Thermidor
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Ernest Hamel >> Thermidor
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[Note 128: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
imputations de Laurent Lecointre_, p. 103, 104, note de la p. 21.--M.
H. Carnot, dans les Mémoires sur son père, raconte un peu différemment
la scène, d'après un récit de Prieur, et il termine par cette
exclamation mélodramatique qu'il prête à Carnot s'adressant à Couthon, à
Saint-Just et à Robespierre: «Triumvirs, vous disparaîtrez». (T. I, p.
524.) Or il est à remarquer que dans la narration des anciens membres du
comité, écrite peu de temps après Thermidor, il n'est pas question de
Couthon, et que Robespierre ne figure en quelque sorte que comme
médiateur. Mais voilà comme on embellit l'histoire.]
Si donc ce récit, dans les termes mêmes où il nous a été transmis, fait
honneur à quelqu'un, ce n'est pas assurément à Carnot. Que serait-ce si
Robespierre et Saint-Just avaient pu fournir leurs explications!
Dictateur! c'était, paraît-il, la grosse injure de Carnot, car dans une
autre occasion, croyant avoir à se plaindre de Robespierre, au sujet de
l'arrestation de deux commis des bureaux de la guerre, il lui aurait
dit, en présence de Levasseur (de la Sarthe): «Il ne se commet que des
actes arbitraires dans ton bureau de police générale, tu es un
dictateur». Robespierre furieux aurait pris en vain ses collègues à
témoins de l'insulte dont il venait d'être l'objet. En vérité, on se
refuserait à croire à de si puériles accusations, si cela n'était pas
constaté par le _Moniteur_[129].
[Note 129: Voy. le _Moniteur_ du 10 germinal, an III (30 mars
1795). Séance de la Convention du 6 germinal.]
J'ai voulu savoir à quoi m'en tenir sur cette fameuse histoire des
secrétaires de Carnot, dont celui-ci signa l'ordre d'arrestation _sans
s'en douter_, comme il le déclara d'un ton patelin à la Convention
nationale. Ces deux secrétaires, jeunes l'un et l'autre, en qui Carnot
avait la plus grande confiance, pouvaient être fort intelligents, mais
ils étaient plus légers encore. Un soir qu'ils avaient bien dîné, ils
firent irruption au milieu d'une réunion sectionnaire, y causèrent un
effroyable vacarme, et, se retranchant derrière leur qualité de
secrétaires du comité de Salut public, menacèrent de faire guillotiner
l'un et l'autre[130]. Ils furent arrêtés tous deux, et relâchés peu de
temps après; mais si jamais arrestation fut juste, ce fut assurément
celle-là, et tout gouvernement s'honore qui réprime sévèrement les excès
de pouvoir de ses agents[131].
[Note 130: _Archives_, F. 7, 4437.]
[Note 131: Rien de curieux et de triste à la fois, comme l'attitude
de Carnot après Thermidor. Il a poussé le mépris de la vérité jusqu'à
oser déclarer, en pleine séance de la Convention (6 germinal an III),
que Robespierre avait lancé un mandat d'arrêt contre un restaurateur de
la terrasse des Feuillants, uniquement parce que lui, Carnot, allait y
prendre ses repas. Mais le bouffon de l'affaire, c'est qu'il signa
aussi, _sans le savoir_, ce mandat. Aussi ne fut-il pas
médiocrement étonné lorsqu'on allant dîner on lui dit que son traiteur
avait été arrêté par son ordre. Je suis fâché, en vérité, de n'avoir pas
découvert, parmi les milliers d'arrêtés que j'ai eus sous les yeux, cet
ordre d'arrestation. Fut-ce aussi sans le savoir et dans l'innocence de
son coeur que Carnot, suivant la malicieuse expression de Lecointre,
écrivit de sa main et signa la petite _recommandation_ qui servit à
Victor de Broglie de passeport pour l'échafaud?]
Je suis convaincu, répéterai-je, que la principale raison de la retraite
toute morale de Robespierre fut la scène violente à laquelle donna lieu,
le 28 prairial, entre plusieurs de ses collègues et lui, la ridicule
affaire de Catherine Théot, lui s'indignant de voir transformer en
conspiration de pures et innocentes mômeries, eux ne voulant pas
arracher sa proie au comité de Sûreté générale. Mon opinion se trouve
singulièrement renforcée de celle du représentant Levasseur, lequel a dû
être bien informé, et qui, dans ses Mémoires, s'est exprimé en ces
termes: «Il est constant que c'est à propos de la ridicule superstition
de Catherine Théot qu'éclata la guerre sourde des membres des deux
comités»[132]. Mais la résistance de Robespierre en cette occasion était
trop honorable pour que ses adversaires pussent l'invoquer comme la
cause de sa scission d'avec eux; aussi imaginèrent-ils de donner pour
prétexte à leur querelle le décret du 20 prairial, qu'ils avaient
approuvé aveuglément les uns et les autres.
