Le Voyage De Monsieur Perrichon
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MADAME PERRICHON.--Monsieur!
ARMAND.--Oh! rassurez-vous! j'aime avec tout le respect, toute la
discrétion qu'on doit à une jeune fille dont on serait heureux de
faire sa femme.
MADAME PERRICHON, _perdant la tête, à part_.--Une demande en mariage!
Et Perrichon qui n'est pas là! (_Haut_.) Certainement, monsieur...
je suis charmée... non, flattée!... parce que vos manières... votre
éducation... Pingley... le service que vous nous avez rendu... mais
monsieur Perrichon est sorti... pour la mer de Glace... et aussitôt
qu'il rentrera...
HENRIETTE, _entrant vivement_.--Maman!... (_S'arrêtant_.) Ah! tu
causais avec monsieur Armand?
MADAME PERRICHON, _troublée_.--Nous causions, c'est-à-dire, oui! nous
parlions de Pingley! Monsieur connaît Pingley; n'est-ce pas?
ARMAND.--Certainement je connais Pingley!
HENRIETTE.--Oh! quel bonheur[5]!
MADAME PERRICHON, _à Henriette_.--Ah! comme tu es coiffée[6]... et ta
robe! ton col! (_Bas_.) Tiens-toi donc droite!
HENRIETTE, _étonnée_.--Qu'est-ce qu'il y a? (_Cris et tumulte au
dehors_.)
MADAME PERRICHON et HENRIETTE.--Ah! mon Dieu!
ARMAND.--Ces cris!...
ACTE II, SCÈNE X
LES MÊMES, PERRICHON, DANIEL, LE GUIDE, L'AUBERGISTE
_Daniel entre soutenu par l'aubergiste et par le guide_
PERRICHON, _très ému_.--Vite! de l'eau! du sel! du vinaigre! (_Il fait
asseoir Daniel_.)
TOUS.--Qu'y a-t-il?
PERRICHON.--Un événement affreux! (_S'interrompant_.) Faites-le boire,
frottez-lui les tempes!
DANIEL.--Merci... Je me sens mieux.
ARMAND.--Qu'est-il arrivé?
DANIEL.--Sans le courage de monsieur Perrichon...
PERRICHON, _vivement_.--Non, pas vous! ne parlez pas!...
(_Racontant_.) C'est horrible!... Nous étions sur la mer de Glace...
Le mont Blanc nous regardait tranquille et majestueux...
DANIEL, _à part_.--Le récit de Théramène[1]!
MADAME PERRICHON.--Mais dépêche-toi donc!
HENRIETTE.--Mon père!
PERRICHON.--Un instant, que diable! Depuis cinq minutes nous suivions,
tout pensifs, un sentier abrupt qui serpentait entre deux crevasses...
de glace[2]! Je marchais le premier.
MADAME PERRICHON.--Quelle imprudence!
PERRICHON.--Tout à coup, j'entends derrière moi comme un éboulement;
je me retourne: monsieur[3] venait de disparaître dans un de ces
abîmes sans fond, dont la vue seule fait frissonner!...
MADAME PERRICHON, _impatientée_.--Mon ami[4]!
PERRICHON.--Alors, n'écoutant que mon courage, moi, père de famille,
je m'élance...
MADAME PERRICHON et HENRIETTE.--Ciel!
PERRICHON.--... sur le bord du précipice; je lui tends mon bâton
ferré... il s'y cramponne... je tire... il tire... nous tirons, et,
après une lutte insensée, je l'arrache au néant et je le ramène à la
face du soleil, notre père à tous[5]!... (_Il s'essuie le front avec
son mouchoir_.)
HENRIETTE.--Oh! papa!
MADAME PERRICHON.--Mon ami!
PERRICHON, _embrassant sa femme et sa fille_.--Oui, mes enfants, c'est
une belle page...
ARMAND, _à Daniel_.--Comment vous trouvez-vous?
DANIEL, _bas_.--Très bien! ne vous inquiétez pas! (_Il se lève_.)
Monsieur Perrichon, vous venez de rendre un fils à sa mère...
