Thermidor
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Ernest Hamel >> Thermidor
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Ces lignes sont précédées de cette réflexion si juste de Mallet-Dupan:
«Les moyens qu'ils se proposaient d'employer étaient précisément ceux
qui amenèrent en effet la perte de Robespierre.»]
Le lendemain même du 22 prairial, les conjurés se mirent en devoir de
réaliser, suivant l'expression de Maximilien, «des terreurs ridicules
répandues par la calomnie[80],» et ils firent circuler une première
liste de dix-huit représentants qui devaient être arrêtés par les ordres
des comités. Dès le 26 prairial (14 juin 1794), Couthon dénonçait cette
manoeuvre aux Jacobins, en engageant ses collègues de la Convention à se
défier de ces insinuations atroces, et en portant à six au plus le
nombre des scélérats et des traîtres à démasquer[81]. Cinq ou six
peut-être, tel était en effet le nombre exact des membres dont
Maximilien aurait voulu voir les crimes punis par l'Assemblée[82].
Est-ce qu'après Thermidor la Convention hésitera à en frapper davantage?
Mais la peur est affreusement crédule; le chiffre alla grossissant de
jour en jour, et il arriva un moment où trente députés n'osaient plus
coucher chez eux[83]. «Est-il vrai», s'écriait Robespierre, à la séance
du 8 thermidor, «que l'on ait colporté des listes odieuses où l'on
désignait pour victimes un certain nombre de membres de la Convention,
et qu'on prétendait être l'ouvrage du comité de Salut public et ensuite
le mien? Est-il vrai qu'on ait osé supposer des séances du comité, des
_arrêtés rigoureux qui n'ont jamais existé, des arrestations non moins
chimériques_? Est-il vrai qu'on ait cherché à persuader à un certain
nombre de représentants irréprochables que leur perte était résolue; à
tous ceux qui, par quelque erreur avaient payé un tribut inévitable à la
fatalité des circonstances et à la faiblesse humaine, qu'ils étaient
voués au sort des conjurés? Est-il vrai que l'imposture ait été répandue
avec tant d'art et tant d'audace qu'un grand nombre de membres n'osaient
plus habiter la nuit leur domicile? Oui, les faits sont constants, et
les preuves de ces manoeuvres sont au comité de Salut public[84].» De
ces paroles de Couthon et de Robespierre, dites à plus de six semaines
d'intervalle, il résulte deux choses irréfutables: d'abord, que les
conjurés, en premier lieu, en voulaient au comité de Salut public tout
entier; ensuite, que ces prétendues listes de proscrits, dont les
ennemis de Robespierre se prévalent encore aujourd'hui avec une insigne
mauvaise foi, n'ont jamais existé. De quel poids peuvent être, en
présence de dénégations si formelles, les assertions de quelques
misérables?
[Note 80: Discours du 8 thermidor.]
[Note 81: Séance des Jacobins du 26 prairial. (Voy. le
_Moniteur_ du 1er messidor [9 juin 1794].)]
[Note 82: Consultez à cet égard le discours de Saint-Just au 9
thermidor.]
[Note 83: C'est le chiffre donné par Lecointre; on l'a élevé jusqu'à
soixante.]
[Note 84: Discours du 8 thermidor, p. 8.]
La vérité est que des listes couraient, dressées non point par les
partisans de Robespierre, mais par ses plus acharnés ennemis. En mettant
sur ces listes les noms des Voulland, des Vadier, des Panis, on entraîna
sans peine le comité de Sûreté générale, dont les membres, à l'exception
de deux ou trois, étaient depuis longtemps fort mal disposés envers
Robespierre; mais on n'eut pas si facilement raison du comité de Salut
public, qui continua de surveiller les conjurés pendant tout le courant
de messidor, comme nous en avons la preuve par les rapports de police,
où nous trouvons le compte rendu des allées et venues des Bourdon (de
l'Oise), Tallien et autres. Le prétendu espionnage organisé par
Robespierre est, nous le démontrerons bientôt, une fable odieuse et
ridicule inventée par les Thermidoriens. Malgré les divisions nées dans
les derniers jours de prairial entre Maximilien et ses collègues du
comité, ceux-ci hésitèrent longtemps, jusqu'à la fin de messidor, à
l'abandonner; un secret pressentiment semblait les avertir qu'en le
livrant à ses ennemis, ils livraient la République elle-même. Ils ne
consentirent à le sacrifier que lorsqu'ils le virent décidé à mettre fin
à la Terreur exercée comme elle l'était et à en poursuivre les criminels
agents.
