Voyage au Centre de la Terre
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En effet, deux colonnes liquides s'élèvent à une hauteur
considérable au-dessus de la mer. Nous restons surpris,
stupéfaits, épouvantés, en présence de ce troupeau de monstres
marins. Ils ont des dimensions surnaturelles, et le moindre
d'entre eux briserait le radeau d'un coup de dent. Hans veut
mettre la barre au vent, afin de fuir ce voisinage dangereux;
mais il aperçoit sur l'autre bord d'autres ennemis non moins
redoutables: une tortue large de quarante pieds, et un serpent
long de trente, qui darde sa tête énorme au-dessus des flots.
Impossible de fuir. Ces reptiles s'approchent; ils tournent
autour du radeau avec une rapidité que des convois lancés à
grande vitesse ne sauraient égaler; ils tracent autour de lui des
cercles concentriques. J'ai pris ma carabine. Mais quel effet
peut produire une balle sur les écailles dont le corps de ces
animaux est recouvert?
Nous sommes muets d'effroi. Les voici qui s'approchent! D'un
côté le crocodile, de l'autre le serpent. Le reste du troupeau
marin a disparu. Je vais faire feu. Hans m'arrête d'un signe.
Les deux monstres passent à cinquante toises du radeau, se
précipitent l'un sur l'autre, et leur fureur les empêche de nous
apercevoir.
Le combat s'engage à cent toises du radeau. Nous voyons
distinctement les deux monstres aux prises.
Mais il me semble que maintenant les autres animaux viennent
prendre part à la lutte, le marsouin, la baleine, le lézard, la
tortue; à chaque instant je les entrevois. Je les montre à
l'Islandais. Celui-ci remue la tête négativement.
«Tva», fait-il.
--Quoi! deux! il prétend que deux animaux seulement...
--Il a raison, s'écrie mon oncle, dont la lunette n'a pas quitté
les yeux.
--Par exemple!
--Oui! le premier de ces monstres a le museau d'un marsouin, la
tête d'un lézard, les dents d'un crocodile, et voilà ce qui nous
a trompés. C'est le plus redoutable des reptiles antédiluviens,
l'Ichthyosaurus!
--Et l'autre?
--L'autre, c'est un serpent caché dans la carapace d'une tortue,
le terrible ennemi du premier, le Plesiosaurus!»
Hans a dit vrai. Deux monstres seulement troublent ainsi la
surface de la mer, et j'ai devant les yeux deux reptiles des
océans primitifs. J'aperçois l'oeil sanglant de l'Ichthyosaurus,
gros comme la tête d'un homme. La nature l'a doué d'un appareil
d'optique d'une extrême puissance et capable de résister à la
pression des couches d'eau dans les profondeurs qu'il habite. On
l'a justement nommé la baleine des Sauriens, car il en a la
rapidité et la taille. Celui-ci ne mesure pas moins de cent
pieds, et je peux juger de sa grandeur quand il dresse au-dessus
des flots les nageoires verticales de sa queue. Sa mâchoire est
énorme, et d'après les naturalistes, elle ne compte pas moins de
cent quatre-vingt-deux dents.
Le Plesiosaurus, serpent à tronc cylindrique, à queue courte, a
les pattes disposées en forme de rame. Son corps est entièrement
revêtu d'une carapace, et son cou, flexible comme celui du cygne,
se dresse à trente pieds au-dessus des flots.
Ces animaux s'attaquent avec une indescriptible furie. Ils
soulèvent des montagnes liquides qui s'étendent jusqu'au radeau.
Vingt fois nous sommes sur le point de chavirer. Des sifflements
d'une prodigieuse intensité se font entendre. Les deux bêtes
sont enlacées. Je ne puis les distinguer l'une de l'autre! Il
faut tout craindre de la rage du vainqueur.
Une heure, deux heures se passent. La lutte continue avec le
même acharnement. Les combattants se rapprochent du radeau et
s'en éloignent tour à tour. Nous restons immobiles, prêts à
faire feu.
