A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Thermidor

E >> Ernest Hamel >> Thermidor

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Pareil accord présida à la formation des commissions populaires établies
à Paris en vertu du décret du 23 ventôse. Ces commissions étaient
chargées de dresser le recensement de tous les gens suspects à déporter
aux termes de la loi des 8 et 13 ventôse, de prendre des renseignements
exacts sur les individus détenus dans les prisons de Paris, et de
désigner aux comités de Salut public et de Sûreté générale les patriotes
qui se trouveraient en état d'arrestation. De semblables commissions
pouvaient rendre les plus grands services; tout dépendait du patriotisme
et de la probité de leurs membres. Aussi, leur fut-il recommandé de
tenir une conduite digne du ministère imposant qu'ils avaient à remplir,
de n'écouter jamais que la voix de leur conscience, d'être inaccessibles
à toutes les sollicitations, de fuir enfin toutes les relations capables
d'influencer leurs jugements. Ces commissions furent d'ailleurs
composées d'hommes d'une probité rigoureuse et d'un patriotisme
éprouvé[24]. En même temps, le comité de Salut public arrêta qu'au
commencement de chaque décade l'accusateur public près le tribunal
révolutionnaire lui remettrait les listes des affaires qu'il se
proposait de porter au tribunal dans le courant de la décade[25]. Ce
sont ces listes auxquelles nous verrons bientôt Robespierre refuser sa
signature.

[Note 24: Séance du comité de Salut public des 24 et 25 floréal (13
et 14 mai 1794). Étaient présents: Barère, Carnot, Collot-d'Herbois,
Couthon, Billaud-Varenne, Robespierre, C.-A. Prieur, Robert Lindet.
(Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut public.
_Archives_, 436 _a a_ 73.)]

[Note 25: Séance du 29 floréal (14 mai 1794).]




III


Eh bien! il y eut, on peut l'affirmer, au sein du comité de Salut
public, pour l'adoption du projet de loi connu sous le nom de loi du 22
prairial, une entente égale à celle qui avait présidé à l'établissement
de la commission d'Orange et à la formation des commissions populaires.

Ancien magistrat, Couthon fut chargé, par ses collègues du comité, de
rédiger le projet et de le soutenir devant la Convention. Un des
articles, le seul peut-être qui devait susciter une violente opposition
dans l'Assemblée, était celui qui donnait aux comités la faculté de
traduire au tribunal révolutionnaire les représentants du peuple.

En voulant réagir contre les terroristes par la Terreur, en voulant
armer les comités d'une loi qui leur permît de frapper avec la rapidité
de la foudre les Tallien, les Fouché, les Rovère, ces hommes «gorgés de
sang et de rapines», qui, forts déjà de leurs partisans et de leurs
complices, trouvaient encore une sorte d'appui dans les formes de la
procédure criminelle, les auteurs de la loi de prairial commirent une
faute immense; mais ce ne fut pas la seule. Parce qu'ils avaient vu
certains grands coupables échapper à la rigueur des lois, qui
n'épargnait point les petits, ils crurent qu'il suffisait de la
conscience des juges et des jurés pour juger les prévenus de
conspiration contre la sûreté de la République; et parce que certains
défenseurs rançonnaient indignement les accusés, parce que les
malheureux étaient obligés de s'en passer, ils s'imaginèrent qu'il était
plus simple de supprimer la défense; ce fut un tort, un tort
irréparable, et que Robespierre a, Dieu merci! cruellement expié pour sa
part, puisque cette loi de prairial est restée sur sa mémoire comme une
tache indélébile. Jusqu'alors il n'avait coopéré en rien à aucune des
lois de la Terreur, dont les législateurs principaux avaient été
Cambacérès, Merlin (de Douai) et Oudot. Otez de la vie de Robespierre
cette participation à la loi du 22 prairial, et ses ennemis seront bien
embarrassés pour produire contre lui un grief légitime.