A Fouché revient l'honneur infâme d'avoir triomphé de leurs hésitations.
A la séance du 9 thermidor, Collot-d'Herbois prétendit qu'il était resté
deux mois sans voir Fouché[85]. Mais c'était là une allégation
mensongère, s'il faut s'en rapporter à la déclaration de Fouché
lui-même, qui ici n'avait aucun intérêt à déguiser la vérité: «J'allai
droit à ceux qui partageaient le gouvernement de la Terreur avec
Robespierre, et que je savais être _envieux et craintifs_ de son
immense popularité. Je révélai à Collot-d'Herbois, à Carnot, à Billaud
_de_ Varenne les desseins du moderne Appius». Les démarches du
futur duc d'Otrante réussirent au delà de ses espérances, car le 30
messidor, il pouvait écrire à son beau-frère, à Nantes: «Soyez
tranquille sur l'effet des calomnies atroces lancées contre moi; je n'ai
rien à dire contre les _autheurs_, ils m'ont fermé la bouche. Mais
le gouvernement prononcera entre eux et moi. Comptez sur la vertu de sa
justice[86].»
[Note 85: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]
[Note 86: Lettre saisie à Nantes par le représentant Bô, et envoyée
au comité de Salut public, auquel elle ne parvint qu'au lendemain de
Thermidor. L'original est aux _Archives_.]
Que le futur duc d'Otrante ait trouvé dans Billaud-Varenne et dans
Carnot des envieux de l'immense popularité de Robespierre, cela est
possible; mais dans Collot-d'Herbois il rencontrait un complice, c'était
mieux. En entendant Maximilien demander compte à Fouché de l'effusion de
sang répandu par le crime Collot se crut menacé lui-même, et il conclut
un pacte avec son complice de Lyon; il y avait entre eux la solidarité
du sang versé.
CHAPITRE TROISIÈME
Affaire des chemises rouges.--La famille Saint-Amaranthe.--Affaire de
Catherine Théot.--Que Robespierre ne déserta point le comité.--De sa
retraite toute morale.--Le bureau de police général.--Rapports avec le
tribunal révolutionnaire.--Fouquier-Tinville et Robespierre.--Trames
contre Robespierre.--La proclamation du duc d'York.--Explications aux
Jacobins.--Appel à la justice et à la probité.--Violente apostrophe
contre Fouché.
I
Que reprocha surtout Robespierre à ses ennemis? Ce fut d'avoir multiplié
les actes d'oppression pour étendre le système de terreur et de
calomnie[87]. Ils ne reculèrent devant aucun excès afin d'en rejeter la
responsabilité sur celui dont ils avaient juré la perte.
[Note 87: Discours du 8 thermidor.]
L'idée de rattacher l'affaire de Ladmiral et de Cécile Renault à un
complot de l'étranger et de livrer l'assassin et la jeune royaliste au
tribunal révolutionnaire en compagnie d'une foule de gens avec lesquels
ils n'avaient jamais eu aucune relation, fut très probablement le
résultat d'une noire intrigue. Chargé de rédiger le rapport de cette
affaire, Élie Lacoste, un des plus violents ennemis de Robespierre,
s'efforça, dans la séance du 20 prairial, de rattacher la faction
nouvelle aux factions de Chabot et de Julien (de Toulouse), d'Hébert et
de Danton.