PERRICHON, _majestueusement_.--C'est vrai!
DANIEL.--Un frère à sa soeur!
PERRICHON.--Et un homme à la société!
DANIEL.--Les paroles sont impuissantes pour reconnaître un tel
service.
PERRICHON.--C'est vrai!
DANIEL.--Il n'y a que le coeur... entendez-vous, le coeur!...
PERRICHON.--Monsieur Daniel! Non! laissez-moi vous appeler Daniel!
DANIEL.--Comment donc! (_A part_.) Chacun son tour!
PERRICHON, _ému_.--Daniel, mon ami, mon enfant... votre main! (_Il lui
prend la main_.) Je vous dois les plus douces émotions de ma vie...
Sans moi, vous ne seriez qu'une masse informe et repoussante,
ensevelie sous les frimas... Vous me devez tout, tout! (_Avec
noblesse_.) Je ne l'oublierai jamais!
DANIEL.--Ni moi!
PERRICHON, _à Armand, en s'essuyant les yeux_.--Ah! jeune homme!...
vous ne savez pas le plaisir qu'on éprouve à sauver son semblable!
HENRIETTE.--Mais, papa, monsieur le sait bien; puisque tantôt...
PERRICHON, _se rappelant_.--Ah! oui! c'est juste[6]! Monsieur
l'aubergiste, apportez-moi le livre des voyageurs.
MADAME PERRICHON.--Pourquoi faire?
PERRICHON.--Avant de quitter ces lieux, je désire consacrer par une
note le souvenir de cet événement!
L'AUBERGISTE, _apportant le registre_.--Voilà, monsieur.
PERRICHON.--Merci... Tiens, qui est-ce qui a écrit ça?
TOUS.--Quoi donc[7]?
PERRICHON, _lisant_.--«Je ferai observer à monsieur Perrichon que la
mer de Glace n'ayant pas d'enfants, l'E qu'il lui attribue devient un
dévergondage grammatical[8].» Signé: le Commandant.
TOUS.--Hein?
HENRIETTE, _bas à son père_.--Oui, papa! mer ne prend pas d'E à la
fin.
PERRICHON.--Je le savais! Je vais lui répondre à ce monsieur. (_Il
prend une plume et écrit_.) «Le Commandant est... un paltoquet!»
Signé: Perrichon.
LE GUIDE, _rentrant_.--La voiture est là.
PERRICHON.--Allons! Dépêchons-nous! (_Aux jeunes gens_.) Messieurs, si
vous voulez accepter une place... (_Armand et Daniel s'inclinent_.)
MADAME PERRICHON, _appelant son mari_.--Perrichon, aide-moi à
mettre mon manteau. (_Bas_.) On vient de me demander notre fille en
mariage...
PERRICHON.--Tiens! à moi aussi!
MADAME PERRICHON.--C'est monsieur Armand.
PERRICHON.--Moi, c'est Daniel... mon ami Daniel.
MADAME PERRICHON.--Mais il me semble que l'autre...
PERRICHON.--Nous parlerons de cela plus tard.
HENRIETTE, _à la fenêtre_.--Ah! il pleut à verse!
PERRICHON.--Ah diable! (_A l'aubergiste_.) Combien tient-on dans votre
voiture[9]?
L'AUBERGISTE.--Quatre dans l'intérieur et un à côté du cocher.
PERRICHON.--C'est juste le compte.
ARMAND.--Ne vous gênez pas pour moi.
PERRICHON.--Daniel montera avec nous.
HENRIETTE, _bas à son père_.--Et monsieur Armand?
PERRICHON, _bas_.--Dame! il n'y a que quatre places... il montera sur
le siège.
HENRIETTE.--Par une pluie pareille?
MADAME PERRICHON.--Un homme qui t'a sauvé!
PERRICHON.--Je lui prêterai mon caoutchouc!
HENRIETTE.--Ah[10]!
PERRICHON.--Allons! en route! en route!
DANIEL, _à part_.--Je savais bien que je reprendrais la corde[11]!
