Les Indes Noires
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Les Indes noires
par
JULES VERNE
TABLE DES MATIÈRES
I Deux lettres contradictoires
II Chemin faisant
III Le sous-sol du Royaume-Uni
IV La fosse Dochart
V La Famille Ford
VI Quelques phénomènes inexplicables
VII Une expérience de Simon Ford
VIII Un coup de dynamite
IX La Nouvelle-Aberfoyle
X Aller et retour
XI Les Dames de feu
XII Les Exploits de Jack Ryan
XIII Coal-city
XIV Suspendu à un fil
XV Nell au cottage
XVI Sur l'échelle oscillante
XVII Un lever de soleil
XVIII Du lac Lomond au lac Katrine
XIX Une dernière menace
XX Le pénitent
XXI Le mariage de Nell
XXII La légende du vieux Silfax
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I
Deux lettres contradictoires
_« Mr. J. R. Starr, ingénieur,_
_ « 30, Canongate._
_ « Édimbourg._
« Si monsieur James Starr veut se rendre demain aux houillères
d'Aberfoyle, fosse Dochart, puits Yarrow, il lui sera fait une
communication de nature à l'intéresser.
« Monsieur James Starr sera attendu, toute la journée, à la gare de
Callander, par Harry Ford, fils de l'ancien overman Simon Ford.
« Il est prié de tenir cette invitation secrète. »
Telle fut la lettre que James Starr reçut par le premier courrier à la
date du 3 décembre 18.., -- lettre qui portait le timbre du bureau de
poste d'Aberfoyle, comté de Stirling, Écosse.
La curiosité de l'ingénieur fut piquée au vif. Il ne lui vint même pas
à la pensée que cette lettre pût renfermer une mystification. Il
connaissait, de longue date, Simon Ford, l'un des anciens contremaîtres
des mines d'Aberfoyle, dont lui, James Starr, avait été, pendant vingt
ans, le directeur, -- ce que, dans les houillères anglaises, on appelle
le « viewer ».
James Starr était un homme solidement constitué, auquel ses
cinquante-cinq ans ne pesaient pas plus que s'il n'en eût porté que
quarante. Il appartenait à une vieille famille d'Édimbourg, dont il
était l'un des membres les plus distingués. Ses travaux honoraient la
respectable corporation de ces ingénieurs qui dévorent peu à peu le
sous-sol carbonifère du Royaume-Uni, aussi bien à Cardiff, à Newcastle
que dans les bas comtés de l'Écosse. Toutefois, c'était plus
particulièrement au fond de ces mystérieuses houillères d'Aberfoyle,
qui confinent aux mines d'Alloa et occupent une partie du comté de
Stirling, que le nom de Starr avait conquis l'estime générale. Là
s'était écoulée presque toute son existence. En outre, James Starr
faisait partie de la Société des antiquaires écossais, dont il avait
été nommé président. Il comptait aussi parmi les membres les plus
actifs de « Royal Institution », et la _Revue d'Édimbourg_ publiait
fréquemment de remarquables articles signés de lui. C'était, on le
voit, un de ces savants pratiques auxquels est due la prospérité de
l'Angleterre. Il tenait un haut rang dans cette vieille capitale de
l'Écosse, qui, non seulement au point de vue physique, mais encore au
point de vue moral, a pu mériter le nom d'« Athènes du Nord ».
On sait que les Anglais ont donné à l'ensemble de leurs vastes
houillères un nom très significatif. Ils les appellent très justement
les « Indes noires », et ces Indes ont peut-être plus contribué que les
Indes orientales à accroître la surprenante richesse du Royaume-Uni.
Là, en effet, tout un peuple de mineurs travaille, nuit et jour, à
extraire du sous-sol britannique le charbon, ce précieux combustible,
indispensable élément de la vie industrielle.