On aurait tort, du reste, de croire que l'accusation était dénuée de
fondement à l'égard de la plupart des accusés; méfions-nous de la
sensiblerie affectée de ces écrivains qui réservent toutes leurs larmes
pour les victimes de la Révolution et se montrent impitoyables pour les
milliers de malheureux de tout âge et de tout sexe immolés par le
despotisme. Ni Devaux, commissaire de la section _Bonne-Nouvelle_
et secrétaire du fameux de Batz, le conspirateur émérite et
insaisissable, ni l'épicier Cortey, ni Michonis, n'étaient innocents.
Étaient-ils moins coupables, ceux qui furent signalés par Lacoste comme
ayant cherché à miner la fortune publique par des falsifications
d'assignats? Il se trouva qu'un des principaux agents du baron de Batz,
nommé Roussel, était lié avec Ladmiral. Cette circonstance permit à Élie
Lacoste de présenter Ladmiral et la jeune Renault comme les instruments
dont s'étaient servis Pitt et l'étranger pour frapper certains
représentants du peuple. Le père, un des frères et une tante de Cécile
Renault, furent enveloppés dans la fournée, parce qu'en faisant une
perquisition chez eux, on avait découvert les portraits de Louis XVI et
de Marie-Antoinette. Un instituteur, du nom de Cardinal, un chirurgien
nommé Saintanax et plusieurs autres personnes arrêtées pour s'être
exprimées en termes calomnieux et menaçants sur le compte de
Collot-d'Herbois et de Robespierre, furent impliqués dans l'affaire avec
la famille Saint-Amaranthe et quelques personnages de l'ancien régime.
Robespierre resta aussi étranger que possible à cet affreux amalgame et
à la mise en accusation de la famille Renault, cela est clair comme la
lumière du jour. Il y a mieux, un autre frère de la jeune Renault,
quartier-maître dans le deuxième bataillon de Paris, ayant été
incarcéré, à qui s'adressa-t-il pour échapper à la proscription de sa
famille?... A Maximilien. «A qui avoir recours»? lui écrivit-il. «A toi,
Robespierre! qui dois avoir en horreur toute ma génération si tu n'étais
pas généreux.... Sois mon avocat....» Ce jeune homme ne fut point livré
au tribunal révolutionnaire[88]. Fut-ce grâce à Robespierre, dont
l'influence, hélas! était déjà bien précaire à cette époque, je ne
saurais le dire; mais comme il ne sortit de prison que trois semaines
après le 9 thermidor, on ne dira pas sans doute que s'il ne recouvra
point tout de suite sa liberté, ce fut par la volonté de Maximilien.
[Note 88: Voyez cette lettre de Renault à Robespierre, en date du 15
messidor, non citée par Courtois, dans les _Papiers inédits_, t. I,
p. 196.]
Il faut avoir toute la mauvaise foi des ennemis de Robespierre, de ceux
qui, par exemple, ne craignent pas d'écrire qu'_il s'inventa un
assassin_, pour lui donner un rôle quelconque dans ce lugubre drame
des _chemises rouges_, ainsi nommé parce qu'il plut au comité de
Sûreté générale de faire revêtir tous les condamnés de chemises rouges,
comme des parricides, pour les mener au supplice. C'était là, de la part
du comité un coup de maître, ont supposé quelques écrivains; on voulait
semer à la fois l'indignation et la pitié: voilà bien des malheureux
immolés pour Robespierre! ne manquerait-on pas de s'écrier.--Pourquoi
pas pour Collot-d'Herbois?--Ce qu'il y a seulement de certain, c'est que
les conjurés faisaient circuler ça et là dans les groupes des propos
atroces au sujet de la fille Renault. C'était, sans doute, insinuait-on,
une affaire d'amourette, et elle n'avait voulu attenter aux jours du
_dictateur_ que parce qu'il avait fait guillotiner son amant[89].
Ah! les Thermidoriens connaissaient, comme les Girondins, la sinistre
puissance de la calomnie!
