A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Thermidor

E >> Ernest Hamel >> Thermidor

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Contrainte par le représentant du peuple Ysabeau de quitter Bordeaux à
cause des intrigues auxquelles on la voyait se livrer, Thérézia était
accourue à Fontenay-aux-Roses, dans une propriété de son premier mari,
où elle avait reçu de fréquentes visites de Tallien. Souvent elle était
venue dîner avec lui à Paris chez le restaurateur Méot. Tallien avait
pour ami Taschereau-Fargues, commensal de la maison Duplay, et
admirateur enthousiaste de Robespierre; ce qui ne l'empêchera pas, après
Thermidor, de le déchirer à belles dents. Ce Taschereau proposa à
Tallien de loger sa maîtresse, quand elle viendrait à Paris, rue de
l'Union, aux Champs-Élysées, dans une maison appartenant à Duplay, et
qu'on pouvait en conséquence regarder comme un lieu de sûreté. Mais déjà
le comité de Salut public avait lancé contre Thérézia Cabarrus un mandat
d'arrestation. Avertie par Taschereau, elle courut se réfugier à
Versailles; il était trop tard: elle y fut suivie de près et arrêtée,
dans la nuit du 11 au 12 prairial, par les généraux La Vallette et
Boulanger[57].

[Note 57: Le mandat d'arrestation est de la main de Robespierre, et
porte, avec sa signature, celles de Billaud-Varenne, de Collot-d'Herbois
et de Barère.]

L'impunité assurée à Tallien par la catastrophe de Thermidor,
l'influence énorme qu'il recueillit de sa participation à cet odieux
guet-apens, n'empêchèrent pas, à diverses reprises, des bouches
courageuses de lui cracher ses méfaits à la face. «Entrons en lice,
Tallien et moi», s'écria un jour Cambon. «Viens m'accuser, Tallien; je
n'ai rien manié, je n'ai fait que surveiller; nous verrons si dans les
opérations particulières tu as porté le même désintéressement; nous
verrons si, au mois de septembre, lorsque tu étais à la commune, tu n'as
pas donné ta griffe pour faire payer une somme d'un million cinq cent
mille livres dont la destination te fera rougir. Oui, je t'accuse,
monstre sanguinaire, je t'accuse ... on m'appellera robespierriste si
l'on veut ... je t'accuse d'avoir trempé tes mains, du moins par tes
opinions, dans les massacres commis dans les cachots de Paris[58]!» Et
cette sanglante apostrophe fut plusieurs fois interrompue par les
applaudissements. «Nous n'avons pas les trésors de la Cabarrus, nous»!
cria un jour à Tallien Duhem indigné[59].

[Note 58: Séance du 18 brumaire an III, _Moniteur_ du 20
brumaire (10 novembre 1794).]

[Note 59: Séance du 11 nivôse an III. Voyez le _Moniteur_ du 13
nivôse (2 janvier 1795).]

Maintenant, que des romanciers à la recherche de galantes aventures, que
de pseudo-historiens s'évertuent à réhabiliter Tallien et Thérézia
Cabarrus, c'est chose qu'à coup sûr ne leur envieront pas ceux qui ont
au coeur l'amour profond de la patrie et le respect des moeurs, et qui
ne peuvent pas plus s'intéresser à l'homme dont la main contribua si
puissamment à tuer la République qu'à la femme dont la jeunesse
scandaleuse indigna même l'époque corrompue du Directoire. N'est-ce pas
encore un des admirateurs de Thérézia qui raconte qu'un jour qu'elle se
promenait sur une promenade publique, les bras et les jambes nus, et la
gorge au vent, ses nudités attroupèrent la populace, laquelle, n'aimant
ni les divorces ni les apostasies, se disposait à se fâcher tout rouge?
Thérézia eût couru grand risque d'essuyer un mauvais traitement si, par
bonheur, un député de sa connaissance ne fût venu à passer juste à temps
pour la recueillir dans sa voiture[60]. «Notre-Dame de Thermidor»,
disaient en s'inclinant jusqu'à terre les beaux esprits du temps, les
courtisans de la réaction, quand par exemple la citoyenne
Fontenay-Cabarrus, devenue Mme Tallien, apparaissait au bal des
victimes. Ah! laissons-le lui ce nom de Notre-Dame de Thermidor, elle
l'a bien gagné. N'a-t-elle pas présidé à l'orgie blanche, cynique et
sans frein, où l'on versait, pour se désaltérer, non plus le sang des
conspirateurs, des traîtres, des ennemis de la Révolution, mais celui
des meilleurs patriotes et des plus dévoués défenseurs de la liberté?
N'a-t-elle pas été la reine et l'idole de tous les flibustiers,
financiers, agioteurs, dilapidateurs de biens nationaux et renégats qui
fleurirent au beau temps du Directoire? Oui, c'est bien la Dame de
Thermidor, l'héroïne de cette journée où la Révolution tomba dans
l'intrigue, où la République s'abîma dans une fange sanglante.

