Thermidor
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Ernest Hamel >> Thermidor
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Enfin, dom Gerle, présenté comme le principal agent de la conspiration,
était un protégé de Robespierre; on avait trouvé dans ses papiers un mot
de celui-ci attestant son patriotisme, et à l'aide duquel il avait pu
obtenir de sa section un certificat de civisme, marque d'intérêt bien
naturelle donnée par Maximilien à un ancien collègue dont il estimait
les vertus. Dom Gerle avait eu jadis la malencontreuse idée de proposer
à l'Assemblée constituante d'ériger la religion catholique en religion
d'État; le rapporteur du comité de Sûreté générale ne manqua pas de
rappeler cette circonstance pour donner à l'affaire une couleur de
fanatisme; mais il n'eut pas la bonne foi d'ajouter qu'éclairé par ses
collègues de la gauche, sur les bancs de laquelle il siégeait, dom Gerle
s'était empressé, dès le lendemain, de retirer sa proposition, au grand
scandale de la noblesse et du clergé.
Robespierre occupait encore le fauteuil quand Vadier prit la parole au
nom des comités de Sûreté générale et de Salut public. Magistrat de
l'ancien régime, Vadier avait toutes les ruses d'un vieux procureur. Cet
implacable ennemi de Maximilien mettait une sorte de point d'honneur à
obtenir des condamnations. Il y a, à cet égard, des lettres de lui à
Fouquier-Tinville où il _recommande_ nombre d'accusés, et qui font
vraiment frémir[98]. Tout d'abord, Vadier dérida l'Assemblée par force
plaisanteries sur les prêtres et sur la religion; puis il amusa ses
collègues aux dépens de la vieille Catherine, dont, par une substitution
qu'il crut sans doute très ingénieuse, il changea le nom de Théot en
celui de Théos, qui en grec signifie Dieu. A chaque instant il était
interrompu par des ricanements approbateurs et des applaudissements.
Robespierre n'était point nommé dans ce rapport, où le nombre des
adeptes de Catherine Théot était grossi à plaisir, mais l'allusion
perfide perçait ça et là, et des rires d'intelligence apprenaient au
rapporteur qu'il avait été compris. Conformément aux conclusions du
rapport, la Convention renvoya devant le tribunal révolutionnaire
Catherine Théot, dom Gerle, la veuve Godefroy et la ci-devant marquise
de Chastenois, comme coupables de conspiration contre la République, et
elle chargea l'accusateur public de rechercher et de punir tous les
complices de cette prétendue conspiration.
[Note 98: Voyez ces lettres à la suite du rapport de Saladin, sous
les numéros XXXII, XXXIV et XXXV.]
C'était du délire. Ce que Robespierre ressentit de dégoût en se trouvant
condamné à entendre comme président ces plaisanteries de Vadier, sous
lesquelles se cachait une grande iniquité, ne peut se dire. Lui-même a,
dans son dernier discours, rendu compte de sa douloureuse impression:
«La première tentative que firent les malveillants fut de chercher à
avilir les grands principes que vous aviez proclamés, et à effacer le
souvenir touchant de la fête nationale. Tel fut le but du caractère et
de la solennité qu'on donna à l'affaire de Catherine Théot. La
malveillance a bien su tirer parti de la conspiration politique cachée
sous le nom de quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à
l'attention publique qu'une farce mystique et un sujet inépuisable de
sarcasmes indécents ou puériles. Les véritables conjurés échappèrent, et
l'on faisait retentir Paris et toute la France du nom de la mère de
Dieu. Au même instant on vit éclore une foule de pamphlets dégoûtants,
dignes du _Père Duchesne_, dont le but était d'avilir la Convention
nationale, le tribunal révolutionnaire, de renouveler les querelles
religieuses, d'ouvrir une persécution aussi atroce qu'impolitique contre
les esprits faibles ou crédules imbus de quelque ressouvenir religieux.
En même temps, une multitude de citoyens paisibles et même de patriotes
ont été arrêtés à l'occasion de cette affaire; et les coupables
conspirent encore en liberté, car le plan est de les sauver, de
tourmenter le peuple et de multiplier les mécontents. Que n'a-t-on pas
fait pour parvenir à ce but? Prédication ouverte de l'athéisme,
violences inopinées contre le culte, exactions commises sous les formes
les plus indécentes, persécutions dirigées contre le peuple sous
prétexte de superstition ... tout tendait à ce but[99]....»
[Note 99: Discours du 8 thermidor.]
