A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Thermidor

E >> Ernest Hamel >> Thermidor

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[Note 601: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
et de sa faction._]

[Note 602: _Ibid._]

[Note 603: Notes relatives à Maximilien Robespierre, _ubi
suprà_.]




XIII


Vers cinq heures du matin, les Thermidoriens, craignant que leur victime
n'eût pas la force de supporter le trajet de l'échafaud, firent panser
sa blessure par deux chirurgiens. Élie Lacoste leur dit: «Pansez bien
Robespierre, pour le mettre en état d'être puni»[604]. Pendant ce
pansement, qui fut long et douloureux, Maximilien ne dit pas un mot, ne
proféra pas une plainte. Cependant quelques misérables continuaient de
l'outrager. Quand on lui noua au-dessus du front le bandeau destiné à
assujettir sa mâchoire brisée, une voix s'écria: «Voilà qu'on met le
diadème à Sa Majesté». Et une autre: «Le voilà coiffé comme une
religieuse»[605]. Il regarda seulement les opérateurs et les personnes
présentes avec une fermeté de regard qui indiquait la tranquillité de sa
conscience et le mettait fort au-dessus des lâches dont il avait à subir
les insultes[606]. On ne put surprendre chez lui un moment de
défaillance. Ses meurtriers eux-mêmes, tout en le calomniant, ont été
obligés d'attester son courage et sa résignation[607].

[Note 604: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
et de sa faction._]

[Note 605: _Faits recueillis aux derniers instants de
Robespierre_.]

[Note 606: Rapport des officiers de santé Vergez et Martigues (pièce
XXXVI, à la suite du rapport de Courtois), et Notes relatives à
Maximilien, _ubi suprà_.]

[Note 607: Notes relatives à M. Robespierre.]

Le pansement terminé, on le recoucha sur la table, en ayant soin de
remettre sous sa tête la boîte de sapin qui lui avait servi d'oreiller,
«en attendant, dit un des plaisants de la bande, qu'il aille faire un
tour à la petite fenêtre»[608]. Le comité de Salut public ne tarda pas à
l'envoyer à la Conciergerie avec Couthon et l'officier municipal Gobeau,
que le juge de paix Bucquet venait de ramener de l'Hôtel-Dieu. Ce
magistrat fut chargé de faire toutes les réquisitions nécessaires pour
que les proscrits fussent conduits sous bonne et sûre garde, tant on
redoutait encore une intervention du peuple en faveur des vaincus[609].
Le comité chargea, de plus, les chirurgiens qui avaient pansé Maximilien
de l'accompagner à la prison, et de ne le quitter qu'après l'avoir remis
entre les mains des officiers de santé de service à la Conciergerie; ce
qui fut ponctuellement exécuté[610]. Il était environ dix heures et
demie quand s'ouvrirent devant le grand proscrit les portes de la maison
de justice du Palais[611].

[Note 608: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
et de sa faction_.]

[Note 609: «Le comité de Salut public arrête que sur-le-champ
Robespierre, Couthon et Goubault seront transférés à la Conciergerie,
sous bonne et sûre garde. Le citoyen J.-A. Bucquet, juge de paix de la
section de la _Cité_, est chargé de l'exécution du présent arrêté,
et de faire toutes les réquisitions nécessaires à ce sujet. Le 10
thermidor, B. Barère, Billaud-Varenne, p. 260.» (Pièce de la collection
Beuchot.)]

[Note 610: Rapport des officiers de santé, _ubi suprà_.--M.
Michelet s'est donc trompé quand il a écrit, sur nous ne savons quel
renseignement que les comités «firent faire à Robespierre l'inutile et
dure promenade d'aller à l'Hôtel-Dieu». (_Histoire de la
Révolution_, t. VII, p. 517.)]

