Le Voyage De Monsieur Perrichon
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DANIEL.--Tiens! notre beau-père!
PERRICHON, _à la marchande de livres_.--Madame, je voudrais un livre
pour ma femme et ma fille... un livre qui ne parle ni de galanterie,
ni d'argent, ni de politique, ni de mariage, ni de mort.
DANIEL, _à part_.--Robinson Crusoé!
LA MARCHANDE.--Monsieur, j'ai votre affaire[2]. (_Elle lui remet un
volume_.)
PERRICHON, _lisant_.--_Les Bords de la Saône_[3]: deux francs!
(_Payant_.) Vous me jurez qu'il n'y a pas de bêtises[4] là-dedans?
(_On entend la cloche_.) Ah diable! Bonjour, madame. (_Il sort en
courant_.)
ARMAND.--Suivons-le!
DANIEL.--Suivons! C'est égal[5], je voudrais bien savoir où nous
allons?... (_On voit courir plusieurs voyageurs_.--_Tableau_[6].)
ACTE DEUXIÈME
Un intérieur d'auberge au Montanvert[1], près de la mer de Glace.--Au
fond, à droite, porte d'entrée; au fond, à gauche, fenêtre; vue de
montagnes couvertes de neige; à gauche, porte et cheminée haute.
--Table; à droite, table où est le livre des voyageurs, et porte.
SCÈNE PREMIÈRE
ARMAND, DANIEL, L'AUBERGISTE, UN GUIDE
_Daniel et Armand sont assis à une table et déjeunent_
L'AUBERGISTE.--Ces messieurs[2] prendront-ils autre chose?
DANIEL.--Tout à l'heure... du café.
ARMAND.--Faites manger le guide; après, nous partirons pour la mer de
Glace.
L'AUBERGISTE.--Venez, guide. (_Il sort, suivi du guide, par la
droite_.)
DANIEL.--Eh bien! mon cher Armand?
ARMAND.--Eh bien! mon cher Daniel?
DANIEL.--Les opérations[3] sont engagées, nous avons commencé
l'attaque.
ARMAND.--Notre premier soin a été de nous introduire dans le même
wagon[4] que la famille Perrichon; le papa avait déjà mis sa calotte.
DANIEL.--Nous les avons bombardés de prévenances, de petits soins[5].
ARMAND.--Vous avez prêté votre journal à monsieur Perrichon, qui
a dormi dessus... En échange, il vous a offert _les Bords de la
Saône_... un livre avec des images.
DANIEL.--Et vous, à partir de Dijon[6], vous avez tenu un store dont
la mécanique[7] était dérangée; ça a dû vous fatiguer.
ARMAND.--Oui, mais la maman m'a comblé de pastilles de chocolat.
DANIEL.--Gourmand!... vous vous êtes fait nourrir[8].
ARMAND.--A Lyon, nous descendons au même hôtel...
DANIEL.--Et le papa, en nous retrouvant, s'écrie: Ah! quel heureux
hasard!...
ARMAND.--A Genève, même rencontre... imprévue...
DANIEL.--A Chamouny[9], même situation; et le Perrichon de s'écrier
toujours: Ah! quel heureux hasard!...
ARMAND.--Hier soir, vous apprenez que la famille se dispose à venir
voir la mer de Glace, et vous venez me chercher dans ma chambre... dès
l'aurore... c'est un trait de gentilhomme[10]!
DANIEL.--C'est dans notre programme... lutte loyale!... Voulez-vous de
l'omelette?
ARMAND.--Merci[11]... Mon cher, je dois vous prévenir... loyalement,
que de Châlon[12] à Lyon, mademoiselle Perrichon m'a regardé trois
fois.
DANIEL.--Et moi quatre!
ARMAND.--Diable! c'est sérieux!
DANIEL.--Ça le[13] sera bien davantage quand elle ne nous regardera
plus... Je crois qu'en ce moment elle nous préfère tous les deux... ça
peut durer longtemps comme ça; heureusement que nous sommes gens de
loisir.
