Thermidor
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Ernest Hamel >> Thermidor
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Quelques jours après, Danton disait à la Convention: «Si nous n'avons
pas honoré le prêtre de l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas
plus honorer le prêtre de l'incrédulité. Nous voulons servir le peuple.
Je demande qu'il n'y ait plus de mascarade antireligieuse.»
Le 15 frimaire, Robespierre, revenant encore sur le même sujet,
demandait instamment à la Convention qu'on empêchât les autorités
particulières de servir les ennemis de la République par des mesures
irréfléchies et qu'il fût sévèrement interdit à toute force armée de
s'immiscer dans ce qui appartenait aux opinions religieuses.
Écoutons-le encore, le 18 pluviôse, stigmatisant les exagérés de sa
mordante ironie: «Faut-il reprendre nos forteresses? ils veulent prendre
d'assaut les églises et escalader le ciel; ils oublient les Autrichiens
pour faire la guerre aux dévotes. Faut-il appuyer notre cause de la
fidélité de nos alliés? ils déclameront contre tous les gouvernements,
et vous proposeront de mettre en état d'accusation le Grand Mogol
lui-même.... Vous ne pourriez jamais vous imaginer certains excès commis
par des contre-révolutionnaires hypocrites pour flétrir la cause de la
Révolution.»
Épuisé par ces luttes continuelles, il tomba malade à cette époque, et,
pendant trois semaines (du 30 pluviôse au 23 ventôse), il fut obligé de
garder la chambre. Quand il reparut, l'hébertisme, foudroyé par le
_Vieux Cordelier_ de Camille Desmoulins et par un virulent rapport
de Saint-Just à la Convention, était terrassé, et ses plus ardents
sectaires, accusés d'avoir conspiré le renversement de la Convention,
étaient livrés au tribunal révolutionnaire.
Mais ce coup porté aux exagérés eut cela de funeste qu'il engagea
certains membres des comités de Salut public et de Sûreté générale à
poursuivre ceux qui s'étaient le plus violemment déchaînés contre les
hébertistes et qu'on appelait les _Indulgents_. Depuis quelque
temps déjà, Danton et Camille Desmoulins, considérés comme les chefs de
ce parti, après avoir tant poussé eux-mêmes aux mesures extrêmes,
avaient été l'objet des plus amères dénonciations. A diverses reprises,
Robespierre défendit, avec une énergie suprême, à la Convention et aux
Jacobins, ses deux amis et compagnons d'armes dans la carrière de la
Révolution. Pourquoi aurait-il attaqué Camille? Est-ce que le _Vieux
Cordelier_ n'est pas d'un bout à l'autre un véritable dithyrambe en
son honneur[6]. Le jour où, au sein du comité de Salut public, Billaud-
Varenne proposa la mise en accusation de Danton, Robespierre se leva
comme un furieux en s'écriant que l'on voulait perdre les meilleurs
patriotes[7].
[Note 6: Un journal a récemment publié certains extraits du numéro 7
du _Vieux Cordelier_, défavorables à Robespierre. Mais ce numéro 7,
arrangé ou non après coup, n'a paru que six mois après la mort de
Camille Desmoulins, un mois après celle de Robespierre; celui-ci n'avait
donc pu s'en montrer froissé.]
[Note 7: Déclaration de Billaud-Varenne dans la séance du 9
thermidor.]