Robespierre s'épuisa en efforts pour sauver les malheureuses victimes
indiquées par Vadier. Il y eut au comité de Salut public de véhémentes
explications. J'ai la conviction que ce fut au sujet de l'affaire de
Catherine Théot qu'eut lieu la scène violente dont parlent les anciens
membres du comité dans leur réponse à Lecointre, et qu'ils prétendent
s'être passée à l'occasion de la loi de prairial. D'après un historien
assez bien informé, Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois auraient résisté
aux prétentions de Robespierre, qui voulait étouffer l'affaire ou la
réduire à sa juste valeur, c'est-à-dire à peu de chose. Billaud se
serait montré furieux et prodigue d'injures[100]. Quoi qu'il en soit,
Robespierre finit par démontrer à ses collègues combien il serait odieux
de traduire au tribunal révolutionnaire quelques illuminés, tout à fait
étrangers aux passions politiques, et un ancien Constituant qui avait
donné à la Révolution des gages de dévouement. [Note 100: Tissot,
_Histoire de la Révolution_, t. V, p. 237. Tissot était le
beau-frère de Goujon, une des victimes de prairial an III.]
L'accusateur public fut aussitôt mandé, et l'ordre lui fut donné par
Robespierre lui-même, au nom du comité de Salut public, de suspendre
l'affaire. Fouquier objecta en vain qu'un décret de la Convention lui
enjoignait de la suivre, force lui fut d'obéir, et de remettre les
pièces au comité[101]. Très désappointé, et redoutant les reproches du
comité de Sûreté générale, auxquels il n'échappa point,
Fouquier-Tinville s'y transporta tout de suite. Là il rendit compte des
faits et dépeignit tout son embarras, sentant bien le conflit entre les
deux comités. «_Il, il, il_», dit-il par trois fois, «s'y oppose au
nom du comité de Salut public».--«_Il_, c'est-à-dire Robespierre»,
répondit un membre, Amar ou Vadier. Oui, répliqua Fouquier[102]. Si la
volonté de Robespierre fut ici prépondérante, l'humanité doit s'en
applaudir, car, grâce à son obstination, une foule de victimes
innocentes échappèrent à la mort.
[Note 101: Mémoires de Fouquier-Tinville, dans l'_Histoire
parlementaire_, t. XXXIV, p. 246.]
[Note 102: Mémoires de Fouquier-Tinville, _ubi supra_.--M.
Michelet, qui marche à pieds joints sur la vérité historique plutôt que
de perdre un trait, a écrit: «Le grand mot _je veux_ était rétabli,
et la monarchie existait». (T. VII, p. 372.) Quoi! parce que, dans un
dernier moment d'influence et par la seule force de la raison,
Robespierre était parvenu à obtenir de ses collègues qu'on examinât plus
attentivement une affaire où se trouvaient compromises un certain nombre
de victimes innocentes, le grand mot _je veux_ était rétabli, et la
monarchie existait! Peut-on déraisonner à ce point! Pauvre monarque! Il
n'eut même pas le pouvoir de faire mettre en liberté ceux que, du moins,
il parvint à soustraire à un jugement précipité qui eût équivalu à une
sentence de mort. Six mois après Thermidor, dom Gerle était encore en
prison.]
L'animosité du comité de Sûreté générale contre lui en redoubla. Vadier
ne se tint pas pour battu. Le 8 thermidor, répondant à Maximilien, il
promit un rapport plus étendu sur cette affaire des illuminés dans
laquelle il se proposait de faire figurer tous les conspirateurs anciens
et modernes[103]. Preuve assez significative de la touchante résolution
des Thermidoriens d'abattre la Terreur. Ce fut la dernière victoire de
Robespierre sur les exagérés. Lutteur impuissant et fatigué, il va se
retirer, moralement du moins, du comité de Salut public, se retremper
dans sa conscience pour le dernier combat, tandis que ses ennemis,
déployant une activité merveilleuse, entasseront pour le perdre
calomnies sur calomnies, mensonges sur mensonges, infamies sur infamies.
[Note 103: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]
IV
Tous les historiens sans exception, favorables ou hostiles à
Robespierre, ont cru que, durant quatre décades, c'est-à-dire quarante
jours avant sa chute, il s'était complètement retiré du comité de Salut
public, avait cessé d'y aller. C'est là une erreur capitale, et l'on va
voir combien il est important de la rectifier. Si, en effet, depuis la
fin de prairial jusqu'au 9 thermidor, Maximilien s'était purement et
simplement contenté de ne plus paraître au comité, il serait
souverainement injuste à coup sûr de lui demander le moindre compte des
rigueurs commises en messidor, et tout au plus serait-on en droit de lui
reprocher avec quelques écrivains de n'y avoir opposé que la force
d'inertie.
