Voyage au Centre de la Terre
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17 Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks and the Online Distributed
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Editorial note: the runes in the text are represented by the last two
hexadecimal digits of their Unicode encoding (from 16A0 to 16F0). We
emphasize with _XY_ the runes that Verne emphasizes with serifs, and
tanslitterates with uppecase.
Note de l'éditeur: les runes qui sont dans le texte sont representées
par les deux dernières chiffes hexadécimales de leur codage Unicode
(de 16A0 à 16F0). On répresente avec _XY_ les runes que Verne relève
avec des sérifs, et transcrit avec des majuscules.
Jules Verne
VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE
I
Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock,
revint précipitamment vers sa petite maison située au numéro 19
de König-strasse, l'une des plus anciennes rues du vieux quartier
de Hambourg.
La bonne Marthe dut se croire fort en retard, car le dîner
commençait à peine à chanter sur le fourneau de la cuisine.
«Bon, me dis-je, s'il a faim, mon oncle, qui est le plus
impatient des hommes, va pousser des cris de détresse.
--Déja M. Lidonbrock! s'écria la bonne Marthe stupéfaite, en
entre-bâillant la porte de la salle à manger.
--Oui, Marthe; mais le dîner a le droit de ne point être cuit,
car il n'est pas deux heures. La demie vient à peine de sonner à
Saint-Michel.
--Alors pourquoi M. Lidenbrock rentre-t-il?
--Il nous le dira vraisemblablement.
--Le voilà! je me sauve. Monsieur Axel, vous lui ferez
entendre raison.»
Et la bonne Marthe regagna son laboratoire culinaire.
Je restai seul. Mais de faire entendre raison au plus irascible
des professeurs, c'est ce que mon caractère un peu indécis ne me
permettait pas. Aussi je me préparais à regagner prudemment ma
petite chambre du haut, quand la porte de la rue cria sur ses
gonds; de grands pieds firent craquer l'escalier de bois, et le
maître de la maison, traversant la salle à manger, se précipite
aussitôt dans son cabinet de travail.
Mais, pendant ce rapide passage, il avait jeté dans un coin sa
canne à tête de casse-noisette, sur la table son large chapeau à
poils rebroussés et à son neveu ces paroles retentissantes:
«Axel, suis-moi!»
Je n'avais pas eu le temps de bouger que le professeur me criait
déjà avec un vif accent d'impatience:
«Eh bien! tu n'es pas encore ici?»
Je m'élançai dans le cabinet de mon redoutable maître.
Otto Lidenbrock n'était pas un méchant homme, j'en conviens
volontiers; mais, à moins de changements improbables, il mourra
dans la peau d'un terrible original.
Il était professeur au Johannaeum, et faisait un cours de
minéralogie pendant lequel il se mettait régulièrement en colère
une fois ou deux. Non point qu'il se préoccupât d'avoir des
élèves assidus à ses leçons, ni du degré d'attention qu'ils
lui accordaient, ni du succès qu'ils pouvaient obtenir par la
suite; ces détails ne l'inquiétaient guère. Il professait
«subjectivement», suivant une expression de la philosophie
allemande, pour lui et non pour les autres. C'était un savant
égoïste, un puits de science dont la poulie grinçait quand on en
voulait tirer quelque chose. En un mot, un avare.
Il y a quelques professeurs de ce genre en Allemagne.
Mon oncle, malheureusement, ne jouissait pas d'une extrême
facilité de prononciation, sinon dans l'intimité, au moins quand
il parlait en public, et c'est un défaut regrettable chez un
orateur. En effet, dans ses démonstrations au Johannaeum,
souvent le professeur s'arrêtait court; il luttait contre un mot
récalcitrant qui ne voulait pas glisser entre ses lèvres, un de
ces mots qui résistent, se gonflent et finissent par sortir sous
la forme peu scientifique d'un juron. De là, grande colère.
