Thermidor
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Ernest Hamel >> Thermidor
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Bourdon (de l'Oise), atterré, garda le silence[36]. Maximilien cita, à
propos des manoeuvres auxquelles il avait fait allusion, un fait qui
s'était passé l'avant-veille au soir. En sortant de la Convention, trois
députés, parmi lesquels Tallien, fort inquiets du décret de prairial,
dont ils craignaient qu'on ne fit l'application sur eux-mêmes,
manifestaient tout haut leur mécontentement. Ayant rencontré deux agents
du gouvernement, ils se jetèrent sur eux et les frappèrent en les
traitant de coquins, de mouchards du comité de Salut public, et en
accusant les comités d'entretenir vingt mille espions à leur solde.
Après avoir raconté ce fait, sans nommer personne, Robespierre protesta
encore une fois du respect des comités pour la Convention en général,
et, de ses paroles, il résulte incontestablement qu'à cette heure il n'y
avait de parti pris contre aucun des membres de l'Assemblée. Il adjura
seulement ses collègues de ne pas souffrir que de ténébreuses intrigues
troublassent la tranquillité publique. «Veillez sur la patrie», dit-il
en terminant, «et ne souffrez pas qu'on porte atteinte à vos principes.
Venez à notre secours, ne permettez pas que l'on nous sépare de vous,
puisque nous ne sommes qu'une partie de vous-mêmes et que nous ne sommes
rien sans vous. Donnez-nous la force de porter le fardeau immense, et
presque au-dessus des efforts humains, que vous nous avez imposé. Soyons
toujours justes et unis en dépit de nos ennemis communs, et nous
sauverons la République.»
[Note 36: Devenu après Thermidor un des plus violents séides de la
réaction, Bourdon (de l'Oise) paya de la déportation, au 18 fructidor,
ses manoeuvres contre-révolutionnaires. Il mourut à Sinnamari.]
Cette énergique et rapide improvisation souleva un tonnerre
d'applaudissements. Merlin (de Douai), craignant qu'on n'eût mal
interprété le sentiment auquel il avait obéi en s'interposant la veille,
voulut s'excuser; mais Robespierre, qui avait une profonde estime pour
l'éminent jurisconsulte, s'empressa de déclarer que ses réflexions ne
pouvait regarder Merlin, dont la motion avait eu surtout pour but
d'atténuer et de combattre celle de Bourdon. «Ceux que cela regarde se
nommeront», ajouta-t-il. Aussitôt Tallien se leva. Le fait,
prétendit-il, ne s'était pas passé l'avant-veille, mais bien la veille
au soir, et les individus avec lesquels une collision s'était engagée
n'étaient pas des agents du comité de Salut public. «Le fait est faux»,
dit Robespierre; «mais un fait vrai, c'est que Tallien est de ceux qui
affectent de parler sans cesse publiquement de guillotine pour avilir et
troubler la Convention».--«Il n'a pas été du tout question de vingt
mille espions», objecta Tallien.--Citoyens, répliqua Robespierre, vous
pouvez juger de quoi sont capables ceux qui appuient le crime par le
mensonge: il est aisé de prononcer entre les assassins et les
victimes».--«Je vais....» balbutia Tallien.
Alors Billaud-Varenne, avec impétuosité: «La Convention ne peut pas
rester dans la position où l'impudeur la plus atroce vient de la jeter.
Tallien a menti impudemment quand il a dit que c'était hier que le fait
était arrivé; c'est avant-hier que cela s'est passé, et je le savais
hier à midi. Ce fait eut lieu avec deux patriotes, agents du comité de
Salut public. Je demande que la Convention ouvre enfin les yeux sur les
hommes qui veulent l'avilir et l'égarer. Mais, citoyens, nous nous
tiendrons unis; les conspirateurs périront et la patrie sera sauvée.»
Oui, oui! s'écria-t-on de toutes parts au milieu des plus vifs
applaudissements[37].