Mais si, au contraire, nous prouvons, que pendant ces quarante derniers
jours, il a siégé sans désemparer au comité de Salut public, comme dans
cet espace de temps il a refusé de s'associer à la plupart des grandes
mesures de sévérité consenties par ses collègues, comme il n'a point
voulu consacrer par sa signature certains actes oppressifs, c'est donc
qu'il y était absolument opposé, qu'il les combattait à outrance; c'est
donc que, suivant l'expression de Saint-Just, il ne comprenait pas
«cette manière prompte d'improviser la foudre à chaque instant»[104].
Voilà pourquoi il mérita l'honorable reproche que lui adressa Barère
dans la séance du 10 thermidor, d'avoir voulu arrêter le cours
_terrible, majestueux_ de la Révolution; et voilà pourquoi aussi,
n'ayant pu décider les comités à s'opposer à ces actes d'oppression
multipliés dont il gémissait, il se résolut à appeler la Convention à
son aide et à la prendre pour juge entre eux et lui.
[Note 104: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p.
107, en note.]
Les Thermidoriens du comité ont bien senti l'importance de cette
distinction; aussi se sont-ils entendus pour soutenir que Robespierre ne
paraissait plus aux séances et que, durant quatre décades, il n'y était
venu que deux fois, et encore sur une _citation_ d'eux, la première
pour donner les motifs de l'arrestation du comité révolutionnaire de la
section de l'_Indivisibilité_, la seconde pour s'expliquer sur sa
prétendue absence[105]. Robespierre n'était plus là pour répondre. Mais
si, en effet, il eût rompu toutes relations avec le comité de Salut
public, comment ses collègues de la Convention ne s'en seraient-ils pas
aperçus? Or, un des chefs de l'accusation de Lecointre contre certains
membres des anciens comités porte précisément sur ce qu'ils n'ont point
prévenu la Convention de l'absence de Robespierre. Rien d'embarrassé sur
ce point comme la réponse de Billaud-Varenne: «C'eût été un fait trop
facile à excuser; n'aurait-il pu prétexter une indisposition?»[106]
[Note 105: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p.
7. Voyez aussi le rapport de Saladin, p. 99. «_Il est convenu_»,
dit ironiquement Saladin, «que depuis le 22 prairial Robespierre
s'éloigne du comité».]
[Note 106: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p.
61.]
Mais, objectait-on, et les signatures apposées par Robespierre au bas
d'un assez grand nombre d'actes? Ah! disent les uns, il a pu signer
quand deux fois il est venu au comité pour répondre à certaines
imputations, ou quand il _affectait_ de passer dans les salles,
vers cinq heures, après la séance, ou quand il se rendait
_secrètement_ au bureau de police générale[107]. Il n'est pas
étonnant, répond un autre, en son nom particulier, que les chefs de
bureau lui aient porté chez lui ces actes à signer au moment où il était
au plus haut degré de sa puissance[108]. En vérité! Et comment donc se
fait-il alors que dans les trois premières semaines de ventôse an II,
lorsque Robespierre était réellement retenu loin du comité par la
maladie, les chefs de bureau n'aient pas songé à se rendre chez lui pour
offrir à sa signature les arrêtés de ses collègues? Et comment expliquer
qu'elle se trouve sur certains actes de peu d'importance, tandis qu'elle
ne figure pas sur les arrêtés qui pouvaient lui paraître entachés
d'oppression? Tout cela est misérable.
[Note 107: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 81.]
[Note 108: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 82.]
Quand Saladin rédigea son rapport sur la conduite des anciens membres
des comités, il n'épargna pas à Robespierre les noms de traître et de
tyran, c'était un tribut à payer à la mode du jour; mais comme il le met
à part de ceux dont il était chargé de présenter l'acte d'accusation, et
comme, sous les injures banales, on sent percer la secrète estime de ce
survivant de la Gironde pour l'homme à qui soixante-douze de ses
collègues et lui devaient la vie et auquel il avait naguère adressé ses
hommages de reconnaissance!
