord, on le sait, rédigés sur des feuilles
volantes, puis mis au net, et couchés sur des registres par les
secrétaires. Or, il me paraît hors de doute que ceux des 9 et 10
thermidor ont été profondément modifiés dans le sens des événements; ils
eussent été tout autres si la Commune l'avait emporté. N'ont point tenu
de procès-verbaux, ou ne les ont pas reportés sur leurs registres, les
sections du _Muséum_ (Louvre)[529], du _Pont-Neuf_[530], des
_Quinze-Vingts_ (faubourg Saint-Antoine)[531], de la _Réunion_[532],
de l'_Indivisibilité_[533] et des _Champs-Elysées_[534]. De ces six
sections, la première et la dernière seules ne prirent pas résolument
parti pour la Commune; les autres tinrent pour elle jusqu'au dernier
moment. Plus ardente encore se montra celle de l'_Observatoire_, qui ne
craignit pas de transcrire sur ses registres l'extrait suivant de son
procès-verbal: «La section a ouvert la séance en vertu d'une convocation
extraordinaire envoyée par le conseil général de la Commune. Un membre a
rendu compte des événements importants qui ont eu lieu aujourd'hui.
L'Assemblée, vivement affligée de ces événements alarmants pour la
liberté, et de l'avis qu'elle reçoit d'un décret qui met hors la loi des
hommes jusqu'ici regardés comme des patriotes zélés pour la défense du
peuple, arrête qu'elle se déclare permanente et qu'elle ajourne sa séance
à demain, huit heures du matin...[535].» Mais toutes les sections n'eurent
pas la même fermeté.
[Note 529: Suivant Courtois, cette section ne se serait réunie
qu'_après la victoire remportée sur les traîtres_. Voy. pièces à
l'appui de son rapport sur les événements du 9 Thermidor, p. 146.]
[Note 530: D'après Courtois, cette section, dans l'enceinte de
laquelle se trouvaient la mairie et l'administration de police, n'aurait
pas voulu se réunir en assemblée générale, et elle se serait conduite de
manière à _mériter les éloges_. On comprend tout l'intérêt qu'avait
Courtois à présenter l'ensemble des sections comme s'étant montré
hostile à la Commune. (Voy. p. 153.)]
[Note 531: Pour ce qui concerne cette section, Courtois paraît avoir
écrit sa rédaction d'après des rapports verbaux (Voy. p. 173). A cette
section appartenait le général Rossignol, lequel, malgré son attachement
pour Robespierre, qui l'avait si souvent défendu, trouva grâce devant
les Thermidoriens. «Le général Rossignol, dit Courtois, s'est montré la
section des Quinze-Vingts, et n'a pris aucune part à ce qui peut avoir
été dit de favorable pour la Commune....» (P. 174.)]
[Note 532: Le commandant de la force armée de cette section avait
prêté serment à la Commune, mais Courtois ne croit pas _qu'il se soit
éloigné de la voie de l'honneur_ (p. 145). Livré néanmoins au
tribunal révolutionnaire, ce commandant eut la chance d'être acquitté.]
[Note 533: Courtois paraît avoir eu entre les mains la minute du
procès-verbal de la séance de cette section, qui, dit-il, flotta
longtemps dans l'incertitude sur le parti qu'elle prendrait (p. 142.)]
[Note 534: «La section des Champs-Elysées, dit Courtois, a cru plus
utile de défendre de ses armes la Convention.» (P. 141.)]
[Note 535: Archives de la préfecture de police.]
Voici vraisemblablement ce qui se passa dans la plupart des sections
parisiennes. Elles savaient fort bien quel était l'objet de leur
convocation, puisqu'à chacune d'elles la Commune avait adressé la
proclamation dont nous avons cité la teneur. Au premier moment, elles
durent prendre parti pour le conseil général. A dix heures du soir,
vingt-sept sections avaient envoyé des commissaires pour fraterniser
avec lui et recevoir ses ordres[536]. Nous avons sous les yeux les
pouvoirs régulièrement donnés à cet effet par quinze d'entre elles à un
certain nombre de leurs membres[537], sans compter l'adhésion
particulière de divers comités civils et révolutionnaires de chacune
d'elles. Plusieurs, comme les sections _Poissonnière_, de _Brutus_,
de _Bondy_, de la _Montagne_ et autres, s'empressèrent d'annoncer à la
Commune qu'elles étaient debout et veillaient pour sauver la patrie[538].