Soudain l'Ichthyosaurus et le Plesiosaurus disparaissent en
creusant un véritable maëlstrom. Le combat va-t-il se terminer
dans les profondeurs de la mer?
Mais tout à coup une tête énorme s'élance au dehors, la tête du
Plesiosaurus. Le monstre est blessé à mort. Je n'aperçois plus
son immense carapace. Seulement, son long cou se dresse, s'abat,
se relève, se recourbe, cingle les flots comme un fouet
gigantesque et se tord comme un ver coupé. L'eau rejaillit à une
distance considérable. Elle nous aveugle. Mais bientôt l'agonie
du reptile touche à sa fin, ses mouvements diminuent, ses
contorsions s'apaisent, et ce long tronçon de serpent s'étend
comme une masse inerte sur les flots calmés.
Quant à l'Ichthyosaurus, a-t-il donc regagné sa caverne
sous-marine, ou va-t-il reparaître à la surface de la mer?
XXXIV
_Mercredi 19 août._--Heureusement le vent, qui souffle avec
force, nous a permis de fuir rapidement le théâtre du combat.
Hans est toujours au gouvernail. Mon oncle, tiré de ses
absorbantes idées par les incidents de ce combat, retombe dans
son impatiente contemplation de la mer.
Le voyage reprend sa monotone uniformité, que je ne tiens pas à
rompre au prix des dangers d'hier.
_Jeudi 20 août._--Brise N.-N.-E. assez inégale. Température
chaude. Nous marchons avec une vitesse de trois lieues et demie
à l'heure.
Vers midi un bruit très éloigné se fait entendre.
Je consigne ici le fait sans pouvoir en donner l'explication.
C'est un mugissement continu.
«Il y a au loin, dit le professeur, quelque rocher, ou quelque
îlot sur lequel la mer se brise.»
Hans se hisse au sommet du mât, mais ne signale aucun écueil.
L'océan est uni jusqu'à sa ligne d'horizon.
Trois heures se passent. Les mugissements semblent provenir
d'une chute d'eau éloignée.
Je le fais remarquer à mon oncle, qui secoue la tête. J'ai
pourtant la conviction que je ne me trompe pas. Courons-nous
donc à quelque cataracte qui nous précipitera dans l'abîme? Que
cette manière de descendre plaise au professeur, parce qu'elle se
rapproche de la verticale, c'est possible, mais à moi...
En tout cas, il doit y avoir à quelques lieues au vent un
phénomène bruyant, car maintenant les mugissements se font
entendre avec une grande violence. Viennent-ils du ciel ou de
l'océan?
Je porte mes regards vers les vapeurs suspendues dans
l'atmosphère, et je cherche à sonder leur profondeur. Le ciel
est tranquille; les nuages, emportés au plus haut de la voûte,
semblent immobiles et se perdent dans l'intense irradiation de la
lumière. Il faut donc chercher ailleurs la cause de ce
phénomène.
J'interroge alors l'horizon pur et dégagé de toute brume. Son
aspect n'a pas changé. Mais si ce bruit vient d'une chute, d'une
cataracte; si tout cet océan se précipite dans un bassin
inférieur, si ces mugissements sont produits par une masse d'eau
qui tombe, le courant doit s'activer, et sa vitesse croissante
peut me donner la mesure du péril dont nous sommes menacés. Je
consulte le courant. Il est nul. Une bouteille vide que je
jette à la mer reste sous le vent.
Vers quatre heures, Hans se lève, se cramponne au mât et monte à
son extrémité. De là son regard parcourt l'arc de cercle que
l'océan décrit devant le radeau et s'arrête à un point. Sa
figure n'exprime aucune surprise, mais son poil est devenu fixe.
«Il a vu quelque chose, dit mon oncle.
--Je le crois.»
