Voyage au Centre de la Terre
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Quatre jours plus tard, le samedi 18 juillet, le soir, nous
arrivâmes à une espèce de grotte assez vaste; mon oncle remit à
Hans ses trois rixdales hebdomadaires, et il fut décidé que le
lendemain serait un jour de repos.
XXV
Je me réveillai donc, le dimanche matin, sans cette préoccupation
habituelle d'un départ immédiat. Et, quoique ce fût au plus
profond des abîmes, cela ne laissait pas d'être agréable.
D'ailleurs, nous étions faits à cette existence de troglodytes.
Je ne pensais guère au soleil, aux étoiles, à la lune, aux
arbres, aux maisons, aux villes, à toutes ces superfluités
terrestres dont l'être sublunaire s'est fait une nécessité. En
notre qualité de fossiles, nous faisions fi de ces inutiles
merveilles.
La grotte formait une vaste salle; sur son sol granitique coulait
doucement le ruisseau fidèle. A une pareille distance de sa
source, son eau n'avait plus que la température ambiante et se
laissait boire sans difficulté.
Après le déjeuner, le professeur voulut consacrer quelques heures
à mettre en ordre ses notes quotidiennes.
«D'abord, dit-il, je vais faire des calculs, afin de relever
exactement notre situation; je veux pouvoir, au retour, tracer
une carte de notre, voyage, une sorte de section verticale du
globe, qui donnera le profil de l'expédition.
--Ce sera fort curieux, mon oncle; mais vos observations
auront-elles un degré suffisant de précision?
--Oui. J'ai noté avec soin les angles et les pentes; je suis sûr
de ne point me tromper. Voyons d'abord où nous sommes. Prends
la boussole et observe la direction qu'elle indique.
Je regardai l'instrument, et, après un examen attentif, je
répondis:
«Est-quart-sud-est.
--Bien! fit le professeur en notant l'observation et en
établissant quelques calculs rapides. J'en conclus que nous
avons fait quatre-vingt-cinq lieues depuis notre point de départ.
--Ainsi, nous voyageons sous l'Atlantique?
--Parfaitement.
--Et, dans ce moment, une tempête s'y déchaîne peut-être, et des
navires sont secoués sur notre tête par les flots et l'ouragan?
---Cela se peut.
---Et les baleines viennent frapper de leur queue les murailles
de notre prison?
---Sois tranquille, Axel, elles ne parviendront pas à l'ébranler.
Mais revenons à nos calculs. Nous sommes dans le sud-est, à
quatre-vingt-cinq lieues de la base du Sneffels, et, d'après mes
notes précédentes, j'estime à seize lieues la profondeur
atteinte.
--Seize lieues! m'écriai-je.
--Sans doute.
--Mais c'est l'extrême limite assignée par la science à
l'épaisseur de l'écorce terrestre.
--Je ne dis pas non.
--Et ici, suivant la loi de l'accroissement de la température,
une chaleur de quinze cents degrés devrait exister.
--Devrait, mon garçon.
--Et tout ce granit ne pourrait se maintenir à l'état solide et
serait en pleine fusion.
--Tu vois qu'il n'en est rien et que les faits, suivant leur
habitude, viennent démentir les théories.
--Je suis forcé d'en convenir, mais enfin cela m'étonne.
--Qu'indique le thermomètre?
--Vingt-sept degrés six dixièmes.
--Il s'en manque donc de quatorze cent soixante-quatorze degrés
quatre dixièmes que les savants n'aient raison. Donc,
l'accroissement proportionnel de la température est une erreur.
Donc, Humphry Davy ne se trompait pas. Donc, je n'ai pas eu tort
de l'écouter, Qu'as-tu à répondre?
--Rien.»
À la vérité, j'aurais eu beaucoup de choses à dire. Je
n'admettais la théorie de Davy en aucune façon, je tenais
toujours pour la chaleur centrale, bien que je n'en ressentisse
point les effets. J'aimais mieux admettre, en vérité, que cette
cheminée d'un volcan éteint, recouverte par les laves d'un enduit
réfractaire, ne permettait pas à la température de se propager à
travers ses parois.