L'abus du pouvoir poussé à l'extrême, la terre plus que jamais
ensanglantée, le nombre plus que doublé des victimes, voilà ce qu'il met
au compte des ennemis, que dis-je? des assassins de Robespierre, en
ajoutant à l'appui de cette allégation, justifiée par les faits, ce
rapprochement effrayant: «Dans les quarante-cinq jours qui ont précédé
la retraite de Robespierre, le nombre des victimes est de cinq cent
soixante-dix-sept; il s'élève à mille deux cent quatre-vingt-six pour
les quarante-cinq jours qui l'ont suivie jusqu'au 9 thermidor[109].»
Quoi de plus éloquent? Et combien plus méritoire est la conduite de
Maximilien si, au lieu de se tenir à l'écart, comme on l'a jusqu'ici
prétendu, il protesta hautement avec Couthon et Saint-Just contre cette
_manière prompte d'improviser la foudre à chaque instant_!
[Note 109: Rapport de Saladin, p. 100.] De toutes les listes
d'accusés renvoyés devant le tribunal révolutionnaire du 1er messidor au
9 thermidor par les comités de Salut public et de Sûreté générale, une
seule, celle du 2 thermidor, porte la signature de Maximilien à côté de
celles de ses collègues[110]. Une partie de ces listes, relatives pour
la plupart aux conspirations dites des prisons, ont été détruites, et à
coup sûr celles-là n'étaient point signées de Robespierre[111]. Il n'a
pas signé l'arrêté en date du 4 thermidor concernant l'établissement
définitif de quatre commissions populaires créées par décret du 13
ventôse (3 mars 1794) pour juger tous les détenus dans les maisons
d'arrêt des départements[112].--Ce jour-là, du reste, il ne parut pas au
comité, mais on aurait pu, d'après l'allégation de Billaud, lui faire
signer l'arrêté chez lui.
[Note 110: Voyez à cet égard les pièces à la suite du rapport de
Saladin et les _Crimes des sept membres des anciens comités_, par
Lecointre, p. 132, 138. «Herman, son homme», dit M. Michelet, t. VII, p.
426, «qui faisait signer ces listes au comité de Salut public, se
gardait bien de faire signer son maître». Où M. Michelet a-t-il vu
qu'Herman fût l'homme de Robespierre? Et, dans ce cas, pourquoi
n'aurait-il pas fait signer _son maître_? Est-ce qu'à cette époque
on prévoyait la réaction et ses fureurs?]
[Note 111: D'après les auteurs de l'_Histoire parlementaire_,
les signatures qui se rencontraient le plus fréquemment au bas de ces
listes seraient celles de Carnot, de Billaud-Varenne et de Barère. (T.
XXXIV, p. 13.) Quant aux conspirations des prisons, Billaud-Varenne a
écrit après Thermidor: «Nous aurions été bien coupables si nous avions
pu paraître indifférents....» _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent
Lecointre_, p. 75.]
[Note 112: Arrêté signé: Barère, Dubarran, C.-A. Prieur, Amar, Louis
(du Bas-Rhin), Collot-d'Herbois, Carnot, Voulland, Vadier, Saint-Just,
Billaud-Varenne.]
En revanche, une foule d'actes, tout à fait étrangers au régime de la
Terreur, sont revêtus de sa signature. Le 5 messidor, il signe avec ses
collègues un arrêté par lequel il est enjoint au citoyen Smitz
d'imprimer en langue et en caractères allemands quinze cents exemplaires
du discours sur les rapports des idées religieuses et morales avec les
principes républicains[113]. Donc ce jour-là l'entente n'était pas tout
à fait rompue. Le 7, il approuve, toujours de concert avec ses
collègues, la conduite du jeune Jullien à Bordeaux, et les dépenses
faites par lui dans sa mission[114]. La veille, il avait ordonnancé avec
Carnot et Couthon le payement de la somme de 3,000 livres au littérateur
Demaillot et celle de 1,500 livres au citoyen Tourville, l'un et l'autre
agents du comité[115]. Quelques jours après, il signait avec
Billaud-Varenne l'ordre de mise en liberté de Desrozier, acteur du
théâtre de l'Égalité[116], et, avec Carnot, l'ordre de mise en liberté
de l'agent national de Romainville[117]. Le 18, il signe encore, avec
Couthon, Barère et Billaud-Varenne, un arrêté qui réintégrait dans leurs
fonctions les citoyens Thoulouse, Pavin, Maginet et Blachère,
administrateurs du département de l'Ardèche, destitués par le
représentant du peuple Reynaud[118]. Au bas d'un arrêté en date du 19
messidor, par lequel le comité de Salut public prévient les citoyens que
toutes leurs pétitions, demandes et observations relatives aux affaires
publiques, doivent être adressées au comité, et non individuellement aux
membres qui le composent, je lis sa signature à côté des signatures de
Carnot, de C.-A. Prieur, de Couthon, de Collot-d'Herbois, de Barère et
de Billaud-Varenne[119]. Le 16, il écrivait de sa main aux représentants
en mission le billet suivant: «Citoïen collègue, le comité de Salut
public désire d'être instruit sans délai s'il existe ou a existé dans
les départements sur lesquels s'étend ta mission quelques tribunaux ou
commissions populaires. Il t'invite à lui en faire parvenir sur-le-champ
l'état actuel avec la désignation du lieu et de l'époque de leur
établissement. Robert Lindet, Billaud-Varenne, C.-A. Prieur, Carnot,
Barère, Couthon et Collot-d'Herbois signaient avec lui[120].» Le 28,
rappel de Dubois-Crancé, alors en mission à Rennes, par un arrêté du
comité de Salut public signé: Robespierre, Carnot, Barère,
Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne, C.-A. Prieur, Couthon, Saint-Just et
Robert Lindet[121].