[Note 37: Voyez, pour cette séance, le _Moniteur_ du 26
prairial (14 juin 1794), et le _Journal des débats et des décrets de
la Convention_, numéros 630 et 631.]
Or, les paroles de Billaud-Varenne prouvent surabondamment deux choses:
d'abord, que ce jour-là, 24 prairial (12 juin 1794), la désunion n'avait
pas encore été mise au sein du comité de Salut public; ensuite que les
rapports de police n'étaient pas adressés à Robespierre
particulièrement, mais bien au comité tout entier. On sentira tout à
l'heure l'importance de cette remarque.
Barère prit ensuite la parole pour insister sur la suppression du
considérant voté la veille, sur la demande de Merlin (de Douai), aux
intentions duquel lui aussi, du reste, s'empressa de rendre hommage;
seulement ce considérant lui paraissait une chose infiniment dangereuse
pour le gouvernement révolutionnaire, parce qu'il était de nature à
faire croire aux esprits crédules que l'intention du comité avait été de
violer une des lois fondamentales de la Convention. Et, afin d'entraîner
l'Assemblée, il cita les manoeuvres indignes auxquelles nos ennemis
avaient recours pour décrier la Révolution et ses plus dévoués
défenseurs. Il donna notamment lecture de certains extraits d'une
feuille anglaise, intitulée _l'Étoile_ (_the Star_), envoyée
de Brest par Prieur (de la Marne), feuille pleine de calomnies atroces
contre les hommes de la Révolution, contre Jean-Bon Saint-André, entre
autres, et dans laquelle on rendait compte d'un bal masqué récemment
donné à Londres au Ranelagh. A ce bal, une femme, déguisée en Charlotte
Corday, sortie du tombeau et tenant à la main un poignard sanglant,
avait poursuivi toute la nuit un individu représentant Robespierre,
qu'elle jurait de _maratiser_ en temps et lieu. A cette citation,
un mouvement d'horreur se produisit dans l'Assemblée. Jouer à
l'assassinat des républicains français, c'étaient là distractions de
princes et d'émigrés.
Ce n'était pas la Terreur qu'on voulait tuer en Robespierre, c'était la
République elle-même. Après avoir flétri ces odieux passe-temps de
l'aristocratie et montré le sort réservé par nos ennemis aux membres du
gouvernement révolutionnaire, Barère termina en demandant le rapport du
considérant de la veille et l'ordre du jour sur toutes les motions
faites à propos du décret concernant le tribunal révolutionnaire. Ce que
l'Assemblée vota au milieu des plus vifs applaudissements[38].
[Note 38: _Moniteur_ du 26 prairial an II.]
Tout cela est-il assez clair, et persistera-t-on à représenter le décret
de prairial comme ayant été soumis à la Convention sans qu'il ait eu
l'assentiment de tous les membres du comité? L'opposition dont il fut
l'objet de la part de deux ou trois représentants vint des moins nobles
motifs et naquit d'appréhensions toutes personnelles. Quant à l'esprit
général du décret, il eut l'assentiment général; pas une voix ne
réclama, pas une objection ne fut soulevée. La responsabilité de cette
loi de prairial ne revient donc pas seulement à Robespierre ou à Couthon
en particulier, ou au comité de Salut public, mais à la Convention
nationale tout entière, qui l'a votée comme une loi de salut.
VI
Est-il vrai que, dès le lendemain même du jour où cette loi fut votée,
c'est-à-dire le 25 prairial, Robespierre ait, en plein comité, demandé
la mise en accusation ou, comme on dit, les têtes de Fouché, de Tallien
et de sept de leurs amis, et que le refus de ses collègues amena sa
retraite volontaire du comité? C'est ce qu'a prétendu le duc d'Otrante;
mais quelle âme honnête se pourrait résoudre à ajouter foi aux
assertions de ce scélérat vulgaire, dont le nom restera éternellement
flétri dans l'histoire comme celui de Judas? La vérité même paraîtrait
suspecte venant d'une telle source.