FIN DU DEUXIÈME ACTE
ACTE TROISIÈME
Un salon chez Perrichon, à Paris.--Cheminée au fond; porte d'entrée
dans l'angle à gauche; appartement[1] dans l'angle à droite; salle à
manger à gauche; au milieu, guéridon avec tapis; canapé à droite du
guéridon.
SCÈNE PREMIÈRE
JEAN, _seul, achevant d'essuyer un fauteuil_
Midi moins un quart... C'est aujourd'hui que monsieur Perrichon
revient de voyage avec madame et mademoiselle... J'ai reçu hier une
lettre de monsieur... la voilà. (_Lisant_.) «Grenoble[2], 5 juillet.
Nous arriverons mercredi, 7 juillet, à midi. Jean nettoiera
l'appartement et fera poser les rideaux.» (_Parlé_.) C'est fait.
(_Lisant_.) «Il dira à Marguerite, la cuisinière, de nous préparer le
dîner. Elle mettra le pot au feu[3]... un morceau pas trop gras... de
plus, comme il y a longtemps que nous n'avons mangé de poisson de mer,
elle nous achètera une petite barbue[4] bien fraîche... Si la barbue
était trop chère, elle la remplacerait par un morceau de veau à la
casserole.» (_Parlé_.) Monsieur peut arriver... tout est prêt... Voilà
ses journaux, ses lettres, ses cartes de visite... Ah! par exemple[5],
il est venu ce matin de bonne heure un monsieur que je ne connais
pas... il m'a dit qu'il s'appelait le Commandant... Il doit repasser.
(_Coup de sonnette à la porte extérieure_.) On sonne!... c'est
monsieur... je reconnais sa main!...
ACTE III, SCÈNE II
JEAN, PERRICHON, MADAME PERRICHON, HENRIETTE
_Ils portent des sacs de nuit et des cartons_
PERRICHON.--Jean... c'est nous!
JEAN.--Ah! monsieur!... madame!... mademoiselle!... (_Il les
débarrasse de leurs paquets_.)
PERRICHON.--Ah! qu'il est doux de rentrer chez soi, de voir ses
meubles, de s'y asseoir! (_Il s'assied sur le canapé_.)
MADAME PERRICHON, _assise à gauche_.--Nous devrions être de retour
depuis huit jours...
PERRICHON.--Nous ne pouvions passer à Grenoble sans aller voir les
Darinel[1]... ils nous ont retenus... (_A Jean_.) Est-il venu quelque
chose pour moi en mon absence?
JEAN.--Oui, monsieur... tout est là sur la table.
PERRICHON, _prenant plusieurs cartes de visite_.--Que de visites!
(_Lisant_.) Armand Desroches...
HENRIETTE, _avec joie_.--Ah[2]!
PERRICHON.--Daniel Savary... brave jeune homme! Armand Desroches...
Daniel Savary... charmant jeune homme!... Armand Desroches.
JEAN.--Ces messieurs sont venus tous les jours s'informer de votre
retour.
MADAME PERRICHON.--Tu leur dois une visite.
PERRICHON.--Certainement j'irai le voir... ce brave Daniel!
HENRIETTE.--Et monsieur Armand?
PERRICHON.--J'irai le voir aussi... après. (_Il se lève_.)
HENRIETTE, _à Jean_.--Aidez-moi à porter ces cartons dans la chambre.
JEAN.--Oui, mademoiselle. (_Regardant Perrichon_.) Je trouve monsieur
engraissé. On voit qu'il a fait un bon voyage.
PERRICHON.--Splendide, mon ami, splendide! Ah! tu ne sais pas? J'ai
sauvé un homme!
JEAN, _incrédule_.--Monsieur?... Allons donc[3]!... (_Il sort avec
Henriette par la droite_.)
ACTE III, SCÈNE III
PERRICHON, MADAME PERRICHON
PERRICHON.--Comment, allons donc!... Est-il bête, cet animal-là!
MADAME PERRICHON.--Maintenant que nous voilà de retour, j'espère que
tu vas prendre un parti... Nous ne pouvons tarder plus longtemps
à rendre réponse à ces deux jeunes gens... Deux prétendus dans la
maison... c'est trop!...