[Note 611: «Reçu à la Conciergerie le _nomé_ Robespierre aîné,
Couthon, Goubeau, _amené prisonnié_ par le citoyen Bucquet, juge de
paix de la section de la _Cité_, le 10 thermidor de l'an IIe de la
République une et indivisible. V. Richard fils.» (Pièce de la collection
Beuchot.)]

Nous avons dit comment Charlotte Robespierre s'était alors présentée à
la Conciergerie, demandant à voir ses frères; comment, après s'être
nommée, avoir prié, s'être traînée à genoux devant les gardiens, elle
avait été repoussée durement, et s'était évanouie sur le pavé. Quelques
personnes, saisies de commisération, la relevèrent et l'emmenèrent,
comme on a vu plus haut, et quand elle recouvra ses sens, elle était en
prison[612]. Les Thermidoriens avaient hâte de faire main basse sur
quiconque était soupçonné d'attachement à la personne de leur victime.

[Note 612: Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 145.]

A l'heure où Robespierre était conduit à la Conciergerie, la séance
conventionnelle s'était rouverte, après une suspension de trois heures.
On vit alors se produire à la barre de l'Assemblée toutes les lâchetés
dont la bassesse humaine est capable. Ce fut à qui viendrait au plus
vite se coucher à plat ventre devant les vainqueurs et faire oeuvre de
courtisan en jetant de la boue aux vaincus.

Voici d'abord le directoire du département de Paris qui, la veille,
avait commencé par s'aboucher avec la Commune, qu'il s'était empressé
d'abandonner dès que les chances avaient paru tourner du côté des
conjurés de la Convention[613]. Il accourait féliciter l'Assemblée
d'avoir sauvé la patrie. Quelle dérision!

[Note 613: Vers sept heures, le directoire s'adressa en ces termes à
la Commune: «Les administrateurs du département au conseil général de la
commune. Citoyens, nous désirons connaître les mesures que la Commune a
prises pour la tranquillité publique, nous vous prions de nous en
informer.» Trois heures plus tard, il écrivait au président de la
Convention: «Citoyen, le département, empressé de faire exécuter les
décrets de la Convention nationale, me charge de vous inviter à lui
envoyer sur-le-champ une expédition.» (Pièce de la collection Beuchot.)]

Ensuite se présenta le tribunal révolutionnaire, si attaché à
Maximilien, au dire de tant d'écrivains superficiels. Un de ses membres,
dont le nom n'a pas été conservé, prodigua toutes sortes d'adulations à
la Convention, laquelle, dit-il, s'était couverte de gloire. Tout dévoué
à la Représentation nationale, le tribunal venait prendre ses ordres
pour le prompt jugement des conspirateurs. Une difficulté cependant
entravait sa marche, et, par la bouche de Fouquier-Tinville, il pria
l'Assemblée de la lever au plus vite. Afin d'exécuter les décrets de
mort, il n'y avait plus qu'à les sanctionner judiciairement; mais pour
cela la loi exigeait que l'identité des personnes fût constatée par deux
officiers municipaux de la commune des prévenus; or tous les officiers
municipaux se trouvaient eux-mêmes mis hors la loi; comment faire? Ce
scrupule de juriste sembla irriter les cannibales altérés du sang de
Maximilien. «Il faut, dit Thuriot, que l'échafaud soit dressé
sur-le-champ, que le sol de la République soit purgé d'un monstre qui
_était en mesure de se faire proclamer comme roi_.» Sur la
proposition d'Élie Lacoste, l'Assemblée dispensa le tribunal de
l'assistance des deux officiers municipaux, et elle décida que
l'échafaud serait dressé sur la place de la Révolution, d'où il avait
été banni depuis quelque temps[614].