Mais si pareille demande eût été faite, est-ce que les membres des
anciens comités ne s'en fussent pas prévalus dans leur réponse aux
imputations de Lecointre? Comment! ils auraient arraché neuf
représentants du peuple à la férocité de Robespierre, et ils ne s'en
seraient pas fait un titre d'honneur aux yeux de la Convention, à
l'heure où on les poursuivait comme des proscripteurs? Or, à quoi
attribuent-ils le déchirement qui eut lieu au comité de Salut public?
Uniquement aux discussions--très problématiques--auxquelles aurait donné
lieu la loi de prairial. «Robespierre», disent-ils, «devint plus ennemi
de ses collègues, s'isola du comité et se réfugia aux Jacobins, où il
préparait, acérait l'opinion publique contre ce qu'il appelait les
conspirateurs connus et contre les opérations du comité[39].»
[Note 39: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
imputations de Laurent Lecointre_, p. 39 et 109.]
Eh bien! la scission ne se produisit pas le 25 prairial, mais seulement
au commencement de messidor, comme cela résulte des propres aveux des
membres du comité, rapprochés de la déclaration de Maximilien. En effet,
ceux-là limitent à quatre décades la durée de ce qu'ils ont appelé la
retraite de Robespierre[40], et celui-ci dit très haut, à la séance du 8
thermidor, que la force de la calomnie et l'impuissance de faire le bien
l'avaient obligé de renoncer en quelque sorte depuis six semaines à ses
fonctions de membre du comité de Salut public. Quatre décades, six
semaines, c'est la même chose. Ce fut donc vers le 1er messidor que la
désunion se mit parmi les membres du comité. Chaque jour ici a son
importance.
[Note 40: _Ibid_., p. 44.]
Quelle fut la cause positive de cette désunion et comment les choses se
passèrent-elles? A cet égard, nous sommes réduits à de pures
conjectures, les vaincus de Thermidor ayant eu la bouche fermée par la
mort, et les anciens membres du comité s'étant entendus comme larrons en
foire pour se donner une apparence de raison contre leurs victimes.
Encore doit-on être étonné du vide de leurs accusations, qui tombent
d'elles-mêmes par suite des contradictions étranges et grossières
échappées à leurs auteurs. Nous dirons tout à l'heure à quoi l'on doit
attribuer vraisemblablement la brouille survenue parmi les membres du
comité, mais il faut ranger au nombre des plus lourds mensonges
historiques, la légende des neuf têtes--d'aucuns disent
trente--demandées par Robespierre à ses collègues, légende si légèrement
acceptée.
La vérité est que le nombre des misérables auxquels il aurait voulu
qu'on demandât compte de leurs rapines et du sang criminellement versé
par eux, s'élevait à peine à cinq ou six[41], et que les quelques
membres menacés s'ingénièrent, comme on le verra bientôt, pour grossir
indéfiniment ce chiffre, et firent circuler des listes fabriquées afin
de jeter l'épouvante au milieu de la Convention et de recruter par la
peur des ennemis à Maximilien. Nous allons bientôt tracer le tableau des
machinations infernales tramées dans l'ombre contre ce patriote intègre;
je ne sais s'il y a dans l'histoire exemple d'un aussi horrible complot.
Mais, auparavant, il convient de dire comment Robespierre avait mérité
l'animadversion de cette horde de scélérats, à la tête desquels on doit
ranger l'atroce Fouché, le mitrailleur de Lyon, et le _héros_
Tallien.
[Note 41: Voyez à cet égard le discours de Saint-Just dans la séance
du 9 thermidor.]
Robespierre professait depuis fort longtemps, un souverain mépris pour
Tallien, ce véritable histrion de la Révolution. Une lettre qu'il reçut
de lui, le lendemain même du jour où il l'avait si hautement flétri en
pleine Convention, n'était pas de nature à le relever dans son opinion.