PERRICHON.--Moi, je n'ai pas changé d'avis... j'aime mieux Daniel!
MADAME PERRICHON.--Pourquoi?
PERRICHON.--Je ne sais pas... je le trouve plus... enfin, il me plaît,
ce jeune homme!
MADAME PERRICHON.--Mais l'autre... l'autre t'a sauvé!
PERRICHON.--Il m'a sauvé! Toujours le même refrain!
MADAME PERRICHON.--Qu'as-tu à lui reprocher? Sa famille est honorable,
sa position excellente...
PERRICHON.--Mon Dieu! je ne lui reproche rien... je ne lui en veux pas
à ce garçon!
MADAME PERRICHON.--Il ne manquerait plus que ça[1]!
PERRICHON.--Mais je lui trouve un petit air pincé[2].
MADAME PERRICHON.--Lui!
PERRICHON.--Oui, il a un ton protecteur... des manières... il semble
toujours se prévaloir du petit service qu'il m'a rendu...
MADAME PERRICHON.--Il ne t'en parle jamais!
PERRICHON.--Je le sais bien! mais c'est son air qui me dit: «Hein?
sans moi?...» C'est agaçant à la longue! tandis que l'autre!...
MADAME PERRICHON.--L'autre te répète sans cesse: «Hein? sans vous...
hein? sans vous!» Cela flatte ta vanité... et voilà pourquoi tu le
préfères.
PERRICHON.--Moi! de la vanité! J'aurais peut-être le droit d'en avoir!
MADAME PERRICHON.--Oh!
PERRICHON.--Oui, madame!... l'homme qui a risqué sa vie pour sauver
son semblable peut être fier de lui-même... mais j'aime mieux me
renfermer dans un silence modeste... signe caractéristique du vrai
courage!
MADAME PERRICHON.--Mais tout cela n'empêche pas que M. Armand...
PERRICHON.--Henriette n'aime pas... ne peut pas aimer M. Armand!
MADAME PERRICHON.--Qu'en sais-tu?
PERRICHON.--Dame! je suppose...
MADAME PERRICHON.--Il y a un moyen de le savoir, c'est de
l'interroger... et nous choisirons celui qu'elle préférera...
PERRICHON.--Soit!... mais ne l'influence pas!
MADAME PERRICHON.--La voici.
ACTE III, SCÈNE IV
PERRICHON, MADAME PERRICHON, HENRIETTE
MADAME PERRICHON, _à sa fille qui entre_.--Henriette... ma chère
enfant... ton père et moi, nous avons à te parler sérieusement.
HENRIETTE.--A moi?
PERRICHON.--Oui.
MADAME PERRICHON.--Te voila bientôt en âge d'être mariée... Deux
jeunes gens se présentent pour obtenir ta main... tous deux nous
conviennent... mais nous ne voulons pas contrarier ta volonté, et nous
avons résolu de te laisser l'entière liberté du choix.
HENRIETTE.--Comment!
PERRICHON.--Pleine et entière...
MADAME PERRICHON.--L'un de ces jeunes gens est M. Armand Desroches.
HENRIETTE.--Ah!
PERRICHON, _vivement_.--N'influence pas!...
MADAME PERRICHON.--L'autre est M. Daniel Savary...
PERRICHON.--Un jeune homme charmant, distingué, spirituel, et qui, je
ne le cache pas, a toutes mes sympathies...
MADAME PERRICHON.--Mais tu influences...
PERRICHON.--Du tout[1]! je constate un fait!... (_A sa fille_.)
Maintenant te voilà éclairée[2]... choisis....
HENRIETTE.--Mon Dieu!... vous m'embarrassez beaucoup... et je suis
prête à accepter celui que vous me désignerez...
PERRICHON.--Non! non! décide toi-même!
MADAME PERRICHON.--Parle, mon enfant!
HENRIETTE.--Eh bien! puisqu'il faut absolument faire un choix, je
choisis... M. Armand.
MADAME PERRICHON.--Là!