ARMAND.--Ah ça! expliquez-moi comment vous avez pu vous éloigner de
Paris, étant le gérant d'une société de paquebots...
DANIEL.--_Les Remorqueurs sur la Seine_... capital social, deux
millions. C'est bien simple: je me suis demandé un petit congé, et
je n'ai pas hésité à me l'accorder... J'ai de bons employés; les
paquebots vont tout seuls[14], et pourvu que je sois à Paris le huit
du mois prochain pour le paiement du dividende... Ah çà! et vous? un
banquier!... il me semble que vous pérégrinez beaucoup!
ARMAND.--Oh! ma maison de banque ne m'occupe guère... J'ai associé
mes capitaux en réservant la liberté de ma personne[15], je suis
banquier...
DANIEL.--Amateur!
ARMAND.--Je n'ai, comme vous, affaire à Paris que vers le huit du mois
prochain.
DANIEL.--Et d'ici là nous allons nous faire une guerre à outrance...
ARMAND.--A outrance! comme deux bons amis... J'ai eu un moment la
pensée de vous céder la place; mais j'aime sérieusement Henriette...
DANIEL.--C'est singulier... je voulais vous faire le même sacrifice...
sans rire... A Châlon, j'avais envie de décamper, mais je l'ai
regardée...
ARMAND.--Elle est si jolie!
DANIEL.--Si douce!
ARMAND.--Si blonde!
DANIEL.--Il n'y a presque plus de blondes[16]; et des yeux!
ARMAND.--Comme nous les aimons[17].
DANIEL.--Alors je suis resté!
ARMAND.--Ah! je vous comprends!
DANIEL.--A la bonne heure! C'est un plaisir de vous avoir pour ennemi!
(_Lui serrant la main_.) Cher Armand!
ARMAND, _de même_.--Bon Daniel! Ah çà! monsieur Perrichon n'arrive
pas! Est-ce qu'il aurait changé son itinéraire? Si nous allions les
perdre!...
DANIEL.--Diable! c'est qu'il[18] est capricieux, le bonhomme...
Avant-hier il nous a envoyés nous promener à Ferney[19] où nous
comptions le retrouver...
ARMAND.--Et pendant ce temps, il était allé à Lausanne.
DANIEL.--Eh bien, c'est drôle de voyager comme cela! (_Voyant Armand
qui se leve_.) Où allez-vous donc?
ARMAND.--Je ne tiens pas en place[20], j'ai envie d'aller au-devant de
ces dames.
DANIEL.--Et le café?
ARMAND.--Je n'en prendrai pas... Au revoir! (_Il sort vivement par le
fond_.)
ACTE II, SCÈNE II
DANIEL, _puis_ L'AUBERGISTE, _puis_ LE GUIDE
DANIEL.--Quel excellent garçon! c'est tout coeur, tout feu[1]...
mais ça ne sait pas vivre; il est parti sans prendre son café!
(_Appelant_.) Holà!... monsieur l'aubergiste!
L'AUBERGISTE, _paraissant_.--Monsieur?
DANIEL.--Le café. (_L'aubergiste sort. Daniel allume un cigare_.)
Hier, j'ai voulu faire fumer le beau-père... ça ne lui a pas
réussi[2]...
L'AUBERGISTE, _apportant le café_.--Monsieur est servi.
DANIEL, _s'asseyant derrière la table devant la cheminée et étendant
une jambe sur la chaise d'Armand_.--Approchez cette chaise... très
bien... (_Il a désigné une autre chaise, il y étend l'autre jambe_.)
Merci!... Ce pauvre Armand! il court sur la grande route, lui, en
plein soleil[3]... et moi, je m'étends! Qui arrivera le premier de
nous deux? nous avons[4] la fable du _Lièvre et de la Tortue_.
L'AUBERGISTE, _lui présentant un registre_.--Monsieur veut-il écrire
quelque chose sur le livre des voyageurs?
DANIEL.--Moi?... je n'écris jamais après mes repas, rarement avant...