Mais, sans m'arrêter à chercher des arguments nouveaux, je me
bornai à prendre la situation telle qu'elle était.
«Mon oncle, repris-je, je tiens pour exact tous vos calculs, mais
permettez-moi d'en tirer une conséquence rigoureuse.
---Va, mon garçon, à ton aise.
--Au point où nous sommes, sous la latitude de l'Islande, le
rayon terrestre est de quinze cent quatre-vingt-trois lieues à
peu près?
---Quinze cent quatre-vingt-trois lieues et un tiers.
---Mettons seize cents lieues en chiffres ronds. Sur un voyage
de seize cents lieues, nous en avons fait douze?
---Comme tu dis.
---Et cela au prix de quatre-vingt-cinq lieues de diagonale?
---Parfaitement.
--En vingt jours environ?
--En vingt jours.
--Or seize lieues font le centième du rayon terrestre. A
continuer ainsi, nous mettrons donc deux mille jours, ou près de
cinq ans et demi à descendre!»
Le professeur ne répondit pas.
«Sans compter que, si une verticale de seize lieues s'achète par
une horizontale de quatre-vingts, cela fera huit mille lieues
dans le sud-est, et il y aura longtemps que nous serons sortis
par un point de la circonférence avant d'en atteindre le centre!
--Au diable tes calculs! répliqua mon oncle avec un mouvement de
colère. Au diable tes hypothèses! Sur quoi reposent-elles? Qui
te dit que ce couloir ne va pas directement à notre but?
D'ailleurs j'ai pour moi un précédent, ce que je fais là un autre
l'a fait, et où il a réussi je réussirai à mon tour.
--Je l'espère; mais, enfin, il m'est bien permis...
--Il t'est permis de te taire, Axel, quand tu voudras déraisonner
de la sorte.»
Je vis bien que le terrible professeur menaçait de reparaître
sous la peau de l'oncle, et je me tins pour averti.
«Maintenant, reprit-il, consulte le manomètre. Qu'indique-t-il?
---Une pression considérable.
---Bien. Tu vois qu'en descendant doucement, en nous habituant
peu à peu à la densité de cette atmosphère, nous n'en souffrons
aucunement.
---Aucunement, sauf quelques douleurs d'oreilles.
---Ce n'est rien, et tu feras disparaître ce malaise en mettant
l'air extérieur en communication rapide avec l'air contenu dans
tes poumons.
---Parfaitement, répondis-je, bien décidé à ne plus contrarier
mon oncle. Il y a même un plaisir véritable à se sentir plongé
dans cette atmosphère plus dense. Avez-vous remarqué avec quelle
intensité le son s'y propage?
---Sans doute; un sourd finirait par y entendre à merveille.
--Mais cette densité augmentera sans aucun doute?
---Oui, suivant une loi assez peu déterminée; il est vrai que
l'intensité de la pesanteur diminuera à mesure que nous
descendrons. Tu sais que c'est à la surface même de la terre que
son action se fait le plus vivement sentir, et qu'au centre du
globe les objets ne pèsent plus.
---Je le sais; mais dites-moi, cet air ne finira-t-il pas par
acquérir la densité de l'eau?
---Sans doute, sous une pression de sept cent dix atmosphères.
---Et plus bas?
--Plus bas, cette densité s'accroîtra encore.
---Comment descendrons-nous alors?
--Eh bien nous mettrons des cailloux dans nos poches.
--Ma foi, mon oncle, vous avez réponse à tout.»
Je n'osai pas aller plus avant dans le champ des hypothèses, car
je me serais encore heurté à quelque impossibilité qui eût fait
bondir le professeur.