PERRICHON.--Armand! Pourquoi pas Daniel?
HENRIETTE.--Mais M. Armand t'a sauvé, papa.
PERRICHON.--Allons bien! encore? C'est fatigant, ma parole d'honneur!
MADAME PERRICHON.--Eh bien! tu vois... il n'y a pas à hésiter...
PERRICHON.--Ah! mais permets, chère amie[3], un père ne peut pas
abdiquer... Je réfléchirai, je prendrai mes renseignements[4].
MADAME PERRICHON, _bas_.--Monsieur Perrichon, c'est de la mauvaise
foi!
PERRICHON.--Caroline!...
ACTE III, SCÈNE V
LES MÊMES, JEAN, MAJORIN
JEAN, _à la cantonade_.--Entrez! ils viennent d'arriver! (_Majorin
entre_.)
PERRICHON.--Tiens! c'est Majorin!...
MAJORIN, _saluant_.--Madame... mademoiselle... j'ai appris que vous
reveniez aujourd'hui... alors j'ai demandé un jour de congé... j'ai
dît que j'étais de garde[1]...
PERRICHON.--Ce cher ami! c'est très aimable... Tu dînes avec nous?
nous avons une petite barbue...
MAJORIN.--Mais... si ce n'est pas indiscret[2]...
JEAN, _bas à Perrichon_.--Monsieur... c'est du veau à la casserole!
(_Il sort_.)
PERRICHON.--Ah[3]! (_A Majorin_.) Allons, n'en parlons plus, ce sera
pour une autre fois...
MAJORIN, _à part_.--Comment! Il me désinvite! S'il croit que j'y
tiens, à son dîner! (_Prenant Perrichon à part. Les dames s'asseyent
sur le canapé_.) J'étais venu pour te parler des six cents francs que
tu m'as prêtés le jour de ton départ...
PERRICHON.--Tu me les rapportes?
MAJORIN.--Non... Je ne touche que demain mon dividende des
paquebots... mais à midi précis...
PERRICHON.--Oh! ça ne presse pas!
MAJORIN.--Pardon... j'ai hâte de m'acquitter...
PERRICHON.--Ah! tu ne sais pas?... je t'ai rapporté un souvenir.
MAJORIN, _s'asseyant derrière le guéridon_.--Un souvenir! à moi?
PERRICHON, _s'asseyant_.--En passant à Genève, j'ai acheté trois
montres... une pour Jean, une pour Marguerite, la cuisinière... et une
pour toi, à répétition[4].
MAJORIN, _à part_.--Il me met après ses domestiques! (_Haut_.) Enfin?
PERRICHON.--Avant d'arriver à la douane française, je les avais
fourrées dans ma cravate[5]...
MAJORIN.--Pourquoi?
PERRICHON.--Tiens! je n'avais pas envie de payer les droits. On me
demande: Avez-vous quelque chose à déclarer? Je réponds non; je fais
un mouvement[6] et voilà ta diablesse de montre qui sonne: dig, dig,
dig.
MAJORIN.--Eh bien?
PERRICHON.--Eh bien! j'ai été pincé... on a tout saisi...
MAJORIN.--Comment!
PERRICHON.--J'ai eu une scène atroce! J'ai appelé le douanier _méchant
gabelou_[7]! Il m'a dit que j'entendrais parler de lui... Je regrette
beaucoup cet incident... elle était charmante, ta montre.
MAJORIN, _sèchement_.--Je ne t'en remercie pas moins... (_A part_.)
Comme s'il ne pouvait pas acquitter les droits... c'est sordide!
ACTE III, SCÈNE VI
LES MÊMES, JEAN, ARMAND
JEAN, _annonçant_.--Monsieur Armand Desroches!
HENRIETTE, _quittant son ouvrage_.--Ah!
MADAME PERRICHON, _se levant et allant au-devant d'Armand_.--Soyez le
bienvenu... nous attendions votre visite...
ARMAND, _saluant_.--Madame... monsieur Perrichon...
PERRICHON.--Enchanté! enchanté! (_A part_.) Il a toujours son petit
air protecteur!