[Note 614: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]

Fouquier-Tinville et le tribunal révolutionnaire se le tinrent pour dit.
Des ordres furent donnés en conséquence par l'accusateur public, et,
tandis qu'au Palais s'accomplissait la formalité de la constatation de
l'identité des victimes par le tribunal, l'instrument sinistre s'élevait
à la hâte. Vers cinq heures du soir vingt-deux victimes, premier
holocauste offert à la réaction par les pourvoyeurs habituels de la
guillotine, se trouvèrent prêtes pour l'échafaud. Parmi ces premiers
martyrs de la démocratie et de la liberté figuraient Maximilien et
Augustin Robespierre, Saint-Just, Couthon, Le Bas, les généraux
Lavalette et Hanriot, le maire Fleuriot-Lescot, l'agent national de la
commune Payan, l'officier municipal Bernard, et un jeune homme nommé
Vivier, mis hors la loi uniquement pour avoir présidé la société des
Jacobins dans la nuit précédente.

Ce jour-là, 10 thermidor, devait avoir lieu une fête patriotique en
l'honneur des jeunes Bara et Viala, dont Robespierre avait prononcé
l'éloge. Mais au lieu d'une solennité destinée à fortifier dans les
coeurs l'amour de la patrie, la République allait offrir au monde le
spectacle d'un immense suicide.

Quand les funèbres charrettes sortirent de la cour du Palais, des
imprécations retentirent dans la foule, et les outrages aux vaincus
commencèrent pour ne cesser qu'avec le dernier coup de hache. On eut
dans la rue comme le prélude de l'immonde comédie connue sous le nom de
_bal des victimes_. De prétendus parents des gens immolés par la
justice révolutionnaire hurlaient en choeur au passage des condamnés;
insulteurs gagés sans doute, comme ces pleureuses antiques qu'en Grèce
et à Rome on louait pour assister aux funérailles des morts. Partout,
sur le chemin du sanglant cortège, se montraient joyeux, ivres,
enthousiastes, le ban et l'arrière-ban de la réaction, confondus avec
les coryphées de la guillotine et les terroristes à tous crins. Derrière
les charrettes, se démenant comme un furieux, un homme criait de tous
ses poumons: «A mort le tyran!» C'était Carrier[615]. Il manquait
Tallien et Fouché pour compléter ce tableau cynique.

[Note 615: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 96.]

Dans les rues Saint-Denis, de la Ferronnerie et sur tout le parcours de
la rue Saint-Honoré, les fenêtres étaient garnies de femmes qui,
brillamment parées et décolletées jusqu'à la gorge, sous prétexte des
chaleurs de juillet, s'égosillaient à vociférer: «A la guillotine!» Une
chose visible, c'est que le règne des filles, des prostituées de tous
les mondes, des agioteurs, de tous les grands fripons, commençait.
Grâces en soit rendues aux Fréron, aux Lecointre et à toute leur
séquelle! Ah! ces femmes avaient bien raison d'applaudir et de
vociférer, à l'heure où toutes les vertus civiques allaient s'abîmer
dans le panier de Sanson. Patience! vingt ans plus tard enverra les
mêmes mégères, aussi joyeuses, aussi richement vêtues, accoudées sur le
velours aux fenêtres des boulevards, et de leurs mains finement gantées
agitant des mouchoirs de batiste, on les verra, dis-je, accueillir par
des sourires et des baisers les soldats de l'invasion victorieuse.

Quand le convoi fut arrivé à la hauteur de la maison Duplay, des femmes,
si l'on peut donner ce nom à de véritables harpies, firent arrêter les
charrettes et se mirent à danser autour, tandis que trempant un balai
dans un seau rempli de sang de boeuf, un enfant aspergeait de ce sang la
maison, où durant quatre ans Maximilien avait vécu adoré au milieu de sa
famille adoptive. Si ce fait atroce est exact[616], il était sans
portée, car à cette heure la maison de Duplay se trouvait veuve de tous
ceux qui l'avaient habitée: père, mère, enfants, tout le monde avait été
plongé déjà dans les cachots de la terreur thermidorienne[617]. Enfermée
à Sainte-Pélagie, avec des femmes de mauvaise vie, la malheureuse Mme
Duplay y fut en butte aux plus odieux traitements, et elle mourut tout à
coup le surlendemain, étranglée, dit-on, par ces mégères. Son crime
était d'avoir servi de mère au plus pur et au plus vertueux citoyen de
son temps.