[Note 89: Discours de Robespierre à la séance du 13 messidor aux
Jacobins. _Moniteur_ du 17 messidor (5 juillet 1794).]
II
Une des plus atroces calomnies inventées par les écrivains de la
réaction est à coup sûr celle à laquelle a donné lieu le supplice de la
famille de Saint-Amaranthe, comprise tout entière dans le procès des
_chemises rouges_. Le malheur de ces écrivains sans pudeur et sans
foi est de ne pouvoir pas même s'entendre. Les uns ont attribué à
Saint-Just la mort de cette famille. Nous avons démontré ailleurs la
fausseté et l'infamie de cette allégation[90]. Les autres, en ont rejeté
la responsabilité sur Maximilien. Leur récit vaut la peine d'être
raconté; il n'est pas mauvais de flétrir les calomniateurs par la seule
publicité de leurs oeuvres de mensonge.
[Note 90: Voyez notre _Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch.
II.]
Suivant eux, Robespierre se serait laissé mener un soir dans la maison
de Mme de Saint-Amaranthe par Trial, artiste du théâtre des Italiens.
Là, il aurait soupé, se serait enivré, et «au milieu des fumées du vin»,
il aurait laissé échapper «de redoutables secrets»[91]. D'où la
nécessité pour lui de vouer à la mort tous ceux dont l'indiscrétion
aurait pu le compromettre. Le beau moyen, en vérité, et comme si ce
n'eût pas été là, au contraire, le cas de les faire parler. On a honte
d'entretenir le lecteur de pareilles inepties.
[Note 91: Il faut lire les Mémoires du comédien Fleury, qui fut le
commensal de la maison de Mme de Saint-Amaranthe, pour voir jusqu'où
peuvent aller la bêtise et le cynisme de certains écrivains. Ces
Mémoires (6 vol. in-8°) sont l'oeuvre d'un M. Laffitte, qui les a,
pensons-nous, rédigés sur quelques notes informes de M. Fleury.]
Au reste, les artisans de calomnies, gens d'ordinaire fort ignorants,
manquent rarement de fournir eux-mêmes quelque preuve de leur imposture.
C'est ainsi que, voulant donner à leur récit un certain caractère de
précision, les inventeurs de cette fameuse scène où le «monstre se
serait mis en pointe de vin» l'ont placée dans le courant du mois de
mai. Or Mme de Saint-Amaranthe avait été arrêtée dès la fin de mars et
transférée à Sainte-Pélagie le 12 germinal (1er avril 1794)[92]. Quant à
l'acteur Trial, il était si peu l'un des familiers de Robespierre, qu'il
fut, au lendemain de Thermidor, un des membres de la commune régénérée,
et qu'il signa comme tel les actes de décès des victimes de ce glorieux
coup d'État. Du reste, il opposa toujours le plus solennel démenti à la
fable ignoble dans laquelle on lui donna le rôle d'introducteur[93].
[Note 92: Archives de la préfecture de police.]
[Note 93: Parmi les écrivains qui ont propagé cette fable, citons
d'abord les rédacteurs de l'_Histoire de la Révolution, par deux amis
de la liberté_, livre où tous les faits sont sciemment dénaturés et
dont les auteurs méritent le mépris de tous les honnêtes gens. Citons
aussi Nougaret, Beuchot, et surtout Georges Duval, si l'on peut donner
le nom d'écrivain à un misérable sans conscience qui, pour quelque
argent, a fait trafic de prétendus souvenirs de la Terreur. Il n'y a pas
à se demander si le digne abbé Proyard a dévotement embaumé l'anecdote
dans sa _Vie de Maximilien Robespierre_. Seulement il y a introduit
une variante. La scène ne se passe plus chez Mme de Saint-Amaranthe,
mais chez le citoyen Sartines. (P. 168.)