Ce qu'il y a de certain et d'incontestable, malgré les dénégations
ultérieures des collègues de Maximilien, c'est que le projet de loi ne
rencontra aucune espèce d'opposition de la part des membres du comité de
Salut public, lequel avait été invité par décret, dès le 5 nivôse
précédent, à réformer le tribunal révolutionnaire[26]. Tous les membres
du Comité jugèrent bon le projet préparé par Couthon, puisqu'il ne donna
lieu à aucune objection de leur part. Un jour, paraît-il, l'accusateur
public, informé par le président Dumas qu'on préparait une loi nouvelle
par laquelle étaient supprimés la procédure écrite et les défenseurs des
accusés, se présenta au comité de Salut public, où il trouva
Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne, Carnot, Barère et C.-A. Prieur,
auxquels il témoigna ses inquiétudes de ce qu'on abrogeait les
interrogatoires et la défense des accusés. Fouquier-Tinville pris d'un
tendre intérêt pour les prévenus! c'est à n'y pas croire. Ces membres du
comité se bornèrent à lui répondre que «cet objet regardait Robespierre,
_chargé du travail_[27]».

[Note 26: Article 1er du décret: «Le comité de Salut public fera
dans le plus court délai son rapport sur les moyens de perfectionner
l'organisation du tribunal révolutionnaire.» _Moniteur_ du 7 nivôse
(27 décembre 1793.)]

[Note 27: Mémoire pour Antoine Quentin-Fouquier..., cité dans
l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 247.]

Or, s'ils avaient soulevé la moindre objection contre le projet de loi
confié aux soins de Couthon, Fouquier-Tinville n'eût pas manqué de le
rappeler, car ils étaient debout et puissants encore, et l'ex-accusateur
public avait tout intérêt à s'attirer leurs bonnes grâces.

Plus tard, il est vrai, certains d'entre eux, devenus à leur tour
l'objet de graves accusations, essayèrent de rejeter sur Robespierre et
sur Couthon seuls la responsabilité de cette loi; ils poussèrent le
mépris de la vérité jusqu'à prétendre qu'elle avait été présentée à la
Convention sans que les comités eussent été même avertis, et ils
inventèrent cette fameuse scène qui aurait eu lieu au comité, le matin
même du 23 prairial, dans laquelle Billaud-Varenne, apostrophant
Robespierre, lui aurait reproché d'avoir porté seul «le décret
abominable qui faisait l'effroi des patriotes». A quoi Maximilien aurait
répondu en accusant Billaud de défendre ses ennemis et en reprochant aux
membres du comité de conspirer contre lui. «Tu veux guillotiner la
Convention»! aurait répliqué Billaud.--Nous sommes en l'an III, ne
l'oublions pas, et Billaud-Varenne avait grand intérêt à se poser comme
un des défenseurs de l'Assemblée.--Alors Robespierre, avec agitation:
«Vous êtes tous témoins que je ne dis pas que je veuille faire
guillotiner la Convention nationale.» Je te connais maintenant,
aurait-il ajouté, en s'adressant à Billaud; et ce dernier lui aurait
répondu: «Et moi aussi je te connais _comme un contre-
révolutionnaire_[28].» Tout cela doit être sorti de l'imagination
féconde de Barère, car dans sa réponse particulière à Lecointre,
Billaud fait à peine allusion à cette scène[29]. Homme probe
et rigide au fond, Billaud eût hésité à appuyer sa justification sur des
mensonges dont sa conscience avait horreur. Il faut être, en vérité,
d'une insigne mauvaise foi ou d'une bien grande naïveté, pour accepter
bénévolement les explications des membres des anciens comités. La
Convention ne s'y laissa pas prendre, et elle eut raison; il lui suffit
de se rappeler avec quelle ardeur Barère et même Billaud-Varenne
défendirent, comme on le verra tout à l'heure, cette néfaste loi du 22
prairial. Saladin, arraché au bourreau par Robespierre, se chargea de
répondre au nom des vaincus de Thermidor, muets dans leurs tombes[30].

