Le Voyage De Monsieur Perrichon
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DANIEL.--Le Mont-Blanc et vous!
PERRICHON.--C'est ça... moi et le Mont-Blanc... tranquille et
majestueux!... Ah çà! et vous, où serez-vous?
DANIEL.--Dans le trou... tout au fond... on n'apercevra que mes deux
mains crispées et suppliantes...
PERRICHON.--Quel magnifique tableau!
DANIEL.--Nous le mettrons au Musée...
PERRICHON.--De Versailles[7]?
DANIEL.--Non, de Paris...
PERRICHON.--Ah oui!... à l'exposition!...
DANIEL.--Et nous inscrirons sur le livret cette notice...
PERRICHON.--Non! pas de banque! pas de réclame! Nous mettrons tout
simplement l'article de mon journal... «On nous écrit de Chamouny...»
DANIEL.--C'est un peu sec.
PERRICHON.--Oui!... mais nous l'arrangerons! (_Avec effusion_.) Ah!
Daniel, mon ami!... mon enfant!
DANIEL.--Adieu[8], monsieur Perrichon!... nous ne devons plus nous
revoir...
PERRICHON.--Non! c'est impossible! c'est impossible! ce mariage...
rien n'est encore décidé...
DANIEL.--Mais...
PERRICHON.--Restez! je le veux!
DANIEL, _à part_.--Allons donc[9]!
ACTE III, SCÈNE IX
LES MÊMES, JEAN, LE COMMANDANT
JEAN, _annonçant_.--Monsieur le commandant Mathieu.
PERRICHON, _étonné_.--Qu'est-ce que c'est que ça[1]?
LE COMMANDANT, _entrant_.--Pardon, messieurs, je vous dérange
peut-être?
PERRICHON.--Du tout.
LE COMMANDANT, _à Daniel_.--Est-ce à monsieur Perrichon que j'ai
l'honneur de parler?
PERRICHON.--C'est moi, monsieur.
LE COMMANDANT.--Ah!... (_A Perrichon_.) Monsieur, voilà douze jours
que je vous cherche. Il y a beaucoup de Perrichon à Paris... j'en ai
déjà visité une douzaine... mais je suis tenace...
PERRICHON, _lui indiquant un siège à gauche du guéridon_.--Vous avez
quelque chose à me communiquer? (_Il s'assied sur le canapé. Daniel
remonte_.)
LE COMMANDANT, _s'asseyant_.--Je n'en sais rien encore...
Permettez-moi d'abord de vous adresser une question: Est-ce vous qui
avez fait, il y a un mois, un voyage à la mer de Glace?
PERRICHON.--Oui, monsieur, c'est moi-même! je crois avoir le droit de
m'en vanter!
LE COMMANDANT.--Alors, c'est vous qui avez écrit sur le registre des
voyageurs: «Le commandant est un paltoquet.»
PERRICHON.--Comment! vous êtes?...
LE COMMANDANT.--Oui, monsieur... c'est moi!
PERRICHON.--Enchanté! (_Ils se font plusieurs petits saluts_.)
DANIEL, _à part en descendant_.--Diable! l'horizon s'obscurcît!...
LE COMMANDANT.--Monsieur, je ne suis ni querelleur, ni ferrailleur,
mais je n'aime pas à laisser traîner sur les livres d'auberge de
pareilles appréciations à côté de mon nom...
PERRICHON.--Mais vous avez écrit le premier une note... plus que
vive[2]!
LE COMMANDANT.--Moi? je me suis borné à constater que mer de Glace ne
prenait pas d'_e_ à la fin: voyez le dictionnaire...
PERRICHON,--Eh! monsieur! vous n'êtes pas chargé de corriger mes...
prétendues fautes d'orthographe! De quoi vous mêlez-vous? (_Ils se
lèvent_.)
LE COMMANDANT.--Pardon... pour moi, la langue française est une
compatriote aimée... une dame de bonne maison, élégante, mais an peu
cruelle[3]... vous le savez mieux que personne.
PERRICHON.--Moi?...