Il y a en minéralogie bien des dénominations semi-grecques,
semi-latines, difficiles à prononcer, de ces rudes appellations
qui écorcheraient les lèvres d'un poète. Je ne veux pas dire du
mal de cette science. Loin de moi. Mais lorsqu'on se trouve en
présence des cristallisations rhomboédriques, des résines
rétinasphaltes, des ghélénites, des tangasites, des molybdates de
plomb, des tungstates de manganèse et des titaniates de zircone,
il est permis à la langue la plus adroite de fourcher.
Or, dans la ville, on connaissait cette pardonnable infirmité de
mon oncle, et on, en abusait, et on l'attendait aux passages
dangereux, et il se mettait en fureur, et l'on riait, ce qui
n'est pas de bon goût, même pour des Allemands. S'il y avait
donc toujours grande affluence d'auditeurs aux cours de
Lidenbrock, combien les suivaient assidûment qui venaient surtout
pour se dérider aux belles colères du professeur!
Quoi qu'il en soit, mon oncle, je ne saurais trop le dire, était
un véritable savant. Bien qu'il cassât parfois ses échantillons
à les essayer trop brusquement, il joignait au génie du géologue
l'oeil du minéralogiste. Avec son marteau, sa pointe d'acier,
son aiguille aimantée, son chalumeau et son flacon d'acide
nitrique, c'était un homme très fort. A la cassure, à l'aspect,
à la dureté, à la fusibilité, au son, à l'odeur, au goût d'un
minéral quelconque, il le classait sans hésiter parmi les six
cents espèces que la science compte aujourd'hui.
Aussi le nom de Lidenbrock retentissait avec honneur dans les
gymnases et les associations nationales. MM. Humphry Davy, de
Humboldt, les capitaines Franklin et Sabine, ne manquèrent pas de
lui rendre visite à leur passage à Hambourg. MM. Becquerel,
Ebelmen, Brewater, Dumas, Milne-Edwards, aimaient à le consulter
sur des questions les plus palpitantes de la chimie. Cette
science lui devait d'assez belles découvertes, et, en 1853,
il avait paru à Leipzig un _Traité de Cristallographie
transcendante_, par le professeur Otto Lidenbrock, grand in-folio
avec planches, qui cependant ne fit pas ses frais.
Ajoutez à cela que mon oncle était conservateur du musée
minéralogique de M. Struve, ambassadeur de Russie, précieuse
collection d'une renommée européenne.
Voilà donc le personnage qui m'interpellait avec tant
d'impatience. Représentez-vous un homme grand, maigre, d'une
santé de fer, et d'un blond juvénile qui lui ôtait dix bonnes
années de sa cinquantaine. Ses gros yeux roulaient sans cesse
derrière des lunettes considérables; son nez, long et mince,
ressemblait à une lame affilée; les méchants prétendaient même
qu'il était aimanté et qu'il attirait la limaille de fer. Pure
calomnie; il n'attirait que le tabac, mais en grande abondance,
pour ne point mentir.
Quand j'aurai ajouté que mon oncle faisait des enjambées
mathématiques d'une demi-toise, et si je dis qu'en marchant il
tenait ses poings solidement fermés, signe d'un tempérament
impétueux, on le connaîtra assez pour ne pas se montrer friand
de sa compagnie.
Il demeurait dans sa petite maison de Königstrasse, une
habitation moitié bois, moitié brique, à pignon dentelé; elle
donnait sur l'un de ces canaux sinueux qui se croisent au milieu
du plus ancien quartier de Hambourg que l'incendie de 1842 a
heureusement respecté.
La vieille maison penchait un peu, il est vrai, et tendait le
ventre aux passants; elle portait son toit incliné sur l'oreille,
comme la casquette d'un étudiant de la Tugendbund; l'aplomb de
ses lignes laissait à désirer; mais, en somme, elle se tenait
bien, grace à un vieil orme vigoureusement encastré dans la
façade, qui poussait au printemps ses bourgeons en fleurs à
travers les vitraux des fenêtres.