Voyons les pensées délicates et ingénieuses des visiteurs. (_Il
feuillette le livre, lisant_.) «Je ne me suis jamais mouché si
haut[5]!...» Signé: «Un voyageur enrhumé...» (_Il continue à
feuilleter_.) Oh! la belle écriture[6]! (_Lisant_.) «Qu'il est beau
d'admirer les splendeurs de la nature, entouré de sa femme et de sa
nièce!...» Signé: «Malaquais, rentier...» Je me suis toujours demandé
pourquoi les Français, si spirituels chez eux, sont si bêtes en
voyage! (_Cris et tumulte au dehors_.)
L'AUBERGISTE.--Ah! mon Dieu!
DANIEL.--Qu'y a-t-il?
ACTE II, SCÈNE III
DANIEL, PERRICHON, ARMAND, MADAME PERRICHON, HENRIETTE, L'AUBERGISTE
_Perrichon entre, soutenu par sa femme et le guide_
ARMAND.--Vite, de l'eau! du sel! du vinaigre!
DANIEL.--Qu'est-il donc arrivé?
HENRIETTE.--Mon père a manqué de se tuer!
DANIEL.--Est-il possible?
PERRICHON, _assis_.--Ma femme!... ma fille!... Ah! je me sens
mieux!...
HENRIETTE, _lui présentant un verre d'eau sucrée_.--Tiens!... bois! ça
te remettra...
PERRICHON.--Merci... quelle culbute! (_Il boit_.)
MADAME PERRICHON.--C'est ta faute aussi... vouloir monter à cheval, un
père de famille!... et avec des éperons encore!
PERRICHON.--Les éperons n'y sont pour rien[1]... c'est la bête qui est
ombrageuse.
MADAME PERRICHON.--Tu l'auras piquée[2] sans le vouloir, elle s'est
cabrée...
HENRIETTE.--Et sans monsieur Armand qui venait d'arriver... mon père
disparaissait[3] dans un précipice...
MADAME PERRICHON.--Il y était déjà... je le voyais rouler comme une
boule... nous poussions des cris!...
HENRIETTE.--Alors, monsieur s'est élancé!...
MADAME PERRICHON.--Avec un courage, un sangfroid!... Vous êtes notre
sauveur... car sans vous mon mari... mon pauvre ami... (_Elle éclate
en sanglots_.)
ARMAND.--Il n'y a plus de danger... calmez-vous!
MADAME PERRICHON, _pleurant toujours_.--Non! ça me fait du bien! (_A
son mari_.) Ça t'apprendra à mettre des éperons. (_Sanglotant plus
fort_.) Tu n'aimes pas ta famille.
HENRIETTE, _à Armand_.--Permettez-moi d'ajouter mes remercîments
à ceux de ma mère; je garderai toute ma vie le souvenir de cette
journée... toute ma vie!...
ARMAND.--Ah! mademoiselle!
PERRICHON, _à part_.--A mon tour[4]!... (_Haut_.) Monsieur Armand!...
non, laissez-moi vous appeler Armand!
ARMAND.--Comment donc[5]!
PERRICHON.--Armand... donnez-moi la main... Je ne sais pas faire de
phrases, moi... mais tant qu'il battra, vous aurez une place dans le
coeur de Perrichon! (_Lui serrant la main_.) Je ne vous dis que cela!
MADAME PERRICHON.--Merci!... monsieur Armand!
HENRIETTE.--Merci, monsieur Armand!
ARMAND.--Mademoiselle Henriette!
DANIEL, _à part_.--Je commence à croire que j'ai eu tort de prendre
mon café!
MADAME PERRICHON, _à l'aubergiste_.--Vous ferez reconduire le
cheval[6], nous retournerons tous en voiture...
PERRICHON, _se levant_.--Mais je t'assure, ma chère amie, que je suis
assez bon cavalier... (_Poussant un cri_.) Aïe!
Tous.--Quoi?
PERRICHON.--Rien!... les reins! Vous ferez reconduire le cheval!
MADAME PERRICHON.--Viens te reposer un moment; au revoir, monsieur
Armand!