[Note 132: _Mémoires de Levasseur_, t. III, p. 112.]
Au reste, la résolution de Maximilien eut sa source dans plusieurs
motifs. Lui-même s'en est expliqué en ces termes dans son discours du 8
thermidor: «Je me bornerai à dire que, depuis plus de six semaines, la
nature et la force de la calomnie, l'IMPUISSANCE DE FAIRE LE BIEN ET
D'ARRÊTER LE MAL, m'ont forcé à abandonner absolument mes fonctions de
membre du comité de Salut public, et je jure qu'en cela même je n'ai
consulté que ma raison et la patrie. Je préfère ma qualité de
représentant du peuple à celle de membre du comité de Salut public, et
je mets ma qualité d'homme et de citoyen français avant tout[133].»
Disons maintenant de quelles amertumes il fut abreuvé durant les six
dernières semaines de sa vie.
[Note 133: Discours du 8 thermidor, p. 30.]
V
Les anciens collègues de Robespierre au comité de Salut public ont fait
un aveu bien précieux: la seule preuve matérielle, la pièce de
conviction la plus essentielle contre lui, ont-ils dit, résultant de son
discours du 8 thermidor à la Convention, il ne leur avait pas été
possible de l'attaquer plus tôt[134]. Or, si jamais homme, victime d'une
accusation injuste, s'est admirablement justifié devant ses concitoyens
et devant l'avenir, c'est bien Robespierre dans le magnifique discours
qui a été son testament de mort.
[Note 134: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
imputations de Laurent Lecointre_, p. 14.]
Et comment ne pas comprendre l'embarras mortel de ses accusateurs quand
on se rappelle ces paroles de Fréron, à la séance du 9 fructidor (26
août 1794): «Le tyran qui opprimait ses collègues puis encore que la
nation était tellement enveloppé dans les apparences des vertus les plus
populaires, la considération et la confiance du peuple formaient autour
de lui un rempart si sacré, que nous aurions mis la nation et la liberté
elle-même en péril si nous nous étions abandonnés à notre impatience de
l'abattre plus tôt[135].»
[Note 135: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
imputations de Laurent Lecointre_, p. 24.]
On a vu déjà comment il opprimait ses collègues: il suffisait d'un coup
d'oeil d'intelligence pour que la majorité fût acquise contre lui.
Billaud-Varenne ne se révoltait-il pas à cette supposition que des
hommes comme Robert Lindet, Prieur (de la Côte-d'Or), Carnot et lui
avaient pu se laisser mener[136]? Donc, sur ses collègues du comité, il
n'avait aucune influence prépondérante, c'est un point acquis. Mais, ont
prétendu ceux-ci, tout le mal venait du bureau de police générale, dont
il avait la direction suprême et au moyen duquel il gouvernait
despotiquement le tribunal révolutionnaire; et tous les historiens de la
réaction, voire même certains écrivains prétendus libéraux, d'accueillir
avec empressement ce double mensonge thermidorien, sans prendre la peine
de remonter aux sources.
[Note 136: _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent Lecointre_, p.
94.]
Et d'abord signalons un fait en passant, ne fût-ce que pour constater
une fois de plus les contradictions habituelles aux calomniateurs de
Robespierre. Lecointre ayant prétendu n'avoir point attaqué Carnot,
Prieur (de la Côte-d'Or) et Robert Lindet, parce qu'ils se tenaient
généralement à l'écart des discussions sur les matières de haute police,
de politique et de gouvernement,--tradition menteuse acceptée par une
foule d'historiens superficiels,--Billaud-Varenne lui donna un démenti
sanglant, appuyé des propres déclarations de ses collègues, et il
insista sur ce que les meilleures opérations de l'ancien comité de Salut
public étaient précisément celles de ce genre[137].
[Note 137: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 41.]