[Note 60: _Les Femmes célèbres_, par Lairtullier, t. II, p. 3
et 5.]

On avait, en prairial, comme on l'a vu, songé à donner pour asile à
Thérézia Cabarrus une maison des Champs-Élysées appartenant à Duplay. Ce
nom amène sous ma plume un rapprochement bien naturel et qui porte en
soi un enseignement significatif. A l'heure où, libre, fêtée, heureuse,
la ci-devant marquise de Fontenay payait en sourires les têtes coupées
dans les journées des 10, 11 et 12 thermidor et se livrait aux baisers
sanglants de son héros Tallien, une des filles de Duplay était jetée
dans les cachots de la Terreur thermidorienne avec son enfant à la
mamelle: c'était la femme du député Le Bas, le doux et héroïque ami de
Robespierre, une honnête femme celle-là! Une nuit, à la prison de
Saint-Lazare, où elle avait été déposée, le geôlier vint la réveiller en
sursaut. Deux inconnus, envoyés par quelque puissant personnage du jour,
la demandaient. Elle s'habilla à la hâte et descendit. On était chargé
de lui dire que si elle consentait à quitter le nom de son mari, elle
pourrait devenir la femme d'un autre député; que son fils,--le futur
précepteur de l'empereur Napoléon III--alors âgé de six semaines à
peine, serait adopté comme enfant de la patrie, enfin qu'on lui
assurerait une existence heureuse. Mme Le Bas était une des plus
charmantes blondes qu'on pût voir, la grâce et la fraîcheur mêmes.
«Allez dire à ceux qui vous envoient», répondit-elle, «que la veuve Le
Bas ne quittera ce nom sacré que sur l'échafaud.»--«J'étais», a-t-elle
écrit plus tard, «trop fière du nom que je portais, pour l'échanger même
contre une vie aisée[61].» Demeurée veuve à l'âge de vingt-trois ans,
Elisabeth Duplay se remaria, quelques années après, à l'adjudant général
Le Bas, frère de son premier mari, et elle garda ainsi le nom qui était
sa gloire. Elle vécut dignement, et tous ceux qui l'ont connue, belle
encore sous sa couronne de cheveux blancs, ont rendu témoignage de la
grandeur de ses sentiments et de l'austérité de son caractère. Elle
mourut dans un âge avancé, toujours fidèle au souvenir des grands morts
qu'elle avait aimés, et dont, jusqu'à son dernier jour, elle ne cessa
d'honorer et de chérir la mémoire. Quant à la Dame de Thermidor,
Thérézia Cabarrus, ex-marquise de Fontenay, citoyenne Tallien, puis
princesse de Chimay, on connaît l'histoire de ses trois mariages, sans
compter les intermèdes. Elle eut, comme on sait, trois maris vivants à
la fois. Comparez maintenant les deux existences, les deux femmes, et
dites laquelle mérite le mieux le respect et les sympathies des gens de
bien.

[Note 61: Manuscrit de Mme Le Bas.]




VIII


On sait à quoi s'en tenir désormais sur Tallien, _le sauveur de la
France_, suivant les enthousiastes de la réaction. N'omettons pas de
dire qu'il fut le défenseur de Jourdan Coupe-Tête au moment où celui-ci
fut appelé à rendre compte de ses nombreux forfaits au tribunal
révolutionnaire. Du 24 prairial au 9 thermidor, on n'entendit plus
parler de lui. Pendant ce temps-là, il fit son oeuvre souterraine.
Courtier de calomnies, il s'en allait de l'un à l'autre, colportant le
soupçon et la crainte, tirant profit de l'envie chez celui-ci, de la
peur chez celui-là, et mettant au service de la contre-révolution même
sa lâcheté et ses rancunes[62].