LE COMMANDANT.--Et quand j'ai l'honneur de la rencontrer à
l'étranger... je ne permets pas qu'on éclabousse sa robe. C'est une
question de chevalerie et de nationalité.
PERRICHON.--Ah çà! monsieur, auriez-vous la prétention de me donner
une leçon?
LE COMMANDANT.--Loin de moi cette pensée[4]!...
PERRICHON.--Ah! ce n'est pas malheureux[5]! (_A part_.) Il recule.
LE COMMANDANT.--Mais sans vouloir vous donner une leçon, je viens vous
demander poliment... une explication.
PERRICHON, _à part_.--Mathieu[6]!... c'est un faux commandant.
LE COMMANDANT.--De deux choses l'une: ou vous persistez...
PERRICHON.--Je n'ai pas besoin de tous ces raisonnements! Vous croyez
peut-être m'intimider, monsieur... j'ai fait mes preuves de courage,
entendez-vous! et je vous les ferai voir...
LE COMMANDANT.--Où ça?
PERRICHON.--A l'exposition... l'année prochaine...
LE COMMANDANT.--Oh! permettez!... Il me sera impossible d'attendre
jusque-là... Pour abréger, je vais au fait: retirez-vous, oui ou non?
PERRICHON.--Rien du tout!
LE COMMANDANT.--Prenez garde!
DANIEL.--Monsieur Perrichon!
PERRICHON.--Rien du tout! (_A part_.) Il n'a pas seulement de
moustaches[7]!
LE COMMANDANT.--Alors, monsieur Perrichon, j'aurai l'honneur de
vous attendre demain, à midi, avec mes témoins, dans les bois de la
Malmaison[8]...
DANIEL.--Commandant! un mot!
LE COMMANDANT, _remontant_.--Nous vous attendrons chez le garde!
DANIEL.--Mais, commandant...
LE COMMANDANT.--Mille pardons... j'ai rendez-vous avec un tapissier...
pour choisir des étoffes, des meubles[9]... A demain... midi...
(_Saluant_.) Messieurs... j'ai bien l'honneur... (_Il sort_.)
ACTE III, SCÈNE X
PERRICHON, DANIEL, _puis_ JEAN
DANIEL, _à Perrichon_.--Diable! vous êtes raide en affaires[1]!...
avec un commandant surtout!
PERRICHON.--Lui! un commandant? Allons donc! Est-ce que les vrais
commandants s'amusent à éplucher les fautes d'orthographe?
DANIEL.--N'importe. Il faut questionner, s'informer... (_Il sonne à la
cheminée[2]_.) savoir à qui nous avons à faire.
JEAN, _paraissant_.--Monsieur?
PERRICHON, _à Jean_.--Pourquoi as-tu laissé entrer cet homme qui sort
d'ici?
JEAN.--Monsieur, il était déjà venu ce matin... J'ai même oublié de
vous remettre sa carte...
DANIEL.--Ah! sa carte!
PERRICHON.--Donne! (_La lisant_.) Mathieu, ex-commandant au deuxième
zouaves.
DANIEL.--Un zouave[3]!
PERRICHON--Saperlotte!
JEAN.--Quoi donc?
PERRICHON.--Rien! Laisse-nous! (_Jean sort_.)
DANIEL.--Eh bien! nous voilà dans une jolie situation!
PERRICHON.--Que voulez-vous? j'ai été trop vif... un homme si poli!...
Je l'ai pris pour un notaire gradé[4]!
DANIEL.--Que faire?
PERRICHON.--Il faudrait trouver un moyen... (_Poussant un cri_.)
Ah!...
DANIEL.--Quoi?
PERRICHON.--Rien! rien! Il n'y a pas de moyen! je l'ai insulté, je me
battrai!... Adieu!
DANIEL.--Où allez-vous?
PERRICHON.--Mettre mes affaires en ordre... vous comprenez[5]...
DANIEL.--Mais cependant...
PERRICHON.--Daniel... quand sonnera l'heure du danger vous ne me
verrez pas faiblir! (_Il sort à droite_.)