Mon oncle ne laissait pas d'être riche pour un professeur
allemand. La maison lui appartenait en toute propriété,
contenant et contenu. Le contenu, c'était sa filleule Graüben,
jeune Virlandaise de dix-sept ans, la bonne Marthe et moi. En ma
double qualité de neveu et d'orphelin, je devins son
aide-préparateur dans ses expériences.
J'avouerai que je mordis avec appétit aux sciences géologiques;
j'avais du sang de minéralogiste dans les veines, et je ne
m'ennuyais jamais en compagnie de mes précieux cailloux.
En somme, on pouvait vivre heureux dans cette maisonnette de
König-strasse, malgré les impatiences de son propriétaire, car,
tout en s'y prenant d'une façon un peu brutale, celui-ci ne m'en
aimait pas moins. Mais cet homme-là ne savait pas attendre, et
il était plus pressé que nature.
Quand, en avril, il avait planté dans les pots de faïence de son
salon des pieds de réséda ou de volubilis, chaque matin il allait
régulièrement les tirer par les feuilles afin de hâter leur
croissance.
Avec un pareil original, il n'y avait qu'à obéir. Je me
précipitai donc dans son cabinet.
II
Ce cabinet était un véritable musée. Tous les échantillons du
règne minéral s'y trouvaient étiquetés avec l'ordre le plus
parfait, suivant les trois grandes divisions des minéraux
inflammables, métalliques et lithoïdes.
Comme je les connaissais, ces bibelots de la science minéralogique!
Que de fois, au lieu de muser avec des garçons de mon âge, je
m'étais plu à épousseter ces graphites, ces anthracites, ces
houilles, ces lignites, ces tourbes! Et les bitumes, les
résines, les sels organiques qu'il fallait préserver du moindre
atome de poussière! Et ces métaux, depuis le fer jusqu'à l'or,
dont la valeur relative disparaissait devant l'égalité absolue
des spécimens scientifiques! Et toutes ces pierres qui eussent
suffi à reconstruire la maison de König-strasse, même avec une
belle chambre de plus, dont je me serais si bien arrangé!
Mais, en entrant dans le cabinet, je ne songeais guère à ces
merveilles. Mon oncle seul occupait ma pensée. Il était enfoui
dans son large fauteuil garni de velours d'Utrecht, et tenait
entre les mains un livre qu'il considérait avec la plus profonde
admiration.
«Quel livre! quel livre!» s'écriait-il.
Cette exclamation me rappela que le professeur Lidenbrock était
aussi bibliomane à ses moments perdus; mais un bouquin n'avait de
prix à ses yeux qu'à la condition d'être introuvable, ou tout au
moins illisible.
«Eh bien! me dit-il, tu ne vois donc pas? Mais c'est un trésor
inestimable que j'ai rencontré ce matin en furetant dans la
boutique du juif Hevelius.
--Magnifique!» répondis-je avec un enthousiasme de commande.
En effet, à quoi bon ce fracas pour un vieil in-quarto dont le
dos et les plats semblaient faits d'un veau grossier, un bouquin
jaunâtre auquel pendait un signet décoloré?
Cependant les interjections admiratives du professeur ne
discontinuaient pas.
«Vois, disait-il, en se faisant à lui-même demandes et réponses;
est-ce assez beau? Oui, c'est admirable! Et quelle reliure! Ce
livre s'ouvre-t-il facilement? Oui, car il reste ouvert à
n'importe quelle page! Mais se ferme-t-il bien? Oui, car la
couverture et les feuilles forment un tout bien uni, sans se
séparer ni bâiller en aucun endroit. Et ce dos qui n'offre pas
une seule brisure après sept cents ans d'existence! Ah! voilà
une reliure dont Bozerian, Closs ou Purgold eussent été fiers!»
En parlant ainsi, mon oncle ouvrait et fermait successivement le
vieux bouquin, Je ne pouvais faire moins que de l'interroger sur
son contenu, bien que cela ne m'intéressât aucunement.