[Note 62: Un des coryphées de la réaction thermidorienne, Tallien se
vit un moment, sous le Directoire, repoussé comme un traître par les
républicains et par les royalistes à la fois. Emmené en Egypte, comme
_savant_, par Bonaparte, il occupa sous le gouvernement impérial
des fonctions diplomatiques, et mourut oublié sous la Restauration et
pensionné par elle.]

Mais Tallien n'était qu'un bouffon auprès du sycophante Fouché. Saluons
ce grand machiniste de la conspiration thermidorienne; nul plus que lui
ne contribua à la perte de Robespierre; il tua la République en
Thermidor par ses intrigues, comme il tua l'Empire en 1815. Une place
d'honneur lui est certainement due dans l'histoire en raison de la part
considérable pour laquelle il a contribué aux malheurs de notre pays.
Rien du reste ne saurait honorer davantage la mémoire de Robespierre que
l'animadversion de Fouché et les circonstances qui l'ont amenée.

Ses relations avec lui remontaient à une époque antérieure à la
Révolution; il l'avait connu à Arras, où le futur mitrailleur de Lyon
donnait alors des leçons de philosophie. Fouché s'était jeté avec ardeur
dans le mouvement révolutionnaire, bien décidé à moissonner largement
pour sa part dans ce champ ouvert à toutes les convoitises. Ame vénale,
caractère servile, habile à profiter de toutes les occasions capables de
servir sa fortune, il s'était attaché à Robespierre à l'heure où la
faveur populaire semblait désigner celui-ci comme le régulateur obligé
de la Révolution. L'idée de devenir le beau-frère du glorieux tribun
flattait alors singulièrement son amour-propre, et il mit tout en oeuvre
pour se faire agréer de Charlotte. Sa figure repoussante pouvait être un
obstacle, il parvint à charmer la femme à force d'esprit et d'amabilité.
Charlotte était alors âgée de trente-deux ans, et, sans être d'une
grande beauté, elle avait une physionomie extrêmement agréable; mais,
comme il est fort probable, Fouché ne vit en elle que la soeur de
Robespierre. Charlotte subordonna son consentement à l'autorisation de
son frère, auquel elle parla des avances de Fouché. Plein d'illusions
encore sur ce dernier, et confiant dans la sincérité de sa foi
démocratique, Maximilien ne montra aucune opposition à ce mariage[63].
La sanguinaire conduite de Fouché dans ses missions brisa tout.

[Note 63: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 123. Les
relations de Charlotte et de Fouché ont donné lieu à d'infâmes propos,
et l'on a prétendu qu'elle avait été sa maîtresse. M. Michelet, en
accueillant la calomnie, aurait dû tenir compte des protestations
indignées d'une femme, aigrie et triste si l'on veut, mais à qui l'on
n'a à reprocher ni dépravation, ni vénalité. (Voy. _Mémoires de
Charlotte_, p. 125.)]

Après la prise de Lyon, Couthon avait exécuté avec une extrême
modération les rigoureux décrets rendus par la Convention nationale
contre la ville rebelle. A la place de ce proconsul, dont les moyens
avaient été trouvés trop doux, on avait envoyé Collot-d'Herbois et
Fouché, deux messagers de mort. Aussi le départ du respectable ami de
Robespierre donna-t-il lieu à de longs et profonds regrets. «Ah? si le
vertueux Couthon fût resté à la Commune-Affranchie, que d'injustices de
moins![64]» Citons également cet extrait d'une autre lettre adressée à
Robespierre: «Je t'assure que je me suis senti renaître, lorsque l'ami
sûr et éclairé qui revenait de Paris, et qui avait été à portée de vous
étudier dans vos bureaux, m'a assuré que, bien loin d'être l'ami intime
de Collot-d'Herbois, tu ne le voyais pas avec plaisir dans le comité de
Salut public[65]....» Collot d'Herbois et Fouché, c'est tout un.

[Note 64: Lettre de Cadillot. Voyez _Papiers inédits_, t. II,
p. 139, et numéro CVI, à la suite du rapport de Courtois.]