A cette époque, la limite de temps, assignée par les hommes spéciaux à
l'épuisement des houillères, était fort reculée, et la disette n'était
pas à craindre à court délai. Il y avait encore à exploiter largement
les gisements carbonifères des deux mondes. Les fabriques, appropriées
à tant d'usages divers, les locomotives, les locomobiles, les steamers,
les usines à gaz, etc., n'étaient pas près de manquer du combustible
minéral. Seulement, la consommation s'était tellement accrue pendant
ces dernières années, que certaines couches avaient été épuisées jusque
dans leurs plus maigres filons. Abandonnées maintenant, ces mines
trouaient et sillonnaient inutilement le sol de leurs puits délaissés
et de leurs galeries désertes.
Tel était, précisément, le cas des houillères d'Aberfoyle.
Dix ans auparavant, la dernière benne avait enlevé la dernière tonne de
houille de ce gisement. Le matériel du « fond [1*] », machines
destinées à la traction mécanique sur les rails des galeries, berlines
formant les trains subterranés, tramways souterrains, cages desservant
les puits d'extraction, tuyaux dont l'air comprimé actionnait des
perforatrices, -- en un mot, tout ce qui constituait l'outillage
d'exploitation avait été retiré des profondeurs des fosses et abandonné
à la surface du sol. La houillère, épuisée, était comme le cadavre d'un
mastodonte de grandeur fantastique, auquel on a enlevé les divers
organes de la vie et laissé seulement l'ossature.
De ce matériel, il n'était resté que de longues échelles de bois,
desservant les profondeurs de la houillère par le puits Yarow le seul
qui donnât maintenant accès aux galeries inférieures de la fosse
Dochart, depuis la cessation des travaux.
A l'extérieur, les bâtiments, abritant autrefois aux travaux du « jour
», indiquaient encore la place où avaient été foncés les puits de
ladite fosse, complètement abandonnée, comme l'étaient les autres
fosses, dont l'ensemble constituait les houillères d'Aberfoyle.
Ce fut un triste jour, lorsque, pour la dernière fois, les mineurs
quittèrent la mine, dans laquelle ils avaient vécu tant d'années.
L'ingénieur James Starr avait réuni ces quelques milliers de
travailleurs, qui composaient l'active et courageuse population de la
houillère. Piqueurs, rouleurs, conducteurs, remblayeurs, boiseurs,
cantonniers, receveurs, basculeurs, forgerons, charpentiers, tous,
femmes, enfants, vieillards, ouvriers du fond et du jour, étaient
rassemblés dans l'immense cour de la fosse Dochart, autrefois encombrée
du trop-plein de la houillère.
Ces braves gens, que les nécessités de l'existence allaient disperser
-- eux, qui pendant de longues années, s'étaient succédé de père en
fils dans la vieille Aberfoyle --, attendaient, avant de la quitter
pour jamais, les derniers adieux de l'ingénieur. La Compagnie leur
avait fait distribuer, à titre de gratification, les bénéfices de
l'année courante. Peu de chose, en vérité, car le rendement des filons
avait dépassé de bien peu les frais d'exploitation; mais cela devait
leur permettre d'attendre qu'ils fussent embauchés, soit dans les
houillères voisines, soit dans les fermes ou les usines du comté.
James Starr se tenait debout, devant la porte du vaste appentis, sous
lequel avaient si longtemps fonctionné les puissantes machines à vapeur
du puits d'extraction.
Simon Ford, l'overman de la fosse Dochart, alors âgé de cinquante-cinq
ans, et quelques autres conducteurs de travaux l'entouraient.
James Starr se découvrit. Les mineurs, chapeau bas, gardaient un
profond silence.
Cette scène d'adieux avait un caractère touchant, qui ne manquait pas
de grandeur.