Hans redescend, puis il étend son bras vers le sud en disant:
«Der nere!»
--Là-bas?» répond mon oncle.
Et saisissant sa lunette, il regarde attentivement pendant une
minute, qui me paraît un siècle.
«Oui, oui! s'écrie-t-il.
--Que voyez-vous?
--Une gerbe immense qui s'élève au-dessus des flots.
--Encore quelque animal marin?
--Alors mettons le cap plus à l'ouest, car nous savons à quoi
nous en tenir sur le danger de rencontrer ces monstres
antédiluviens!
--Laissons aller,» répond mon oncle.
Je me retourne vers Hans. Hans maintient sa barre avec une
inflexible rigueur.
Cependant, si de la distance qui nous sépare de cet animal, et
qu'il faut estimer à douze lieues au moins, on peut apercevoir la
colonne d'eau chassée par ses évents, il doit être d'une taille
surnaturelle. Fuir serait se conformer aux lois de la plus
vulgaire prudence. Mais nous ne sommes pas venus ici pour être
prudents.
On va donc en avant. Plus nous approchons, plus la gerbe
grandit. Quel monstre peut s'emplir d'une pareille quantité
d'eau et l'expulser ainsi sans interruption?
A huit heures du soir nous ne sommes pas à deux lieues de lui.
Son corps noirâtre, énorme, monstrueux, s'étend dans la mer comme
un îlot. Est-ce illusion? est-ce effroi? Sa longueur me parait
dépasser mille toises! Quel est donc ce cétacé que n'ont prévu
ni les Cuvier ni les Blumembach? Il est immobile et comme
endormi; la mer semble ne pouvoir le soulever, et ce sont les
vagues qui ondulent sur ses flancs. La colonne d'eau, projetée à
une hauteur de cinq cents pieds retombe avec un bruit
assourdissant. Nous courons en insensés vers cette masse
puissante que cent baleines ne nourriraient pas pour un jour.
La terreur me prend. Je ne veux pas aller plus loin! Je
couperai, s'il le faut, la drisse de la voile! Je me révolte
contre le professeur, qui ne me répond pas.
Tout à coup Hans se lève, et montrant du doigt le point menaçant:
«Holme!» dit-il.
--Une île! s'écrie mon oncle.
--Une île! dis-je à mon tour en haussant les épaules.
--Évidemment, répond le professeur en poussant un vaste éclat de
rire.
--Mais cette colonne d'eau!
--Geyser[1] fait Hans.
[1] Source jaillissante très célèbre située au pied de l'Hécla.
--Eh! sans doute, geyser, riposte mon oncle, un geyser pareil à
ceux de l'Islande!»
Je ne veux pas, d'abord, m'être trompé si grossièrement. Avoir
pris un îlot pour un monstre marin! Mais l'évidence se fait, et
il faut enfin convenir de mon erreur. Il n'y a là qu'un
phénomène naturel.
A mesure que nous approchons, les dimensions de la gerbe liquide
deviennent grandioses. L'îlot représente à s'y méprendre un
cétacé immense dont la tête domine les flots à une hauteur de dix
toises. Le geyser, mot que les Islandais prononcent «geysir» et
qui signifie «fureur», s'élève majestueusement à son extrémité.
De sourdes détonations éclatent par instants, et l'énorme jet,
pris de colères plus violentes, secoue son panache de vapeurs en
bondissant jusqu'à la première couche de nuages. Il est seul.
Ni fumerolles, ni sources chaudes ne l'entourent, et toute la
puissance volcanique se résume en lui. Les rayons de la lumière
électrique viennent se mêler à cette gerbe éblouissante, dont
chaque goutte se nuance de toutes les couleurs du prisme.
«Accostons,» dit le professeur.
Mais il faut, éviter avec soin cette trombe d'eau, qui coulerait
le radeau en un instant. Hans, manoeuvrant adroitement, nous
amène à l'extrémité de l'îlot.