On ne conçoit pas comment l'auteur de l'_Histoire des Girondins_ a
pu supposer un moment que Robespierre dîna jamais chez Mme de
Saint-Amaranthe, et qu'il y «entr'ouvrit ses desseins pour y laisser
lire l'espérance». (T. VIII, p. 255). Du moins M. de Lamartine a-t-il
répudié avec dégoût la scène d'ivresse imaginée par d'impudents
libellistes.]
La maison de Mme de Saint-Amaranthe était une maison de jeux,
d'intrigues et de plaisirs. Les dames du logis, la mère, femme séparée
d'un ancien officier de cavalerie, et la fille, qu'épousa le fils fort
décrié de l'ancien lieutenant général de police, de Sartines, étaient
l'une et l'autre de moeurs fort équivoques avant la Révolution. Leur
salon était une sorte de terrain neutre où le gentilhomme coudoyait
l'acteur. Fleury et Elleviou en furent les hôtes de prédilection.
Mirabeau y vint sous la Constituante, y joua gros jeu et perdit
beaucoup. Plus tard, tous les révolutionnaires de moeurs faciles, Proly,
Hérault de Séchelles, Danton, s'y donnèrent rendez-vous et s'y
trouvèrent mêlés à une foule d'artisans de contre-révolution.
Robespierre jeune s'y laissa conduire un soir au sortir de l'Opéra, avec
Nicolas et Simon Duplay, par l'acteur Michot, un des sociétaires de la
Comédie-Française. C'était longtemps avant le procès de Danton. Quand
Robespierre eut eu connaissance de cette escapade, il blâma si
sévèrement son frère et les deux neveux de son hôte que ceux-ci se
gardèrent bien de remettre les pieds chez Mme de Saint-Amaranthe, malgré
l'attrait d'une pareille maison pour des jeunes gens dont l'aîné n'avait
pas vingt-neuf ans [94].
[Note 94: Voyez à ce sujet une lettre de M. Philippe Le Bas à M. de
Lamartine, citée dans notre _Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch.
II.--La maison de Mme de Saint-Amaranthe, désignée par quelques
écrivains comme une des maisons les mieux hantées de Paris, avait été,
même avant la Révolution, l'objet de plusieurs dénonciations. En voici
une du 20 juin 1793, qu'il ne nous paraît pas inutile de mettre sous les
yeux de nos lecteurs: «Georges-Antoine Fontaine, citoyen de Paris, y
demeurant, rue Fromenteau, hôtel de Nevers, nº 38, section des _Gardes
françaises_, déclare au comité de Salut public du département de
Paris, séant aux Quatre-Nations, qu'au mépris des ordonnances qui
prohibent toutes les maisons de jeux de hasard, comme _trente-et-un_
et _biribi_, et même qui condamnent à des peines pécuniaires et
afflictives les délinquans, il vient de s'en ouvrir deux, savoir:
une de _trente-et-un_ chez la citoyenne Saint-Amaranthe, galerie
du Palais-Royal, n° 50, et une autre, de _biribi_, tenue par le
sieur Leblanc à l'hôtel de la Chine, au premier au-dessus de
l'entresol d'un côté, rue de Beaujolloy, en face du café de
Chartres, et de l'autre rue Neuve-des-Petits-Champs, en face la
Trésorerie nationale.
Déclare, en outre, que ces deux maisons de jeux sont tolérées par la
section de la _Butte des Moulins_ et nommément favorisées par les
quatre officiers de police de cette section qui en reçoivent par jour,
savoir: huit louis pour la partie de _trente-et-un_, et deux pour
celle de _biribi_.» (_Archives_, comité de surveillance du
département de Paris, 9e carton.)]
La famille de Saint-Amaranthe fut impliquée par le comité de Sûreté
générale dans la conjuration dite de Batz, parce que sa demeure était un
foyer d'intrigues et qu'on y méditait le soulèvement des prisons [95].