«L'imposture soutenue par le crime..., ces mots terribles et injustes,
Robespierre, retentissent encore dans mon âme ulcérée. Je viens, avec la
franchise d'un homme de bien, te donner quelques éclaircissements....»
écrivait Tallien, le 25 prairial.--La franchise d'un homme de bien!...
Ces mots, sous la plume de Tallien, durent singulièrement faire sourire
Robespierre. Dans cette lettre, dictée par la frayeur, Tallien se
donnait comme un ami constant de la justice, de la vérité et de la
liberté. Les intrigants seuls avaient pu, disait-il, susciter des
préventions contre lui, mais il offrait sa conduite tout entière à
l'examen de ses concitoyens. Ce n'était pas la crainte qui lui inspirait
ce langage, ajoutait-il, par une sorte d'antiphrase où il essayait
vainement de dissimuler sa lâcheté, mais bien le désir de servir sa
patrie et de mériter l'estime de ses collègues[42].
[Note 42: Courtois s'est bien gardé de publier cette lettre.
Voyez-la dans les _Papiers inédits_, t. I, p. 115.]
Robespierre ne répondit pas. Trois jours après, le même Tallien
s'adressait en ces termes à Couthon: «Je t'adresse, mon cher Couthon,
l'exposé justificatif dont je t'ai parlé dans ma lettre d'hier. Je te
prie de bien vouloir le mettre sous les yeux du comité. Si tu pouvois me
recevoir à l'issue de ton dîner, je serois bien aise de causer un
instant avec toi et de te demander un conseil d'ami. La trop confiante
jeunesse a besoin d'être guidée par l'expérience de l'âge mûr[43].» Au
moment où Tallien s'exprimait ainsi, il conspirait la perte de
Maximilien. Il est bon de dire maintenant par quelle série de méfaits
cet ancien secrétaire de la commune de Paris s'était rendu suspect, non
pas seulement à Robespierre, mais au comité de Salut public tout entier.
[Note 43: Cette lettre, également supprimée par les Thermidoriens,
faisait partie de la collection Portiez (de l'Oise). On y lit en
post-scriptum: «Si le comité désire quelques explications verbales, je
suis prêt à les lui donner; je resterai à la Convention jusqu'à la fin
de la séance.» M. Louis Blanc en a donné un extrait dans son _Histoire
de la Révolution_, t. XI, p. 171.]
VII
Envoyé en mission à Bordeaux, Tallien s'y était montré tout d'abord,
comme son collègue Baudot, un des plus terribles agents de la Terreur.
Non content de faire tomber les têtes des meneurs contre-révolutionnaires,
et «de saigner fortement la bourse des riches égoïstes,» il montait à
l'assaut des clochers, dépouillait les églises de leur argenterie,
arrachait aux prêtres des actes d'abjuration[44], et jetait l'épouvante
dans toutes les consciences, en violant effrontément la liberté des
cultes.
[Note 44: Voy. à ce sujet une lettre curieuse d'Ysabeau et de
Tallien au club des Jacobins, en date du 29 brumaire, dans le
_Moniteur_ du 12 frimaire (2 décembre 1793).]