Il était évident, cependant, que l'air, sous une pression qui
pouvait atteindre des milliers d'atmosphères, finirait par passer
à l'état solide, et alors, en admettant que nos corps eussent
résisté, il faudrait s'arrêter, en dépit de tous les
raisonnements du monde.
Mais je ne fis pas valoir cet argument. Mon oncle m'aurait
encore riposté par son éternel Saknussemm, précédent sans valeur,
car, en tenant pour avéré le voyage du savant Islandais, il y
avait une chose bien simple à répondre:
Au seizième siècle, ni le baromètre ni le manomètre n'étaient
inventés; comment donc Saknussemm avait-il pu déterminer son
arrivée au centre du globe?
Mais je gardai cette objection pour moi, et j'attendis les
événements.
Le reste de la journée se passa en calculs et en conversation.
Je fus toujours de l'avis du professeur Lidenbrock, et j'enviai
la parfaite indifférence de Hans, qui, sans chercher les effets
et les causes, s'en allait aveuglément où le menait la destinée.
XXVI
II faut l'avouer, les choses jusqu'ici se passaient bien, et
j'aurais eu mauvaise grâce à me plaindre. Si la moyenne des
«difficultés» ne s'accroissait pas, nous ne pouvions manquer
d'atteindre notre but. Et quelle gloire alors! J'en étais
arrivé à faire ces raisonnements à la Lidenbrock. Sérieusement.
Cela tenait-il au milieu étrange dans lequel je vivais?
Peut-être.
Pendant quelques jours, des pentes plus rapides, quelques-unes
même d'une effrayante verticalité, nous engagèrent profondément
dans le massif interne; par certaines journées, on gagnait une
lieue et demie à deux lieues vers le centre. Descentes
périlleuses, pendant lesquelles l'adresse de Hans et son
merveilleux sang-froid nous furent très utiles. Cet impassible
Islandais se dévouait avec un incompréhensible sans-façon, et,
grâce à lui, plus d'un mauvais pas fut franchi dont nous ne
serions pas sortis seuls.
Par exemple, son mutisme s'augmentait de jour en jour. Je crois
même qu'il nous gagnait. Les objets extérieurs ont une action
réelle sur le cerveau. Qui s'enferme entre quatre murs finit par
perdre la faculté d'associer les idées et les mots. Que de
prisonniers cellulaires devenus imbéciles, sinon fous, par le
défaut d'exercice des facultés pensantes.
Pendant les deux semaines qui suivirent notre dernière
conversation, il ne se produisit aucun incident digne d'être
rapporté. Je ne retrouve dans ma mémoire, et pour cause, qu'un
seul événement d'une extrême gravité. Il m'eût été difficile
d'en oublier le moindre détail.
Le 7 août, nos descentes successives nous avaient amenés à une
profondeur de trente lieues; c'est-à-dire qu'il y avait sur notre
tête trente lieues de rocs, d'océan, de continents et de villes.
Nous devions être alors à deux cents lieues de l'Islande.
Ce jour-là le tunnel suivait un plan peu incliné.
Je marchais en avant; mon oncle portait l'un des deux appareils
de Ruhmkorff, et moi l'autre. J'examinais les couches de granit.
Tout à coup, en me retournant, je m'aperçus que j'étais seul.
«Bon, pensai-je, j'ai marché trop vite, ou bien Hans et mon oncle
se sont arrêtés en route. Allons, il faut les rejoindre.
Heureusement le chemin ne monte pas sensiblement.»
Je revins sur mes pas. Je marchai pendant un quart d'heure, Je
regardai. Personne. J'appelai. Point de réponse. Ma voix se
perdit au milieu des caverneux échos qu'elle éveilla soudain.
Je commençai à me sentir inquiet. Un frisson me parcourut tout
le corps.
«Un peu de calme, dis-je à haute voix. Je suis sûr de retrouver
mes compagnons. Il n'y a pas deux routes! Or, j'étais en avant,
retournons en arrière.»