Celle de la _Cité_, qu'on présente généralement comme s'étant montrée
très opposée à la Commune, lui devint en effet très hostile, mais après
la victoire de la Convention. A cet égard nous avons un aveu très curieux
du citoyen Leblanc, lequel assure que le procès-verbal de la séance du 9
a été tronqué[539]. On y voit notamment que le commandant de la force
armée de cette section, ayant reçu de l'administrateur de police Tanchoux
l'ordre de prendre sous sa sauvegarde et sa responsabilité la personne de
Robespierre, refusa avec indignation et dénonça le fonctionnaire
rebelle[540]. Or, les choses s'étaient passées tout autrement.
[Note 536: C'est ce qui résulte du procès-verbal même de la section
de _Mutius Scaevola_. (Archives de la préfecture de police.)]
[Note 537: Pouvoirs émanés des sections de la _Fraternité_, de
l'_Observatoire_, du _Faubourg du Nord_, de _Mutius Scaevola_, du
_Finistère_, de la _Croix-Rouge_, _Popincourt_, _Marat_, du _Panthéon
français_, des _Sans-Culottes_, des _Amis de la Patrie_, de _Montreuil_,
des _Quinze-Vingts_, du _Faubourg-Montmartre_, des _Gardes-Françaises_.
(Pièce de la collection Beuchot.)]
[Note 538: Rapports adressés à Barras. (_Archives_, F. 7, 1432.)]
[Note 539: _Ibid._]
[Note 540: Registre des procès-verbaux des séances de la section de
la Cité. (Archives de la préfecture de police.)]
Cet officier, nommé Vanheck, avait, au contraire, très chaudement pris
la parole en faveur des cinq députés arrêtés. Racontant la séance de la
Convention à laquelle il avait assisté, et où, selon lui, «les vapeurs
du nouveau _Marais_ infectaient les patriotes», il s'était écrié:
«Toutes les formes ont été violées; à peine un décret d'arrestation
était-il proposé qu'il était mis aux voix et adopté. Nulle discussion.
Les cinq députés ont demandé la parole sans l'obtenir; ils sont
maintenant à l'administration de police[541].» Invité à prendre ces
représentants sous sa sauvegarde, il s'y était refusé en effet, par
prudence sans doute, mais en disant qu'à ses yeux Robespierre était
innocent. Il y a loin de là, on le voit, à cette indignation dont parle
le procès-verbal remanié après coup. Eh bien! pareille supercherie eut
lieu, on peut en être certain, pour les procès-verbaux de presque toutes
les sections.
[Note 541: Rapport à Barras. _Archives, ubi suprà._]
Celle des _Piques_ (place Vendôme), dans la circonscription de
laquelle se trouvait la maison de Duplay, se réunit dès neuf heures du
soir, sur la convocation de la Commune, et non point vers deux heures du
matin seulement, comme l'allègue mensongèrement Courtois, qui d'ailleurs
est obligé de convenir qu'elle avait promis de fraterniser avec la
Société des Jacobins, «devenue complice des rebelles»[542]. Le
procès-verbal de cette section, très longuement et très soigneusement
rédigé, proteste en effet d'un dévouement sans bornes pour la
Convention; mais on sent trop qu'il a été fait après coup[543]. Là, il
n'est point question de l'heure à laquelle s'ouvrit la séance; mais, des
pièces que nous avons sous les yeux, il résulte que, dès neuf heures,
elle était réunie; que Maximilien Robespierre, son ancien président, y
fut l'objet des manifestations les plus chaleureuses; que l'annonce de
la mise en liberté des députés proscrits fut accueillie vers onze heures
avec des démonstrations de joie; qu'on y proposa de mettre à la
disposition de la Commune toute la force armée de la section, et que la
nouvelle du dénoûment tragique et imprévu de la séance du conseil
général vint seule glacer l'enthousiasme[544].