Tout à coup on vit, comme par enchantement, tomber ce zèle exagéré. Le
farouche proconsul se fit le plus doux des hommes, et bientôt, à la
place d'un austère envoyé de la Convention, Bordeaux posséda une sorte
de satrape asiatique. Sous quelle mystérieuse influence s'était donc
opéré ce changement subit? Ah! c'est que, dans le coeur du patriote
Tallien, une autre affection avait pris la place de celle de la
République. Fasciné par les charmes de Thérézia Cabarrus, qui, après
avoir habité successivement Boulogne-sur-Mer et Paris, s'était rendue à
Bordeaux afin de terminer l'affaire de son divorce avec son premier
mari, le terrible Tallien était devenu en quelque sorte l'espoir des
contre-révolutionnaires et des royalistes. Le régime de la clémence
succéda aux barbaries passées; mais clémence pour les riches surtout; la
liberté devint vénale. S'il faut en croire l'espion Senar, la Cabarrus
tenait chez elle bureau de grâces où l'on traitait à des prix excessifs
du rachat des têtes[45]. Ce qu'il y a de vrai peut-être, selon nous,
dans cette accusation terrible, c'est que la citoyenne Thérézia
acceptait de magnifiques présents des familles riches auxquelles elle
rendait service, et dont certains membres lui durent la vie. Son empire
sur Tallien était sans bornes. Par lui elle obtint une concession de
salpêtre, source de revenus considérables[46]. Ne fallait-il pas
subvenir au faste tout à fait royal dans lequel vivaient l'amant et la
maîtresse? Tallien, comme son collègue Ysabeau, avait chevaux et
voitures, l'équipage d'un ci-devant noble; il avait sa loge au théâtre,
et sa place marquée dans tous les lieux publics[47]. Les denrées les
plus exquises, les meilleurs vins, un pain blanc comme la neige étaient
mis en réquisition pour le service des représentants[48]. Théâtrale dans
toutes ses actions, la citoyenne Thérézia Cabarrus aimait à se montrer
en public auprès du tout-puissant proconsul. Vêtue à l'antique, la tête
affublée d'un bonnet rouge d'où s'échappaient des flots de cheveux
noirs, tenant d'une main une pique, et de l'autre s'appuyant sur
l'épaule de son amant, elle se plaisait à se promener en voiture
découverte dans les rues de la ville et à se donner en spectacle à la
population bordelaise[49]. Cela n'étonne guère quand on se rappelle les
excentricités auxquelles se livra plus tard Mme Tallien lorsque, reine
de la mode, elle habita Paris, où l'on put admirer, aux Tuileries, ses
charmes nus livrés à la curiosité obscène du premier venu.
[Note 45: _Mémoires_ de Senar, p. 201. Nous avons dit ailleurs
pourquoi la seule partie des Mémoires de Senar qui nous paraisse mériter
quelque créance est celle qui concerne Tallien. Voy. notre _Histoire
de Saint-Just_, livre V, chapitre II.]
[Note 46: Rapport de Boulanger sur l'arrestation de la citoyenne
Cabarrus. _Papiers inédits_, t. I, p. 269.]
[Note 47: Voy. ce que dit Jullien dans une lettre à Saint-Just en
date du 25 prairial, publiée sous le numéro CVII, à la suite du rapport
de Courtois, et dans les _Papiers inédits_, t. III, p. 37.]
[Note 48: Rapprocher à cet égard les _Mémoires_ de Senar, p.
199, et l'_Histoire impartiale_, par Prudhomme, t. V, p. 436, des
lettres de Jullien à Robespierre sur l'existence des représentants à
Bordeaux.]
[Note 49: _Mémoires_ de Senar, p. 199.]
Les deux amants n'étaient pas moins luxueux dans leur intérieur. Un
personnage de l'ancien régime, le marquis de Paroy, nous a laissé une
description curieuse du boudoir de la ci-devant marquise de Fontenay
qu'il avait eu l'occasion de voir en allant solliciter auprès d'elle en
faveur de son père, détenu à la Réole. «Je crus», dit-il, «entrer dans
le boudoir des muses: un piano entr'ouvert, une guitare sur le canapé,
une harpe dans un coin ... une table à dessin avec une miniature
ébauchée,--peut-être celle du patriote Tallien--un secrétaire ouvert,
rempli de papiers, de mémoires, de pétitions; une bibliothèque dont les
livres paraissaient en désordre, et un métier à broder où était montée
une étoffe de satin[50]...»
[Note 50: Voy. la _Biographie universelle_, à l'art. PRINCESSE
DE CHIMAY.]