« Mes amis, dit l'ingénieur, le moment de nous séparer est venu. Les
houillères d'Aberfoyle, qui, depuis tant d'années, nous réunissaient
dans un travail commun, sont maintenant épuisées. Nos recherches n'ont
pu amener la découverte d'un nouveau filon, et le dernier morceau de
houille vient d'être extrait de la fosse Dochart ! »
Et, à l'appui de sa parole, James Starr montrait aux mineurs un bloc de
charbon qui avait été gardé au fond d'une benne.
« Ce morceau de houille, mes amis, reprit James Starr, c'est comme le
dernier globule du sang qui circulait à travers les veines de la
houillère ! Nous le conserverons, comme nous avons conservé le premier
fragment de charbon extrait, il y a cent cinquante ans, des gisements
d'Aberfoyle. Entre ces deux morceaux, bien des générations de
travailleurs se sont succédé dans nos fosses ! Maintenant, c'est fini !
Les dernières paroles que vous adresse votre ingénieur sont des paroles
d'adieu. Vous avez vécu de la mine, qui s'est vidée sous votre main. Le
travail a été dur, mais non sans profit pour vous. Notre grande famille
va se disperser, et il n'est pas probable que l'avenir en réunisse
jamais les membres épars. Mais n'oubliez pas que nous avons longtemps
vécu ensemble, et que, chez les mineurs d'Aberfoyle, c'est un devoir de
s'entraider. Vos anciens chefs ne l'oublieront pas, non plus. Quand on
a travaillé ensemble, on ne saurait être des étrangers les uns pour les
autres. Nous veillerons sur vous, et, partout où vous irez en honnêtes
gens, nos recommandations vous suivront. Adieu donc, mes amis, et que
le Ciel vous assiste ! »
Cela dit, James Starr pressa dans ses bras le plus vieil ouvrier de la
houillère, dont les yeux s'étaient mouillés de larmes. Puis, les
overmen des différentes fosses vinrent serrer la main de l'ingénieur,
pendant que les mineurs agitaient leur chapeau et criaient :
« Adieu, James Starr, notre chef et notre ami ! »
Ces adieux devaient laisser un impérissable souvenir dans tous ces
braves coeurs. Mais, peu à peu, il le fallut, cette population
quitta tristement la vaste cour. Le vide se fit autour de James Starr.
Le sol noir des chemins, conduisant à la fosse Dochart, retentit une
dernière fois sous le pied des mineurs, et le silence succéda à cette
bruyante animation, qui avait empli jusqu'alors la houillère
d'Aberfoyle.
Un homme était resté seul près de James Starr.
C'était l'overman Simon Ford. Près de lui se tenait un jeune garçon,
âgé de quinze ans, son fils Harry, qui, depuis quelques années déjà,
était employé aux travaux du fond.
James Starr et Simon Ford se connaissaient, et, se connaissant,
s'estimaient l'un l'autre.
« Adieu, Simon, dit l'ingénieur.
-- Adieu, monsieur James, répondit l'overman, ou plutôt, laissez-moi
ajouter : Au revoir !
-- Oui, au revoir, Simon ! reprit James Starr. Vous savez que je serai
toujours heureux de vous retrouver et de pouvoir parler avec vous du
passé de notre vieille Aberfoyle !
-- Je le sais, monsieur James.
-- Ma maison d'Édimbourg vous est ouverte !
-- C'est loin, Édimbourg ! répondit l'overman en secouant la tête. Oui
! loin de la fosse Dochart !
-- Loin, Simon ! Où comptez-vous donc demeurer ?
-- Ici même, monsieur James ! Nous n'abandonnerons pas la mine, notre
vieille nourrice, parce que son lait s'est tari ! Ma femme, mon fils et
moi, nous nous arrangerons pour lui rester fidèles !
-- Adieu donc, Simon, répondit l'ingénieur, dont la voix, malgré lui,
trahissait l'émotion.
-- Non, je vous répète : au revoir, monsieur James ! répondit
l'overman, et non adieu ! Foi de Simon Ford, Aberfoyle vous reverra ! »
L'ingénieur ne voulut pas enlever cette dernière illusion à l'overman.