ACTE III, SCÈNE XI
DANIEL, _seul_
Allons donc!... c'est impossible!... je ne peux pas laisser battre
M. Perrichon avec un zouave!... C'est qu'il a du coeur le
beau-père[1]!... je le connais, il ne fera pas de concessions... De
son côté le commandant... et tout cela pour une faute d'orthographe!
(_Cherchant_.) Voyons donc... si je prévenais l'autorité? oh! non!...
au fait[2], pourquoi pas? personne ne le saura. D'ailleurs, je n'ai
pas le choix des moyens... (_Il prend un buvard et un encrier sur une
table près de la porte d'entrée et se place au guéridon_.) Une lettre
au préfet de police!... (_Écrivant_.) Monsieur le Préfet... j'ai
l'honneur de... (_Parlant tout en écrivant_.) Une ronde passera par
là à point nommé[3]... le hasard aura tout fait... et l'honneur sera
sauf. (_Il plie et cachette sa lettre et remet en place ce qu'il a
pris_.) Maintenant il s'agit de la faire porter tout de suite... Jean
doit être là! (_Il sort en appelant_.) Jean! Jean! (_Il disparaît dans
l'antichambre_.)
ACTE III, SCÈNE XII
PERRICHON, seul
_Il entre en tenant à la main une lettre qu'il lit_
«Monsieur le Préfet, je crois devoir prévenir l'autorité que deux
insensés ont l'intention de croiser le fer demain, à midi moins un
quart...» (_Parlé_.) Je mets moins un quart afin qu'on soit exact. Il
suffit quelquefois d'un quart d'heure[1]!... (_Reprenant sa lecture_.)
« à midi moins un quart... dans les bois de la Malmaison. Le
rendez-vous est à la porte du garde[2]... Il appartient à votre haute
administration de veiller sur la vie des citoyens. Un des combattants
est un ancien commerçant, père de famille, dévoué à nos institutions
et jouissant d'une bonne notoriété dans son quartier. Veuillez
agrée[3], Monsieur le Préfet, etc. etc...» S'il croit me faire peur,
ce commandant!... Maintenant l'adresse... (_Il écrit_[4].) «Très
pressé, communication importante»... comme ça, ça arrivera... Où est
Jean?
ACTE III, SCÈNE XIII
PERRICHON, DANIEL, _puis_ MADAME PERRICHON, HENRIETTE, _puis_ JEAN
DANIEL, _entrant par le fond, sa lettre à la main_.--Impossible de
trouver ce domestique. (_Apercevant Perrichon_.) Oh! (_Il cache sa
lettre_.)
PERRICHON.--Daniel? (_Il cache aussi sa lettre_.)
DANIEL.--Eh bien, monsieur Perrichon?
PERRICHON.--Vous voyez... je suis calme ... comme le bronze[1]!
(_Apercevant sa femme et sa fille_.) Ma femme, silence! (_Il
descend_.)
MADAME PERRICHON, _à son mari_.--Mon ami, le maître de piano
d'Henriette vient de nous envoyer des billets de concert pour
demain... midi...
PERRICHON, _à part_.--Midi!
HENRIETTE.--C'est à son bénéfice; tu nous accompagneras?
PERRICHON.--Impossible! demain, ma journée est prise!
MADAME PERRICHON.--Mais tu n'as rien à faire.
PERRICHON.--Si... j'ai une affaire... très importante... demande à
Daniel.
DANIEL.--Très importante!
MADAME PERRICHON.--Quel air sérieux! (_A son mari_.) Tu as la figure
longue d'une aune, on dirait que tu as peur!
PERRICHON.--Moi? peur! I On me verra sur le terrain[2].
DANIEL, _à part_.--Aïe!
MADAME PERRICHON.--Le terrain!
PERRICHON, _à part_.--Sapristi! ça m'a échappé!
HENRIETTE, _courant à lui_.--Un duel! papa!
PERRICHON.--Eh bien! oui, mon enfant, je ne voulais pas te le dire, ça
m'a échappé: ton père se bat!...
MADAME PERRICHON.--Mais avec qui?