[Note 113: Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut
public, _Archives_, 436 _a a_ 73.]
[Note 114: Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut
public, _Archives_ 436 _a a_ 73.]
[Note 115: _Archives_, F. 7, 4437.]
[Note 116: _Ibid._]
[Note 117: _Ibid._]
[Note 118: _Ibid._]
[Note 119: _Archives_, A. F, II, 37.]
[Note 120: _Archives_, A, II, 58.]
[Note 121: Registre des délibérations et arrêtés du comité de Salut
public, _Archives_ 436, _a a_ 73.]
L'influence de Maximilien est ici manifeste. On sait en effet combien ce
représentant lui était suspect. Après lui avoir reproché d'avoir trahi à
Lyon les intérêts de la République, il l'accusait à présent d'avoir à
dessein occasionné à Rennes une fermentation extraordinaire en déclarant
qu'il y aurait des chouans tant qu'il existerait un Breton[122]! A cette
date du 28 messidor, il signe encore avec Collot-d'Herbois, C.-A.
Prieur, Carnot, Couthon, Barère, Saint-Just, Robert Lindet, le mandat de
mise en liberté de trente-trois citoyens détenus dans les prisons de
Troyes par les ordres du jeune Rousselin. Enfin, le 7 thermidor, il
était présent à la délibération où fut décidée l'arrestation d'un des
plus misérables agents du comité de Sûreté générale, de l'espion
Senar[123], dénoncé quelques jours auparavant, aux Jacobins, par des
citoyens victimes de ses actes d'oppression, et dont Couthon avait dit:
«S'il est vrai que ce fonctionnaire ait opprimé le patriotisme, il doit
être puni. Il existe bien évidemment un système affreux de tuer la
liberté par le crime[124].» Nous pourrions multiplier ces citations,
mais il n'en faut pas davantage pour démontrer de la façon la plus
péremptoire que Robespierre n'a jamais déserté le comité dans le sens
réel du mot.
[Note 122: Note de Robespierre sur différents députés. (Voy.
_Papiers inédits_, t. II, p. 17, et numéro LI, à la suite du
rapport de Courtois.)]
[Note 123: Registre des délibérations et arrêtés, _ubi supra_.]
[Note 124: Séance des Jacobins du 3 thermidor. Voy. le
_Moniteur_ du 9 (27 juillet 1794).]
Au reste, ses anciens collègues ont accumulé dans leurs explications
évasives et embarrassées juste assez de contradictions pour mettre à nu
leurs mensonges. Ainsi, tandis que d'un côté ils s'arment contre lui de
sa prétendue absence du comité pendant quatre décades, nous les voyons,
d'un autre côté, lui reprocher d'avoir assisté muet aux délibérations
concernant les opérations militaires, et de s'être abstenu de
voter[125]. «Dans les derniers temps», lit-on dans des Mémoires sur
Carnot, «il trouvait des prétextes pour ne pas signer les instructions
militaires, afin sans doute de se ménager, en cas de revers de nos
armées, le droit d'accuser Carnot[126]». Donc il assistait aux séances
du comité.
[Note 125: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p.
10.]
[Note 126: _Mémoires sur Carnot_, par son fils, t. I, p. 523.
Nous avons peu parlé de ces Mémoires, composés d'après des souvenirs
thermidoriens, et dénués par conséquent de toute valeur historique. On
regrette d'y trouver des erreurs et, il faut bien le dire, des calomnies
qu'avec une étude approfondie des choses de la Révolution, M. Carnot
fils se serait évité de laisser passer. Le désir de défendre une mémoire
justement chère n'autorise personne à sortir des bornes de
l'impartialité et de la justice.