HENRIETTE.--Au revoir, monsieur Armand!
PERRICHON, _serrant énergiquement la main d'Armand_.--A bientôt...
Armand! (_Poussant un second cri_.) Aïe!... j'ai trop serré[7]! (_Il
entre à gauche suivi de sa femme et de sa fille_.)
ACTE II, SCÈNE IV
ARMAND, DANIEL
ARMAND.--Qu'est-ce que vous dites de cela, mon cher Daniel?
DANIEL.--Que voulez-vous[1]? c'est de la veine!... vous sauvez le
père, vous cultivez le précipice[2], ce n'était pas dans le programme!
ARMAND.--C'est bien le hasard...
DANIEL.--Le papa vous appelle Armand, la mère pleure et la fille vous
décoche des phrases bien senties... Je suis vaincu, c'est clair! et je
n'ai plus qu'à vous céder la place[3]...
ARMAND.--Allons donc! vous plaisantez...
DANIEL.--Je plaisante si peu que, dès ce soir, je pars pour Paris...
ARMAND.--Comment?
DANIEL.--Où vous retrouverez[4] un ami... qui vous souhaite bonne
chance!
ARMAND.--Vous partez! ah! merci!
DANIEL.--Voilà un cri du coeur[5]!
ARMAND.--Ah! pardon! je le retire!... après le sacrifice que vous me
faites...
DANIEL.--Moi? entendons-nous bien... Je ne vous fais pas le plus léger
sacrifice. Si je me retire, c'est que je ne crois avoir aucune chance
de réussir; car, maintenant encore, s'il s'en présentait une... même
petite, je resterais.
ARMAND.--Ah!
DANIEL.--Est-ce singulier! Depuis qu'Henriette m'échappe, il me semble
que je l'aime davantage.
ARMAND.--Je comprends cela... aussi[6], je ne vous demanderai pas le
service que je voulais vous demander...
DANIEL.--Quoi donc?
ARMAND.--Non, rien...
DANIEL.--Parlez... je vous en prie.
ARMAND.--J'avais songé... puisque vous partez, à vous prier de voir
monsieur Perrichon, de lui toucher quelques mots de ma position, de
mes espérances.
DANIEL.--Ah! diable!
ARMAND.--Je ne puis le faire moi-même... j'aurais l'air de réclamer le
prix du service que je viens de lui rendre.
DANIEL.--Enfin, vous me priez de faire la demande[7] pour vous?
Savez-vous que c'est original, ce que vous me demandez là!
ARMAND.--Vous refusez?...
DANIEL.--Ah! Armand! j'accepte!
ARMAND.--Mon ami[8]!
DANIEL.--Avouez que je suis un bien bon petit rival, un rival qui
fait la demande! (_Voix de Perrichon dans la coulisse_.) J'entends le
beau-père! Allez fumer un cigare et revenez!
ARMAND.--Vraiment! je ne sais comment vous remercier...
DANIEL.--Soyez tranquille[9], je vais faire vibrer chez lui la corde
de la reconnaissance. (_Armand sort par le fond_.)
ACTE II, SCÈNE V
DANIEL, PERRICHON, _puis_ L'AUBERGISTE
PERRICHON, _entrant et parlant à la cantonade_.--Mais certainement il
m'a sauvé! certainement il m'a sauvé[1], et, tant que battra le coeur
de Perrichon... Je le lui ai dit...
DANIEL.--Eh bien! monsieur Perrichon... vous sentez-vous mieux?
PERRICHON.--Ah! je suis tout à fait remis... je viens de boire trois
gouttes de rhum dans un verre d'eau, et dans un quart d'heure, je
compte gambader sur la mer de Glace. Tiens, votre ami n'est plus là?
DANIEL.--Il vient de sortir.
PERRICHON.--C'est un brave jeune homme!... ces dames l'aiment
beaucoup.
DANIEL.--Oh! quand elles le connaîtront davantage!... un coeur d'or!
obligeant, dévoué, et d'une modestie[2]!...
BERRICHON.--Oh! c'est rare.