Il embrassa le jeune Harry, qui le regardait de ses grands yeux émus.
Il serra une dernière fois la main de Simon Ford et quitta
définitivement la houillère.
Voilà ce qui s'était passé dix ans auparavant; mais, malgré le désir
que venait d'exprimer l'overman de le revoir quelque jour, James Starr
n'avait plus entendu parler de lui.
Et c'était après dix ans de séparation, que lui arrivait cette lettre
de Simon Ford, qui le conviait à reprendre sans délai le chemin des
anciennes houillères d'Aberfoyle.
Une communication de nature à l'intéresser, qu'était-ce donc ? La fosse
Dochart, le puits Yarow ! Quels souvenirs du passé ces noms rappelaient
à son esprit ! Oui ! c'était le bon temps, celui du travail, de la
lutte --, le meilleur temps de sa vie d'ingénieur !
James Starr relisait la lettre. Il la retournait dans tous les sens. Il
regrettait, en vérité, qu'une ligne de plus n'eût pas été ajoutée par
Simon Ford. Il lui en voulait d'avoir été si laconique.
Était-il donc possible que le vieil overman eût découvert quelque
nouveau filon à exploiter ? Non !
James Starr se rappelait avec quel soin minutieux les houillères
d'Aberfoyle avaient été explorées avant la cessation définitive des
travaux. Il avait lui-même procédé aux derniers sondages, sans trouver
aucun nouveau gisement dans ce sol ruiné par une exploitation poussée à
l'excès. On avait même tenté de reprendre le terrain houiller sous les
couches qui lui sont ordinairement inférieures, telles que le grés
rouge dévonien, mais sans résultat. James Starr avait donc abandonné la
mine avec l'absolue conviction qu'elle ne possédait plus un morceau de
combustible.
« Non, se répétait-il, non ! Comment admettre que ce qui aurait échappé
à mes recherches se serait révélé à celles de Simon Ford ? Pourtant, le
vieil overman doit bien savoir qu'une seule chose au monde peut
m'intéresser, et cette invitation, que je dois tenir secrète, de me
rendre à la fosse Dochart !... »
James Starr en revenait toujours là.
D'autre part, l'ingénieur connaissait Simon Ford pour un habile mineur,
particulièrement doué de l'instinct du métier. Il ne l'avait pas revu
depuis l'époque où les exploitations d'Aberfoyle avaient été
abandonnées. Il ignorait même ce qu'était devenu le vieil overman. Il
n'aurait pu dire à quoi il s'occupait, ni même où il demeurait, avec sa
femme et son fils. Tout ce qu'il savait, c'est que rendez-vous lui
était donné au puits Yarow, et qu'Harry, le fils de Simon Ford,
l'attendrait à la gare de Callander pendant toute la journée du
lendemain. Il s'agissait donc évidemment de visiter la fosse Dochart.
« J'irai, j'irai ! » dit James Starr, qui sentait sa surexcitation
s'accroître à mesure que s'avançait l'heure.
C'est qu'il appartenait, ce digne ingénieur, à cette catégorie de gens
passionnés, dont le cerveau est toujours en ébullition, comme une
bouilloire placée sur une flamme ardente. Il est de ces bouilloires
dans lesquelles les idées cuisent à gros bouillons, d'autres où elles
mijotent paisiblement. Or, ce jour-là, les idées de James Starr
bouillaient à plein feu.
Mais, alors, un incident très inattendu se produisit. Ce fut la goutte
d'eau froide, qui allait momentanément condenser toutes les vapeurs de
ce cerveau.
En effet, vers six heures du soir, par le troisième courrier, le
domestique de James Starr apporta une seconde lettre.
Cette lettre était renfermée dans une enveloppe grossière, dont la
suscription indiquait une main peu exercée au maniement de la plume.