[Note 616: Ce fait est affirmé par Nougaret et par les auteurs de
l'_Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté_, double
autorité également contestable. On aurait peine à croire à une aussi
horrible chose si l'on ne savait que les hommes de Thermidor étaient
capables de tout.]

[Note 617: Lettre de Mme Le Bas au directeur de la _Revue de
Paris_, année 1844.]

On raconte encore--est-ce vrai?--que lorsque le convoi des martyrs fut
arrivé au milieu de la rue ci-devant Royale, une femme jeune encore et
vêtue avec une certaine élégance s'accrocha aux barreaux de la
charrette, et vomit force imprécations contre Maximilien. J'incline à
croire que c'est là de la légende thermidorienne. Robespierre se
contenta de lever les épaules, avoue l'écrivain éhonté à qui nous
empruntons ce détail[618]. A ces vociférations de la haine le mépris et
le dédain étaient la seule réponse possible. Qu'importait d'ailleurs à
Maximilien ces lâches et stupides anathèmes? il savait bien que le vrai
peuple n'était pas mêlé à cette écume bouillonnante soulevée autour des
charrettes fatales. Le vrai peuple se tenait à l'écart, consterné. Parmi
les patriotes sincères beaucoup s'étaient laissé abuser par les
mensonges des Barras et des Vadier, au sujet des emblèmes royaux
trouvés, disait-on, en la possession de Robespierre,--qui ne sait avec
quelle facilité les fables les plus absurdes sont, en certaines
circonstances, accueillies par la foule?--beaucoup aussi gémissaient de
leur impuissance à sauver ce grand citoyen. Mais toute la force armée,
si disposée la veille à se rallier à la cause de Robespierre, avait
passé du côté des Thermidoriens; une masse imposante de troupes avait
été déployée, et il eût été difficile d'arracher aux assassins leur
proie.

[Note 618: Desessarts, auteur d'un pamphlet cynique intitulé: _La
Vie, les Crimes et le Supplice de Robespierre et de ses principaux
complices_, p. 156 de la 1re édition.]

Parvenus au lieu de l'exécution, les condamnés ne démentirent pas le
stoïcisme dont ils avaient fait preuve jusque-là; ils moururent tous
sans forfanterie et sans faiblesse, bravement, en gens qui défiaient
l'avenir et embrassaient la mort avec la sérénité d'une conscience pure
et la conviction d'avoir jusqu'au bout rempli leur devoir envers la
patrie, la justice et l'humanité.

Par un raffinement cruel, on avait réservé Robespierre pour le dernier.
N'était-ce pas le tuer deux fois que d'achever sous ses yeux son frère
Augustin, ce pur et héroïque jeune homme, qu'on attacha tout mutilé sur
la planche. Un jour de plus, il mourait de ses blessures, les bêtes
féroces de Thermidor n'eurent pas la patience d'attendre. Maximilien
monta d'un pas ferme les degrés de l'échafaud. Quand il apparut,
sanglant et livide, sur la plate-forme où se dressait la guillotine, un
murmure sourd courut dans la foule. Soit barbarie, soit maladresse,
l'exécuteur s'y prit si brusquement en enlevant l'appareil qui couvrait
la blessure de la victime qu'il lui arracha, dit-on un cri déchirant. Un
instant après, la tête de Robespierre tombait[619]. Fervent royaliste,
le bourreau dut tressaillir d'aise, car il sentait bien qu'il venait
d'immoler la Révolution et de décapiter la République dans la personne
d'un de ses plus illustres représentants. Robespierre avait trente-cinq
ans et deux mois[620].