Robespierre ne consentit à abandonner Danton que lorsqu'on fut parvenu à
faire pénétrer dans son esprit la conviction que Danton s'était laissé
corrompre, conviction partagée par l'intègre Cambon. Dans son procès,
Danton a parlé, sans les nommer, des deux plats coquins qui l'avaient
perdu dans l'esprit de Robespierre. Quoiqu'il en soit, le sacrifice de
Danton et de ses amis fut un grand malheur. «Soixante-quatre ans se sont
écoulés depuis le jour où la Convention nationale a immolé Danton, ai-je
écrit dans mon _Histoire de Saint-Just_, et, depuis cette époque,
les historiens n'ont cessé d'agiter les discussions autour de ce fatal
holocauste. Les uns ont cherché à le justifier; les autres se sont
efforcés d'en rejeter tout l'odieux sur Robespierre; les uns et les
autres sont, je crois, hors de la vérité. La mort de Danton a été une
irréprochable faute; mais elle n'a pas été le fait particulier de
celui-ci ou de celui-là, elle a été le fait de la Convention entière; ça
été le crime, je me trompe, ça été la folie de tous[8].» La mort de
Danton fut un coup de bascule, une sorte de revanche de celle des
hébertistes; mais ce n'en fut pas moins une proie nouvelle jetée à la
réaction[9].
[Note 8: _Histoire de Saint-Just_, édition princeps, p. 444.]
[Note 9: J'ai sous les yeux le mandat d'arrêt rendu contre les
dantonistes par les comités de Salut public et de Sûreté générale. Il
est écrit ou plutôt griffonné entièrement de la main de Barère tout en
haut d'une grande feuille de papier bleuté, ne porte aucune date, et est
ainsi conçu: «Les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent
que Danton, Lacroix (du département d'Eure-et-Loir), Camille Desmoulins
et Philippeaux, tous membres de la Convention nationale, seront arrêtés
et conduits dans la maison du Luxembourg pour y être gardés séparément
et au secret....»
La première signature est celle de Billaud-Varenne; il était naturel que
le principal instigateur de la mesure signât le premier. Puis ont signé,
dans l'ordre suivant: Vadier, Carnot, Le Bas, Louis (du Bas-Rhin)
Collot-d'Herbois, Barère, Saint-Just, Jagot, C.-A. Prieur, Couthon,
Dubarran, Voulland, Moïse Bayle, Amar, Élie Lacoste, Robespierre,
Lavicomterie.... Un seul parmi les membres du comité de Salut public ne
donna pas sa signature, ce fut Robert Lindet.
Carnot, qui a signé le troisième, s'est excusé plus tard en disant que,
fidèle à sa doctrine de solidarité dans le gouvernement collectif, il
n'avait pas voulu refuser sa signature à la majorité qu'il venait de
combattre (_Mémoires sur Carnot_, t. 1er, page 369). Mauvaise
excuse. Qui l'empêchait de faire comme Robert Lindet en cette occasion,
ou comme fit Robespierre, en maintes autres circonstances, de
s'abstenir? Mieux valait avouer que, comme Robespierre, il avait fini
par céder aux obsessions de Billaud-Varenne.]
VII
Toutefois, il faut bien le dire, l'effet immédiat de cette sanglante
tragédie, fut de faire rentrer sous terre la contre-révolution. L'idée
républicaine, loin de s'affaiblir, éclata plus rayonnante que jamais, et
se manifesta sous toutes les formes.
Au lendemain de la chute des dantonistes, la Convention, sur un rapport
de Carnot, supprimait l'institution des ministères et la remplaçait par
l'établissement de douze commissions, comprenant les diverses
attributions des anciens ministères. Il y avait la commission de
l'instruction publique, si négligée jadis, et qui, pour la première
fois, figurait au rang des premiers besoins du pays.
Presque en même temps, dans un accès de sombre enthousiasme, l'Assemblée
décrétait que tout individu qui usurperait la souveraineté du peuple
serait mis à mort sur-le-champ, et que, dans le délai d'un mois, chacun
de ses membres rendrait compte de sa conduite politique et de l'état de
sa fortune. C'était là sans doute un décret très austère et personne
moins que Robespierre ne pouvait en redouter les effets; il le critiqua
néanmoins, parce qu'il craignit que les malveillants ne s'en fissent une
arme contre les riches et ne portassent dans les familles une
inquisition intolérable. Il était en cela fidèle au système de
modération et de bon sens qui, quelques jours auparavant, l'avait engagé
à défendre les signataires des fameuses pétitions des huit mille et des
vingt mille, que certains énergumènes voulaient ranger en bloc dans la
catégorie des suspects.