[Note 542: Pièces à la suite du rapport de Courtois sur les
événements du 9 Thermidor, p. 159.]
[Note 543: Voyez le procès-verbal de la séance de la section des
Piques. (Archives de la préfecture de police.)]
[Note 544: _Archives_, F 7, 1432.]
Il en fut à peu près de même partout. Toutefois, dans nombre de
sections, la proclamation des décrets de mise hors la loi, dont nous
allons parler bientôt, commença de jeter une hésitation singulière et un
découragement profond. Ajoutez à cela les stratagèmes et les calomnies
dont usèrent certains membres de la Convention pour jeter le désarroi
parmi les patriotes. A la section de Marat (Théâtre-Français), Léonard
Bourdon vint dire que, si jusqu'alors les cendres de Marat n'avaient pas
encore été portées au Panthéon, c'était par la basse jalousie de
Robespierre, mais qu'elles allaient y être incessamment
transférées[545]. Le député Crassous, patriote égaré, qu'à moins d'un
mois de là on verra lutter énergiquement contre la terrible réaction,
fille de Thermidor, annonça à la section de Brutus qu'on avait trouvé
sur le bureau de la municipalité un cachet à fleurs de lys[546], odieux
mensonge inventé par Vadier, qui s'en excusa plus tard en disant que le
danger de perdre la tête donnait de l'imagination[547]. Il suffit de la
nouvelle du meurtre de Robespierre et de la dispersion des membres de la
Commune pour achever de mettre les sections en déroute. Ce fut un
sauve-qui-peut général. Chacun d'abjurer et de se rétracter au plus
vite[548]. Le grand patriote, qui, peu d'instants auparavant, comptait
encore tant d'amis inconnus, tant de partisans, tant d'admirateurs
passionnés, se trouva abandonné de tout le monde. Les sections renièrent
à l'envi Maximilien; mais en le reniant, en abandonnant à ses ennemis
cet intrépide défenseur des droits du peuple, elles accomplirent un
immense suicide; la vie se retira d'elles; à partir du 9 Thermidor elles
rentrèrent dans le néant.
[Note 545: Pièces à la suite du rapport de Courtois, p. 136.]
[Note 546: _Archives_, F 7, 1432.]
[Note 547: Aveu de Vadier à Cambon. Voyez à ce sujet une note des
auteurs de l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 59.]
[Note 548: Voici un spécimen du genre: «Je soussigné, proteste
contre tout ce qui s'est passé hier à la Commune de Paris, et que
lorsque j'ai vu ce que l'on proposait étoit contraire aux principes, je
me suis retiré. Ce 10 thermidor, Talbot.» (Pièce annexée au
procès-verbal de la section du _Temple_ (Archives de la préfecture
de police.)) Le malheureux Talbot n'en fut pas moins livré à
l'exécuteur.]
VIII
On peut juger de quelle immense influence jouissait Robespierre: il
suffit de son nom dans cette soirée du 9 Thermidor pour contrebalancer
l'autorité de la Convention tout entière; et l'on comprend maintenant
les inquiétudes auxquelles fut en proie l'Assemblée quand elle rentra en
séance. Le peuple se portait autour d'elle menaçant[549]; les conjurés
durent se croire perdus.
[Note 549: Déclaration de l'officier municipal Bernard au conseil
général de la Commune. (Pièce de la collection Beuchot).]