[Note 619: «Ce grand homme n'était plus», a écrit M. Michelet, t.
VII. p. 520. Et un peu plus loin: «Nous n'avons pas à raconter l'aveugle
réaction qui emporta l'Assemblée.... L'horreur et le ridicule y luttent
à force égale. La sottise des Lecointre, l'inepte fureur des Fréron, la
perfidie mercenaire des Tallien, encourageant les plus lâches, une
exécrable comédie commença, d'assassinats lucratifs au nom de
l'humanité, la vengeance des hommes serviles massacrant les
patriotes....»

Les quelques pages consacrées par M. Michelet à la fin de Robespierre
sont vraiment d'une beauté poignante, mais c'est en même temps la plus
amère critique qui puisse être faite de son livre. Pour nous, après
avoir signalé les contradictions, les erreurs accumulées dans une oeuvre
qui a contribué à égarer beaucoup d'esprits, nous ne pouvons que nous
féliciter de voir l'illustre écrivain aboutir à une conclusion qui est
la nôtre.]

[Note 620: Robespierre et ses compagnons d'infortune furent enterrés
derrière le parc de Monceau, dans un terrain où il y eut longtemps un
bal public. Après la Révolution de 1830, de généreux citoyens firent
faire des fouilles dans cet endroit pour retrouver les restes du grand
martyr de Thermidor, mais ces recherches sont restées infructueuses.
Depuis, en défonçant ce terrain pour le passage du boulevard
Malesherbes, on a découvert les ossements des victimes de cette époque,
auxquelles la démocratie doit bien un tombeau.]




XIV


A l'heure où cette terrible tragédie se jouait sur la place de la
Révolution, la Convention nationale prenait soin de bien déterminer
elle-même le sens du sanglant coup d'État. Se fiant au langage tenu par
certains conjurés pour attirer à eux les gens de la droite, nombre de
gens parlaient hautement d'ouvrir les portes des prisons à toutes les
personnes détenues pour crime ou délit contre-révolutionnaire. Mais,
afin qu'il n'y eût pas de méprise possible, Barère, qui ne craignit pas
de présenter comme un mouvement royaliste la résistance de la Commune,
s'écria, parlant au nom des comités de Salut public et de Sûreté
générale: «... Quelques aristocrates déguisés parlaient d'indulgence,
comme si le gouvernement révolutionnaire n'avait pas repris plus
d'empire par la révolution même dont il avait été l'objet, comme si la
force du gouvernement révolutionnaire n'était pas centuplée, depuis que
le pouvoir, remonté à sa source, avait donné une âme plus énergique et
des comités mieux épurés. De l'indulgence! il n'en est que pour l'erreur
involontaire, mais les manoeuvres des aristocrates sont des forfaits, et
LEURS ERREURS NE SONT QUE DES CRIMES». L'Assemblée décréta l'impression
du rapport de Barère et l'envoi de ce rapport à tous les
départements[621].

[Note 621: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]

Robespierre, lui, s'était plaint amèrement qu'on portât la terreur dans
toutes les conditions, qu'on rendit la Révolution redoutable au peuple
même, qu'on érigeât en crimes des préjugés incurables ou des erreurs
invétérées et l'on venait de le tuer. Toute la moralité du 9 thermidor
est là.

Vingt-deux victimes, sans compter Le Bas, ne suffisaient pas à apaiser
la soif de sang dont étaient dévorés les vainqueurs: soixante-dix furent
encore traînées le lendemain à l'échafaud, et douze le surlendemain, 12
thermidor. C'étaient en grande partie des membres du conseil général,
dont la plupart ne connaissaient Robespierre que de nom et s'étaient
rendus à la Commune sans même savoir de quoi il s'agissait.