Je saute sur le roc; mon oncle me suit lestement, tandis que le
chasseur demeure à son poste, comme un homme au-dessus de ces
étonnements.
Nous marchons sur un granit mêlé de tuf siliceux; le sol
frissonne sous nos pieds comme les flancs d'une chaudière où se
tord de la vapeur surchauffée; il est brûlant. Nous arrivons en
vue d'un petit bassin central d'où s'élève le geyser. Je plonge
dans l'eau qui coule en bouillonnant un thermomètre à
déversement, et il marque une chaleur de cent soixante-trois
degrés.
Ainsi donc cette eau sort d'un foyer ardent. Cela contredit
singulièrement les théories du professeur Lidenbrock. Je ne puis
m'empêcher d'en faire la remarque.
«Eh bien, réplique-t-il, qu'est-ce que cela prouve, contre ma
doctrine?
--Rien,» dis-je d'un ton sec, en voyant que je me heurte à un
entêtement absolu.
Néanmoins, je suis forcé d'avouer que nous sommes singulièrement
favorisés jusqu'ici, et que, pour une raison qui m'échappe, ce
voyage s'accomplit dans des conditions particulières de
température; mais il me paraît évident, certain, que nous
arriverons un jour ou l'autre à ces régions où la chaleur
centrale atteint les plus hautes limites et dépasse toutes les
graduations des thermomètres.
Nous verrons bien. C'est le mot du professeur, qui, après avoir
baptisé cet îlot volcanique du nom de son neveu, donne le signal
de rembarquement.
Je reste pendant quelques minutes encore à contempler le geyser.
Je remarque que son jet est irrégulier dans ses accès, qu'il
diminue parfois d'intensité, puis reprend avec une nouvelle
vigueur, ce que j'attribue aux variations de pression des vapeurs
accumulées dans son réservoir.
Enfin nous partons en contournant les roches très accores du sud.
Hans a profité de cette halte pour remettre le radeau en état.
Mais avant de déborder je fais quelques observations pour
calculer la distance parcourue, et je les note sur mon journal.
Nous avons franchi deux cent soixante-dix lieues de mer depuis
Port-Graüben, et nous sommes à six cent vingt lieues de
l'Islande, sous l'Angleterre.
XXXV
_Vendredi 21 août._--Le lendemain le magnifique geyser a
disparu. Le vent a fraîchi, et nous a rapidement éloignés de
l'îlot Axel. Les mugissements se sont éteints peu à peu.
Le temps, s'il est permis de s'exprimer ainsi, va changer avant
peu. L'atmosphère se charge de vapeurs, qui emportent avec elles
l'électricité formée par l'évaporation des eaux salines, les
nuages s'abaissent sensiblement et prennent une teinte
uniformément olivâtre; les rayons électriques peuvent à peine
percer cet opaque rideau baissé sur le théâtre où va se jouer le
drame des tempêtes.
Je me sens particulièrement impressionné, comme l'est sur terre
toute créature à l'approche d'un cataclysme. Les «cumulus[1]»
entassés dans le sud présentent un aspect sinistre; ils ont cette
apparence «impitoyable» que j'ai souvent remarquée au début des
orages. L'air est lourd, la mer est calme.
[1] Nuages de formes arrondies.
Au loin les nuages ressemblent à de grosses balles de coton
amoncelées dans un pittoresque désordre; peu à peu ils se
gonflent et perdent en nombre ce qu'ils gagnent en grandeur; leur
pesanteur est telle qu'ils ne peuvent se détacher de l'horizon;
mais, au souffle des courants élevés, ils se fondent peu à peu,
s'assombrissent et présentent bientôt une couche unique d'un
aspect redoutable; parfois une pelote de vapeurs, encore
éclairée, rebondit sur ce tapis grisâtre et va se perdre bientôt
dans la masse opaque.