«Et quel est donc le titre de ce merveilleux volume? demandai-je
avec un empressement trop enthousiaste pour n'être pas feint.
--Cet ouvrage! répondit mon oncle en s'animant, c'est
l'_Heims-Kringla_ de Snorre Turleson, le fameux auteur islandais
du douzième siècle; c'est la Chronique des princes norvégiens qui
régnèrent en Islande.
--Vraiment! m'écriai-je de mon mieux, et, sans doute, c'est une
traduction en langue allemande?
--Bon! riposta vivement le professeur, une traduction! Et qu'en
ferais-je de ta traduction! Qui se soucie de ta traduction!
Ceci est l'ouvrage original en langue islandaise, ce magnifique
idiome, riche et simple à la fois, qui autorise les combinaisons
grammaticales les plus variées et de nombreuses modifications de
mots!
--Comme l'allemand, insinuai-je avec assez de bonheur.
--Oui, répondit mon oncle en haussant les épaules; mais avec
cette différence que la langue islandaise admet les trois genres
comme le grec et décline les noms propres comme le latin!
--Ah! fis-je un peu ébranlé dans mon indifférence, et les
caractères de ce livre sont-ils beaux?
--Des caractères! qui te parle de caractères, malheureux Axel!
Il s'agit bien de caractères! Ah! tu prends cela pour un
imprimé! Mais, ignorant, c'est un manuscrit, et un manuscrit
runique!...
--Runique?
--Oui! Vas-tu me demander maintenant de t'expliquer ce mot?
--Je m'en garderai bien,» répliquai-je avec l'accent d'un homme
blessé dans son amour-propre.
Mais mon oncle continua de plus belle, et m'instruisit, malgré
moi, de choses que je ne tenais guère à savoir.
«Les runes, reprit-il, étaient des caractères d'écriture usités
autrefois en Islande, et, suivant la tradition, ils furent
inventés par Odin lui-même! Mais regarde donc, admire donc,
impie, ces types qui sont sortis de l'imagination d'un dieu!»
Ma foi, faute de réplique, j'allais me prosterner, genre de
réponse qui doit plaire aux dieux comme aux rois, car elle a
l'avantage de ne jamais les embarrasser, quand un incident vint
détourner le cours de la conversation.
Ce fut l'apparition d'un parchemin crasseux qui glissa du bouquin
et tomba à terre.
Mon oncle se précipita sur ce brimborion avec une avidité facile
à comprendra. Un vieux document, enfermé peut-être depuis un
temps immémorial dans un vieux livre, ne pouvait manquer d'avoir
un haut prix à ses yeux.
«Qu'est-ce que cela?» s'écria-t-il.
Et, en même temps, il déployait soigneusement sur sa table un
morceau de parchemin long de cinq pouces, large de trois, et sur
lequel s'allongeaient, en lignes transversales, des caractères de
grimoire.
En voici le fac-similé exact. Je tiens à faire connaître ces
signes bizarres, car ils amenèrent le professeur Lidenbrock et
son neveu à entreprendre la plus étrange expédition du
dix-neuvième siècle:
EF . E6 B3 DA DA BC C5 BC E6 C5 A2 C5 DA BC C5 C5 B4 C1 A6 C5
BC CE CF BC BC D8 A0 A2 B3 CF C5 C1 C5 A0 B3 C1 C5 A6 E6 B4 C5
B4 CF , BC D0 D8 B3 D0 CF E6 D0 CF C5_BC_ _BC_D0 AD A6 E6 E6 B3
C5 D8 CF B3 D0 C5_C1_ B3 A2 D0 C5 B4 CF E6 E6 C1 DA_BC_D0
_D0_CF A2 D0 D0 E6 . B3 BC B4 E6 B4 C1 C5 D0 D0 B2 BC
B4 B4 A6 E6 D8 C1 C5 C5 A2 CF A2 DA A0 E6 D0 B3 CF A2
A6 CF , C1 D0 B4 AD BC C5 C1 B2 AD _B4_C5 A6 C1 C1_E6_
Le professeur considéra pendant quelques instants cette série de
caractères; puis il dit en relevant ses lunettes:
«C'est du runique; ces types sont absolument identiques à ceux du
manuscrit de Snorre Turleson! Mais... qu'est-ce que cela peut
signifier?»