Cent cinq victimes auxquelles il convient de joindre Coffinhal, arrêté
et guillotiné quelques jours plus tard, tel fut le bilan de 9 thermidor
et telle fut l'immense tuerie par laquelle la terreur blanche inaugura
son règne. On ne vit jamais plus effroyable boucherie. Ah! certes, la
Révolution avait déjà coûté bien des sacrifices à l'humanité, mais les
gens qu'avait jusqu'alors condamnés le tribunal étaient, pour la plus
grande partie, ou des ennemis déclarés de la Révolution, ou des fripons,
ou des traîtres; cette fois, c'étaient les plus purs, les plus sincères,
les plus honnêtes patriotes que venait de frapper la hache
thermidorienne. Cent quatre-vingt-onze personnes furent poursuivies; on
n'épargna ni femmes ni enfants[622]. Mme de Chalabre végéta longtemps en
prison. Quel était son crime? Elle avait été l'amie de Robespierre.

[Note 622: Voy. _Liste des noms et domiciles des individus
convaincus ou prévenus d'avoir pris part à la conjuration de l'infâme
Robespierre_, signée Guffroy, Espers, Courtois et Calés. In-8.]

Et par qui tant de braves gens, tant d'excellents citoyens avaient-ils
été immolés ou se trouvaient-ils persécutés? Par les plus odieux et les
plus méprisables des hommes, par les Fouché, les Tallien, les Fréron,
les Rovère, les Courtois mêlés, par une étrange promiscuité, à une
partie de ceux qu'on est convenu d'appeler--singulière dérision--les
_modérés_. Étonnez-vous donc que dans les prisons et les
départements on ait frémi à la nouvelle de la chute de Robespierre! La
réaction seule dut s'ébattre de joie; sa cause était gagnée.

Bonaparte, très fervent républicain alors, et dont la sûreté de coup
d'oeil, la haute intelligence et la perspicacité ne sauraient être
révoquées en doute, regarda la révolution du 9 thermidor comme un
malheur pour la France[623].

[Note 623: Voy., à ce sujet, les _Mémoires du duc de Raguse_,
«Il m'a dit à moi-même ces propres paroles», ajoute Marmont: «Si
Robespierre fût resté au pouvoir, il aurait modifié sa marche; il eût
rétabli l'ordre et le règne des lois. On serait arrivé à ce résultat
sans secousses, parce qu'on y serait venu par le pouvoir; on y prétend
marcher par une révolution, et cette révolution en amènera beaucoup
d'autres.» La prédiction s'est vérifiée: les massacres du Midi, exécutés
immédiatement au chant du _Réveil du Peuple_, l'hymne de cette
époque, étaient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce
qui les avait devancés.» (P. 56.)]

Les flatteurs ne manquèrent pas aux vainqueurs. Comme toujours, les
adresses d'adhésion affluèrent de toutes parts; prose et vers
célébrèrent à l'envi le guet-apens victorieux. Ceux-là même qui
n'eussent pas mieux demandé que d'élever un trône à Maximilien furent
les premiers à cracher sur sa mémoire. Comment, sans courir risque de
l'échafaud, aurait-on pu protester? Il est du reste à remarquer que la
plupart des adresses de félicitations parlent de Robespierre comme ayant
voulu attenter au gouvernement de la Terreur et se faire proclamer roi,
suivant l'expression de Thuriot[624]. Mais au milieu de ce concert
d'enthousiasme emprunté, de ces plates adulations murmurées aux oreilles
de quelques assassins, retentit une protestation indignée que l'histoire
ne doit pas oublier de mentionner.

[Note 624: Voyez, pour les adresses d'adhésion et de félicitations,
les procès-verbaux de thermidor et de fructidor an II.]

Ce fut une protestation toute populaire; elle se produisit d'une manière
naïve et touchante par la voix d'une pauvre femme de la campagne. Nous
avons rapporté ailleurs l'exclamation de cette jeune fermière qui, à la
nouvelle de la mort de Robespierre, laissa tomber à terre, de surprise
et de douleur, un jeune enfant qu'elle avait dans les bras, et s'écria
tout éplorée, en levant les yeux et les mains vers le ciel: «O qu'os nes
finit pol bounheur del paouré pople. On a tuat o quel que l'aimabo
tant.--Oh! c'en est fini pour le bonheur du pauvre peuple, on a tué
celui qui l'aimait tant[625]!»