[Note 28: Voy. la _Réponse des anciens membres des comités aux
imputations de Lecointre_, p. 38, 39, et la note de la page 108.]

[Note 29: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 56.]

[Note 30: Rapport de Saladin, p. 55. «On vous a dit, s'écriait
Clauzel, dans la séance du 12 vendémiaire de l'an III (3 octobre 1794),
que c'était pendant les quatres décades que Robespierre s'était éloigné
du comité, que nos armées avaient remporté tant de victoires; eh bien!
tous les massacres du tribunal révolutionnaire ne se sont-ils pas commis
pendant ces quatre décades?» (_Moniteur_, du 14 vendémiaire, an
III).]

La scission qui n'allait pas tarder à éclater entre Robespierre et
quelques-uns de ses collègues du comité de Salut public n'eut donc point
pour cause cette loi du 22 prairial, mais bien l'application désastreuse
qu'on en fit, et surtout la merveilleuse et criminelle habileté avec
laquelle certains Conventionnels menacés, aussi habiles à manier
l'intrigue que prompts à verser le sang, semèrent le soupçon contre lui
dans l'âme de quelques patriotes ardents. Au reste, transportons nous au
milieu de la Convention nationale, et nous verrons si les discussions
auxquelles donna lieu la loi du 22 prairial ne sont pas la démonstration
la plus péremptoire de notre thèse.




IV


Robespierre présidait. Le commencement de la séance avait été rempli par
un discours de Barère sur le succès de nos armes dans le Midi; Barère
était, comme on sait, le narrateur officiel des victoires de la
République. Les membres des comités de Sûreté générale et de Salut
public étaient à peu près au complet, lorsque Couthon, après avoir rendu
compte lui-même de quelques prises maritimes, présenta, au nom du comité
de Salut public, son rapport sur le tribunal révolutionnaire et les
modifications demandées par la Convention.

Ce qu'il y avait surtout d'effrayant dans la nouvelle organisation de ce
tribunal révolutionnaire institué pour punir les ennemis du peuple, et
qui désormais ne devait plus appliquer qu'une seule peine, la mort,
c'était la nomenclature des signes auxquels se pouvaient reconnaître les
ennemis du peuple. Ainsi étaient réputés tels ceux qui auraient provoqué
le rétablissement de la royauté ou la dissolution de la Convention
nationale, ceux qui auraient trahi la République dans le commandement
des places ou des armées, les fauteurs de disette, ceux qui auraient
abusé des lois révolutionnaires pour vexer les citoyens, etc. C'était là
des définitions bien vagues, des questions laissées à l'appréciation du
juge.

Ah! certes, si la conscience humaine était infaillible, si les passions
pouvaient ne pas s'approcher du coeur de l'homme investi de la
redoutable mission de juger ses semblables, on comprendrait cette large
part laissée à l'interprétation des jurés, dont la conviction devait se
former sur toute espèce de preuve morale ou matérielle, verbale ou
écrite; mais, en politique surtout, ne faut-il pas toujours compter avec
les passions en jeu? Si honnêtes, si probes qu'aient été la plupart des
jurés de la Révolution, ils étaient hommes, et partant sujets à
l'erreur. Pour n'avoir point pris garde à cela, les auteurs de la loi de
prairial se trouvèrent plus tard en proie aux anathèmes d'une foule de
gens appelés, eux, à inonder la France de tribunaux d'exception, de
cours prévôtales, de chambres étoilées, de commissions militaires
jugeant sans l'assistance de jurés, et qui, pour de moins nobles causes,
se montrèrent plus impitoyables que le tribunal révolutionnaire.