Comme le runique me paraissait être une invention de savants pour
mystifier le pauvre monde, je ne fus pas fâché de voir que mon
oncle n'y comprenait rien. Du moins, cela me sembla ainsi au
mouvement de ses doigts qui commençaient à s'agiter terriblement.
«C'est pourtant du vieil islandais!» murmurait-il entre ses
dents.
Et le professeur Lidenbrock devait bien s'y connaître, car il
passait pour être un véritable polyglotte. Non pas qu'il parlât
couramment les deux mille langues et les quatre mille idiomes
employés à la surface du globe, mais enfin il en savait sa bonne
part.
Il allait donc, en présence de cette difficulté, se livrer à
toute l'impétuosité de son caractère, et je prévoyais une scène
violente, quand deux heures sonnèrent au petit cartel de la
cheminée.
Aussitôt la bonne Marthe ouvrit la porte du cabinet en disant:
«La soupe est servie.
--Au diable la soupe, s'écria mon oncle, et celle qui l'a faite,
et ceux qui la mangeront!»
Marthe s'enfuit; je volai sur ses pas, et, sans savoir comment,
je me trouvai assis à ma place habituelle dans la salle à manger.
J'attendis quelques instants. Le professeur ne vint pas.
C'était la première fois, à ma connaissance, qu'il manquait à la
solennité du dîner. Et quel dîner, cependant! une soupe au
persil, une omelette au jambon relevée d'oseille à la muscade,
une longe de veau à la compote de prunes, et, pour dessert, des
crevettes au sucre, le tout arrosé d'un joli vin de la Moselle.
Voilà ce qu'un vieux papier allait coûter à mon oncle. Ma foi,
en qualité de neveu dévoué, je me crûs obligé de manger pour lui,
et même pour moi. Ce que je fis en conscience.
«Je n'ai jamais vu chose pareille! disait la bonne Marthe en
servant. M. Lidenbrock qui n'est pas à table!
--C'est à ne pas le croire.
--Cela présage quelque événement grave!» reprenait la vieille
servante en hochant la tête.
Dans mon opinion, cela ne présageait rien, sinon une scène
épouvantable, quand mon oncle trouverait son dîner dévoré.
J'en étais à ma dernière crevette, lorsqu'une voix retentissante
m'arracha aux voluptés du dessert. Je ne fis qu'un bond de la
salle dans le cabinet.
III
«C'est évidemment du runique, disait le professeur en fronçant le
sourcil. Mais il y a un secret, et je le découvrirai, sinon...»
Un geste violent acheva sa pensée.
«Mets-toi là, ajouta-t-il en m'indiquant la table du poing, et
écris.»
En un instant je fus prêt.
«Maintenant, je vais te dicter chaque lettre de notre alphabet
qui correspond à l'un de ces caractères islandais. Nous verrons
ce que cela donnera. Mais, par saint Michel! garde-toi bien de
te tromper!»
La dictée commença. Je m'appliquai de mon mieux; chaque lettre
fut appelée l'une après l'autre, et forma l'incompréhensible
succession des mots suivants:
mm . r n l l s e s r e u e l s e e c J d e
s g t s s m f u n t e i e f n i e d r k e
k t , s a m n a t r a t e S S a o d r r n
e m t n a e I n u a e c t r r i l S a
A t u a a r . n s c r c i e a a b s
c c d r m i e e u t u l f r a n t u
d t , i a c o s e i b o K e d i i Y
Quand ce travail fut terminé, mon oncle prit vivement la feuille
sur laquelle je venais d'écrire, et il l'examina longtemps avec
attention.