Je remontai pendant une demi-heure. J'écoutai si quelque appel
ne m'était pas adressé, et dans cette atmosphère si dense, il
pouvait m'arriver de loin. Un silence extraordinaire régnait
dans l'immense galerie.
Je m'arrêtai. Je ne pouvais croire à mon isolement. Je voulais
bien être égaré, non perdu. Égaré, on se retrouve.
«Voyons, répétai-je, puisqu'il n'y a qu'une route, puisqu'ils la
suivent, je dois les rejoindre. Il suffira de remonter encore.
A moins que, ne me voyant pas, et oubliant que je les devançais,
ils n'aient eu la pensée de revenir en arrière. Eh bien! même
dans ce cas, en me hâtant, je les retrouverai. C'est évident!»
Je répétai ces derniers mots comme un homme qui n'est pas
convaincu. D'ailleurs, pour associer ces idées si simples, et
les réunir sous forme de raisonnement, je dus employer un temps
fort long.
Un doute me prit alors. Etais-je bien en avant? Certes. Hans
me suivait, précédant mon oncle. Il s'était même arrêté pendant
quelques instants pour rattacher ses bagages sur son épaule. Ce
détail me revenait à l'esprit. C'est à ce moment même que
j'avais dû continuer ma route.
«D'ailleurs, pensai-je» j'ai un moyen sûr de ne pas m'égarer, un
fil pour me guider dans ce labyrinthe, et qui ne saurait casser,
mon fidèle ruisseau. Je n'ai qu'à remonter son cours, et je
retrouverai forcément les traces de mes compagnons.»
Ce raisonnement me ranima, et je résolus de me remettre en marche
sans perdre un instant.
Combien je bénis alors la prévoyance de mon oncle, lorsqu'il
empêcha le chasseur de boucher l'entaille faite à la paroi de
granit! Ainsi cette bienfaisante source, après nous avoir
désaltéré pendant la route, allait me guider à travers les
sinuosités de l'écorce terrestre.
Avant de remonter, je pensai qu'une ablution me ferait quelque
bien.
Je me baissai donc pour plonger mon front dans l'eau du
Hans-bach!
Que l'on juge de ma stupéfaction!
Je foulais un granit sec et raboteux! Le ruisseau ne coulait
plus à mes pieds!
XXVII
Je ne puis peindre mon désespoir; nul mot de la langue humaine ne
rendrait mes sentiments. J'étais enterré vif, avec la
perspective de mourir dans les tortures de la faim et de la soif.
Machinalement je promenai mes mains brûlantes sur le sol. Que ce
roc me sembla desséché!
Mais comment avais-je abandonné le cours du ruisseau? Car,
enfin, il n'était plus là! Je compris alors la raison de ce
silence étrange, quand j'écoutai pour la dernière fois si quelque
appel de mes compagnons ne parviendrait pas à mon oreille.
Ainsi, au moment où mon premier pas s'engagea dans la route
imprudente, je ne remarquai point cette absence du ruisseau. Il
est évident qu'à ce moment, une bifurcation de la galerie
s'ouvrit devant moi, tandis que le Hans-bach obéissant aux
caprices d'une autre pente, s'en allait avec mes compagnons vers
des profondeurs inconnues!
Comment revenir. De traces, il n'y en avait pas. Mon pied ne
laissait aucune empreinte sur ce granit. Je me brisais la tête à
chercher la solution de cet insoluble problème. Ma situation se
résumait en un seul mot: perdu!
Oui! perdu à une profondeur qui me semblait incommensurable!
Ces trente lieues d'écorce terrestre pesaient sur mes épaules
d'un poids épouvantable! Je me sentais écrasé.
J'essayai de ramener mes idées aux choses de la terre. C'est à
peine si je pus y parvenir. Hambourg, la maison de
König-strasse, ma pauvre Graüben, tout ce monde sous lequel je
m'égarais, passa rapidement devant mon souvenir effaré. Je revis
dans une vive hallucination les incidents du voyage, la
traversée, l'Islande, M. Fridriksson, le Sneffels! Je me dis que
si, dans ma position, je conservais encore l'ombre d'une
espérance ce serait signe de folie, et qu'il valait mieux
désespérer!