Vraie ou fausse, l'accusation, habilement soutenue par Élie Lacoste,
établissait entre les membres de cette famille et les personnes arrêtées
sous la prévention d'attentat contre la vie de Robespierre et de
Collot-d'Herbois un rapprochement étrange, dont la malignité des ennemis
de la Révolution ne pouvait manquer de tirer parti.
[Note 95: Rapport d'Élie Lacoste, séance du 26 prairial
(_Moniteur_ du 27 [15 juin 1794]).]
Y eut-il préméditation de la part du comité de Sûreté générale, et
voulut-il, en effet, comme le prétend un historien de nos jours [96],
placer ces femmes royalistes au milieu des assassins de Robespierre
«pour que leur exécution l'assassinât moralement»? Je ne saurais le
dire; mais ce qu'il est impossible d'admettre, c'est qu'Élie Lacoste ait
obéi au même sentiment en impliquant dans son rapport comme complices du
baron de Batz les quatre administrateurs de police Froidure, Dangé,
Soulès et Marino, compromis depuis longtemps déjà, et qui se trouvaient
en prison depuis le 9 germinal (29 mars 1794) quand Fouquier-Tinville
les joignit aux accusés renvoyés devant le tribunal révolutionnaire sur
le rapport de Lacoste.
[Note 96: Michelet, _Histoire de la Révolution_, t. VIII, p.
358.]
A la suite de ce rapport, la Convention nationale chargea, par un
décret, l'accusateur public de rechercher tous les complices de la
conspiration du baron de Batz ou de l'étranger qui pourraient être
disséminés dans les maisons d'arrêt de Paris ou sur les différents
points de la République. Voilà le décret qui donna lieu aux grandes
fournées de messidor, qui permit à certaines gens de multiplier les
actes d'oppression qu'on essayera de mettre à la charge de Robespierre,
et contre lesquels nous l'entendrons s'élever avec tant d'indignation.
III
Si l'affaire des _Chemises rouges_ ne fut pas positivement dirigée
contre Robespierre, on n'en saurait dire autant de celle dont le
lendemain, 27 prairial (15 juin 1794), Vadier vint présenter le rapport
à la Convention nationale.
Parce qu'un jour, aux Jacobins, Maximilien avait invoqué le nom de la
Providence, parce qu'il avait dénoncé comme impolitiques d'abord, et
puis comme souverainement injustes, les persécutions dirigées contre les
prêtres en général et les attentats contre la liberté des cultes, les
Girondins, l'avaient autrefois poursuivi de leurs épigrammes les plus
mordantes, et ils s'étaient ingéniés pour faire de ce propre fils de
Rousseau et du rationalisme ... un prêtre. On a dit, il y a longtemps,
que le ridicule tue en France, et l'on espérait tuer par le ridicule
celui dont la vie privée et la vie publique étaient au-dessus de toute
attaque. Copistes et plagiaires des Girondins, les Thermidoriens
imaginèrent de transformer en une sorte de messie d'une secte
d'illuminés l'homme qui, réagissant avec tant de courage contre
l'intolérance des indévots, venait à la face de l'Europe de faire, à la
suite du décret relatif à l'Être suprême, consacrer par la Convention la
pleine et entière liberté des cultes[97].
[Note 97: Dans le chapitre de son _Histoire_, consacré à
Catherine Théot, M. Michelet procède à la fois des Girondins et des
Thermidoriens. Il nous montre d'abord Robespierre tenant sur les fonts
de baptême l'enfant d'un _jacobin catholique_, et obligé de
promettre que l'enfant serait catholique. (P. 365.) Ici M. Michelet ne
se trompe que de deux ans et demi; il s'agit, en effet, de l'enfant de
Deschamp, dont Robespierre fut parrain en janvier 1792. Puis, parce que,
dans une lettre en date du 30 prairial, un vieillard de
quatre-vingt-sept ans écrit à Robespierre qu'il le regarde comme le
Messie promis par l'Être éternel pour réformer toute chose (numéro XII,
à la suite du rapport de Courtois), M. Michelet assure que _plusieurs
lettres lui venaient qui le déclaraient un messie_. Puis il nous
parle d'une foule de femmes ayant chez elles son portrait appendu
_comme image sainte_. Il nous montre des généraux, des femmes,
portant un petit Robespierre dans leur sein, baisant et priant la
_miniature sacrée_. Dans tous les cas, cela prouverait qu'on ne
regardait guère Maximilien comme un suppôt de la Terreur. Et, entraîné
par la fantaisie furieuse qui le possède, M. Michelet nous représente
_des saintes femmes_, une baronne, une Mme de Chalabre, qu'il
transforme en agent de police de Robespierre, joignant les mains et
disant: «Robespierre, tu es Dieu». Et de là l'historien part pour
accuser Maximilien d'encourager ces outrages à la raison. (T. VII, p.