Seulement, eut-il soin de dire, les attributions du bureau de police
avaient été dénaturées par Robespierre. Établi au commencement de
floréal, non point, comme on l'a dit, dans un but d'opposition au comité
de Sûreté générale, mais pour surveiller les fonctionnaires publics, et
surtout pour examiner les innombrables dénonciations adressées au comité
de Salut public; ce bureau avait été placé sous la direction de
Saint-Just, qui, étant parti en mission très peu de jours après, avait
été provisoirement remplacé par Robespierre.
Écoutons à ce sujet Maximilien lui-même: «J'ai été chargé, en l'absence
d'un de mes collègues, de surveiller un bureau de police générale,
récemment et faiblement organisé au comité de Salut public. Ma courte
gestion s'est bornée à provoquer une trentaine d'arrêtés, soit pour
mettre en liberté des patriotes persécutés, soit pour s'assurer de
quelques ennemis de la Révolution. Eh bien! croira-t-on que ce seul mot
de police générale a servi de prétexte pour mettre sur ma tête la
responsabilité de toutes les opérations du comité de Sûreté
générale,--ce grand instrument de la Terreur--des erreurs de toutes les
autorités constituées, des crimes de tous mes ennemis? Il n'y a
peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé, à qui l'on n'ait
dit de moi: «Voilà l'auteur de tes maux; tu serais heureux et libre s'il
n'existait plus». Comment pourrais-je ou raconter ou deviner toutes les
espèces d'impostures qui ont été clandestinement insinuées, soit dans la
Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux ou
redoutable[138]!»
[Note 138: Discours du 8 thermidor, p. 30.]
J'ai sous les yeux l'ensemble complet des pièces relatives aux
opérations de ce bureau de police générale[139]; rien ne saurait mieux
démontrer la vérité des assertions de Robespierre; et, en consultant ces
témoins vivants, en fouillant dans ces registres où l'histoire se trouve
à nu et sans fard, on est stupéfait de voir avec quelle facilité les
choses les plus simples, les plus honorables même, ont pu être
retournées contre lui et servir d'armes à ses ennemis.
[Note 139: _Archives_, A F 7, 4437.]
Quand Saladin présenta son rapport sur la conduite des membres de
l'ancien comité de Salut public, il prouva, de la façon la plus
lumineuse, que le bureau de police générale n'avait nullement été un
établissement distinct, séparé du comité de Salut public, et que ses
opérations avaient été soumises à tous les membres du comité et
sciemment approuvées par eux. A cet égard la déclaration si nette et si
précise de Fouquier-Tinville ne saurait laisser subsister l'ombre d'un
doute: «Tous les ordres m'ont été donnés dans le lieu des séances du
comité, de même que tous les arrêtés qui m'ont été transmis étaient
intitulés: _Extrait des registres du comité de Salut public_, et
signés de plus ou de moins de membres de ce comité[140].»
[Note 140: Voy. le rapport de Saladin, où se trouve citée la
déclaration de Fouquier-Tinville, p. 10 et 11.]
Rien de simple comme le mécanisme de ce bureau. Tous les rapports,
dénonciations et demandes adressés au comité de Salut public étaient
transcrits sur des registres spéciaux. Le membre chargé de la direction
du bureau émettait en marge son avis, auquel était presque toujours
conforme la décision du comité. En général, suivant la nature de
l'affaire, il renvoyait à tel ou tel de ses collègues.
Ainsi, s'agissait-il de dénonciations ou de demandes concernant les
approvisionnements ou la partie militaire: «Communiquer à Robert Lindet,
à Carnot», se contentait d'écrire en marge Maximilien. Parmi les ordres
d'arrestation délivrés sur l'avis de Robespierre, nous trouvons celui de
l'ex-vicomte de Mailly, dénoncé par un officier municipal de Laon pour
s'être livré à des excès dangereux en mettant la Terreur à l'ordre du
jour[141].
[Note 141: 8 prairial (27 mai 1794). _Archives_, F, 7, 4437.]