MADAME PERRICHON, _bas à son mari_.--Présente-le donc à Majorin.
PERRICHON.--Certainement... (_Haut_.) Majorin, je te présente monsieur
Armand Desroches... une connaissance de voyage...
HENRIETTE, _vivement_.--Il a sauvé papa!
PERRICHON, _à part_.--Allons bien[1]!... encore!
MAJORIN.--Comment, tu as couru quelque danger?
PERRICHON.--Non... une misère...
ARMAND.--Cela ne vaut pas la peine d'en parler...
PERRICHON, _à part_.--Toujours[2] son petit air!
ACTE III, SCÈNE VII
LES MÊMES, JEAN, DANIEL
JEAN, _annonçant_.--Monsieur Daniel Savary!...
PERRICHON, _s'épanouissant_.--Ah! le voilà, ce cher ami!... ce bon
Daniel!... _(Il renverse presque le guéridon en courant au-devant de
lui_.)
DANIEL, _saluant_.--Mesdames... Bonjour, Armand!
PERRICHON, _le prenant par la main_.--Venez, que je vous présente à
Majorin... (_Haut_.) Majorin, je te présente un de mes bons... un de
mes meilleurs amis... monsieur Daniel Savary...
MAJORIN.--Savary? des paquebots?
DANIEL, _saluant_.--Moi-même.
PERRICHON.--Ah! sans moi, il ne te payerait pas demain ton dividende.
MAJORIN.--Pourquoi?
PERRICHON.--Pourquoi? (_Avec fatuité_.) Tout sîmplement parce que je
l'ai sauvé, mon bon!
MAJORIN.--Toi? (_A part_.) Ah çà! ils ont donc passé tout leur temps à
se sauver la vie!
PERRICHON, _racontant_.--Nous étions sur la mer de Glace, le mont
Blanc nous regardait tranquille et majestueux.
DANIEL, _à part_.--Second[l] récit de Théramène!
PERRICHON.--Nous suivions tout pensifs un sentier abrupt.
HENRIETTE, _qui a ouvert un journal_.--Tiens, papa qui est dans le
journal!
PERRICHON.--Comment! je suis dans le journal?
HENRIETTE.--Lis toi-même... là... (_Elle lui donne le journal_.)
PERRICHON.--Vous allez voir que je suis tombé du jury[2]! (_Lisant_.)
«On nous écrit de Chamouny...»
TOUS.--Tiens! (_Ils se rapprochent_.)
PERRICHON, _lisant_.--«Un événement qui aurait pu avoir des suites
déplorables vient d'arriver à la mer de Glace... M. Daniel S---- a
fait un faux pas et a disparu dans une de ces crevasses si redoutées
des voyageurs. Un des témoins de cette scène, M. Perrichon, (qu'il
nous permette de le nommer!)...» (_Parlé_.) Comment donc! si je le
permets[3]! (_Lisant_.) «M. Perrichon, notable commerçant de Paris et
père de famille, n'écoutant que son courage, et au mépris de sa
propre vie, s'est élancé dans le gouffre...» (_Parlé_.) C'est vrai!
(_Lisant_.) « et après des efforts inouïs, a été assez heureux pour en
retirer son compagnon. Un si admirable dévouement n'a été surpassé que
par la modestie de M. Perrichon, qui s'est dérobé aux félicitations de
la foule émue et attendrie... Les gens de coeur[4] de tous les pays
nous sauront gré de leur signaler un pareil trait!»
TOUS.--Ah!
DANIEL, _à part_.--Trois francs la ligne[5]!
PERRICHON, _relisant lentement la dernière phrase_.--«Les gens de
coeur de tous les pays nous sauront gré de leur signaler un pareil
trait.» (_A Daniel, très ému_.) Mon ami... mon enfant! embrassez-moi!
(_Ils s'embrassent_.)
DANIEL, _à part_.--Décidément, j'ai la corde[6]...
PERRICHON, _montrant le journal_.--Certes, je ne suis pas un
révolutionnaire[7], mais, je le proclame hautement, la presse a du
bon! (_Mettant le journal dans sa poche et à part_.) J'en ferai
acheter dix numéros!