Il y avait, du reste, dans cette loi de prairial, dont on parle trop
souvent sans la bien connaître, certains articles auxquels on ne doit
pas se dispenser d'applaudir. Comment, par exemple, ne pas approuver la
suppression de l'interrogatoire secret, celle du résumé du président,
qui est resté si longtemps le complément inutile de nos débats
criminels, où le magistrat le plus impartial a beaucoup de peine à
maintenir égale la balance entre l'accusation et la défense? Enfin, par
un sentiment de défiance trop justifié, en prévision du cas où des
citoyens se trouveraient peut-être un peu légèrement livrés au tribunal
par des sociétés populaires ou des comités révolutionnaires égarés, il
était spécifié que les autorités constituées n'auraient le droit de
traduire personne au tribunal révolutionnaire sans en référer au
préalable aux comités de Salut public et de Sûreté générale. C'était
encore une excellente mesure que celle par laquelle il était enjoint à
l'accusateur public de faire appeler les témoins qui pourraient aider la
justice, sans distinction de témoins à charge et à décharge[31]. Quant à
la suppression des défenseurs officieux, ce fut une faute grave et,
ajoutons-le, une faute inutile, car les défenseurs ne s'acquittaient pas
de leur mission d'une manière compromettante pour la Révolution, tant
s'en faut[32]! Ce fut très probablement parce qu'ils s'étaient
convaincus de l'inefficacité de leur ministère, que les rédacteurs de la
loi de prairial prirent le parti de le supprimer; mais, en agissant
ainsi, ils violèrent un principe sacré, celui du droit de la défense, et
ils ont donné aux malédictions hypocrites de leurs ennemis un semblant
de raison.

[Note 31: Voyez le rapport de Couthon et le décret portant
réorganisation du tribunal, dans le _Moniteur_ du 24 prairial (12
juin 1794.)]

[Note 32: Voici ce que, le 20 germinal de l'an II (9 avril 1794),
écrivait «aux citoïens composant le tribunal révolutionnaire» le plus
célèbre des défenseurs officieux, celui auquel la réaction a tressé le
plus de couronnes, Chauveau-Lagarde: «Avant même que le tribunal eût
arrêté de demander aux défenseurs officieux des certificats de civisme,
j'ai prouvé par ma conduite combien cette mesure est dans mes principes:
j'avois déjà obtenu de l'assemblée générale de ma section l'inscription
préliminaire; j'aurois même depuis longtemps mon certificat si la
distribution n'en avoit été suspendue par l'ordre de la commune, et je
ne doute pas que, lorsque je le demanderai, l'on ne me l'accorde sans
difficulté, si l'on ne consulte que les preuves de patriotisme que j'ai
données avant et depuis la Révolution.

«Mais j'ai le malheureux honneur d'être défenseur au tribunal
révolutionnaire, et cette qualité seule suffit pour inspirer de
l'ombrage aux patriotes qui ne savent pas de quelle manière j'ai exercé
ces fonctions.

«D'ailleurs, parmi tous ceux qui suivent aujourd'hui la même carrière,
il n'en est pas à qui ce titre puisse nuire autant qu'à moi; si l'on
sait bien que j'ai défendu la _Capet_ et la _Cordai_, l'on
ignore que le tribunal m'avoit nommé d'office leur défenseur, et cette
erreur est encore propre à m'aliéner l'esprit de ceux de mes concitoïens
qui seroient, du reste, les plus disposés à me rendre justice.

«Cependant, citoïens, votre intention, en exigeant de nous un certificat
de civisme, n'est pas qu'un titre _honnorable_ et votre confiance,
plus _honnorable_ encore, me tachent d'incivisme.

«Je demande que le tribunal veuille bien m'accorder, s'il croit que je
ne l'ai pas démérité, un témoignage ostensible de sa bienveillance, en
déclarant dans les termes et dans la forme qu'il jugera convenables, de
quelle manière je remplis comme citoïen mes devoirs de défenseur, et
jusqu'à quel point je suis digne, sous ce rapport de son
estime.--Chauveau.