[Note 65: Lettre en date du 20 messidor, citée plus haut. (Voy.
_Papiers inédits_, t. I, p. 144, et numéro CV, à la suite du
rapport de Courtois.)]

Prédestiné à la police, Fouché écrivait de Nevers à son ami Chaumette,
dès le mois d'octobre 1793: «Mes mouchards m'ont procuré d'heureux
renseignements, je suis à la découverte d'un complot qui va conduire
bien des scélérats à l'échafaud.... Il est nécessaire de s'emparer des
revenus des aristocrates, d'une manière ou d'une autre....» Un peu plus
tard, le 30 frimaire, il lui écrivait de Lyon, afin de se plaindre que
le comité de Salut public eût suspendu l'exécution des mesures prises
par lui pour saisir tous les trésors des départements confiés à sa
surveillance, et il ajoutait: «Quoi qu'il en soit, mon ami, cela ne peut
diminuer notre courage et notre fermeté. _Lyon ne sera plus_, cette
ville corrompue disparaîtra du sol républicain avec tous les
conspirateurs[66].» Qui ne connaît les atrocités commises à Lyon par les
successeurs de Couthon, et qui ne frémit à ce souvenir sanglant?

[Note 66: Les originaux de ces deux lettres, inédites toutes deux,
sont aux _Archives_, F 7, 1435, liasse A.]

Collot-d'Herbois parti, on aurait pu espérer une diminution de rigueurs;
mais Fouché restait, et, le 21 ventôse (11 mars 1794), il écrivait à la
Convention nationale: «... Il existe encore quelques complices de la
révolte lyonnaise, nous allons les lancer sous la foudre; il faut que
tout ce qui fit la guerre à la liberté, tout ce qui fut opposé à la
République, ne présente aux yeux des républicains que des cendres et des
décombres[67]....» Les cris et les plaintes des victimes avaient
douloureusement retenti dans le coeur de Maximilien. Son silence glacial
à l'égard de Collot-d'Herbois, son obstination à ne point répondre à ses
lettres, tout démontre qu'il n'approuvait nullement les formes
expéditives qu'apportaient dans leurs missions les sauvages exécuteurs
des décrets de la Convention. Lui cependant ne pouvait rester plus
longtemps sourd aux gémissements dont les échos montaient incessamment
vers lui: «Ami de la liberté, défenseur intrépide des droits du peuple»,
lui écrivait encore un patriote de Lyon, «c'est à toi que je m'adresse,
comme au républicain le plus intact. Cette ville fut le théâtre de la
contre-révolution et déjà la plupart des scélérats ne respirent plus....
Mais malheureusement beaucoup d'innocents y sont compris.... Porte ton
attention, et promptement, car chaque jour en voit périr.... Le tableau
que je te fais est vrai et impartial, et on en fait beaucoup de faux....
Mon ami ... on attend de toi la justice à qui elle est due, et que cette
malheureuse cité soit rendue à la République.... Dans tes nombreuses
occupations, n'oublie pas celle-ci[68].» Le 7 germinal (27 mars 1794),
c'est-à-dire moins de quinze jours après la réception de la lettre où
Fouché parlait de lancer sous la foudre les derniers complices de la
révolte lyonnaise, Robespierre le faisait brusquement rappeler par un
ordre du comité de Salut public[69].

[Note 67: Lettre citée par Courtois, à la suite de son rapport, sous
le numéro XXV.]

[Note 68: Lettre non citée par Courtois. L'original est aux
_Archives_, F 7, 4435, liasse O.]

[Note 69: Arrêté signé: Robespierre, Carnot, Collot-d'Herbois,
Billaud-Varenne, Barère, C.-A. Prieur, Saint-Just et Couthon. Il est
tout entier de la main de Robespierre. _Archives_, A F, II. 58.]