DANIEL.--Et puis il est banquier... c'est un banquier!...
PERRICHON.--Ah!
DANIEL.--Associé de la maison Turneps, Desroches et Cie. Dites
donc[3], c'est assez flatteur d'être repêché par un banquier... car
enfin[4], il vous a sauvé!... Hein? sans lui!...
PERRICHON.--Certainement... certainement. C'est très gentil ce qu'il a
fait là!
DANIEL, _étonné_.--Comment, gentil[5]!
PERRICHON.--Est-ce que vous allez vouloir atténuer le mérite de son
action?
DANIEL.--Par exemple[6]!
PERRICHON.--Ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie... ça[7]!...
tant que le coeur de Perrichon battra... Mais, entre nous, le service
qu'il m'a rendu n'est pas aussi grand que ma femme et ma fille veulent
bien le dire.
DANIEL, _étonné_.--Ah bah!
PERRICHON.--Oui. Elles se montent la tête. Mais, vous savez, les
femmes!...
DANIEL.--Cependant, quand Armand vous a arrêté, vous rouliez...
PERRICHON.--Je roulais, c'est vrai... mais avec une présence d'esprit
étonnante... J'avais aperçu un petit sapin après lequel j'allais me
cramponner; je le tenais déjà quand votre ami est arrivé.
DANIEL, _à part_.--Tiens, tiens! vous allez voir qu'il s'est sauvé
tout seul.
PERRICHON.--Au reste, je ne lui sais pas moins gré de sa bonne
intention... Je compte le revoir... lui réitérer mes remercîments...
je l'inviterai même cet hiver.
DANIEL, _à part_.--Une tasse de thé[8]!
PERRICHON.--Il paraît que ce n'est pas la première fois qu'un pareil
accident arrive à cet endroit-là... c'est un mauvais pas[9]...
L'aubergiste vient de me raconter que, l'an dernier, un Russe... un
prince... très bon cavalier!... car ma femme a beau dire[10], ça ne
tient pas à mes éperons!... avait roulé dans le même trou.
DANIEL.--En vérité!
PERRICHON.--Son guide l'a retiré... Vous voyez! qu'on s'en retire
parfaitement[11]. Eh bien! le Russe lui a donné cent francs!
DANIEL.--C'est très bien payé!
PERRICHON.--Je le crois bien[12]!... Pourtant c'est ce que ça vaut...
DANIEL.--Pas un sou de plus. (_A part_.) Oh! mais je ne pars pas[13].
PERRICHON, _remontant_.--Ah ça! ce guide n'arrive pas?
DANIEL.--Est-ce que ces dames sont prêtes?
PERRICHON.--Non... elles ne viendront pas: vous comprenez?... mais je
compte sur vous.
DANIEL.--Et sur Armand?
PERRICHON.--S'il veut être des nôtres[14], je ne refuserai
certainement pas la compagnie de M. Desroches.
DANIEL, _à part_.--M. Desroches! Encore un peu et il va le prendre en
grippe!
L'AUBERGISTE, _entrant de la droite_.--Monsieur!...
PERRICHON.--Eh bien! ce guide?
L'AUBERGISTE.--Il est à la porte... Voici vos chaussons.
PERRICHON.--Ah! oui! il paraît[15] qu'on glisse dans les crevasses
là-bas... et comme je ne veux avoir d'obligation à personne...
L'AUBERGISTE, _lui présentant le registre_.--Monsieur écrit-il sur le
livre des voyageurs?
PERRICHON.--Certainement... mais je ne voudrais pas écrire quelque
chose d'ordinaire... il me faudrait... là... une pensée!... une jolie
pensée!... (_Rendant le livre à l'aubergiste_.) Je vais y rêver[16] en
mettant mes chaussons. (_A Daniel_.) Je suis à vous dans la minute.
(_Il entre à droite suivi de l'aubergiste_.)
ACTE II, SCÈNE VI
DANIEL, _puis_ ARMAND
DANIEL, _seul_.--Ce carrossier est un trésor d'ingratitude. Or, les
trésors appartiennent à ceux qui les trouvent, article 716 du Code
civil[1]...