«Qu'est-ce que cela veut dire?» répétait-il machinalement.
Sur l'honneur, je n'aurais pas pu le lui apprendre. D'ailleurs
il ne m'interrogea pas à cet égard, et il continua de se parler à
lui-même:
«C'est ce que nous appelons un cryptogramme, disait-il, dans
lequel le sens est caché sous des lettres brouillées à dessein,
et qui, convenablement disposées, formeraient une phrase
intelligible! Quand je pense qu'il y a là peut-être
l'explication ou l'indication d'une grande découverte!»
Pour mon compte, je pensais qu'il n'y avait absolument rien, mais
je gardai prudemment mon opinion.
Le professeur prit alors le livre et le parchemin, et les compara
tous les deux.
«Ces deux écritures ne sont pas de la même main, dit-il; le
cryptogramme est postérieur au livre, et j'en vois tout d'abord
une preuve irréfragable. En effet, la première lettre est une
double M qu'on chercherait, vainement dans le livre de Turleson,
car elle ne fut ajoutée à l'alphabet islandais qu'au quatorzième
siècle. Ainsi donc, il y a au moins deux cents ans entre le
manuscrit et le document.»
Cela j'en conviens, me parut assez logique.
«Je suis donc conduit à penser, reprit mon oncle, que l'un des
possesseurs de ce livre aura tracé ces caractères mystérieux.
Mais qui diable était ce possesseur? N'aurait-il point mis son
nom à quelque endroit de ce manuscrit?»
Mon oncle releva ses lunettes, prit une forte loupe, et passa
soigneusement en revue les premières pages du livre. Au verso de
la seconde, celle du faux titre, il découvrit une sorte de
macule, qui faisait à l'oeil l'effet d'une tache d'encre.
Cependant, en y regardant de près, on distinguait quelques
caractères à demi effacés. Mon oncle comprit que là était le
point intéressant; il s'acharna donc sur la macule et, sa grosse
loupe aidant, il finit par reconnaître les signes que voici,
caractères runiques qu'il lut sans hésiter:
D0 E6 B3 C5 BC D0 B4 B3 A2 BC BC C5 EF
«Arne Saknussem! s'écria-t-il d'un ton triomphant, mais c'est un
nom cela, et un nom islandais encore! celui d'un savant du
seizième siècle, d'un alchimiste célèbre!»
Je regardai mon oncle avec une certaine admiration.
«Ces alchimistes, reprit-il, Avicenne, Bacon, Lulle, Paracelse,
étaient les véritables, les seuls savants de leur époque. Ils
ont fait des découvertes dont nous avons le droit d'être étonnés.
Pourquoi, ce Saknussemm n'aurait-il pas enfoui sous cet
incompréhensible cryptogramme quelque surprenante invention?
Cela doit être ainsi. Cela est.»
L'imagination du professeur s'enflammait à cette hypothèse.
«Sans doute, osai-je répondre, mais quel intérêt pouvait avoir ce
savant à cacher ainsi quelque merveilleuse découverte?
--Pourquoi? pourquoi? Eh! le sais-je? Galilée n'en a-t-il pas
agi ainsi pour Saturne? D'ailleurs, nous verrons bien; j'aurai
le secret de ce document, et je ne prendrai ni nourriture ni
sommeil avant de l'avoir deviné.
--Oh! pensai-je.
--Ni toi, non plus, Axel, reprit-il.
--Diable! me dis-je, il est heureux que j'aie dîné pour deux!
--Et d'abord, fit mon oncle, il faut trouver la langue de ce
«chiffre.» Cela ne doit pas être difficile.»
A ces mots, je relevai vivement la tête. Mon oncle reprit son
soliloque:
«Rien n'est plus aisé. Il y a dans ce document cent trente-deux
lettres qui donnent soixante-dix-neuf consonnes contre
cinquante-trois voyelles. Or, c'est à peu près suivant cette
proportion que sont formés les mots des langues méridionales,
tandis que les idiomes du nord sont infiniment plus riches en
consonnes. Il s'agit donc d'une langue du midi.»