Jusqu'au dernier jour, il ne se départit pas du système qu'il avait
adopté: guerre implacable, sans trêve ni merci, à tous les ennemis
actifs de la République, à tous ceux qui conspiraient la destruction de
l'ordre de choses résultant des principes posés en 1789; mais tolérance
absolue à l'égard de ceux qui n'étaient qu'égarés. Il ne cessa de
demander que l'on ne confondît pas l'erreur avec le crime et que l'on ne
punît pas de simples opinions ou des préjugés incurables. Il voulait, en
un mot, que l'on ne cherchât pas partout des coupables.
Nous le voyons, à la fin de germinal, refuser sa signature à la
proscription du général Hoche, qui avait été arrêté à l'armée des Alpes
sur un ordre écrit de Carnot et signé par ce dernier et
Collot-d'Herbois. Le 22 germinal (11 avril 1794), le comité de Salut
public eut à statuer sur le sort du général. Neuf de ses membres étaient
présents: Barère, Carnot, Couthon, Collot-d'Herbois, C.-A. Prieur,
Billaud-Varenne, Robespierre, Saint-Just et Robert Lindet. Deux étaient
en mission aux armées, Jean-Bon Saint-André et Prieur (de la Marne), le
douzième, Hérault-Séchelles, venait d'être guillotiné.
Le résultat des débats de cette séance du 22 germinal fut l'arrêté
suivant: «Le comité de Salut public arrête que le général Hoche sera mis
en état d'arrestation et conduit dans la maison d'arrêt dite des Carmes,
pour y être détenu jusqu'à nouvel ordre.» Tous signèrent, tous excepté
Robespierre qui, n'approuvant pas la mesure, ne voulut pas l'appuyer de
l'autorité de son nom[10].
[Note 10: Ont signé, dans l'ordre suivant: Saint-Just,
Collot-d'Herbois, Barère, C.-A. Prieur, Carnot, Couthon, Robert Lindet
et Billaud-Varenne.--M. Hippolyte Carnot, dans ses _Mémoires sur
Carnot_, fait figurer Robespierre au nombre des signataires de cet
arrêté. C'est une grave erreur. Nous avons relevé nous-même cet arrêté
sur les catalogues de M. Laverdet. Nous avons fait mieux, nous avons été
consulter--ce que chacun peut faire comme nous--l'ordre d'écrou du
général aux archives de la préfecture de police, et nous l'avons trouvé
parfaitement conforme au texte de l'arrêté publié dans le catalogue
Laverdet.]
Hoche n'ignora point qu'il avait eu Robespierre pour défenseur au Comité
de Salut public, et, le 1er prairial, il lui écrivit la lettre suivante
que nous avons révélée à l'histoire: «L. Hoche à Robespierre. Le soldat
qui a mille fois bravé la mort dans les combats ne la craint pas sur
l'échafaud. Son seul regret est de ne plus servir son pays et de perdre
en un moment l'estime du citoyen qu'il regarda de tout temps comme son
génie tutélaire. Tu connais, Robespierre, la haute opinion que j'ai
conçue de tes talents et de tes vertus; les lettres que je t'écrivis de
Dunkerque[11] et mes professions de foi sur ton compte, adressées à
Bouchotte et à Audoin, en sont l'expression fidèle; mais mon respect
pour toi n'est pas un mérite, c'est un acte de justice, et s'il est un
rapport sous lequel je puisse véritablement t'intéresser, c'est celui
sous lequel j'ai pu utilement servir la chose publique. Tu le sais,
Robespierre, né soldat, soldat toute ma vie, il n'est pas une seule
goutte de mon sang que je n'ai (_sic_) consacré (_sic_) à la
cause que tu as illustrée. Si la vie, que je n'aime que pour ma patrie,
m'est conservée, je croirai avec raison que je la tiens de ton amour
pour les patriotes. Si, au contraire, la rage de mes ennemis m'entraîne
au tombeau, j'y descendrai en bénissant la République et Robespierre. L.