PERRICHON.--Avec un commandant au deuxième zouaves!
MADAME PERRICHON et HENRIETTE, _effrayées_.--Ah! grand Dieu!
PERRICHON.--Demain, à midi, dans le bois de la Malmaison, à la porte
du garde!
MADAME PERRICHON, _allant à lui_.--Mais tu es fou... toi! un
bourgeois!
PERRICHON.--Madame Perrichon, je blâme le duel... mais il y a des
circonstances où l'homme se doit à son honneur! (_A part, montrant sa
lettre_.) Où est donc Jean?
MADAME PERRICHON, _à part_.--Non! c'est impossible! je ne souffrirai
pas... (_Elle va à la table au fond et écrit à part_.) « Monsieur le
préfet de police...»
JEAN, _paraissant_.--Le dîner est servi!
PERRICHON, _s'approchant de Jean et bas_.--Cette lettre à son adresse,
c'est très pressé! (_Il s'éloigne_.)
DANIEL, _bas à Jean_.--Cette lettre à son adresse... c'est très
pressé! (_Il s'éloigne_.)
MADAME PERRICHON, _bas à Jean_.-Cette lettre à son adresse... c'est
très pressé!
PERRICHON.--Allons! à table!
HENRIETTE, _à part_.--Je vais faire prévenir[] monsieur Armand. (_Elle
entre à droite._)
MADAME PERRICHON, _à Jean avant de sortir_.--Chut!
DANIEL, _de même_.--Chut!
PERRICHON, _de même_.--Chut! (_Ils disparaissent tous les trois_.)
JEAN, _seul_.--Quel est ce mystère? (_Lisant l'adresse des trois
lettres_.) Monsieur le préfet... Monsieur le préfet... (_Étonné, et
avec joie_.) Tiens! il n'y a qu'une course!
FIN DU TROISIÈME ACTE
ACTE QUATRIÈME
Un jardin. Bancs, chaises, table rustique; à droite, un pavillon
praticable[1].
SCÈNE PREMIÈRE
DANIEL, _puis_ PERRICHON
DANIEL, _entrant par le fond à gauche_.--Dix heures! le rendez-vous
n'est que pour midi. (_Il s'approche du pavillon et fait signe_.)
Psit! psit!
PERRICHON, _passant la tête à la porte du pavillon_.--Ah! c'est
vous... ne faites pas de bruit... dans une minute je suis à vous. (_Il
rentre_.)
DANIEL, _seul_.--Ce pauvre monsieur Perrichon! il a dû passer une bien
mauvaise nuit... heureusement ce duel n'aura pas lieu.
PERRICHON, _sortant du pavillon avec un grand manteau_.--Me voici...
je vous attendais...
DANIEL.--Comment vous trouvez-vous?
PERRICHON.--Calme comme le bronze!
DANIEL.--J'ai des épées dans la voiture.
PERRICHON, _entr'ouvrant son manteau_.--Moi, j'en ai là.
DANIEL.--Deux paires!
PERRICHON.--Une peut casser... je ne veux pas me trouver dans
l'embarras.
DANIEL, _à part_.--Décidément, c'est un lion!... (_Haut_.) Le fiacre
est à la porte... si vous voulez[2]...
PERRICHON.--Un instant! Quelle heure est-il?
DANIEL,--Dix heures!
PERRICHON.--Je ne veux pas arriver avant midi... ni après. (_A part_.)
Ça ferait tout manquer.
DANIEL.--Vous avez raison... pourvu qu'on soit à l'heure... (_A
part_.) Ça ferait tout manquer.
PERRICHON.--Arriver avant... c'est de la fanfaronnade... après, c'est
de l'hésitation; d'ailleurs, j'attends Majorin... je lui ai écrit hier
soir un mot pressant.
DANIEL.--Ah! le voici.
ACTE IV, SCÈNE II
LES MÊMES, MAJORIN
MAJORIN.--J'ai reçu ton billet, j'ai demandé un congé... de quoi
s'agit-il?
PERRICHON.--Majorin... je me bats dans deux heures!...