De tous les anciens membres du comité de Salut public, Carnot, j'ai
regret de le dire, est certainement un de ceux qui, après Thermidor, ont
calomnié Robespierre avec le plus d'opiniâtreté. Il semble qu'il y ait
eu chez lui de la haine du sabre contre l'idée. Ah! combien Robespierre
avait raison de se méfier de l'engouement de notre nation pour les
entreprises militaires!
Dans son discours du 1er vendémiaire an III (22 septembre 1794), deux
mois après Thermidor, Carnot se déchaîna contre la mémoire de Maximilien
avec une violence inouïe. Il accusa notamment Robespierre de s'être
plaint avec amertume, à la nouvelle de la prise de Niewport, postérieure
au 16 messidor, de ce qu'on n'avait pas massacré toute la garnison. Voy.
le _Moniteur_ du 4 vendémiaire (25 septembre 1794). Carnot a trop
souvent fait fléchir la vérité dans le but de sauvegarder sa mémoire aux
dépens d'adversaires qui ne pouvaient répondre, pour que nous ayons foi
dans ses paroles. A sa haine invétérée contre Robespierre et contre
Saint-Just, on sent qu'il a gardé le souvenir cuisant de cette phrase du
second: «Il n'y a que ceux qui sont dans les armées qui gagnent les
batailles». Lui-même, du reste, Carnot, n'écrivait-il pas, à la date du
8 messidor, aux représentants Richard et Choudieu, au quartier général
de l'armée du Nord, de concert avec Robespierre et Couthon: «Ce n'est
pas sans peine que nous avons appris la familiarité et les égards de
plusieurs de nos généraux envers les officiers étrangers que nous
regardons et voulons traiter comme des brigands....» Catalogue Charavay
(janvier-février 1863).]
Mais ce qui lève tous les doutes, ce sont les registres du comité de
Salut public, registres dont Lecointre ne soupçonnait pas l'existence,
que nous avons sous les yeux en ce moment, et où, comme déjà nous avons
eu occasion de de le dire, les présences de chacun des membres sont
constatées jour par jour. Eh bien! du 13 prairial au 9 thermidor,
Robespierre, manqua de venir au comité SEPT FOIS, en tout et pour tout,
les 20 et 28 prairial, les 10, 11, 14 et 29 messidor et le 4
thermidor[127].
[Note 127: Registre des délibérations et arrêtés du comité de Salut
public, _Archives_, 433 _a a_ 70 jusqu'à 436 _a a_ 73.]
Ce qu'il y a de certain, c'est que, tout en faisant acte de présence au
comité, Robespierre n'ayant pu faire triompher sa politique, à la fois
énergique et modérée, avait complètement résigné sa part d'autorité
dictatoriale et abandonné à ses collègues l'exercice du gouvernement.
Quel fut le véritable motif de la scission? Il est assez difficile de se
prononcer bien affirmativement à cet égard, les Thermidoriens, qui seuls
ont eu la parole pour nous renseigner sur ce point, ayant beaucoup varié
dans leurs explications.
La détermination de Maximilien fut, pensons-nous, la conséquence d'une
suite de petites contrariétés. Déjà, au commencement de floréal, une
altercation avait eu lieu entre Saint-Just et Carnot au sujet de
l'administration des armes portatives. Le premier se plaignait qu'on eût
opprimé et menacé d'arrestation arbitraire l'agent comptable des
ateliers du Luxembourg, à qui il portait un grand intérêt. La discussion
s'échauffant, Carnot aurait accusé Saint-Just _et ses amis_
d'aspirer à la dictature. A quoi Saint-Just aurait répondu que la
République était perdue si les hommes chargés de la défendre se
traitaient ainsi de dictateurs. Et Carnot, insistant, aurait répliqué:
«Vous êtes des dictateurs ridicules». Le lendemain, Saint-Just s'étant
rendu au comité en compagnie de Robespierre: «Tiens», se serait-il écrié
en s'adressant à Carnot, «les voilà, mes amis, voilà ceux que tu as
attaqués hier». Or, quelle fut en cette circonstance le rôle de
Robespierre? «Il essaya de parler des torts respectifs _avec un ton
très hypocrite_», disent les membres des anciens comités sur la foi
desquels nous avons raconté cette scène, ce qui signifie, à n'en pas
douter, que Robespierre essaya de la conciliation[128].
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