HOCHE.» Cette lettre ne parvint pas à son adresse[12]. Hoche était
certainement de ceux auxquels Robespierre faisait allusion lorsque, dans
son discours du 8 thermidor, il reprochait aux comités de persécuter les
généraux patriotes[13].
[Note 11: Ces lettres ont disparu. C'est encore là un vol fait à
l'histoire par les Thermidoriens.]
[Note 12: Cette lettre de Hoche à Robespierre a été trouvée dans le
dossier de Fouquier-Tinville, accompagnée de celle-ci: «Je compte assez,
citoyen, sur ton attachement aux intérêts de la patrie pour être
persuadé que tu voudras bien remettre la lettre ci-jointe à son adresse.
L. Hoche.»--Fouquier garda la lettre. On voit avec quel sans façon le
fougueux accusateur public agissait à l'égard de Robespierre.
(_Archives_, carton W 136, 2e dossier, cotes 90 et 91).]
[Note 13: On lit dans les _Mémoires sur Carnot_, par son fils,
t. I, p. 450: «J'avais sauvé la vie à Hoche avec beaucoup de peine, du
temps de Robespierre, et je l'avais fait mettre en liberté
_immédiatement_ après Thermidor.» C'est là une allégation démentie
par tous les faits. Hoche ne recouvra sa liberté ni le 11, ni le 12, ni
le 13 thermidor, c'est-à-dire au moment où une foule de gens notoirement
ennemis de la Révolution trouvaient moyen de sortir des prisons où ils
avaient été enfermés.
Hoche n'obtint sa liberté, à grand peine, que le 17. Voici l'arrêté, qui
est de la main de Thuriot: «Le 17 Thermidor de l'an II.... Le comité de
Salut public arrête que Hoche, ci-devant général de l'armée de la
Moselle, sera sur-le-champ mis en liberté, et les scellés, apposés sur
ses papiers, levés.... Signé Thuriot, Collot-d'Herbois, Tallien, P.-A.
Lalloy, C.-A. Prieur, Treilhard, Carnot. (_Archives_, A. T. II,
60.)]
Ce fut surtout dans son rapport du 18 floréal, sur les fêtes décadaires,
que Robespierre s'efforça d'assurer le triomphe de la modération et de
la tolérance religieuse, sans rien diminuer de l'énergie révolutionnaire
qui lui paraissait nécessaire encore pour assurer le triomphe de la
République.
C'était Danton qui, le premier, avait réclamé, à la Convention, le culte
de l'Être suprême. «Si la Grèce eut ses jeux Olympiques, disait-il, dans
la séance du 6 frimaire an II (26 novembre 1793), la France solennisera
aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des fêtes dans
lesquelles il offrira de l'encens à l'Être suprême, le maître de la
nature; car nous n'avons pas voulu anéantir la superstition pour établir
le règne de l'athéïsme.»
On voit combien, sur ce point, il marchait d'accord avec Robespierre, et
l'on ne peut que déplorer qu'il n'ait plus été là pour soutenir avec lui
les saines notions de la sagesse et de la raison.
Dans la reconnaissance de l'Être suprême, qui fut avant tout un acte
politique, Robespierre vit surtout le moyen de rassurer les âmes faibles
et de ramener le triomphe de la raison «qu'on ne cessait d'outrager,
dit-il, par des violences absurdes, par des extravagances concertées
pour la rendre ridicule, et qu'on ne semblait reléguer, dans les
temples, que pour la bannir de la République».
Mais, en même temps, il maintenait strictement la liberté des cultes,
maintes fois déjà défendue par lui, et qui ne sombra tout à fait
qu'après le 9 thermidor. «Que la liberté des cultes, ajoutait-il, soit
respectée pour le triomphe même de la raison.» Et l'article XI du décret
rendu à la suite de ce rapport, et par lequel la Convention instituait
des fêtes décadaires pour rappeler l'homme à la pensée de la Divinité et
à la dignité de son être portait: «La liberté des cultes est maintenue,
conformément au décret du 18 frimaire.»