James Starr déchira cette enveloppe. Elle ne contenait qu'un morceau de
papier, jauni par le temps, et qui semblait avoir été arraché à quelque
vieux cahier hors d'usage.
Sur ce papier il n'y avait qu'une seule phrase, ainsi conçue :
« Inutile à l'ingénieur James Starr de se déranger, -- la lettre de
Simon Ford étant maintenant sans objet. »
Et pas de signature.
[1] L'exploitation d'une mine se divise en travaux du « fond » et
travaux du « jour »; les uns s'accomplissant à l'intérieur, les autres
à l'exrérieur.
II
Chemin faisant
Le cours des idées de James Starr fut brusquement arrêté, lorsqu'il eut
lu cette seconde lettre, contradictoire de la première.
« Qu'est-ce que cela veut dire ? » se demanda-t-il.
James Starr reprit l'enveloppe à demi déchirée. Elle portait, ainsi que
l'autre, le timbre du bureau de poste d'Aberfoyle. Elle était donc
partie de ce même point du comté de Stirling. Ce n'était pas le vieux
mineur qui l'avait écrite, -- évidemment. Mais, non moins évidemment,
l'auteur de cette seconde lettre connaissait le secret de l'overman,
puisqu'il contremandait formellement l'invitation faite à l'ingénieur
de se rendre au puits Yarow.
Était-il donc vrai que cette première communication fût maintenant sans
objet ? voulait-on empêcher James Starr de se déranger, soit
inutilement, soit utilement ? N'y avait-il pas là plutôt une intention
malveillante de contrecarrer les projets de Simon Ford ?
C'est ce que pensa James Starr, après mûre réflexion. Cette
contradiction, qui existait entre les deux lettres, ne fit naître en
lui qu'un plus vif désir de se rendre à la fosse Dochart. D'ailleurs,
si, dans tout cela, il n'y avait qu'une mystification, mieux valait
s'en assurer. Mais il semblait bien à James Starr qu'il convenait
d'accorder plus de créance à la première lettre qu'à la seconde, --
c'est-à-dire à la demande d'un homme tel que Simon Ford plutôt qu'à cet
avis de son contradicteur anonyme.
« En vérité, puisqu'on prétend influencer ma résolution, se dit-il,
c'est que la communication de Simon Ford doit avoir une extrême
importance ! Demain, je serai au rendez-vous indiqué et à l'heure
convenue ! »
Le soir venu, James Starr fit ses préparatifs de départ. Comme il
pouvait arriver que son absence se prolongeât pendant quelques jours,
il prévint, par lettre, Sir W. Elphiston, le président de « Royal
Institution », qu'il ne pourrait assister à la prochaine séance de la
Société. Il se dégagea également de deux ou trois affaires, qui
devaient l'occuper pendant la semaine. Puis, après avoir donné l'ordre
à son domestique de préparer un sac de voyage, il se coucha, plus
impressionné que l'affaire ne le comportait peut-être.
Le lendemain, à cinq heures, James Starr sautait hors de son lit,
s'habillait chaudement -- car il tombait une pluie froide --, et il
quittait sa maison de la Canongate, pour aller prendre à Granton-pier
le steam-boat qui, en trois heures, remonte le Forth jusqu'à Stirling.