«Ce 20 germinal, l'an deux de la République, une et indivisible.»

La suscription porte: Au citoïen Dumas, président du tribunal
révolutionnaire.»

L'original de cette lettre est aux _Archives_.]

Couthon avait à peine terminé la lecture du décret, qu'un patriote
connu, le député Ruamps, en réclamait l'ajournement. Lecointre (de
Versailles) appuya la proposition. Alors Barère demanda s'il s'agissait
d'un ajournement indéfini. «Non, non», s'écrièrent plusieurs voix.
«Lorsqu'on propose une loi tout en faveur des patriotes», reprit Barère,
«et qui assure la punition prompte des conspirateurs, les législateurs
ne peuvent avoir qu'un voeu unanime»; et il demanda que l'ajournement ne
dépassât pas trois jours.--«Deux seulement», répliqua Lecointre.

On voit avec quelle impudence mentirent les membres du comité quand,
après Thermidor, ils prétendirent que le décret avait été présenté pour
ainsi dire à leur insu. Robespierre quitta le fauteuil pour combattre
toute espèce d'ajournement, et l'on put connaître par ses paroles que
les tentatives d'assassinat dont certains représentants avaient été
l'objet n'étaient pas étrangères aux dispositions rigoureuses de la loi.
Le nouveau décret augmentait, dans une proportion assez notable, le
nombre des jurés. Or, chaque jour, le tribunal passait quelques heures
sans pouvoir remplir ses fonctions, parce que les jurés n'étaient pas au
complet. Robespierre insista surtout sur cette considération. Depuis
deux mois l'Assemblée n'avait-elle pas réclamé du comité une loi plus
étendue encore que celle qu'on présentait aujourd'hui? Pourquoi donc un
ajournement? La loi n'était-elle pas entièrement en faveur des patriotes
et des amis de la liberté? Était-il naturel de venir élever une sorte de
barrière entre des hommes également épris de l'amour de la
République?--Dans la résistance au décret, Maximilien avait bien aperçu
la main des ennemis du comité de Salut public; ce n'étaient pas encore
les siens seulement.--Aussi se plaignit-il de voir une coalition se
former contre un gouvernement qui se dévouait au salut de la patrie.
«Citoyens, on veut vous diviser».--Non, non, s'écria-t-on de toutes
parts, on ne nous divisera pas.--«Citoyens, reprit Robespierre, on veut
vous épouvanter.» Il rappela alors que c'était lui qui avait sauvé une
partie de la Convention des poignards aiguisés contre elle par des
hommes animés d'un faux zèle. «Nous nous exposons aux assassins
particuliers pour poursuivre les assassins publics», ajouta-t-il. «Nous
voulons bien mourir, mais que la Convention et la patrie soient
sauvées!»

Bourdon (de l'Oise) protesta que ni lui ni ses amis ne voulaient
entraver la marche de la justice nationale--ce qui était parfaitement
vrai--à la condition qu'elle ne les atteignît pas.--Il proposa donc à
l'Assemblée de voter, dès à présent, l'article relatif aux jurés, et
d'ajourner quant au reste. Robespierre insista pour que le projet de loi
fût voté article par article et séance tenante, ce qui fut aussitôt
décrété. Cela, certes, témoigne de l'influence de Maximilien sur la
Convention à cette époque; mais cette influence, toute morale, ne lui
donnait pas un atome de plus de pouvoir réel, et nous le verrons bientôt
se dépouiller volontairement, en quelque sorte, de ses fonctions de
membre du comité de Salut public, quand il se trouvera dans
l'impuissance d'empêcher les maux auxquels il aurait voulu remédier. Les
articles du projet de loi furent successivement adoptés, après une
courte discussion et sans changements notables.