Il fut décidé, en outre, qu'une fête en l'honneur de l'Être suprême
serait célébrée le 2 prairial, fête qui fut remise au 20, et à laquelle
Robespierre dut présider, comme président de la Convention.
C'étaient donc la liberté de conscience et la tolérance religieuse qui
triomphaient, et c'est ce qui explique pourquoi le rapport du 18 floréal
souleva, dans la France entière, des acclamations presque unanimes.
CHAPITRE DEUXIÈME
Le lendemain de la Fête de l'Être suprême.--Projet d'arrêter la
Terreur.--La commission d'Orange.--Les commissions populaires.--La loi
de prairial.--Dénégations mensongères.--Séance du 22 prairial à la
Convention.--Protestation de Bourdon (de l'Oise).--Fausses
interprétations.--Bourdon apostrophé.--Tallien pris en flagrant délit de
mensonge.--Mensonge historique.--Deux lettres de Tallien.--Sa mission à
Bordeaux.--Thérézia Cabarrus et Tallien.--Fouché, le futur duc
d'Otrante.--Robespierre lui demande compte du sang versé par le
crime.--Séance du 23 prairial aux Jacobins.--Les conjurés de
Thermidor.--Prétendues listes de proscrits.
I
Nous sommes au lendemain de la fête de l'Être suprême, à laquelle
Robespierre, comme on l'a vu, avait présidé en sa qualité de président
de quinzaine de la Convention, et où il était apparu comme un
modérateur.
Si le décret relatif à l'Être suprême et à l'immortalité de l'âme avait
été reçu par l'immense majorité des Français comme un rayon d'espérance
et le gage d'une pacification prochaine à l'intérieur, il avait
indisposé un certain nombre d'hébertistes de la Convention; mais, au
fond, les ennemis de Robespierre, les Fouché, les Tallien, les Bourdon,
les Courtois, se souciaient fort peu de Dieu ou de la déesse Raison; ils
faisaient de l'irréligion un trafic, comme plus tard quelques-uns
d'entre eux mettront leurs intérêts sous la sauvegarde de la religion
restaurée. Ce qui les irrita le plus dans cette cérémonie imposante, ce
fut le triomphe éclatant de celui dont déjà ils conspiraient la perte.
Aux marques de sympathie de la foule pour le président de l'Assemblée,
aux acclamations enthousiastes et affectueuses du peuple, ils
répandirent par des cris de haine et de fureur. _«Voyez-vous comme on
l'applaudit»!_ disaient les uns en allant de rang en rang pour semer
le soupçon contre lui dans le coeur de ses collègues[14]. _Il n'y a
qu'un pas du Capitole à la roche Tarpéienne_, s'écriait celui-ci,
parodiant un mot de Mirabeau; et celui-là, irrité des applaudissements
qui marquaient sa présence, _Je te méprise autant que je
t'abhorre_[15]. Bourdon (de l'Oise) fut celui qui se fit remarquer le
plus par ses grossiers sarcasmes et ses déclamations indécentes[16].
[Note 14: Discours de Robespierre à la séance du 8 thermidor.]
[Note 15: Lecointre a revendiqué l'honneur de cette insulte; il faut
le lui laisser tout entier. Ainsi, aux yeux de ce maniaque, le grand
crime de Robespierre, c'était «les applaudissements qui marquaient sa
présence». (_Conjuration formée dès le 5 prairial_, p. 3.)]
[Note 16: Notes de Robespierre sur certains députés. _Papiers
inédits_, t. II, p. 19.]