Ces conclusions étaient fort justes.
«Mais quelle est cette langue?»
C'est là que j'attendais mon savant, chez lequel cependant je
découvrais un profond analyste.
«Ce Saknussemm, reprit-il, était un homme instruit; or, dès qu'il
n'écrivait pas dans sa langue maternelle, il devait choisir de
préférence la langue courante entre les esprits cultivés du
seizième siècle, je veux dire le latin. Si je me trompe, je
pourrai essayer de l'espagnol, du français, de l'italien, du
grec, de l'hébreu. Mais les savants du seizième siècle
écrivaient généralement en latin. J'ai donc le droit de dire _à
priori_: ceci est du latin.»
Je sautai sur ma chaise. Mes souvenirs de latiniste se
révoltaient contre la prétention que cette suite de mots baroques
pût appartenir à la douce langue de Virgile.
«Oui! du latin, reprit mon oncle, mais du latin brouillé.
--A la bonne heure! pensai-je. Si tu le débrouilles, tu seras
fin, mon oncle.
--Examinons bien, dit-il, en reprenant la feuille sur laquelle
j'avais écrit. Voilà une série de cent trente-deux lettres qui
se présentent sous un désordre apparent. Il y a des mots où les
consonnes se rencontrent seules comme le premier «mrnlls,»
d'autres où les voyelles, au contraire, abondent, le cinquième,
par exemple, «unteief,» ou l'avant-dernier «oseibo.» Or, cette
disposition n'a évidemment pas été combinée; elle est donnée
_mathématiquement_ par la raison inconnue qui a présidé à la
succession de ces lettres. Il me parait certain que la phrase
primitive a été écrite régulièrement, puis retournée suivant une
loi qu'il faut découvrir. Celui qui posséderait la clef de ce
«chiffre» le lirait couramment. Mais quelle est cette clef?
Axel, as-tu cette clef?»
A cette question je ne répondis rien, et pour cause. Mes regards
s'étaient arrêtés sur un charmant portrait suspendu au mur, le
portrait de Graüben. La pupille de mon oncle se trouvait alors à
Altona, chez une de ses parentes, et son, absence me rendait fort
triste, car, je puis l'avouer maintenant, la jolie Virlandaise et
le neveu du professeur s'aimaient avec toute la patience et toute
la tranquillité allemandes; nous nous étions fiancés à l'insu de
mon oncle, trop géologue pour comprendre de pareils sentiments.
Graüben était une charmante jeune fille blonde aux yeux bleus,
d'un caractère un peu grave, d'un esprit un peu sérieux; mais
elle ne m'en aimait pas moins; pour mon compte, je l'adorais, si
toutefois ce verbe existe dans la langue tudesque! L'image de ma
petite Virlandaise me rejeta donc, en un instant, du monde des
réalités dans celui des chimères, dans celui des souvenirs.
Je revis la fidèle compagne de mes travaux et de mes plaisirs.
Elle m'aidait à ranger chaque jour les précieuses pierres de mon
oncle; elle les étiquetait avec moi. C'était une très forte
minéralogiste que mademoiselle Graüben! Elle aimait à
approfondir les questions ardues de la science. Que de douces
heures nous avions passées à étudier ensemble, et combien
j'enviai souvent le sort de ces pierres insensibles qu'elle
maniait de ses charmantes mains.
Puis, l'instant de là récréation venue, nous sortions tous les
deux; nous prenions par les allées touffues de l'Alsser, et nous
nous rendions de compagnie au vieux moulin goudronné qui fait si
bon effet à l'extrémité du lac; chemin faisant, on causait en se
tenant par la main; je lui racontais des choses dont elle riait
de son mieux; on arrivait ainsi jusqu'au bord de l'Elbe, et,
après avoir dit bonsoir aux cygnes qui nagent parmi les grands
nénuphars blancs, nous revenions au quai par la barque à vapeur.
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