MAJORIN.--Toi? allons donc! et avec quoi[1]?
PERRICHON, _ouvrant son manteau et laissant voir ses épées_.--Avec
ceci.
MAJORIN.--Des épées!
PERRICHON.--Et j'ai compté sur toi pour être mon second. (_Daniel
remonte_.)
MAJORIN.--Sur moi? permets, mon ami, c'est impossible!
PERRICHON.--Pourquoi?
MAJORIN.--Il faut que j'aille à mon bureau... je me ferais destituer.
PERRICHON.--Puisque tu as demandé un congé...
MAJORIN.--Pas pour être témoin!... On leur fait des procès aux
témoins[2]!
PERRICHON.--Il me semble, monsieur Majorin, que je vous ai rendu assez
de services pour que vous ne refusiez pas de m'assister dans une
circonstance capitale de ma vie.
MAJORIN, _à part_.--Il me reproche ses six cents francs!
PERRICHON.--Mais si vous craignez de vous compromettre... si vous avez
peur...
MAJORIN.--Je n'ai pas peur... (_Avec amertume_.) D'ailleurs je ne suis
pas libre... tu as su m'enchaîner par les liens de la reconnaissance.
(_Grinçant_.) Ah! la reconnaissance!
DANIEL, _à part_.--Encore un[3]!
MAJORIN.--Je ne te demande qu'une chose... c'est d'être de retour
à deux heures... pour toucher mon dividende... je te rembourserai
immédiatement, et alors... nous serons quittes!...
DANIEL.--Je crois qu'il est temps de partir. (_A Perrichon_.) Si vous
désirez faire vos adieux à madame Perrichon et à votre fille...
PERRICHON.--Non! je veux éviter cette scène... ce serait 15 des
pleurs, des cris... elles s'attacheraient à mes habits pour me
retenir... partons! (_On entend chanter dans la coulisse_.) Ma fille!
ACTE IV, SCÈNE III
LES MÊMES, HENRIETTE, _puis_ MADAME PERRICHON
HENRIETTE, _entrant en chantant, et un arrosoir à la main_.--Tra la
la! tra la la! (_Parlé_.) Ah! c'est toi, mon petit papa...
PERRICHON.--Oui... tu vois... nous partons... avec ces deux
messieurs... il le faut... (_Il l'embrasse avec émotion_.) Adieu!
HENRIETTE, _tranquillement_.--Adieu, papa. (_A part_.) Il n'y a rien à
craindre, maman a prévenu le préfet de police... et moi, j'ai prévenu
monsieur Armand. (_Elle va arroser les fleurs_.)
PERRICHON, _s'essuyant les yeux et la croyant près de lui_.--Allons!
ne pleure pas!... si tu ne me revois pas... songe... (_S'arrêtant_.)
Tiens! elle arrose!
MAJORIN, _à part_.--Ça me révolte, mais c'est bien fait!
MADAME PERRICHON, _entrant avec des fleurs à la main, à son
mari_.--Mon ami... peut-on couper quelques dahlias?
PERRICHON, _à part_.--Ma femme!
MADAME PERRICHON.--Je cueille un bouquet pour mes vases.
PERRICHON.--Cueille... dans un pareil moment je n'ai rien à te
refuser... je vais partir, Caroline.
MADAME PERRICHON, _tranquillement_.--Ah! tu vas là-bas.
PERRICHON.--Oui... je vais... là-bas, avec ces deux messieurs.
MADAME PERRICHON.--Allons! tâche d'être revenu pour dîner.
PERRICHON et MAJORIN.--Hein?
PERRICHON, _à part_.--Cette tranquillité!... est-ce que ma femme ne
m'aimerait pas?
MAJORIN, _à part_.--Tous les Perrichon manquent de coeur! c'est bien
fait!
DANIEL.--Il est l'heure... si vous voulez être au rendez-vous à midi.
PERRICHON, _vivement_.--Précis!
MADAME PERRICHON, _vivement_.--Précis! vous n'avez pas de temps à
perdre.
HENRIETTE.--Dépêche-toi, papa.