ARMAND, _paraissant à la porte du fond_.--Eh bien?
DANIEL, _à part_.--Pauvre garçon!
ARMAND.--L'avez-vous vu?
DANIEL.--Oui.
ARMAND.--Lui avez-vous parlé?
DANIEL.--Je lui ai parlé.
ARMAND.--Alors vous avez fait ma demande?...
DANIEL.--Non.
ARMAND.--Tiens! pourquoi?
DANIEL.--Nous nous sommes promis d'être francs vis-à-vis l'un de
l'autre... Eh bien! mon cher Armand, je ne pars plus, je continue la
lutte.
ARMAND, _étonné_.--Ah! c'est différent!... et peut-on vous demander
les motifs qui ont changé votre détermination?
DANIEL.--Les motifs... j'en ai un puissant: je crois réussir.
ARMAND.--Vous?
DANIEL.--Je compte prendre un autre chemin que le vôtre et arriver
plus vite.
ARMAND.--C'est très bien... vous êtes dans votre droit...
DANIEL.--Mais la lutte n'en continuera pas moins loyale et amicale?
ARMAND.--Oui.
DANIEL.--Voilà un oui un peu sec!
ARMAND.--Pardon!... (_Lui tendant la main_.) Daniel, je vous le
promets...
DANIEL.--A la bonne heure! (_Il remonte_.)
ACTE II, SCÈNE VII
LES MÊMES, PERRICHON, _puis_ L'AUBERGISTE
PERRICHON.--Je suis prêt... j'ai mis mes chaussons... Ah! monsieur
Armand!
ARMAND.--Vous sentez-vous remis de votre chute?
PERRICHON.--Tout à fait! ne parlons plus de ce petit accident... c'est
oublié!
DANIEL, _à part_.--Oublié! il est plus vrai que nature[l]...
PERRICHON.--Nous partons pour la mer de Glace... êtes-vous des nôtres?
ARMAND.--Je suis un peu fatigué... je vous demanderai la permission de
rester...
PERRICHON, _avec empressement_.--Très volontiers! ne vous gênez
pas[2]! (_A l'aubergiste qui entre_.) Ah! monsieur l'aubergiste,
donnez-moi le livre des voyageurs. (_Il s'assied à droite et écrit_.)
DANIEL, _à part_.--Il paraît qu'il a trouvé sa pensée... la jolie
pensée.
PERRICHON, _achevant d'écrire_.--Là... voilà ce que c'est! (_Lisant
avec emphase_.) «Que l'homme est petit quand on le contemple du haut
de la _mère_ de Glace!»
DANIEL.--Sapristi! c'est fort!
ARMAND, _à part_.--Courtisan!
PERRICHON, _modestement_.--Ce n'est pas l'idée de tout le monde.
DANIEL, _à part_.--Ni l'orthographe; il a écrit _mère, r, e, re_[3]!
PERRICHON, _à l'aubergiste, lui montrant le livre ouvert sur la
table_.--Prenez garde! c'est frais!
L'AUBERGISTE.--Le guide attend ces messieurs avec les bâtons ferrés.
PERRICHON.--Allons! en route!
DANIEL.--En route! (_Daniel et Perrichon sortent suivis de
l'aubergiste_.)
ACTE II, SCÈNE VIII
ARMAND, _puis_ L'AUBERGISTE _et_ LE COMMANDANT MATHIEU
ARMAND.--Quel singulier revirement chez Daniel! Ces dames sont
là... elles ne peuvent tarder à sortir[1], je veux les voir... leur
parler... (_S'asseyant vers la cheminée et prenant un journal_.) Je
vais les attendre.
L'AUBERGISTE, _à la cantonade_.--Par ici, monsieur!...
LE COMMANDANT, _entrant_.--Je ne reste qu'une minute... je repars à
l'instant pour là mer de Glace... (_S'asseyant devant la table sur
laquelle est resté le registre ouvert_.) Faites-moi servir[2] un grog
au kirsch, je vous prie.