Chacune des recommandations de Robespierre ou de Saint-Just porte
l'empreinte de la sagesse et de la véritable modération. L'agent
national du district de Senlis rend compte du succès de ses courses
républicaines pour la destruction du fanatisme dans les communes de son
arrondissement; on lui fait répondre qu'il doit se borner à ses
fonctions précisées par la loi, respecter le décret qui établit la
liberté des cultes et _faire le bien sans faux zèle_[142]. La
société populaire du canton d'Épinay, dans le département de l'Aube,
dénonce le ci-devant curé de Pelet comme un fanatique dangereux et
accuse le district de Bar-sur-Aube de favoriser la caste nobiliaire;
Robespierre recommande qu'on s'informe de l'esprit de cette société
populaire et de celui du district de Bar[143]. L'agent du district
national de Compiègne dénonce des malveillants cherchant à plonger le
peuple dans la superstition et dans le fanatisme; réponse: «Quand on
envoie une dénonciation, il faut la préciser autrement». En marge d'une
dénonciation de la municipalité de Passy contre Reine Vindé, accusée de
troubler la tranquillité publique par ses folies, il écrit: «On enferme
les fous»[144]. Au comité de surveillance de la commune de Dourdan, qui
avait cru devoir ranger dans la catégorie des suspects ceux des
habitants de cette ville convaincus d'avoir envoyé des subsistances à
Paris, il fait écrire pour l'instruire des inconvénients de cette mesure
et lui dire de révoquer son arrêté. La société populaire de Lodève
s'étant plainte des abus de pouvoir du citoyen Favre, délégué des
représentants du peuple Milhaud et Soubrany, lequel, avec les manières
d'un intendant de l'ancien régime, avait exigé qu'on apportât chez lui
les livres des délibérations de la société, il fit aussitôt mander le
citoyen Favre à Paris[145]. Un individu, se disant président de la
commune d'Exmes, dans le département de l'Orne, avait écrit au comité
pour demander si les croix portées au cou par les femmes devaient être
assimilées aux signes extérieurs des cultes, tels que croix et images
dont certaines municipalités avaient ordonné la destruction, Robespierre
renvoie au commissaire de police générale la lettre de l'homme en
question pour s'informer si c'est un sot ou un fripon. Je laisse pour
mémoire une foule d'ordres de mise en liberté, et j'arrive à
l'arrestation des membres du comité révolutionnaire de la section de
_l'Indivisibilité_, à cette arrestation fameuse citée par les
collègues de Robespierre comme la preuve la plus évidente de sa
_tyrannie_.
[Note 142: 13 prairial (1er juin). _Ibid_.]
[Note 143: 10 floréal (29 avril). _Ibid_.]
[Note 144: 19 floréal (8 mai). _Ibid_.]
[Note 145: 21 prairial (9 juin 1794) _Archives_, 7, 7, 4437.]
A la séance du 9 thermidor, Billaud-Varenne lui reprocha, par-dessus
toutes choses, d'avoir défendu Danton, et fait arrêter le _meilleur
comité révolutionnaire_ de Paris; et le vieux Vadier, arrivant
ensuite, lui imputa à crime d'abord de s'être porté ouvertement le
défenseur de Bazire, de Chabot et de Camille Desmoulins, et d'avoir
ordonné l'incarcération du comité révolutionnaire _le plus pur_ de
Paris.
Le comité que les ennemis de Robespierre prenaient si chaleureusement
sous leur garde, c'était celui de _l'Indivisibilité_. Quelle faute
avaient donc commise les membres de ce comité? Étaient-ils des
continuateurs de Danton? Non, assurément, car ils n'eussent pas trouvé
un si ardent avocat dans la personne de Billaud-Varenne. Je supposais
bien que ce devaient être quelques disciples de Jacques Roux ou
d'Hébert; mais, n'en ayant aucune preuve, j'étais fort perplexe,
lorsqu'en fouillant dans les papiers encore inexplorés du bureau de
police générale, j'ai été assez heureux découvrir les motifs très graves
de l'arrestation de ce comite.
Elle eut lieu sur la dénonciation formelle du citoyen Périer, employé de
la bibliothèque de l'Instruction publique, et président de la section
même de l'_Indivisibilité_, ce qui ajoutait un poids énorme à la
dénonciation. Pour la troisième fois, à la date du 1er messidor, il
venait dénoncer les membres du comité révolutionnaire de cette section.
Mais laissons ici la parole au dénonciateur: «Leur promotion est le
fruit de leurs intrigues. Depuis qu'ils sont en place, on a remarqué une
progression dans leurs facultés pécuniaires. Ils se donnent des repas
splendides. Hyvert a étouffé constamment la voix de ses concitoyens dans
les assemblées générales. Despote dans ses actes, il a porté les
citoyens à s'entr'égorger à la porte d'un boucher. Le fait est constaté
par procès-verbal. Grosler a dit hautement que les assemblées
sectionnaires étoient au-dessus de la Convention. Il a rétabli sous les
scellés des flambeaux d'argent qu'on l'accusoit d'avoir soustraits.