Ce jour-là même expiraient les pouvoirs du comité de Salut public;
Couthon en prévint l'Assemblée, le comité ne pouvant continuer de les
exercer sans l'assentiment de la Convention nationale, laquelle, du
reste, s'empressa, suivant sa coutume, d'en voter le renouvellement. La
Convention votait-elle ici sous une pression quelconque? Oui, sous
l'impérieuse nécessité du salut public, qui lui commandait de ne pas
rompre en ce moment l'unité du gouvernement. Mais était-elle
_terrorisée_, comme l'ont prétendu tant d'écrivains? En aucune
façon, car le comité de Salut public n'avait pas un soldat pour la
forcer à voter, et il était aussi facile à l'Assemblée de briser
l'homogénéité du comité au 22 prairial qu'au 9 thermidor. Soutenir le
contraire, en se prévalant de quelques lâches déclarations, c'est
gratuitement jeter l'insulte à une Assemblée à la majorité de laquelle
on ne saurait refuser une grande âme et un grand coeur.




V


Aucun membre de la droite ou du centre, ne se leva pour protester contre
la loi nouvelle. Seuls, quelques membres, qui se croyaient menacés,
virent dans certains articles du décret une atteinte aux droits de
l'Assemblée. Mais ils ne se demandèrent pas si dans ce décret de
prairial certaines règles de la justice éternelle n'étaient point
violées; ils ne se demandèrent pas si l'on avait laissé intactes toutes
les garanties dont doit être entouré l'accusé; non, ils songèrent à eux,
uniquement à eux. De l'humanité, ils avaient bien souci!

Dès le lendemain, profitant de l'absence du comité de Salut
public,--Voulland occupait le fauteuil--ils jetèrent les hauts cris
presque au début de la séance conventionnelle. En vain Robespierre
avait-il affirmé que le comité n'avait jamais entendu rien innover en ce
qui concernait les représentants du peuple[33], il leur fallait un
décret pour être rassurés. Bourdon (de l'Oise) manifesta hautement ses
craintes et demanda que les représentants du peuple arrêtés ne pussent
être traduits au tribunal révolutionnaire sans un décret préalable
d'accusation rendu contre eux par l'Assemblée. Aussitôt, le député
Delbrel protesta contre les appréhensions chimériques de Bourdon, auquel
il dénia le droit de se défier des intentions des comités[34]. Bourdon
insista et trouva un appui dans un autre ennemi de Maximilien, dans
Bernard (de Saintes), celui dont Augustin Robespierre avait dénoncé les
excès dans le Doubs, après y avoir porté remède par tous les moyens en
son pouvoir. On était sur le point d'aller aux voix sur la proposition
de Bourdon, quand le jurisconsulte Merlin (de Douai) réclama fortement
la question préalable en se fondant sur ce que le droit de l'Assemblée
de décréter elle-même ses membres d'accusation et de les faire mettre en
jugement était un droit inaliénable. L'Assemblée se rendit à cette
observation, et, adoptant le considérant rédigé par Merlin, décréta
qu'il n'y avait lieu à délibérer [35].

[Note 33: Discours du 8 thermidor, p. 10 et 12.]

[Note 34: Député du Lot à la Convention, Delbrel fut un des membres
du conseil des Cinq-Cents qui résistèrent avec le plus d'énergie au coup
d'État de Bonaparte, et on l'entendit s'écrier au 19 brumaire que les
baïonnettes ne l'effrayaient pas. Voy. le _Moniteur_ du 20 brumaire
an VIII (10 novembre).]

[Note 35: _Moniteur_ du 24 prairial (12 juin 1794) et
_Journal des débats et des décrets de la Convention_, numéro 620.]

La proposition de Bourdon parut au comité une grave injure. A la séance
du 24 prairial (12 juin 1794), au moment où Duhem, après Charlier,
venait de prendre la défense du décret, de comparer le tribunal
révolutionnaire à Brutus, assis sur sa chaise curule, condamnant ses
fils conspirateurs, et de le montrer couvrant de son égide tous les amis
de la liberté, Couthon monta à la tribune. Dans un discours dont la
sincérité n'est pas douteuse, et où il laissa en quelque sorte son coeur
se fondre devant la Convention, il repoussa comme la plus atroce des
calomnies lancées contre le comité de Salut public les inductions tirées
du décret par Bourdon (de l'Oise) et Bernard (de Saintes), et il demanda
le rapport du considérant voté la veille comme un _mezzo termine_.