Dès le matin, la cour de l'hôtel où demeuraient les deux amants était
encombrée de visiteurs, qui attendaient le lever du fastueux commissaire
de la Convention. La belle Espagnole--car Thérézia était
Espagnole--avait imaginé, afin de distraire Tallien de ses occupations
patriotiques, de paraître désirer vivement son portrait. Le plus habile
peintre de la ville avait été chargé de l'exécution, les séances avaient
été adroitement prolongées, et par cet _ingénieux artifice_
Thérézia était parvenue à si bien occuper son amant qu'il avait oublié
l'objet de sa mission.
C'est du moins ce qu'a bien voulu nous apprendre un admirateur
enthousiaste de la citoyenne Cabarrus. Ordre exprès de ne laisser entrer
personne avait été donné aux domestiques. Cependant, un jour, le
directeur du théâtre, Lemayeur, parvint à forcer la consigne, et il
trouva «Tallien mollement assis dans un boudoir, et partagé entre les
soins qu'il donnait au peintre et les sentiments dont il était animé
pour la belle Cabarrus»[51]. Ainsi la République entretenait quatorze
armées, le sang de toute la jeunesse française coulait à flots sur nos
frontières dévastées, Saint-Just et Le Bas sur le Rhin et dans le Nord,
Jean-Bon Saint-André sur les côtes de l'Océan, Cavaignac dans le Midi,
Bô dans la Vendée, et tant d'autres, s'épuisaient en efforts héroïques
afin de faire triompher la sainte cause de la patrie, le comité de Salut
public se tenait jour et nuit courbé sous un labeur écrasant, la
Convention nationale enfin frappait le monde d'épouvanté et
d'admiration, tout cela pour que le voluptueux Tallien oubliât dans les
bras d'une femme aux moeurs équivoques les devoirs sévères imposés par
la République aux députés en mission.
[Note 51: _Les Femmes célèbres de 1789 à 1795, et de leur
influence dans la Révolution_, par C. Lairtullier, t. II, p. 286.]
Ah! ces devoirs, le jeune envoyé du comité de Salut public, l'ami dévoué
de Maximilien, le fils du représentant Jullien (de la Drôme), les
comprenait autrement. «J'ai toujours suivi dans ma mission», écrivait-il
de Bordeaux à Robespierre, le 1er floréal (20 avril 1794), «le même
système, que, pour rendre la Révolution aimable, il falloit la faire
aimer, offrir des actes de vertu, des adoptions civiques, des mariages,
associer les femmes à l'amour de la patrie et les lier par de solennels
engagements[52].»
[Note 52: Voy. cette lettre dans les _Papiers inédits_, t. III,
p. 5, et à la suite du rapport de Courtois sous le numéro CVII
_a_.]
La conduite de Tallien n'avait pas été sans être dénoncée au comité de
Salut public. Obligé d'obéir à un ordre de rappel, l'amant de Thérézia
Cabarrus partit, assez inquiet sur son propre compte et sur celui de la
femme à laquelle il avait sacrifié les intérêts de la patrie. Il se
plaignit à la Convention d'avoir été calomnié[53], et, pour le moment,
l'affaire en resta là. Mais, tremblant toujours pour sa maîtresse, qui,
en sa qualité d'étrangère et de femme d'un ex-noble, pouvait être deux
fois suspecte, il eut recours à un singulier stratagème afin de la
mettre à l'abri de tout soupçon. Il lui fit adresser de Bordeaux, où il
l'avait provisoirement laissée, une longue pétition à la Convention
nationale, pétition très certainement rédigée par lui, et dans laquelle
elle conjurait l'Assemblée d'ordonner à toutes les jeunes filles
d'aller, avant de prendre un époux, passer quelque temps «dans les
asiles de la pauvreté et de la douleur pour y secourir les malheureux».
Elle-même, qui était mère et déjà _n'était plus épouse_, mettait,
disait-elle, toute son ambition à être une des premières à se consacrer
à ces _ravissantes fonctions_[54].
[Note 53: Séance du 22 ventôse (12 mars 1794). _Moniteur_ du 25
ventôse.]