A peine de retour à Paris, Fouché courut chez Maximilien pour avoir une
explication. Charlotte était présente à l'entrevue. Voici en quels
termes elle a elle-même raconté cette scène: «Mon frère lui demanda
compte du sang qu'il avait fait couler et lui reprocha sa conduite avec
une telle énergie d'expression que Fouché était pâle et tremblant. Il
balbutia quelques excuses, et rejeta les mesures cruelles qu'il avait
prises sur la gravité des circonstances. Robespierre lui répondit que
rien ne pouvait justifier les cruautés dont il s'était rendu coupable;
que Lyon, il est vrai, avait été en insurrection contre la Convention
nationale, mais que ce n'était pas une raison pour faire mitrailler en
masse des ennemis désarmés.» A partir de ce jour, le futur duc
d'Otrante, le futur ministre de la police impériale, devint le plus
irréconciliable ennemi de Robespierre.




IX


Dès le 23 prairial (11 juin 1794), une réclamation de la société
populaire de Nevers fournit à Maximilien l'occasion d'attaquer très
énergiquement Fouché au club des Jacobins, dont Fouché lui-même était
alors président. Les pétitionnaires se plaignaient des persécutions et
des exécutions dont les patriotes étaient victimes dans ce département
où Fouché avait été en mission. Celui-ci rejeta tout sur Chaumette,
frappé après Hébert et Danton.

«Il ne s'agit pas, s'écria Robespierre, de jeter à présent de la boue
sur la tombe de Chaumette.... Il en est d'autres qui paraissent tout de
feu pour défendre le comité de Salut public et qui aiguisent contre lui
les poignards.» C'était l'heure, ne l'oublions pas, où s'ourdissait
contre Maximilien la plus horrible des machinations, et déjà sans doute
Robespierre soupçonnait Fouché d'en être l'agent le plus actif. Quant à
lui, ne séparant pas sa cause de celle de la Convention nationale et du
gouvernement, dont elle était le centre, disait-il, il engageait
fortement les vrais patriotes, ceux qui, dans la carrière de la
Révolution, n'avaient cherché que le bien public, à se rallier autour de
l'Assemblée et du comité de Salut public, à se tenir plus que jamais sur
leurs gardes et à étouffer les clameurs des intrigants. Aux patriotes
opprimés il promit la protection du gouvernement, résolu à combattre de
tout son pouvoir la vertu persécutée. «La première des vertus
républicaines», s'écria-t-il en terminant, «est de veiller pour
l'innocence. Patriotes purs, on vous fait une guerre à mort,
sauvez-vous, sauvez-vous avec les amis de la liberté». Cette rapide et
éloquente improvisation fut suivie d'une violente explosion
d'applaudissements. Fouché, atterré, balbutia à peine quelques mots de
réponse[70].

[Note 70: Voir, pour cette séance, le _Moniteur_ du 20 prairial
an II (16 juin 1794) et le _Journal de la Montagne_, numéro 47 du
t. III.]

Il n'eut plus alors qu'une pensée, celle de la vengeance. Attaquer
Robespierre de front, c'était difficile; il fallait aller à lui par des
chemins ténébreux, frapper dans l'ombre sa réputation, employer contre
lui la ruse, l'intrigue, la calomnie, le mensonge, tout ce qui, en un
mot, révolte la conscience humaine. Fouché et ses amis ne reculèrent pas
devant cette oeuvre de coquins. On a parlé de la conjuration de
Robespierre, et un écrivain en a même écrit l'histoire, si l'on peut
profaner ce nom d'écrivain en l'appliquant au misérable qui a signé cet
odieux pamphlet[71]. La conjuration de Robespierre! c'est là une de ces
bouffonneries, une de ces mystifications dont il est impossible d'être
dupe si l'on n'y met une excessive bonne volonté; mais ce qui est bien
avéré, c'est la conjuration contre Robespierre, c'est cette conspiration
d'une bande de scélérats contre l'austère tribun.

[Note 71: _Histoire de la conjuration de Robespierre_, par
Montjoie.]