Aux injures vomies par l'envie, Robespierre se contenta d'opposer le
mépris et le dédain. N'avait-il pas d'ailleurs une compensation
suffisante dans l'ovation dont il était l'objet, et les cris d'amour
poussés à ses côtés n'étaient-ils pas assez puissants pour étouffer les
discordantes clameurs de la haine? Aucune altération ne parut sur son
visage, où se reflétait dans un sourire la joie universelle dont il
était témoin. Les chants patriotiques entonnés sur la montagne
symbolique élevée au milieu du champ de la Réunion, l'hymne de Chénier à
l'Être suprême, qui semblait une paraphrase versifiée de ses discours,
et auquel Gossec avait adapté une mélodie savante, tempérèrent, et au
delà, pour le moment, l'amertume qu'on s'était efforcé de déposer dans
son coeur. Mais quand, à la fin du jour, les derniers échos de
l'allégresse populaire se furent évanouis, quand tout fut rentré dans le
calme et dans le silence, il ne put se défendre d'un vague sentiment de
tristesse en songeant à l'injustice et à la méchanceté des hommes.
Revenu au milieu de ses hôtes, qui, mêlés au cortège, avaient eux-mêmes
joui du triomphe de leur ami, il leur raconta comment ce triomphe avait
été flétri par quelques-uns de ses collègues, et d'un accent pénétré, il
leur dit: «Vous ne me verrez plus longtemps[17].» Lui, du reste, sans se
préoccuper des dangers auxquels il savait sa personne exposée, ne se
montra que plus résolu à combattre le crime sous toutes ses formes, et à
demander compte à quelques représentants impurs du sang inutilement
versé et des rapines exercées par eux.
[Note 17: Je ne trouve nulle trace de cette confidence dans le
manuscrit de Mme Le Bas. Je la mentionne d'après M.A. Esquiros, qui la
tenait de Mme Le Bas elle-même.]
II
Du propre aveu de Robespierre, le jour de la fête à l'Être suprême
laissa dans le pays une impression de calme, de bonheur, de sagesse et
de bonté[18]. On s'est souvent demandé pourquoi lui, le véritable héros
de cette fête, lui sur qui étaient dirigés en ce moment les regards de
la France et de l'Europe, n'avait pas profité de la dictature morale
qu'il parut exercer en ce jour pour mettre fin aux rigueurs du
gouvernement révolutionnaire? «Qu'il seroit beau, Robespierre», lui
avait écrit, la veille même de la fête à l'Être suprême, le député
Faure, un des soixante-treize Girondins sauvés par lui «(si la politique
le permettoit) dans le moment d'un hommage aussi solennel, d'annoncer
une amnistie générale en faveur de tous ceux qui ont résidé en France
depuis le temps voulu par la loi, et dont seroient seulement exceptés
les homicides et les fauteurs d'homicide[19].» Nul doute que Maximilien
n'ait eu, dès cette époque, la pensée bien arrêtée de faire cesser les
rigueurs inutiles et de prévenir désormais l'effusion du sang «versé par
le crime». N'est-ce pas là le sens clair et net de son discours du 7
prairial, où il supplie la République de rappeler parmi les mortels la
liberté et la justice exilées? Cette pensée, le sentiment général la lui
prêtait, témoin cette phrase d'un pamphlétaire royaliste: «La fête de
l'Être suprême produisit au dehors un effet extraordinaire; on crut
véritablement que Robespierre allait fermer l'abîme de la Révolution, et
peut-être cette faveur naïve de l'Europe acheva-t-elle la ruine de celui
qui en était l'objet[20].» Rien de plus vrai. S'imagine-t-on, par
exemple, que ceux qui avaient inutilement désolé une partie du Midi, ou
mitraillé indistinctement à Lyon, ou infligé à Nantes le régime des
noyades, ou mis Bordeaux à sac et à pillage, comme Barras et Fréron,
Fouché, Carrier, Tallien, aient été disposés à se laisser, sans
résistance, demander compte des crimes commis par eux? Or, avant de
songer à supprimer la Terreur aveugle, sanglante, pour y substituer la
justice impartiale, dès longtemps réclamée par Maximilien, il fallait
réprimer les terroristes eux-mêmes, les révolutionnaires dans le sens du
crime, comme les avait baptisés Saint-Just. Mais est-ce que
Billaud-Varenne, est-ce que Collot-d'Herbois, entraînant avec eux
Carnot, Barère et Prieur (de la Côte-d'Or), étaient hommes à laisser de
sitôt tomber de leurs mains l'arme de la Terreur? Non, car s'ils
abandonnèrent Robespierre, ce fut, ne cessons pas de le répéter avec
Barère, l'aveu est trop précieux, ce fut parce qu'il voulut arrêter
_le cours terrible_ de la Révolution[21].