Pour la première fois, peut-être, James Starr, en traversant la
Canongate [1*], ne se retourna pas pour regarder Holyrood, ce palais
des anciens souverains de l'Écosse. Il n'aperçut pas, devant sa
poterne, les sentinelles revêtues de l'antique costume écossais, jupon
d'étoffe verte, plaid quadrillé et sac de peau de chèvre à longs poils
pendant sur la cuisse. Bien qu'il fût fanatique de Walter Scott, comme
l'est tout vrai fils de la vieille Calédonie, l'ingénieur, ainsi qu'il
ne manquait jamais de le faire, ne donna même pas un coup d'oeil à
l'auberge où Waverley descendit, et dans laquelle le tailleur lui
apporta ce fameux costume en tartan de guerre qu'admirait si naïvement
la veuve Flockhart. Il ne salua pas, non plus, la petite place où les
montagnards déchargèrent leurs fusils, après la victoire du Prétendant,
au risque de tuer Flora Mac Ivor. L'horloge de la prison tendait au
milieu de la rue son cadran désolé : il n'y regarda que pour s'assurer
qu'il ne manquerait point l'heure du départ. On doit avouer aussi qu'il
n'entrevit pas dans Nelher-Bow la maison du grand réformateur John
Knox, le seul homme que ne purent séduire les sourires de Marie Stuart.
Mais, prenant par High-street, la rue populaire, si minutieusement
décrite dans le roman de _L'Abbé_, il s'élança vers le pont gigantesque
de Bridgestreet, qui relie les trois collines d'Édimbourg.
Quelques minutes après, James Starr arrivait à la gare du « Général
railway », et le train le débarquait, une demi-heure après, à Newhaven,
joli village de pêcheurs, situé à un mille de Leith, qui forme le port
d'Édimbourg. La marée montante recouvrait alors la plage noirâtre et
rocailleuse du littoral. Les premiers flots baignaient une estacade,
sorte de jetée supportée par des chaînes. A gauche, un de ces bateaux
qui font le service du Forth, entre Édimbourg et Stirling, était amarré
au « pier » de Granton.
En ce moment, la cheminée du _Prince de Galles_ vomissait des
tourbillons de fumée noire, et sa chaudière ronflait sourdement. Au son
de la cloche, qui ne tinta que quelques coups, les voyageurs en retard
se hâtèrent d'accourir. Il y avait là une foule de marchands, de
fermiers, de ministres, ces derniers reconnaissables à leurs culottes
courtes, à leurs longues redingotes, au mince liséré blanc qui cerclait
leur cou.
James Starr ne fut pas le dernier à s'embarquer. Il sauta lestement sur
le pont du _Prince de Galles_. Bien que la pluie tombât avec violence,
pas un de ces passagers ne songeait à chercher un abri dans le salon du
steam-boat. Tous restaient immobiles, enveloppés de leurs couvertures
de voyage, quelques-uns se ranimant de temps à autre avec le gin ou le
whisky de leur bouteille, -- ce qu'ils appellent « se vêtir à
l'intérieur ». Un dernier coup de cloche se fit entendre, les amarres
furent larguées, et le _Prince de Galles_ évolua pour sortir du petit
bassin, qui l'abritait contre les lames de la mer du Nord.
Le Firth of Forth, tel est le nom que l'on donne au golfe creusé entre
les rives du comté de Fife, au nord, et celles des comtés de
Linlilhgow, d'Édimbourg et Haddington, au sud. Il forme l'estuaire du
Forth, fleuve peu important, sorte de Tamise ou de Mersey aux eaux
profondes, qui, descendu des flancs ouest du Ben Lomond, se jette dans
la mer à Kincardine.
Ce ne serait qu'une courte traversée que celle de Granton-pier à
l'extrémité de ce golfe, si la nécessité de faire escale aux diverses
stations des deux rives n'obligeait à de nombreux détours. Les villes,
les villages, les cottages s'étalent sur les bords du Forth entre les
arbres d'une campagne fertile. James Starr, abrité sous la large
passerelle jetée entre les tambours, ne cherchait pas à rien voir de ce
paysage, alors rayé par les fines hachures de la pluie. Il s'inquiétait
plutôt d'observer s'il n'attirait pas spécialement l'attention de
quelque passager. Peut-être, en effet, l'auteur anonyme de la seconde
lettre était-il sur le bateau. Cependant, l'ingénieur ne put surprendre
aucun regard suspect.