On chercherait en vain dans l'histoire des peuples l'exemple d'un si
horrible complot. Les conjurés, on les connaît. A Fouché et à Tallien il
faut ajouter Rovère, le digne associé de Jourdan Coupe-Tête dans le
trafic des biens nationaux; les deux Bourdon, déjà nommés; Guffroy, le
journaliste à la feuille immonde et sanglante; Thuriot, un de de ceux
qui, avec Montaut, avait le plus insisté pour le renvoi des
soixante-treize girondins devant le tribunal révolutionnaire[72]; enfin
Lecointre, Legendre et Fréron. Ces trois derniers méritent une mention
particulière. Lecointre était ce marchand de toiles qui commandait la
garde nationale de Versailles aux journées des 5 et 6 octobre. La
dépréciation de ses marchandises contribua sans doute quelque peu à
refroidir son ardeur révolutionnaire; cependant ses spéculations comme
accapareur paraissent avoir largement compensé ses pertes comme
commerçant[73]. Extrême en tout, Laurent Lecointre fut d'abord un
révolutionnaire forcené, et il devint plus tard le boule-dogue de la
réaction. Toutefois, tant que vécut Robespierre, il se tint sur une
réserve prudente, et ce fut seulement un mois après sa chute qu'il se
vanta d'avoir pris part à une conjuration formée contre lui dès le 5
prairial. C'était du reste un des intimes de Fouquier-Tinville. Le jour
où l'accusateur public fut mandé à la barre de la Convention, après le 9
thermidor, Lecointre s'écria en le voyant: «Voilà un brave homme, un
homme de mérite»[74]. Les Thermidoriens étaient donc loin de considérer
Fouquier comme une créature de Robespierre.

[Note 72: Après le coup d'État de Brumaire, Thuriot _de La
Rosière_ fut, par la grâce de Sieyès, nommé juge au tribunal criminel
de la Seine. Il était en 1814 substitut de l'avocat général à la cour de
Cassation.]

[Note 73: Voyez à cet égard l'accusation formelle de Billaud-Varenne
dans sa _Réponse à Lecointre_, p. 40.]

[Note 74: Ce fut Louchet qui, après Thermidor, reprocha à Lecointre
ses relations avec Fouquier. A quoi Lecointre répondit, après avoir
avoué qu'il avait eu Fouquier-Tinville à dîner chez lui, en compagnie de
Merlin (de Thionville), qu'il ne pouvait pas regarder comme coupable un
homme proposé, trois jours auparavant, comme accusateur public par le
comité de Salut public régénéré. (Voy. les _Crimes des sept membres
des anciens comités_, p. 75.)]

Quant à Legendre ... qui ne connaît le fameux boucher? Il y a de lui un
fait atroce. Dans la journée du 25 prairial, il reçut de Roch
Marcandier, vil folliculaire dont nous avons déjà eu l'occasion de
parler, une lettre par laquelle cet individu, réduit à se cacher depuis
un an, implorait sa commisération. Le jour même, Legendre faisait sa
déclaration au comité de Sûreté générale et promettait de prendre toutes
les mesures nécessaires pour lui livrer Marcandier[75]. A quelque temps
de là cet homme était guillotiné. Il semble que Legendre ait voulu se
venger de sa lâcheté sur la mémoire de Maximilien. C'était lui pourtant
qui avait tracé ces lignes: «Une reconnaissance immortelle s'épanche
vers Robespierre toutes les fois qu'on pense à un homme de bien»[76].

[Note 75: Voyez, dans les _Papiers inédits_, la lettre de
Marcandier à Legendre et la déclaration de celui-ci au comité de Sûreté
générale, t. I, p. 179 et 183.]

[Note 76: _Papiers inédits_, t. I, p. 180.]

Que dire de Fréron, ce démolisseur stupide qui voulut raser l'Hôtel de
ville de Paris, ce maître expert en calomnies, ce chef de la jeunesse
dorée? Son nom seul n'est-il pas une injure[77]? A ce groupe impur,
joignez les noms maudits de Courtois, dénoncé à diverses reprises au
comité de Salut public comme dilapidateur des fonds de l'État, de
Barras, ce gentilhomme déclassé qu'on eût cru payé pour venger sur les
plus purs défenseurs de la Révolution les humiliations de sa caste;
d'André Dumont, qui s'entendait si bien à mettre Beauvais au bouillon
maigre et à prendre dans son large filet tout son gibier de guillotine,
c'est-à-dire les nobles et les animaux noirs appelés prêtres[78], de
Carrier, de ces hommes enfin dont Robespierre voulait punir les crimes,
réprimer les excès, et vous aurez la liste à peu près complète des
auteurs de la conjuration thermidorienne.