[Note 18: Discours du 8 thermidor.]
[Note 19: Lettre inédite de Faure, en date du 19 prairial.]
[Note 20: Mallet-Dupan. _Mémoires_, t. II, p. 99.]
[Note 21: Paroles de Barère à la séance du 10 thermidor.]
Il ne se décida pas moins à entrer résolument en lutte contre les
scélérats «gorgés de sang et de rapines», suivant sa propre expression.
Un de ces scélérats, de sinistre mémoire, venait d'être tout récemment
condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, pour s'être procuré des
biens nationaux à vil prix en abusant de son autorité dans le district
d'Avignon, où il commandait en qualité de chef d'escadron d'artillerie.
C'était Jourdan Coupe-Tête, qui avait eu pour complice des vols et des
dilapidations ayant motivé sa condamnation le représentant du peuple
Rovère, un des plus horribles coquins dont la présence ait souillé la
Convention nationale, et un de ceux dont Robespierre poursuivit en vain
le châtiment [22]. Jourdan Coupe-Tête avait été dénoncé par Maignet.
[Note 22: Dénoncé aux Jacobins le 21 nivôse de l'an II (10 janvier
1794) comme persécutant les patriotes du Vaucluse, Rovère avait trouvé
dans son ami Jourdan Coupe-Tête un défenseur chaleureux. (_Moniteur_
du 1er pluviôse (20 janvier 1794.)) Il n'y a pas à demander s'il fut
du nombre des Thermidoriens les plus acharnés. Un tel homme ne pouvait
être que l'ennemi de Robespierre. Connu sous le nom de marquis de
Fonvielle avant la Révolution, Rovère devint, après Thermidor, un des
plus fougueux séides de la réaction. Déporté au 18 fructidor comme
complice de machinations royalistes, il mourut un an après dans les
déserts de Sinnamari.]
C'était ce même député, Maignet (du Puy-de-Dôme), qui s'était si
vivement plaint, auprès du comité de Salut public, des excès commis à
Marseille par Barras et Fréron; et, grâce à lui, la vieille cité
phocéenne avait pu conserver son nom, dont l'avaient dépouillée ces
coryphées de la faction thermidorienne. Placé au centre d'un département
où tous les partis étaient en lutte et fomentaient des désordres chaque
jour renaissants, Maignet avait fort à faire pour sauvegarder, d'une
part les institutions républicaines dans le pays où il était en mission,
et, de l'autre, pour éviter dans la répression les excès commis par les
Fouché et les Fréron. Regardant comme impossible d'envoyer à Paris tous
les prévenus de conspiration dans son département, comme le voulait le
décret du 26 germinal, il demanda à être autorisé à former sur les lieux
mêmes un tribunal extraordinaire.
Patriote intègre, à la fois énergique et modéré, connu et apprécié de
Robespierre, Maignet n'avait pas à redouter un refus. Une commission
composée de cinq membres, chargée de juger les ennemis de la Révolution
dans les départements du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône, fut en effet
établie à Orange par arrêté du comité de Salut public en date du 21
floréal. L'établissement de cette commission fut l'oeuvre collective du
comité de Salut public, et, longtemps après Thermidor, Billaud-Varenne
put dire, sans être démenti, que la Convention n'avait point désapprouvé
cette mesure de son comité[23].
[Note 23: Les diverses pièces relatives à la commission d'Orange
sont signées par Collot-d'Herbois, Barère, Robespierre, Robert Lindet,
Carnot, Billaud-Varenne et Couthon. Ces trois derniers ont même signé
seuls les pièces les plus importantes. Voyez à ce sujet le rapport de
Saladin, p. 50.]
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