PERRICHON.--Oui...
MAJORIN, _à part_.--Ce sont elles qui le renvoient[1]! Quelle jolie
famille!
PERRICHON.--Allons! Caroline! ma fille! adieu! adieu! (_Ils
remontent_.)
ACTE IV, SCÈNE IV
LES MÊMES, ARMAND
ARMAND, _paraissant au fond_.--Restez, monsieur Perrichon: le duel
n'aura pas lieu.
TOUS.--Comment?
HENRIETTE, _à part_.--Monsieur Armand! j'étais bien sûre de lui!
MADAME PERRICHON, _à Armand_.--Mais expliquez-nous...
ARMAND.--C'est bien simple... je viens de faire mettre à Clichy le
commandant Mathieu.
TOUS.--A Clichy?
DANIEL, _à part_.--Il est très actif[1], mon rival!
ARMAND.--Oui... cela avait été convenu depuis un mois entre le
commandant et moi... et je ne pouvais trouver une meilleure occasion
de lui être agréable... (_A Perrichon_.) et de vous en débarrasser!
MADAME PERRICHON, _à Armand_.--Ah! monsieur, que de reconnaissance!...
HENRIETTE, _bas_.--Vous êtes notre sauveur!
PERRICHON, _à part_.--Eh bien! je suis contrarié de ça... j'avais
si bien arrangé ma petite affaire... à midi moins un quart on nous
mettait[2] la main dessus...
MADAME PERRICHON, _allant à son mari_.--Remercie donc!
PERRICHON.--Qui ça[3]?
MADAME PERRICHON.--Eh bien! monsieur Armand.
PERRICHON.--Ah! oui. (_A Armand, sèchement_.) Monsieur, je vous
remercie.
MAJORIN, _à part_.--On dirait que ça l'étrangle. (_Haut_.) Je vais
toucher mon dividende. (_A Daniel_.) Croyez-vous que la caisse soit
ouverte?
DANIEL.--Oui, sans doute. J'ai une voiture, je vais vous conduire.
Monsieur Perrichon, nous nous reverrons; vous avez une réponse à me
donner.
MADAME PERRICHON, _bas à Armand_.--Restez. Perrichon a promis de se
prononcer aujourd'hui: le moment est favorable, faites votre demande.
ARMAND.--Vous croyez?... c'est que[4]...
HENRIETTE, _bas_.--Courage, monsieur Armand!
ARMAND.--Vous! oh! quel bonheur!
MAJORIN.--Adieu, Perrichon.
DANIEL, _saluant_.--Madame... mademoiselle. (_Henriette et madame
Perrichon sortent par la droite. Majorin et Daniel par le fond, à
gauche_.)
ACTE IV, SCÈNE V
PERRICHON, ARMAND, _puis_ JEAN _et_ LE COMMANDANT
PERRICHON, _à part_.--Je suis très contrarié... très contrarié!...
j'ai passé une partie de la nuit à écrire à mes amis que je me
battais... je vais être ridicule.
ARMAND, _à part_.--Il doit être bien disposé... Essayons. (_Haut_.)
Mon cher monsieur Perrichon...
PERRICHON, _sèchement_.--Monsieur?
ARMAND.--Je suis plus heureux que je ne puis le dire d'avoir pu
terminer cette désagréable affaire.
PERRICHON, _à part_.--Toujours son petit air protecteur! (_Haut_.)
Quant à moi, monsieur, je regrette que vous m'ayez privé du plaisir de
donner une leçon à ce professeur de grammaire!
ARMAND.--Comment? mais vous ignorez donc que votre adversaire...
PERRICHON.--Est un ex-commandant au deuxième zouaves... Eh bien,
après[1]?...J'estime l'armée, mais je suis de ceux qui savent la
regarder en face! (_Il passe fièrement devant lui._)
JEAN, _paraissant et annonçant_.--Le commandant Mathieu.
PERRICHON.--Hein?
ARMAND.--Lui!
PERRICHON.--Vous me disiez qu'il était en prison!