L'AUBERGISTE, _sortant à droite_.--Tout de suite, monsieur.
LE COMMANDANT, _apercevant le registre_.--Ah! ah! le livre des
voyageurs! voyons... (_Lisant_.) «Que l'homme est petit quand on
le contemple du haut de la _mère_ de Glace!...» Signé Perrichon...
_mère_! Voilà un monsieur qui mérite une leçon d'orthographe.
L'AUBERGISTE, _apportant le grog_.--Voici, monsieur. (_Il le pose sur
la table à gauche_.)
LE COMMANDANT, _tout[3] en écrivant sur le registre_.--Ah, monsieur
l'aubergiste...
L'AUBERGISTE.--Monsieur?
LE COMMANDANT.--Vous n'auriez pas[4] parmi les personnes qui sont
venues chez vous ce matin un voyageur du nom d'Armand Desroches?
ARMAND.--Hein?... c'est moi, monsieur.
LE COMMANDANT, _se levant_.--Vous, monsieur!... pardon! (_A
l'aubergiste_.) Laissez-nous. (_L'aubergiste sort_.) C'est bien à
monsieur Armand Desroches de la maison Turneps, Desroches et Cie que
j'ai l'honneur de parler?
ARMAND.--Oui, monsieur.
LE COMMANDANT.--Je suis le commandant Mathieu. (_Il s'assied à gauche
et prend son grog_.)
ARMAND.--Ah! enchanté!... mais je ne crois pas avoir l'avantage de
vous connaître, commandant.
LE COMMANDANT.--Vraiment? Alors je vous apprendrai que vous me
poursuivez à outrance pour une lettre de change que j'ai eu
l'imprudence de mettre dans la circulation...
ARMAND.--Une lettre de change!
LE COMMANDANT.--Vous avez même obtenu contre moi une prise de corps.
ARMAND.--C'est possible, commandant, mais ce n'est pas moi, c'est la
maison qui agit.
LE COMMANDANT.--Aussi[5] n'ai-je aucun ressentiment contre vous... ni
contre votre maison... seulement, je tenais à vous dire que je n'avais
pas quitté Paris pour échapper aux poursuites.
ARMAND.--Je n'en doute pas.
LE COMMANDANT.--Au contraire!... Dès que je serai de retour à Paris,
dans une quinzaine, avant peut-être... je vous le ferai savoir, et je
vous serai infiniment obligé de me faire mettre à Clichy[6]... le plus
tôt possible?...
ARMAND.--Vous plaisantez, commandant...
LE COMMANDANT.--Pas le moins du monde!... Je vous demande cela comme
un service...
ARMAND.--J'avoue que je ne comprends pas...
LE COMMANDANT (_ils se lèvent_).--Mon Dieu! je suis moi-même un peu
embarrassé pour vous expliquer... Pardon, êtes-vous garçon[7]?
ARMAND.--Oui, commandant.
LE COMMANDANT.--Oh! alors! je puis vous faire ma confession... J'ai le
malheur d'avoir une faiblesse... J'aime.
ARMAND.--Vous?
LE COMMANDANT.--C'est bien ridicule à mon âge, n'est-ce pas?
ARMAND.--Je ne dis pas ça.
LE COMMANDANT.--Oh! ne vous gênez pas[8]! Je me suis affolé d'une
jeune personne qui se nomme Anita... et qui se moque de moi. Cela
me ruine. Je veux la quitter, je pars, je fais deux cents lieues;
j'arrive à la mer de Glace... et je ne suis pas sûr de ne pas
retourner ce soir à Paris!... C'est plus fort que moi!... L'amour à
cinquante ans... voyez-vous[9]... c'est comme un rhumatisme, rien ne
le guérit.
ARMAND, _riant_.--Commandant, je n'avais pas besoin de cette
confidence pour arrêter les poursuites... je vais écrire immédiatement
à Paris...