En effet, quelle puissance humaine pouvait me ramener à la
surface du globe et disjoindre ces voûtes énormes qui
s'arc-boutaient au-dessus de ma tête? Qui pouvait me remettre
sur la route du retour et me réunir à mes compagnons?
«Oh! mon oncle!» m'écriai-je avec l'accent du désespoir.
Ce fut le seul mot de reproche qui me vint aux lèvres, car je
compris ce que le malheureux homme devait souffrir en me
cherchant à son tour.
Quand je me vis ainsi en dehors de tout secours humain, incapable
de rien tenter pour mon salut, je songeai aux secours du ciel.
Les souvenirs de mon enfance, ceux de ma mère que je n'avais
connue qu'au temps des baisers, revinrent à ma mémoire. Je
recourus à la prière, quelque peu de droits que j'eusse d'être
entendu du Dieu auquel je m'adressais si tard, et je l'implorai
avec ferveur.
Ce retour vers la Providence me rendit un peu de calme, et je pus
concentrer sur ma situation toutes les forces de mon
intelligence.
J'avais pour trois jours de vivres, et ma gourde était pleine.
Cependant je ne pouvais rester seul plus longtemps. Mais
fallait-il monter ou descendre?
Monter évidemment! monter toujours!
Je devais arriver ainsi au point où j'avais abandonné la source,
à la funeste bifurcation. Là, une fois le ruisseau sous les
pieds, je pourrais toujours regagner le sommet du Sneffels.
Comment n'y avais-je pas songé plus tôt! Il y avait évidemment
là une chance de salut. Le plus pressé était donc de retrouver,
le cours du Hans-bach.
Je me levai et, m'appuyant sur mon bâton ferré, je remontai la
galerie. La pente en était assez raide. Je marchais avec espoir
et sans embarras, comme un homme qui n'a pas de choix du chemin à
suivre.
Pendant une demi-heure, aucun obstacle n'arrêta mes pas.
J'essayais de reconnaître ma route à la forme du tunnel, à la
saillie de certaines roches, à la disposition des anfractuosités.
Mais aucun signe particulier ne frappait mon esprit, et je
reconnus bientôt que cette galerie ne pouvait me ramener à la
bifurcation. Elle était sans issue. Je me heurtai contre un mur
impénétrable, et je tombai sur le roc.
De quelle épouvante? de quel désespoir je fus saisi alors, je ne
saurais le dire. Je demeurai anéanti. Ma dernière espérance
venait de se briser contre cette muraille de granit.
Perdu dans ce labyrinthe dont les sinuosités se croisaient en
tous sens, je n'avais plus à tenter une fuite impossible. Il
fallait mourir de la plus effroyable des morts! Et, chose
étrange, il me vint à la pensée que, si mon corps fossilisé se
retrouvait un-jour, sa rencontre à trente lieues dans les
entrailles de terre soulèverait de graves questions
scientifiques!
Je voulus parler à voix haute, mais de rauques accents passèrent
seuls entre mes lèvres desséchées. Je haletais.
Au milieu de ces angoisses, une nouvelle terreur vint s'emparer
de mon esprit. Ma lampe s'était faussée en tombant. Je n'avais
aucun moyen de la réparer. Sa lumière pâlissait et allait me
manquer!
Je regardai le courant lumineux s'amoindrir dans le serpentin de
l'appareil. Une procession d'ombres mouvantes se déroula sur les
parois assombries. Je n'osais plus abaisser ma paupière,
craignant de perdre le moindre atome de cette clarté fugitive! A
chaque instant il me semblait qu'elle allait s'évanouir et que
«le noir» m'envahissait.