[Note 54: Voyez cette pétition dans le _Moniteur_ du 7 floréal
an II (26 avril 1794), séance de la Convention du 5 floréal.]
La Convention ordonna la mention honorable de cette adresse au
_Bulletin_ et la renvoya aux comités de Salut public et
d'instruction. La citoyenne Thérézia Cabarrus s'en tint, bien entendu, à
ces vaines protestations de vertu républicaine. Quant au comité de Salut
public, il n'eut garde de se laisser prendre à cette belle prose, où il
était si facile de reconnaître la manière ampoulée de Tallien, et,
voulant être complètement renseigné sur les opérations de ce dernier, il
renvoya à Bordeaux, par un arrêté spécial, son agent Jullien, qui en
était revenu depuis peu[55]. Les renseignements recueillis par lui
furent assurément des plus défavorables, car, le 11 prairial, en
adressant à Robespierre l'extrait d'une lettre menaçante de Tallien au
club national de Bordeaux, Jullien écrivait: «Elle coïncide avec le
départ de la Fontenay, que le comité de Salut public aura sans doute
fait arrêter»; et quatre jours plus tard, le 15 prairial, il mandait
encore à Maximilien: «La Fontenay doit maintenant être en état
d'arrestation.» Il croyait même que Tallien l'était aussi[56]. Il se
trompait pour l'amant; mais quant à la maîtresse, elle était en effet
arrêtée depuis trois jours.
[Note 55: Arrêté du 29 floréal an II, signé: Carnot, Robespierre,
Billaud-Varenne et Barère (_Archives_, A F, II, 58).]
[Note 56: Voyez ces deux lettres dans les _Papiers inédits_, t.
III, p. 32 et 30, et à la suite du rapport de Courtois, sous les numéros
CVII _h_ et CVII _g_. Si Jullien fils ne monta pas sur l'échafaud
au lendemain de Thermidor, ce ne fut pas la faute de Tallien,
qui, lorsqu'il fut entré dans le comité de Salut public, s'empressa de
le faire jeter en prison. «Paris, le 28 thermidor. Le comité de Salut
public arrête que le citoyen Jullien fils, adjoint à la commission de
l'instruction publique, et précédemment agent du comité de Salut public,
est destitué de ses fonctions, qu'il sera mis en arrestation, et que les
scellés seront apposés sur ses papiers. Collot-d'Herbois, Tallien,
Eschasseriaux, Treilhard, Bréard, G.-A. Prieur.» (_Archives_, A F,
II, 60.)--Si terrible fut le coup d'État de Thermidor, et si violente
fut la réaction pendant de longues années, que les plus chers amis de
Robespierre n'osaient plus avouer leur intimité avec lui. Jullien fils,
pendant la grande période révolutionnaire, avait donné, malgré son
extrême jeunesse, les preuves d'un talent, d'une honnêteté et d'une
modération qui l'avaient rendu cher à Robespierre, que lui-même à tout
propos il appelait _son bon ami_. Eh bien! lui aussi, il renia ce
_bon ami_, si nous devons nous en rapporter à une lettre de
l'ingénieur Jullien, son fils, lettre où nous lisons ces lignes: «Mon
père a très peu connu Robespierre; je crois même lui avoir entendu dire
qu'il ne l'avait vu qu'une ou deux fois. C'est mon grand-père Jullien
(de la Drôme), député à la Convention, qui seul a connu Robespierre....»
Or il suffit des citations par nous faites d'extraits de lettres de
Jullien fils à Robespierre pour qu'il n'y ait pas de doute possible sur
leur parfaite intimité,--intimité, du reste, aussi honorable pour l'un
que pour l'autre. Quant aux lettres de Robespierre à Jullien, elles ont
été supprimées par les Thermidoriens, et pour cause. Maintenant, on peut
voir, par l'extrait de la lettre de l'ingénieur Jullien, combien, dans
la génération qui nous a précédés, les hommes mêmes les plus distingués
sont peu au courant des choses de la Révolution.]
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