MADAME PERRICHON.--Dis donc, mon ami, si nous envoyions au journal le
récit de la belle action de M. Armand?
HENRIETTE.--Oh oui! cela ferait un joli pendant!
PERRICHON, _vivement_.--C'est inutile! je ne peux pas toujours occuper
les journaux de ma personnalité...
JEAN, _entrant, un papier la main_.--Monsieur?
PERRICHON.--Quoi?
JEAN.--Le concierge vient de me remettre un papier timbré[8] pour
vous.
MADAME PERRICHON.--Un papier timbré?
PERRICHON.--N'aie donc pas peur! je ne dois rien à personne... au
contraire, on me doit...
MAJORIN, _à part_.--C'est pour moi qu'il dit ça!
PERRICHON, _regardant le papier_.--Une assignation à comparaître
devant la sixième chambre pour injures envers un agent de la force
publique[9] dans l'exercice de ses fonctions.
TOUS.--Ah! mon Dieu!
PERRICHON, _lisant_.--Vu le procès-verbal dressé au[10] bureau de la
douane française par le sieur Machut, sergent douanier... (_Majorin
remonte_.)
ARMAND.--Qu'est-ce que cela signifie?
PERRICHON.--Un douanier qui m'a saisi trois montres... j'ai été trop
vif[11]... je l'ai appelé gabelou! rebut de l'humanité!...
MAJORIN, _derrière le guèridon_.--C'est très grave! Très grave!
PERRICHON, _inquiet_.--Quoi?
MAJORIN.--Injures qualifiées[12] envers un agent de la force publique
dans l'exercice de ses fonctions...
MADAME PERRICHON et PERRICHON.--Eh bien?
MAJORIN.--De quinze jours à trois mois de prison.
TOUS.--En prison!...
PERRICHON.--Moi! après cinquante ans d'une vie pure et sans tache...
j'irais m'asseoir sur le banc de l'infamie[13]! jamais! jamais!
MAJORIN, _à part_.--C'est bien fait[14]! ça lui apprendra à ne pas
acquitter les droits!
PERRICHON.--Ah! mes amis! mon avenir est brisé.
MADAME PERRICHON.--Voyons, calme-toi!
HENRIETTE.--Papa!
DANIEL.--Du courage!
ARMAND.--Attendez! je puis peut-être vous tirer de là.
TOUS.--Hein?
PERRICHON.--Vous! mon ami... mon bon ami!
ARMAND, _allant à lui_.--Je suis lié assez intimement avec un employé
supérieur de l'administration des douanes... je vais le voir...
peut-être pourra-t-on décider le douanier à retirer sa plainte.
MAJORIN.--Ça me paraît difficile!
ARMAND.--Pourquoi? un moment de vivacité...
PERRICHON.--Que je regrette!
ARMAND.--Donnez-moi ce papier... j'ai bon espoir... ne vous tourmentez
pas, mon brave M. Perrichon!
PERRICHON, _ému, lui prenant la main_.--Ah! Daniel[15]! (_Se
reprenant_.) non, Armand!... Tenez, il faut que je vous embrasse!
(_Ils s'embrassent_.)
HENRIETTE, à part.--A la bonne heure! (_Elle remonte avec sa mère_.)
ARMAND, _bas à Daniel_.--A mon tour, j'ai la corde!
DANIEL.--Parbleu! (_A part_.) Je crois avoir affaire à un rival et je
tombe sur un terre-neuve[16].
MAJORIN, _à Armand_.--Je sors avec vous.
PERRICHON.--Tu nous quittes?
MAJORIN.--Oui... (_Fièrement_.) Je dîne en ville[17]! (_Il sort avec
Armand_.)
MADAME PERRICHON, _s'approchant de son mari et bas_.--Eh bien, que
penses-tu maintenant de M. Armand?
PERRICHON.--Lui! c'est-à-dire que[18] c'est un ange! un ange!
MADAME PERRICHON.--Et tu hésites à lui donner ta fille?
PERRICHON.--Non! je n'hésite plus.