Enfin, une dernière lueur trembla dans la lampe. Je la suivis,
je l'aspirai du regard, je concentrai sur elle toute la puissance
de mes yeux, comme sur la dernière sensation de lumière qu'il
leur fût donné d'éprouver, et je demeurai plongé dans les
ténèbres immenses.
Quel cri terrible m'échappa! Sur terre au milieu des plus
profondes nuits, la lumière n'abandonne jamais entièrement ses
droits; elle est diffuse, elle est subtile; mais, si peu qu'il en
reste, la rétine de l'oeil finit par la percevoir! Ici, rien.
L'ombre absolue faisait de moi un aveugle dans toute l'acception
du mot.
Alors ma tête se perdit. Je me relevai, les bras en avant,
essayant les tâtonnements les plus douloureux; je me pris à fuir,
précipitant mes pas au hasard dans cet inextricable labyrinthe,
descendant toujours, courant à travers la croûte terrestre, comme
un habitant des failles souterraines, appelant, criant, hurlant,
bientôt meurtri aux saillies des rocs, tombant et me relevant
ensanglanté, cherchant à boire ce sang qui m'inondait le visage,
et attendant toujours que quelque muraille imprévue vint offrir à
ma tête un obstacle pour s'y briser!
Où me conduisit cette course insensée? Je l'ignorerai toujours.
Après plusieurs heures, sans doute à bout de forces, je tombai
comme une masse inerte le long de la paroi, et je perdis tout
sentiment d'existence!
XXVIII
Quand je revins à la vie, mon visage était mouillé, mais mouillé
de larmes. Combien dura cet état d'insensibilité, je ne saurais
le dire. Je n'avais plus aucun moyen de me rendre compte du
temps. Jamais solitude ne fut semblable à la mienne, jamais
abandon si complet!
Après ma chute, j'avais perdu beaucoup de sang. Je m'en sentais
inondé! Ah! combien je regrettai de n'être pas mort «et que ce
fût encore à faire!» Je ne voulais plus penser. Je chassai toute
idée et, vaincu par la douleur, je me roulai près de la paroi
opposée.
Déjà je sentais l'évanouissement me reprendre, et, avec lui,
l'anéantissement suprême, quand un bruit violent vint frapper mon
oreille. Il ressemblait au roulement prolongé du tonnerre, et
j'entendis les ondes sonores se perdre peu a peu dans les
lointaines profondeurs du gouffre.
D'où provenait ce bruit? de quelque phénomène sans doute, qui
s'accomplissait au sein du massif terrestre. L'explosion d'un
gaz, ou la chute de quelque puissante assise du globe.
J'écoutai encore. Je voulus savoir si ce bruit se
renouvellerait. Un quart d'heure se passa. Le silence régnait
dans la galerie, Je n'entendais même plus les battements de mon
coeur.
Tout à coup mon oreille, appliquée par hasard sur la muraille,
crut surprendre des paroles vagues, insaisissables, lointaines.
Je tressaillis.
«C'est une hallucination!» pensais-je.
Mais non. En écoutant avec plus d'attention, j'entendis
réellement un murmure de voix. Mais de comprendre ce qui se
disait, c'est ce que ma faiblesse ne me permit pas. Cependant on
parlait. J'en étais certain.
J'eus un instant la crainte que ces paroles ne fussent les
miennes, rapportées par un écho. Peut-être avais-je crié à mon
insu? Je fermai fortement les lèvres et j'appliquai de nouveau
mon oreille à la paroi.
«Oui, certes, on parle! on parle!»
En me portant même à quelques pieds plus loin, le long de la
muraille, j'entendis plus distinctement. Je parvins à saisir des
mots incertains, bizarres, incompréhensibles. Ils m'arrivaient
comme des paroles prononcées à voix basse, murmurées, pour ainsi
dire. Le mot «förlorad» était plusieurs fois répété, et avec un
accent de douleur.
Que signifiait-il? Qui le prononçait? Mon oncle ou Hans,
évidemment. Mais si je les entendais, ils pouvaient donc
m'entendre.