[Note 77: Aussi violent contre les patriotes après Thermidor qu'il
l'avait été jadis contre les ennemis de la Révolution, Fréron faillit
épouser une soeur de Bonaparte, par lequel il fut, sous le Consulat,
nommé sous-préfet à Saint-Domingue, où il mourut peu de temps après son
arrivée.]

[Note 78: Voy. notamment le _Moniteur_ des 5 brumaire (26
octobre) et 22 frimaire (13 décembre 1793).]




X


Faire le vide autour de Robespierre en l'isolant à la fois, par les plus
infâmes calomnies, et des gens de la droite et des membres les plus
avancés de la Montagne, lui imputer toutes les rigueurs de la
Révolution, attirer dans la conjuration le plus grand nombre de députés
possible en répandant de prétendues listes de représentants voués par
lui au tribunal révolutionnaire, tel fut le plan adopté par les
conjurés, plan digne du génie infernal de Fouché! Ce n'est pas tout. Les
Girondins avaient autrefois, à grand renfort de calomnies, dressé contre
Maximilien une monstrueuse accusation de dictature. On n'a pas oublié
les diffamations mensongères tombées de la bouche de leurs orateurs et
propagées par leurs journaux; les Thermidoriens n'eurent pas à se mettre
en frais d'imagination, ils reprirent tout simplement la thèse
girondine; seulement, au lieu d'attaquer leur adversaire de front, ils
le frappèrent traîtreusement par derrière, ils le combattirent
sourdement, lâchement, bassement. Ils rencontrèrent de très utiles
auxiliaires dans les feuilles étrangères, leurs complices peut-être, où
l'on s'ingéniait aussi pour tout rapporter à Maximilien. _Les agents
de Robespierre, les soldats de Robespierre_, etc.[79]. On eût pu
croire à une entente merveilleuse. Les Girondins avaient imaginé le
triumvirat Danton, Marat et Robespierre; les Thermidoriens inventèrent
le triumvirat de Robespierre, Couthon et Saint-Just.

[Note 79: Le plan adopté par les Thermidoriens contre le comité de
Salut public d'abord, puis contre Robespierre seul, peut être considéré
comme étant d'invention royaliste; jugez-en plutôt. Voici ce qu'on lit
dans les _Mémoires_ de Mallet-Dupan: «Il faudrait, en donnant le
plus de consistance possible et d'étendue à la haine qu'inspire le
comité de Salut public dans Paris, s'occuper surtout à organiser sa
perte dans l'Assemblée, après avoir démontré aux membres qui la
composent la facilité du succès et même l'absence de tout danger pour
eux.... Il existe dans la Convention nationale plus de deux cents
individus qui ont voté contre la mort du roi; leur opinion n'est pas
douteuse.... Tous ceux qui ont été entraînés dans une conduite contraire
par faiblesse cherchent l'occasion de s'en relever s'il est possible.
Dans ce qu'on appelle la Montagne, plusieurs sont en opposition. Tout ce
qui a eu des relations avec Danton, Bazire et les autres députés
sacrifiés prévoient qu'ils seront ses victimes; il est donc évident que
la majorité contre lui peut se composer; il suffirait de concerter
fortement les hommes qui conduisent ces différentes sections ... qu'ils
fussent prêts à parler, à dénoncer le comité, qu'ils rassemblassent dans
leur pensée des chefs d'accusation graves soit contre lui, soit contre
ses principaux membres; profitant alors de l'occasion de quelques revers
importants, ils se montreraient avec énergie, accableraient le comité de
la responsabilité, l'accuseraient d'avoir exercé la plus malheureuse, la
plus cruelle dictature, d'être l'auteur de tous les maux de la France.
La conclusion naturelle serait le renouvellement à l'instant des comités
de Salut public et de Sûreté générale, dont le remplacement serait
préparé d'avance. Aussitôt nommés, les membres des nouveaux comités
feraient arrêter les membres des anciens et leurs adhérents principaux.
On conçoit, après ce succès, la facilité de détruire le tribunal
révolutionnaire, les comités de sections; en un mot, de marcher à un
dénoûment utile.» T. II, p. 95.

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Ay Mijo! Why Do You Want To Be An Engineer?
New Book, Endorsed By Society of Hispanic Professional Engineers, Profiles Successful Latino Engineers to Inspire Young Math, Science Students

Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.