Les applaudissements prodigués par l'Assemblée à l'inflexible mercuriale
de Couthon donnèrent à réfléchir à Bourdon (de l'Oise). Il vint, poussé
par la peur, balbutier de plates excuses, protester de son estime pour
le comité de Salut public et son rapporteur, pour l'inébranlable
Montagne qui avait sauvé la liberté. Robespierre ne fut dupe ni de cette
fausse bonhomie ni de cette reculade. N'était-ce pas ce même Bourdon
qui, depuis si longtemps, harcelait le gouvernement et cherchait à le
perdre dans l'esprit de la Convention? Robespierre ne lui ménagea pas la
vérité brutale. Déjà, d'ailleurs, le comité était instruit des
manoeuvres ténébreuses de certains députés, sur qui il avait l'oeil.
Après avoir repoussé dédaigneusement les rétratactions de Bourdon,
Maximilien lui reprocha de chercher à jeter la division entre le comité
et la Montagne. «La Convention, la Montagne, le comité», dit-il, «c'est
la même chose.» Et l'Assemblée d'applaudir à outrance. «Tout
représentant du peuple qui aime sincèrement la liberté», continua-t-il,
«tout représentant du peuple qui est déterminé à mourir pour la patrie,
est de la Montagne.» Ici de nouvelles acclamations éclatèrent, et toute
la Convention se leva en signe d'adhésion et de dévouement.

«La Montagne», poursuivit-il, «n'est autre chose que les hauteurs du
patriotisme; un montagnard n'est autre chose qu'un patriote pur,
raisonnable et sublime. Ce serait outrager la patrie, ce serait
assassiner le peuple, que de souffrir que quelques intrigants, plus
misérables que les autres parce qu'ils sont plus hypocrites,
s'efforçassent d'entraîner une partie de cette Montagne et de s'y faire
les chefs d'un parti.» A ces mots, Bourdon (de l'Oise) interrompant:
«Jamais il n'est entré dans mon intention de me faire le chef d'un
parti.»--«Ce serait, reprit Robespierre sans prendre garde à
l'interrupteur, ce serait l'excès de l'opprobre que quelques-uns de nos
collègues, égarés par la calomnie sur nos intentions et sur le but de
nos travaux....--«Je demande, s'écria Bourdon (de l'Oise), qu'on prouve
ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'étais un
scélérat.» Alors Robespierre d'une voix plus forte: «Je demande, au nom
de la patrie, que la parole me soit conservée. Je n'ai pas nommé
Bourdon; malheur à qui se nomme lui-même.» Bourdon (de l'Oise) reprit:
«Je défie Robespierre de prouver....» Et celui-ci de continuer: «Mais
s'il veut se reconnaître au portrait général que le devoir m'a forcé de
tracer, il n'est pas en mon pouvoir de l'en empêcher. Oui, la Montagne
est pure, elle est sublime; et les intrigants ne sont pas de la
Montagne»!--«Nommez-les, s'écria une voix».--«Je les nommerai quand il
le faudra», répondit-il. Là fut son tort. En laissant la Convention dans
le doute, il permit aux quatre ou cinq scélérats qu'il aurait dû
démasquer tout de suite, aux Tallien, aux Fouché, aux Rovère, de semer
partout l'alarme et d'effrayer une foule de représentants à qui lui et
le comité ne songeaient guère. Il se contenta de tracer le tableau, trop
vrai, hélas! des menées auxquelles se livraient les intrigants qui se
rétractaient lâchement quand leurs tentatives n'avaient pas réussi.

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