Le _Prince de Galles_, en quittant Granton-pier, se dirigea vers
l'étroit pertuis qui se glisse entre les deux pointes de
Southoueensferry et North-oueensferry, au-delà duquel le Forth forme
une sorte de lac, praticable pour les navires de cent tonneaux. Entre
les brumes du fond apparaissaient, dans de courtes éclaircies, les
sommets neigeux des monts Grampian.
Bientôt, le steam-boat eut perdu de vue le village d'Aberdour, l'île de
Colm, couronnée par les ruines d'un monastère du XIIe siècle, les
restes du château de Barnbougle, puis Donibristle, où fut assassiné le
gendre du régent Murray, puis l'îlot fortifié de Garvie. Il franchit le
détroit de oueensferry, laissa à gauche le château de Rosyth, où
résidait autrefois une branche des Stuarts à laquelle était alliée la
mère de Cromwell, dépassa Blacknesscastle, toujours fortifié,
conformément à l'un des articles du traité de l'Union, et longea les
quais du petit port de Charleston, d'où s'exporte la chaux des
carrières de Lord Elgin. Enfin, la cloche du _Prince de Galles_ signala
la station de Crombie-Point.
Le temps était alors très mauvais. La pluie, fouettée par une brise
violente, se pulvérisait au milieu de ces mugissantes rafales, qui
passaient comme des trombes.
James Starr n'était pas sans quelque inquiétude. Le fils d'Harry Ford
se trouverait-il au rendez-vous ? Il le savait par expérience : les
mineurs, habitués au calme profond des houillères, affrontent moins
volontiers que les ouvriers ou les laboureurs ces grands troubles de
l'atmosphère. De Callander à la fosse Dochart et au puits Yarow, il
fallait compter une distance de quatre milles. C'étaient là des raisons
qui pouvaient, dans une certaine mesure, retarder le fils du vieil
overman. Toutefois, l'ingénieur se préoccupait davantage de l'idée que
le rendez-vous donné dans la première lettre eût été contremandé dans
la seconde. -- C'était, à vrai dire, son plus gros souci.
En tout cas, si Harry Ford ne se trouvait pas à l'arrivée du train à
Callander, James Starr était bien décidé à se rendre seul à la fosse
Dochart, et même, s'il le fallait, jusqu'au village d'Aberfoyle. Là, il
aurait sans doute des nouvelles de Simon Ford, et il apprendrait en
quel lieu résidait actuellement le vieil overman.
Cependant, le _Prince de Galles_ continuait à soulever de grosses lames
sous la poussée de ses aubes. On ne voyait rien des deux rives du
fleuve, ni du village de Crombie, ni Torryburn, ni Torry-house, ni
Newmills, ni Carridenhouse, ni Ilirkgrange, ni Salt-Pans, sur la
droite. Le petit port de Bowness, le port de Grangemouth, creusé à
l'embouchure du canal de la Clyde, disparaissaient dans l'humide
brouillard. Culross, le vieux bourg et les ruines de son abbaye de
Cîteaux, Ilinkardine et ses chantiers de construction, auxquels le
steam-boat fit escale, Ayrthcastle et sa tour carrée du XIIIe siècle,
Clackmannan et son château, bâti par Robert Bruce, n'étaient même pas
visibles à travers les rayures obliques de la pluie.
Le _Prince de Galles_ s'arrêta à l'embarcadère d'Alloa pour déposer
quelques voyageurs. James Starr eut le coeur serré en passant,
après dix ans d'absence, près de cette petite ville, siège
d'exploitation d'importantes houillères qui nourrissaient toujours une
nombreuse population de travailleurs. Son imagination l'entraînait dans
ce sous-sol, que le pic des mineurs creusait encore à grand profit. Ces
mines d'Alloa, presque contiguës à celles d'Aberfoyle, continuaient à
enrichir le comté, tandis que les gisements voisins, épuisés depuis
tant d'années, ne comptaient plus un seul ouvrier !
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