Évidemment l'atmosphère est saturée de fluide, j'en suis tout
imprégné, mes cheveux se dressent sur ma tète comme aux abords
d'une machine électrique. Il me semble que, si mes compagnons me
touchaient en ce moment, ils recevraient une commotion violente.
A dix heures du matin, les symptômes de l'orage sont plus
décisifs; on dirait que le vent mollit pour mieux reprendre
haleine; la nue ressemble à une outre immense dans laquelle
s'accumulent les ouragans.
Je ne veux pas croire aux menaces du ciel, et cependant je ne
puis m'empêcher de dire:
«Voilà du mauvais temps qui se prépare.»
Le professeur ne répond pas. Il est d'une humeur massacrante, à
voir l'océan se prolonger indéfiniment devant ses yeux. Il
hausse les épaules à mes paroles.
«Nous aurons de l'orage, dis-je en étendant la main vers
l'horizon, ces nuages s'abaissent sur la mer comme pour
l'écraser!»
Silence général. Le vent se tait. La nature a l'air d'une morte
et ne respire plus. Sur le mat, où je vois déjà poindre un léger
feu Saint-Elme, la voile détendue tombe en plis lourds. Le
radeau est immobile au milieu d'une mer épaisse et sans
ondulations. Mais, si nous ne marchons plus, à quoi bon
conserver cette toile, qui peut nous mettre en perdition au
premier choc de la tempête?
«Amenons-la, dis-je, abattons notre mât: cela sera prudent.
--Non, par le diable! s'écrie mon oncle, cent fois non! Que le
vent nous saisisse! que l'orage nous emporte! mais que
j'aperçoive enfin les rochers rivage, quand notre radeau devrait
s'y briser en mille pièces!»
Ces paroles ne sont pas achevées que l'horizon du sud change
subitement d'aspect; les vapeurs accumulêes se résolvent en eau,
et l'air, violemment appelé pour combler les vides produits par
la condensation, se fait ouragan. Il vient des extrémités les
plus reculées de la caverne. L'obscurité redouble. C'est à
peine si je puis prendre quelques notes incomplètes.
Le radeau se soulève, il bondit. Mon oncle est jeté de son haut.
Je me traîne jusqu'à lui. Il s'est fortement cramponné à un bout
de câble et parait considérer avec plaisir ce spectacle des
éléments déchaînés.
Hans ne bouge pas. Ses longs cheveux, repoussés par l'ouragan et
ramenés sur sa face immobile, lui donnent une étrange
physionomie, car chacune de leurs extrémités est hérissée de
petites aigrettes lumineuses. Son masque effrayant est celui
d'un homme antédiluvien, contemporain des Ichthyosaures et des
Megatherium.
Cependant le mât résiste. La voile se tend comme une bulle prête
à crever. Le radeau file avec un emportement que je ne puis
estimer, mais moins vite encore que ces gouttes d'eau déplacées
sous lui, dont la rapidité fait des lignes droites et nettes.
«La voile! la voile! dis-je, en faisant signe de l'abaisser.
--Non! répond mon oncle.
--Nej,» fait Hans en remuant doucement la tête.
Cependant la pluie forme une cataracte mugissante devant cet
horizon vers lequel nous courons en insensés. Mais avant qu'elle
n'arrive jusqu'à nous le voile de nuage se déchire, la mer entre
en ébullition et l'électricité, produite par une vaste action
chimique qui s'opère dans les couches supérieures, est mise en
jeu. Aux éclats du tonnerre se mêlent les jets étincelants de la
foudre; des éclairs sans nombre s'entre-croisent au milieu des
détonations; la masse des vapeurs devient incandescente; les
grêlons qui frappent le métal de nos outils ou de nos armes se
font lumineux; les vagues soulevées semblent être autant de
mamelons ignivomes sous lesquels couve un feu intérieur, et dont
chaque crête est empanachée d'une flamme.
Mes yeux sont éblouis par l'intensité de la lumière, mes oreilles
brisées par le fracas de la foudre; il faut me retenir au mât,
qui plie comme un roseau sous la violence de l'ouragan..........