LE COMMANDANT, _entrant_.--J'y étais, en effet, mais j'en suis sorti.
(_Apercevant Armand_.) Ah! monsieur Armand! je viens de consigner le
montant du billet que je vous dois, plus les frais[2]...
ARMAND.--Très bien, commandant... Je pense que vous ne me gardez pas
rancune... vous paraissiez si désireux d'aller à Clichy.
LE COMMANDANT.--Oui, j'aime Clichy... mais pas les jours où je dois me
battre. (_A Perrichon_.) Je suis désolé, monsieur, de vous avoir fait
attendre...
JEAN, _à part_.--Oh! ce pauvre bourgeois!
PERRICHON.--Je pense, monsieur, que vous me rendrez la justice de
croire que je suis tout à fait étranger à l'incident qui vient de se
produire.
ARMAND.--Tout à fait! car à l'instant même, monsieur me manifestait
ses regrets de ne pouvoir se rencontrer avec vous.
LE COMMANDANT, _à Perrichon_.--Je n'ai jamais douté, monsieur, que
vous ne fussiez un loyal adversaire.
PERRICHON, _avec hauteur_.--Je me plais à l'espérer[3], monsieur.
JEAN, _à part_.--Il est très solide, le bourgeois.
LE COMMANDANT.--Mes témoins sont à la porte... partons!
PERRICHON.--Partons!
LE COMMANDANT, _tirant sa montre_.--Il est midi.
PERRICHON, _à part_.--Midi!... déjà!
LE COMMANDANT.--Nous serons là-bas à deux heures.
PERRICHON, _à part_.--Deux heures! ils[4] seront partis.
ARMAND.--Qu'avez-vous donc[5]?
PERRICHON.--J'ai... j'ai... messieurs, j'ai toujours pensé qu'il y
avait quelque noblesse à reconnaître ses torts.
LE COMMANDANT et JEAN, _étonnés_.--Hein?
ARMAND.--Que dit-il?
PERRICHON.--Jean... laisse-nous!
ARMAND.--Je me retire aussi.
LE COMMANDANT.--Oh! pardon! je désire que tout ceci se passe devant
témoins.
ARMAND.--Mais...
LE COMMANDANT.--Je vous prie de rester.
PERRICHON.--Commandant... vous êtes un brave militaire... et moi...
j'aime les militaires! je reconnais que j'ai eu des torts envers
vous... et je vous prie de croire que... (_A part_.) Sapristi! devant
mon domestique! (_Haut_.) Je vous prie de croire qu'il n'était ni dans
mes intentions... (_Il fait signe de sortir à Jean, qui a l'air de ne
pas comprendre. A part_.) Ça m'est égal, je le mettrai à la porte
ce soir. (_Haut_.) ...ni dans ma pensée... d'offenser un homme que
j'estime et que j'honore!
JEAN, _à part_.--Il cane, le patron!
LE COMMANDANT.--Alors, monsieur, ce sont des excuses?
ARMAND, _vivement_.--Oh! des regrets!...
PERRICHON.--N'envenimez pas[6]! n'envenimez pas! laissez parler le
commandant.
LE COMMANDANT.--Sont-ce des regrets ou des excuses?
PERRICHON, _hésitant_.--Mais... moitié l'un... moitié l'autre...
LE COMMANDANT.--Monsieur, vous avez écrit en toutes lettres sur le
livre du Montanvert... le commandant est un...
PERRICHON, _vivement_.--Je retire le mot! il est retiré!
LE COMMANDANT.--Il est retiré... ici... mais là-bas il s'épanouit au
beau milieu d'une page que tous les voyageurs peuvent lire.
PERRICHON.--Ah! dame! pour ça! à moins que je ne retourne moi-même
l'effacer...
LE COMMANDANT.--Je n'osais pas vous le demander, mais puisque vous me
l'offrez...
PERRICHON.--Moi?
LE COMMANDANT.--...j'accepte.
PERRICHON.--Permettez...
LE COMMANDANT.--Oh! je ne vous demande pas de repartir aujourd'hui...
non!... mais demain.
PERRICHON et ARMAND.--Comment?