«A moi! criai-je de toutes mes forces, à moi!»
J'écoutai, j'épiai dans l'ombre une réponse, un cri, un soupir.
Rien ne se fit entendre. Quelques minutes se passèrent. Tout un
monde d'idées avait éclos dans mon esprit. Je pensai que ma voix
affaiblie ne pouvait arriver jusqu'à mes compagnons.
«Car ce sont eux, répétai-je. Quels autres hommes seraient
enfouis à trente lieues sous terre?»
Je me remis à écouter. En promenant mon oreille sur la paroi, je
trouvai un point mathématique où les voix paraissaient atteindre
leur maximum d'intensité. Le mot «förlorad» revînt encore à mon
oreille, puis ce roulement de tonnerre qui m'avait tiré de ma
torpeur.
«Non, dis-je, non. Ce n'est point à travers le massif que ces
voix se font entendre. La paroi est faite de granit; elle ne
permettrait pas à la plus forte détonation de la traverser! Ce
bruit arrive par la galerie même! Il faut qu'il y ait là un
effet d'acoustique tout particulier!»
J'écoutai de nouveau, et cette fois, oui! cette fois, j'entendis
mon nom distinctement jeté à travers l'espace!
C'était mon oncle qui le prononçait? Il causait avec le guide,
et le mot «förlorad» était un mot danois!
Alors je compris tout. Pour me faire entendre il fallait
précisément parler le long de cette muraille qui servirait à
conduire ma voix comme le fil de fer conduit l'électricité.
Mais je n'avais pas de temps à perdre. Que mes compagnons se
fussent éloignés de quelques pas et le phénomène d'acoustique eût
été détruit. Je m'approchai donc de la muraille, et je prononçai
ces mots, aussi distinctement que possible:
«Mon oncle Lidenbrock!»
J'attendis dans la plus vive anxiété. Le son n'a pas une
rapidité extrême. La densité des couches d'air n'accroît même
pas sa vitesse; elle n'augmente que son intensité. Quelques
secondes, des siècles, se passèrent, et enfin ces paroles
arrivèrent à mon oreille.
«Axel, Axel! est-ce toi?»
.............................
«Oui! oui!» répondis-je!»
.............................
«Mon pauvre enfant, où es-tu?»
.............................
«Perdu dans la plus profonde obscurité!»
.............................
«Mais ta lampe?»
.............................
«Éteinte.»
.............................
«Et le ruisseau?»
.............................
«Disparu.»
.............................
«Axel, mon pauvre Axel, reprends courage!»
.............................
«Attendez un peu, je suis épuisé; je n'ai plus la force de
répondre. Mais parlez-moi!»
.............................
«Courage, reprit mon oncle; ne parle-pas, écoute-moi. Nous
t'avons cherché en remontant et en descendant la galerie.
Impossible de te trouver. Ah! je t'ai bien pleuré, mon enfant!
Enfin, te supposant toujours sur le chemin du Hans-bach, nous
sommes redescendus en tirant des coups de fusil. Maintenant, si
nos voix peuvent se réunir, pur effet d'acoustique! nos mains ne
peuvent se toucher! Mais ne te désespère pas, Axel! C'est déjà
quelque chose de s'entendre!»
.............................
Pendant ce temps j'avais réfléchi. Un certain espoir, vague
encore, me revenait au coeur. Tout d'abord, une chose
m'importait à connaître. J'approchai donc mes lèvres de la
muraille, et je dis:
«Mon oncle?»
.............................
«Mon enfant?» me fut-il répondu après quelques instants.
.............................
«II faut d'abord savoir quelle distance nous sépare.»
.............................
«Cela est facile.»
.............................
«Vous avez votre chronomètre?»
.............................
«Oui.»
.............................
«Eh bien, prenez-le. Prononcez mon nom en notant exactement la
seconde où vous parlerez. Je le répéterai, et vous observerez
également le moment précis auquel vous arrivera ma réponse.»
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