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[Ici mes notes de voyage devinrent très incomplètes. Je n'ai
plus retrouvé que quelques observations fugitives et prises
machinalement pour ainsi dire. Mais, dans leur brièveté, dans
leur obscurité même, elles sont empreintes de l'émotion qui me
dominait, et mieux que ma mémoire elles me donnent le sentiment
de notre situation.]
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_Dimanche 23 août._--Où sommes-nous? Emportés avec une
incomparable rapidité.
La nuit a été épouvantable. L'orage ne se calme pas. Nous
vivons dans un milieu de bruit, une détonation incessante. Nos
oreilles saignent. On ne peut échanger une parole.
Les éclairs ne discontinuent pas. Je vois des zigzags
rétrogrades qui, après un jet rapide, reviennent de bas ou haut
et vont frapper la voûte de granit. Si elle allait s'écrouler!
D'autres éclairs se bifurquent ou prennent la forme de globes de
feu qui éclatent comme des bombes. Le bruit général ne parait
pas s'en accroître; il a dépassé la limite d'intensité que peut
percevoir l'oreille humaine, et, quand toutes les poudrières du
monde viendraient à sauter ensemble, nous ne saurions en entendre
davantage.
Il y a émission continue de lumière à la surface des nuages; la
matière électrique se dégage incessamment de leurs molécules;
évidemment les principes gazeux de l'air sont altérés; des
colonnes d'eau innombrables s'élancent dans l'atmosphère et
retombent en écumant.
Où allons-nous?... Mon oncle est couché tout de son long à
l'extrémité du radeau.
La chaleur redouble. Je regarde le thermomètre; il indique...
[Le chiffre est effacé.]
_Lundi 24 août._--Cela ne finira pas! Pourquoi l'état de cette
atmosphère si dense, une fois modifié, ne serait-il pas
définitif?
Nous sommes brisés de fatigue, Hans comme à l'ordinaire. Le
radeau court invariablement vers le sud-est. Nous avons fait
plus de deux cents lieues depuis l'îlot Axel.
A midi la violence de l'ouragan redouble; il faut lier solidement
tout les objets composant la cargaison. Chacun de nous s'attache
également. Les flots passent par-dessus notre tête.
Impossible de s'adresser une seule parole depuis trois jours.
Nous ouvrons la bouche, nous remuons nos lèvres; il ne se produit
aucun son appréciable. Même en se parlant à l'oreille on ne peut
s'entendre.
Mon oncle s'est approché de moi. Il a articulé quelques paroles.
Je crois qu'il m'a dit: «Nous sommes perdus.» Je n'en suis pas
certain.
Je prends le parti de lui écrire ces mots: «Amenons notre voile.»
Il me fait signe qu'il y consent.
Sa tête n'a pas eu le temps de se relever de bas en haut qu'un
disque de feu apparaît au bord du radeau. Le mât et la voile
sont partis tout d'un bloc, et je les ai vus s'enlever à une
prodigieuse hauteur, semblables au Ptérodactyle, cet oiseau
fantastique des premiers siècles.
Nous sommes glacés d'effroi; la boule mi-partie blanche,
mi-partie azurée, de la grosseur d'une bombe de dix pouces, se
promène lentement, en tournant avec une surprenante vitesse sous
la lanière de l'ouragan. Elle vient ici, là, monte sur un des
bâtis du radeau, saute sur le sac aux provisions, redescend
légèrement, bondit, effleure la caisse à poudre. Horreur! Nous
allons sauter! Non! Le disque éblouissant s'écarte; il
s'approche de Hans, qui le regarde fixement; de mon oncle, qui se
précipite à genoux pour l'éviter; de moi, pâle et frissonnant
sous l'éclat de la lumière et de la chaleur; il pirouette près de
mon pied, que j'essaye de retirer. Je ne puis y parvenir.