MADAME PERRICHON.--Enfin! je te retrouve[19]! Il ne te reste plus qu'à
prévenir M. Daniel.
PERRICHON.--Oh! ce pauvre garçon! tu crois?
MADAME PERRICHON.--Dame! à moins que tu ne veuilles attendre l'envoi
des billets de faire-part[20]?
PERRICHON.--Oh! non!
MADAME PERRICHON.--Je te laisse avec lui... courage! (_Haut_.)
Viens-tu, Henriette? (_Saluant Daniel_.) Monsieur. (_Elle sort à
droite suivie d'Henriette_.)
ACTE III, SCÈNE VIII
PERRICHON, DANIEL
DANIEL, _à part en descendant_.--Il est évident que mes actions
baissent[1]... Si je pouvais... (_Il va au canapé_.)
PERRICHON, _à part, au fond_.--Ce brave jeune homme... ça me fait de
la peine[2]... Allons! Il le faut! (_Haut_.) Mon cher Daniel... mon
bon Daniel... j'ai une communication pénible à vous faire.
DANIEL, _à part_.--Nous y voilà[3]! (_Ils s'asseyent sur le canapé_.)
PERRICHON.--Vous m'avez fait l'honneur de me demander la main de
ma fille... Je caressais ce projet, mais les circonstances... les
événements... votre ami, M. Armand, m'a rendu de tels services!...
DANIEL.--Je comprends.
PERRICHON.--Car on a beau dire[4], il m'a sauvé la vie, cet homme!
DANIEL.--Eh bien, et le petit sapin auquel vous vous êtes cramponné?
PERRICHON.--Certainement... le petit sapin... mais il était bien
petit... il pouvait casser... et puis je ne le tenais pas encore.
DANIEL.--Ah!
PERRICHON.--Non... mais ce n'est pas tout... dans ce moment, cet
excellent jeune homme brûle le pavé[5] pour me tirer des cachots... Je
lui devrai l'honneur... l'honneur!
DANIEL.--M. Perrichon! le sentiment qui vous fait agir est trop noble
pour que je cherche à le combattre...
PERRICHON.--Vrai? Vous ne m'en voulez pas?
DANIEL.--Je ne me souviens que de votre courage... de votre dévouement
pour moi...
PERRICHON, _lui prenant la main_.--Ah! Daniel! (_A part_.) C'est
étonnant comme j'aime ce garçon-là!
DANIEL, _se levant_.--Aussi[6], avant de partir...
PERRICHON.--Hein?
DANIEL.--Avant de vous quitter...
PERRICHON, _se levant_.--Comment! me quitter! vous? Et pourquoi?
DANIEL.--Je ne puis continuer des visites qui seraient compromettantes
pour mademoiselle votre fille... et douloureuses pour moi.
PERRICHON.--Allons bien! Le seul homme que j'aie sauvé!
DANIEL.--Oh! mais votre image ne me quittera pas... j'ai formé un
projet... c'est de fixer sur la toile, comme elle l'est déjà dans mon
coeur, l'héroïque scène de la mer de Glace.
PERRICHON.--Un tableau! Il veut me mettre dans un tableau!
DANIEL.--Je me suis déjà adressé à un de nos peintres les plus
illustres... un de ceux qui travaillent pour la postérité!...
PERRICHON.--La postérité! Ah! Daniel! (_A part_.) C'est extraordinaire
comme j'aime ce garçon-là!
DANIEL.--Je tiens surtout à la ressemblance...
PERRICHON.--Je crois bien! moi aussi!
DANIEL.--Mais il sera nécessaire que vous nous donniez cinq ou six
séances...
PERRICHON.--Comment donc, mon ami! quinze! vingt! trente! ça ne
m'ennuiera pas... nous poserons ensemble!
DANIEL, _vivement_.--Ah! non... pas moi!
BERRICHON.--Pourquoi?
DANIEL.--Parce que... voici comment nous avons conçu le tableau: ...on
ne verra sur la toile que le mont Blanc...
PERRICHON, _inquiet_.--Eh bien, et moi?
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