LE COMMANDANT, _vivement_.--Mais, du tout![10] n'écrivez pas! Je tiens
à être enfermé; c'est peut-être un moyen de guérison. Je n'en ai pas
encore essayé.
ARMAND.--Mais cependant...
LE COMMANDANT.--Permettez! j'ai la loi pour moi[11].
ARMAND.--Allons, commandant! puisque vous le voulez...
LE COMMANDANT.--Je vous en prie... instamment... Dès que je serai
de retour... je vous ferai passer ma carte et vous pourrez faire
instrumenter... Je ne sors jamais avant dix heures. (_Saluant_.)
Monsieur, je suis bien heureux d'avoir eu l'honneur de faire votre
connaissance.
ARMAND.--Mais c'est moi, commandant... (_Ils se saluent. Le commandant
sort par le fond_.)
ACTE II, SCÈNE IX
ARMAND, _puis_ MADAME PERRICHON, _puis_ HENRIETTE
ARMAND.--A la bonne heure! il n'est pas banal celui-là! (_Apercevant
Madame Perrichon qui entre de la gauche_.) Ah! madame Perrichon!
MADAME PERRICHON.--Comment! vous êtes seul, monsieur? Je croyais que
vous deviez accompagner ces messieurs.
ARMAND.--Je suis déjà venu ici l'année dernière, et j'ai demandé à
monsieur Perrichon la permission de me mettre à vos ordres.
MADAME PERRICHON.--Ah! monsieur. (_A part_.) C'est tout à fait un
homme du monde!... (_Haut_.) Vous aimez beaucoup la Suisse?
ARMAND.--Oh! il faut bien aller quelque part.
MADAME PERRICHON.--Oh! moi, je ne voudrais pas habiter ce pays-là...
il y a trop de précipices et de montagnes... Ma famille est de la
Beauce[1].
ARMAND.--Ah! je comprends.
MADAME PERRICHON.--Près d'Étampes...
ARMAND, _à part_.--Nous devons avoir un correspondant à Étampes; ce
serait un lien. (_Haut_.) Vous ne connaissez pas monsieur Pingley, à
Étampes?
MADAME PERRICHON.--Pingley!... c'est mon cousin! Vous le connaissez?
ARMAND.--Beaucoup. (_A part_.) Je ne l'ai jamais vu!
MADAME PERRICHON.--Quel homme charmant!
ARMAND.--Ah! oui!
MADAME PERRICHON.--C'est un bien grand malheur qu'il ait son
infirmité!
ARMAND.--Certainement... c'est un bien grand malheur!
MADAME PERRICHON.--Sourd à quarante-sept ans!
ARMAND, _à part_.--Tiens! il est sourd, notre correspondant! C'est
donc pour ça qu'il ne répond jamais à nos lettres[2].
MADAME PERRICHON.--Est-ce singulier! c'est un ami de Pingley qui sauve
mon mari!... Il y a de bien grands hasards dans le monde.
ARMAND.--Souvent aussi on attribue au hasard des péripéties dont il
est parfaitement innocent.
MADAME PERRICHON.--Ah! oui... souvent aussi on attribue[3]... (_A
part_.) Qu'est-ce qu'il veut dire?
ARMAND.--Ainsi, madame, notre rencontre en chemin de fer, puis à Lyon,
puis à Genève, à Chamouny, ici même, vous mettez tout cela sur le
compte du hasard?
MADAME PERRICHON.--En voyage, on se retrouve...
ARMAND.--Certainement... surtout quand on se cherche.
MADAME PERRICHON.--Comment?...
ARMAND.--Oui, madame, il ne m'est pas permis de jouer plus longtemps
la comédie du hasard[4]; je vous dois là vérité, pour vous, pour
mademoiselle votre fille.
MADAME PERRICHON.--Ma fille!
ARMAND.--Me pardonnerez-vous? Le jour où je la vis, j'ai été touché,
charmé... J'ai appris que vous partiez pour la Suisse... et je suis
parti.
MADAME PERRICHON.--Mais alors, vous nous suivez?...
ARMAND.--Pas à pas... Que voulez-vous? j'aime!
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