[Note 625: Voy. notre _Histoire de Saint-Just_, p. 617 de la
1re édition. Ce fait a été rapporté par un témoin oculaire, l'illustre
Laromiguière, à M. Philippe Le Bas, de qui nous le tenons nous-mêmes.]

Ce jour-là, on peut le dire, une simple fermière fut la conscience du
pays. Comme elle comprit bien la signification des événements qui
venaient de se passer! Ah! oui, c'en est fait, et pour longtemps, du
bonheur du pauvre peuple, car il n'est plus celui qui lui avait donné
toute sa jeunesse, tout son génie et tout son coeur. Elle est pour
jamais éteinte la grande voix qui si longtemps, dans la balance des
destinées de la démocratie, pesa plus que les armées de la coalition et
que les intrigues de la réaction. Les intérêts du peuple? On aura
désormais bien d'autres soucis en tête! Assez de privations et de
sacrifices! Allons à la curée tous les héros de Thermidor!
Enrichissez-vous, mettez la République en coupe réglée; volez, pillez,
jouissez. Et si par hasard le peuple affamé vient un jour troubler vos
orgies en vous réclamant la Constitution et du pain, répondez-lui à
coups d'échafaud; vous avez pour vous le bourreau et les prétoriens.
N'ayez pas peur, car il n'est plus celui qu'on appelait l'Incorruptible
et qui avait fait mettre la probité à l'ordre du jour, car il est glacé
pour toujours ce coeur affamé de justice qui ne battit jamais que pour
la patrie et la liberté.

Certes, les idées et les doctrines dont il a été le plus infatigable
propagateur et le plus fidèle interprète, ces grandes idées de liberté,
d'égalité, d'indépendance, de dignité, de solidarité humaine qui forment
la base même de la démocratie, et dont l'application fut à la veille de
se réaliser de son vivant, ont trouvé un refuge dans une foule de coeurs
généreux, mais elles ont cessé depuis lors d'être l'objectif des
institutions politiques. On voit donc combien il est difficile et
surtout combien il serait souverainement injuste de faire l'histoire des
idées sans celle des hommes, puisque la destinée des premières est si
intimement liée à la destinée de ceux-ci. Et pour en revenir à
Robespierre, ce sera, à n'en point douter, l'étonnement des siècles
futurs qu'on ait pu si longtemps mettre les ténèbres à la place de la
lumière, le mensonge à la place de la vérité, et qu'à l'aide des
artifices les plus grossiers, des calomnies les plus saugrenues, on soit
parvenu à tromper ainsi les hommes sur une des plus puissantes
individualités qu'ait produites la Révolution française. La faute en a
été jusqu'ici au peu de goût d'une partie du public pour les lectures
sérieuses; on s'en est tenu à la tradition, à la légende, aux narrations
superficielles; cela dispensait d'étudier. Et puis, ajoutez la force des
préjugés; on ne renonce pas aisément à des erreurs dont on a été
longtemps le jouet. Plus d'un, forcé de s'avouer vaincu par la puissance
de la vérité, ne vous en dit pas moins, en hochant la tête: «C'est égal,
vous ne ferez pas revenir le monde sur dés idées préconçues».

Aussi, en présence du triomphe persistant des préventions, de la
mauvaise foi et de l'ignorance, et quand on voit ce Juste poursuivi
encore des malédictions de tant de personnes abusées, on est saisi de je
ne sais quel trouble, on se sent, malgré soi, défaillir; on se demande,
effaré, si l'humanité vaut la peine qu'on s'occupe d'elle, qu'on lui
sacrifie ses veilles, son génie, ses vertus, ce qu'on a de meilleur en
soi; si la fraternité n'est pas un vain mot, et s'il ne vaut pas mieux,
suivant l'expression d'un grand poète de nos jours:

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