Grosler a été prédicateur de l'athéisme. Il a dit à Testard et à Guérin
que Robespierre, malgré son foutu décret sur l'Être suprême, seroit
guillotiné.... Viard a mis des riches à contribution, il a insulté des
gens qu'il mettoit en arrestation. Laîné a été persécuteur d'un Anglais
qui s'est donné la mort pour échapper à sa rage; Allemain, commissaire
de police, est dépositaire d'une lettre de lui.... Fournier a traité les
représentants de scélérats, d'intrigants qui seraient guillotinés....»
En marge de cette dénonciation on lit de la main de Robespierre: «Mettre
en état d'arrestation tous les individus désignés dans l'article[146].»
Nous n'avons point trouvé la minute du mandat d'arrêt, laquelle était
probablement revêtue des signatures de ceux-là même qui se sont fait une
arme contre Robespierre de cette arrestation si parfaitement motivée. On
voit en effet maintenant ce que Billaud-Varenne et Vadier entendaient
par le comité révolutionnaire le meilleur et le plus pur de Paris.
[Note 146: 1er messidor (19 juin). _Archives_, F, 7, 4437.]
Ainsi, dans toutes nos révélations se manifeste la pensée si claire de
Robespierre: réprimer les excès de la Terreur sans compromettre les
destinées de la République et sans ouvrir la porte à la
contre-révolution. A partir du 12 messidor--je précise la date--il
devint complètement étranger au bureau de police générale. Au reste, les
Thermidoriens ont, involontairement bien entendu, rendu plus d'une fois
à leur victime une justice éclatante. Quoi de plus significatif que ce
passage d'un Mémoire de Billaud-Varenne où, après avoir établi la
légalité de l'établissement d'un bureau de haute police au sein du
comité de Salut public, il s'écrie: «Si, depuis, Robespierre, marchant à
la dictature par la compression et la terreur, _avec l'intention
peut-être de trouver moins de résistance au dénouement par une clémence
momentanée_, et en rejetant tout l'odieux de ses excès sur ceux qu'il
aurait immolés, a dénaturé l'attribution de ce bureau, c'est une de ces
usurpations de pouvoir qui ont servi et à réaliser ses crimes et à l'en
convaincre.» Ses crimes, ce fut sa résolution bien arrêtée et trop bien
devinée par ses collègues d'opposer une digue à la Terreur aveugle et
brutale, et de maintenir la Révolution dans les strictes limites de la
justice inflexible et du bon sens.
VI
Il nous reste à démontrer combien il demeura toujours étranger au
tribunal révolutionnaire, à l'établissement duquel il n'avait contribué
en rien. Et d'abord, ne craignons pas de le dire, comparé aux tribunaux
exceptionnels et extraordinaires de la réaction thermidorienne ou des
temps monarchiques et despotiques, où le plus grand des crimes était
d'avoir trop aimé la République, la patrie, la liberté, ce tribunal
sanglant pourrait sembler un idéal de justice. De simples rapprochements
suffiraient pour établir cette vérité; mais une histoire impartiale et
sérieuse du tribunal révolutionnaire est encore à faire.
Emparons-nous d'abord de cette déclaration non démentie par des membres
de l'ancien comité de Salut public: «Il n'y avoit point de contact entre
le comité et le tribunal révolutionnaire que pour les dénonciations des
accusés de crimes de lèse-nation, ou des factions, ou des généraux, pour
la communication des pièces et les rapports sur lesquels l'accusation
était portée, ainsi que pour l'exécution des décrets de la Convention
nationale.»[147] Cela n'a pas empêché ces membres eux-mêmes et une foule
d'écrivains sans conscience d'attribuer à Robespierre la responsabilité
d'une partie des actes de ce tribunal.
[Note 147: _Réponse des membres des anciens comités aux
imputations de Laurent Lecointre_, p. 43.]
Assez embarrassés pour expliquer l'absence des signatures de
Robespierre, de Couthon et de Saint-Just sur les grandes listes
d'accusés traduits au tribunal révolutionnaire en messidor et dans la
première décade de thermidor, les anciens collègues de Maximilien ont
dit: «Qu'importe! si c'était leur voeu que nous remplissions»![148]
Hélas! c'était si peu leur voeu que ce que Robespierre reprocha
précisément à ses ennemis, ce fut--ne cessons pas de le
rappeler--«d'avoir porté la Terreur dans toutes les conditions, déclaré
la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes ou des préjugés
incurables ou des choses indifférentes, pour trouver partout des
coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple même».[149] A
cette accusation terrible ils n'ont pu répondre que par des mensonges et
des calomnies.