Le conseil général de la Commune siégeait sans désemparer, et continuait
de prendre les mesures les plus énergiques. A la nouvelle de
l'arrestation d'Hanriot, il nomma, pour le remplacer, le citoyen Giot,
de la section du _Théâtre-Français_, lequel, présent à la séance,
prêta sur le champ serment de sauver la patrie, et sortit aussitôt pour
se mettre à la tête de la force armée[550]. Après avoir également reçu
le serment d'une foule de commissaires de sections, le conseil arrêta,
sur la proposition d'un de ses membres, la nomination d'un comité
exécutif provisoire composé de neuf membres, qui furent: Payan,
Coffinhal, Louvet, Lerebours, Legrand, Desboisseau, Chatelet, Arthur et
Grenard. Douze citoyens, pris dans le sein du conseil général, furent
aussitôt chargés de veiller à l'exécution des arrêtés du comité
provisoire[551]. Il fut ordonné à toute personne de ne reconnaître
d'autre autorité que celle de la Commune et d'arrêter tous ceux qui,
abusant de la qualité de représentant du peuple, feraient des
proclamations perfides, et mettraient hors la loi ses défenseurs[552].
[Note 550: Voy. le procès-verbal de la séance du conseil général
dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 50.]
[Note 551: Furent désignés: les citoyens Lacour, de _Brutus_;
Mercier, du _Finistère_; Leleu, des _Invalides_; Miché, des
_Quinze-Vingts_; d'Azard, des _Garde-Françaises_; Cochois, de
_Bonne-Nouvelle_; Aubert, de _Poissonnière_; Barel, du _Faubourg
-du-Nord_; Gilbert, de la même section; Jault, de _Bonne-Nouvelle_;
Simon, de _Marat_; et Gency, du _Finistère_; arrêté signé: Fleuriot
-Lescot, et Blin, cité par Courtois à la suite de son rapport sur les
événements du 9 thermidor, p. 111.]
[Note 552: Pièce de la collection Beuchot, citée par Courtois dans
son rapport sur les événements du 9 thermidor, p. 159.]
Cependant il avait été décidé qu'on délivrerait, à main armée, s'il en
était besoin, Robespierre, Couthon et tous les patriotes détenus. Ame
intrépide, Coffinhal s'était chargé de cette expédition. Il partit à la
tête de quelques canonniers et se porta rapidement vers les Tuileries.
Mais quand il pénétra dans les salles du comité de Sûreté générale,
Hanriot seul s'y trouvait. Les gendarmes, chargés de la garde du général
et de ses aides de camp n'opposèrent aucune résistance. Libre de ses
liens, Hanriot monta à cheval dans la cour, et fut reçu avec les plus
vives démonstrations de fidélité et de dévouement par les troupes dont
elle se trouvait garnie[553].
[Note 553: Voy., au sujet de la délivrance d'Hanriot, une
déclaration du citoyen Vilton, du 25 thermidor, en tenant compte
nécessairement des circonstances dans lesquelles elle a été faite.
(Pièce XXXI à la suite du rapport de Courtois, p. 186.)]
La Convention était rentrée en séance depuis une heure environ, et
successivement elle avait entendu Bourdon (de l'Oise), Merlin (de
Thionville), Legendre, Rovère et plusieurs autres conjurés; chacun
racontant a sa manière les divers incidents de la soirée.
Billaud-Varenne déclamait à la tribune, quand Collot-d'Herbois monta
tout effaré au fauteuil, en s'écriant: «Voici l'instant de mourir à
notre poste». Et il annonça l'envahissement du comité de Sûreté générale
par une force armée. Nul doute, je le répète, qu'en cet instant les
conjurés et toute la partie gangrenée de la Convention ne se crurent
perdus. L'Assemblée était fort perplexe; elle était à peine gardée, et
autour d'elle s'agitait une foule hostile. Ce fut là que Hanriot manqua
de cet esprit d'initiative, de cette précision de coup d'oeil qu'il eût
fallu en ces graves circonstances au général de la Commune. Si, ne
prenant conseil que de son inspiration personnelle, il eût résolument
marché sur la Convention, c'en était fait de la conspiration
thermidorienne. Mais un arrêté du comité d'exécution lui enjoignait de
se rendre sur le champ au sein du conseil général[554]; il ne crut pas
devoir se dispenser d'y obéir, et courut à toute bride vers l'Hôtel de
Ville.
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