Une odeur de gaz nitreux remplit l'atmosphère; elle pénètre le
gosier, les poumons. On étouffe.
Pourquoi ne puis-je retirer mon pied? Il est donc rivé au
radeau? Ah! la chute de ce globe électrique a aimanté tout le
fer du bord; les instruments, les outils, les armes s'agitent en
se heurtant avec un cliquetis aigu; les clous de ma chaussure
adhèrent violemment à une plaque de fer incrustée dans le bois.
Je ne puis retirer mon pied!
Enfin, par un violent, effort, je l'arrache au moment où la boule
allait le saisir dans son mouvement giratoire et m'entraîner
moi-même, si...
Ah! quelle lumière intense! le globe éclate! nous sommes
couverts par des jets de flammes!
Puis tout s'éteint. J'ai eu le temps de voir mon oncle étendu
sur le radeau; Hans toujours à sa barre et «crachant du feu» sous
l'influence de l'électricité qui le pénètre!
Où allons-nous? où allons-nous?
.......................................................
_Mardi 25 août._--Je sors d'un évanouissement prolongé; l'orage
continue; les éclairs se déchaînent comme une couvée de serpents
lâchée dans l'atmosphère.
Sommes-nous toujours sur la mer? Oui, et emportés avec une
vitesse incalculable. Nous avons passé sous l'Angleterre, sous
la Manche, sous la France, sous l'Europe entière, peut-être!
.......................................................
Un bruit nouveau se fait entendre! Évidemment, la mer qui se
brise sur des rochers!... Mais alors...
.......................................................
.......................................................
XXXVI
Ici se termine ce que j'ai appelé «le journal du bord,» si
heureusement sauvé du naufrage. Je reprends mon récit comme
devant.
Ce qui se passa au choc du radeau contre les écueils de la côte,
je ne saurais le dire. Je me sentis précipité dans les flots, et
si j'échappai à la mort, si mon corps ne fut pas déchiré sur les
rocs aigus, c'est que le bras vigoureux de Hans me retira de
l'abîme.
Le courageux Islandais me transporta hors de la portée des
vagues, sur un sable brûlant où je me trouvai côte à côte avec
mon oncle.
Puis il revint vers ces rochers auxquels se heurtaient les lames
furieuses, afin de sauver quelques épaves du naufrage. Je ne
pouvais parler; j'étais brisé d'émotions et de fatigues; il me
fallut une grande heure pour me remettre.
Cependant une pluie diluvienne continuait à tomber, mais avec ce
redoublement qui annonce la fin des orages. Quelques rocs
superposés nous offrirent un abri contre les torrents du ciel,
Hans prépara des aliments auxquels je ne pus toucher, et chacun
de nous, épuisé par les veilles de trois nuits, tomba dans un
douloureux sommeil.
Le lendemain le temps était magnifique. Le ciel et la mer
s'étaient apaisés d'un commun accord. Toute trace de tempête
avait disparu. Ce furent les paroles joyeuses du professeur qui
saluèrent mon réveil.
«Eh bien, mon garçon, s'écria-t-il, as-tu bien dormi?»
N'eût-on pas dit que nous étions dans la maison de König-strasse,
que je descendais tranquillement pour déjeuner et que mon mariage
avec la pauvre Graüben allait s'accomplir ce jour même?
Hélas! pour peu que la tempête eût jeté le radeau dans l'est,
nous avions passé sous l'Allemagne, sous ma chère ville de
Hambourg, sous cette rue au demeurait tout ce que j'aimais au
monde. Alors quarante lieues m'en séparaient à peine! Mais
quarante lieues verticales d'un mur de granit, et en réalité,
plus de mille lieues à franchir!
Toutes ces douloureuses réflexions traversèrent rapidement mon
esprit avant que je ne répondisse à la question de mon oncle.
«Ah ça! répéta-t-il, tu ne veux pas me dire si tu as bien dormi?
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