LE COMMANDANT.--Comment? Par le premier convoi, et vous bifferez
vous-même, de bonne grâce[7], les deux méchantes lignes échappées à
votre improvisation... ça m'obligera.
PERRICHON.--Oui... comme ça... il faut que je retourne en Suisse?
LE COMMANDANT.--D'abord, le Montanvert étant en Savoie... maintenant
c'est la France[8]!
PERRICHON.--La France, reine des nations!
JEAN.--C'est bien moins loin!
LE COMMANDANT, _ironiquement_.--Il ne me reste plus qu'à rendre
hommage à vos sentiments de conciliation.
PERRICHON.--Je n'aime pas à verser le sang!
LE COMMANDANT, _riant_.--Je me déclare complètement satisfait.
(_A Armand_.) Monsieur Desroches, j'ai encore quelques billets en
circulation; s'il vous en passe un par les mains, je me recommande
toujours à vous![9] (_Saluant_.) Messieurs, j'ai bien l'honneur de
vous saluer!
PERRICHON, _saluant_.--Commandant... (_Le Commandant sort_.)
JEAN, _à Perrichon, tristement_.--Eh bien! monsieur... voilà votre
affaire arrangée.
PERRICHON, _éclatant_.--Toi, je te donne ton compte[10]! va faire des
paquets, animal!
JEAN, _stupéfait_.--Ah bah! qu'est-ce que j'ai fait? (_Il sort à
droite_.)
ACTE IV, SCÈNE VI
ARMAND, PERRICHON
PERRICHON, _à part_.--Il n'y a pas à dire... j'ai fait des excuses!
moi! dont on verra le portrait au Musée... mais à qui la faute? à ce
M. Armand!
ARMAND, _à part, au fond_.--Pauvre homme! je ne sais que lui dire.
PERRICHON, _à part_.--Ah ça! est-ce qu'il ne va pas s'en aller? Il a
peut-être encore quelque service à me rendre... Ils sont jolis, ses
services!
ARMAND.--Monsieur Perrichon!
PERRICHON.--Monsieur?
ARMAND.--Hier, en vous quittant, je suis allé chez mon ami...
l'employé à l'administration des douanes... Je lui ai parlé de votre
affaire.
PERRICHON, _sèchement_.--Vous êtes trop bon.
ARMAND.--C'est arrangé... on ne donnera pas suite au procès.
PERRICHON.--Ah!
ARMAND.--Seulement, vous écrirez au douanier quelques mots de regrets.
PERRICHON, _éclatant_.--C'est ça! des excuses!... De quoi vous
mêlez-vous, à la fin[1]?
ARMAND.--Mais...
PERRICHON.--Est-ce que vous ne perdrez pas l'habitude de vous fourrer
à chaque instant dans ma vie?
ARMAND.--Comment?
PERRICHON.--Oui, vous touchez à tout! Qui est-ce qui vous a prié de
faire arrêter le commandant? Sans vous nous étions tous là-bas, à
midi!
ARMAND.--Mais rien ne vous empêchait d'y être à deux heures.
PERRICHON.--Ce n'est pas la même chose.
ARMAND.--Pourquoi?
PERRICHON.--Vous me demandez pourquoi? Parce que... non! Vous ne
saurez pas pourquoi! (_Avec colère_.) Assez de services, monsieur!
assez de services! Désormais, si je tombe dans un trou, je vous prie
de m'y laisser! j'aime mieux donner cent francs au guide... car ça
coûte cent francs... il n'y a pas de quoi être si fier! Je vous
prierai aussi de ne plus changer les heures de mes duels, et de me
laisser aller en prison si c'est ma fantaisie.
ARMAND.--Mais, monsieur Perrichon...
PERRICHON.--Je n'aime pas les gens qui s'imposent... c'est de
l'indiscrétion! Vous m'envahissez[2]!...
ARMAND.--Permettez...
PERRICHON.--Non, monsieur! on ne me domine pas, moi! Assez de
services! (_Il sort par le pavillon_.)
ACTE IV, SCÈNE VII
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