[Note 148: _Réponse des membres des anciens comités aux
imputations de Lecointre_, p. 44.]
[Note 149: Discours du 8 thermidor, p. 8.]
Présenter le tribunal révolutionnaire comme tout dévoué à Maximilien,
c'était chose assez difficile au lendemain du jour où ce tribunal
s'était mis si complaisamment au service des vainqueurs, et,
Fouquier-Tinville en tête, avait été féliciter la Convention nationale
d'avoir su distinguer les _traîtres_[150]. Si parmi les membres de
ce tribunal, jurés ou juges, quelques-uns professaient pour Robespierre
une estime sans borne, la plupart étaient à son égard ou indifférents ou
hostiles. Dans le procès où furent impliquées les _fameuses
vierges_ de Verdun figuraient deux accusés nommés Bertault et Bonin,
à la charge desquels on avait relevé, entre autres griefs, de violents
propros contre Robespierre. Tous deux se trouvèrent précisément au
nombre des acquittés[151].
[Note 150: Séance du 10 thermidor (_Moniteur_ du 12 [30 juillet
1794]).]
[Note 151: Audience du 12 floréal (25 avril 1794), _Moniteur_
du 13 floréal (2 mai 1794).]
Cependant il paraissait indispensable de le rendre solidaire des actes
de ce tribunal. «On s'est attaché particulièrement», a-t-il dit
lui-même, «à prouver que le tribunal révolutionnaire était un tribunal
de sang créé par moi seul, et que je maîtrisais absolument pour faire
égorger tous les gens de bien, et même tous les fripons, car on voulait
me susciter des ennemis de tous les genres»[152]. On imagina donc, après
Thermidor, de répandre le bruit qu'il avait gouverné le tribunal par
Dumas et par Coffinhal. On avait appris _depuis_, prétendait-on,
qu'il avait eu avec eux des conférences journalières où _sans
doute_ il conférait des détenus à mettre en jugement[153]. On ne s'en
était pas douté auparavant. Mais plus la chose était absurde,
invraisemblable, plus on comptait sur la méchanceté des uns et sur la
crédulité des autres pour la faire accepter.
[Note 152: Discours du 8 thermidor, p. 22.]
[Note 153: _Réponse des membres des anciens comités aux
imputations de Lecointre_, p. 44.]
Hommes de tête et de coeur, dont la réputation de civisme et de probité
est demeurée intacte malgré les calomnies persistantes sous lesquelles
on a tenté d'étouffer leur mémoire, Dumas et Coffinhal avaient été les
seuls membres du tribunal révolutionnaire qui se fussent activement
dévoués à la fortune de Robespierre dans la journée du 9 thermidor.
Emportés avec lui par la tempête, ils n'étaient plus là pour répondre.
A-t-on jamais produit la moindre preuve de leurs prétendues conférences
avec Maximilien? Non; mais c'était chose dont on se passait volontiers
quand on écrivait l'histoire sous la dictée des vainqueurs. Dans les
papiers de Dumas on a trouvé un billet de Robespierre, un seul: c'était
une invitation pour se rendre ... au comité de Salut public[154].
[Note 154: Voici cette invitation citée en fac-similé à la suite des
notes fournies par Robespierre à Saint-Just pour son rapport sur les
dantonistes: «Le comité de Salut public invite le citoïen Dumas,
vice-président du tribunal criminel, à se rendre au lieu de ses séances
demain à midi.--Paris, le 12 germinal, l'an II de la République.
--Robespierre.»]
S'il n'avait aucune action sur le tribunal révolutionnaire, du moins,
a-t-on prétendu encore, agissait-il sur Herman, qui, en sa qualité de
commissaire des administrations civiles et tribunaux, avait les prisons
sous sa surveillance. Nous avons démontré ailleurs la fausseté de cette
allégation. Herman, dont Robespierre estimait à juste titre la probité
et les lumières, avait bien pu être nommé, sur la recommandation de
Maximilien, président du tribunal révolutionnaire d'abord, et ensuite
commissaire des administrations civiles, mais ses relations avec lui se
bornèrent à des relations purement officielles, et dans l'espace d'une
année, il n'alla pas chez lui plus de cinq fois; ses déclarations à cet
égard n'ont jamais été démenties[155].
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