366). Comme si, en supposant vraies un moment les plaisanteries de M.
Michelet, Robespierre eût été pour quelque chose là dedans.]
Il y avait alors, dans un coin retiré de Paris, une vieille femme nommée
Catherine Théot, chez laquelle se réunissaient un certain nombre
d'illuminés, gens à cervelle étroite, ayant soif de surnaturel, mais ne
songeant guère à conspirer contre la République. La réception des élus
pouvait prêter à rire: il fallait, en premier lieu, faire abnégation des
plaisirs temporels, puis on se prosternait devant la _mère de
Dieu_, on l'embrassait sept fois, et ... l'on était consacré. Il n'y
avait vraiment là rien de nature à inquiéter ni les comités ni la
Convention, c'étaient de pures mômeries dont la police avait eu le tort
de s'occuper jadis, il y avait bien longtemps, quinze ans au moins. La
pauvre Catherine avait même passé quelque temps à la Bastille et dans
une maison de fous. Or, cette arrestation qui pouvait se comprendre
jusqu'à un certain point sous l'ancien régime, où les consciences
étouffaient sous l'arbitraire, était inconcevable en pleine Révolution.
Eh bien! le lieutenant de police fut dépassé par le comité de Sûreté
générale; les intolérants de l'époque jugèrent à propos d'attaquer la
superstition dans la personne de Catherine Théot, et ils transformèrent
en crime de contre-révolution les pratiques anticatholiques de quelques
illuminés.
Parmi les habitués de la maison de la vieille prophétesse figuraient
l'ex-chartreux dom Gerle, ancien collègue de Robespierre à l'Assemblée
constituante, le médecin de la famille d'Orléans, Etienne-Louis
Quesvremont, surnommé Lamotte, une dame Godefroy, et la ci-devant
marquise de Chastenois; tels furent les personnages que le comité de
Sûreté générale imagina de traduire devant le Tribunal révolutionnaire
en compagnie de Catherine Théot. Ils avaient été arrêtés dès la fin de
floréal, sur un rapport de l'espion Senar, qui était parvenu à
s'introduire dans le mystérieux asile de la rue Contrescarpe en
sollicitant son initiation dans la secte, et qui, aussitôt reçu, avait
fait arrêter toute l'assistance par des agents apostés.
L'affaire dormait depuis trois semaines quand les conjurés de Thermidor
songèrent à en tirer parti, la jugeant un texte excellent pour détruire
l'effet prodigieux produit par la fête du 20 prairial et l'éclat nouveau
qui en avait rejailli sur Robespierre. En effet, la vieille Catherine
recommandait à ses disciples d'élever leurs coeurs à l'Être suprême, et
cela au moment où la nation elle-même, à la voix de Maximilien, se
disposait à en proclamer la reconnaissance. Quel rapprochement! Et puis
on avait saisi chez elle, sous son matelas, une certaine lettre écrite
en son nom à Maximilien, lettre où elle l'appelait son premier prophète,
son ministre chéri. Plus de doute, on conspirait en faveur de
Robespierre. La lettre était évidemment fabriquée; Vadier n'osa même pas
y faire allusion dans son rapport à la Convention; mais n'importe, la
calomnie était lancée.
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