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Voyage au Centre de la Terre

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Autre indice. Ce corps fossilisé n'était pas le seul de
l'immense ossuaire. D'autres corps se rencontraient à chaque pas
que nous faisions dans cette poussière, et mon oncle pouvait
choisir le plus merveilleux de ces échantillons pour convaincre
les incrédules.

En vérité, c'était un étonnant spectacle que celui de ces
générations d'hommes et d'animaux confondus dans ce cimetière.
Mais une question grave se présentait, que nous n'osions
résoudre. Ces êtres animés avaient-ils glissé par une convulsion
du sol vers les rivages de la mer Lidenbrock, alors qu'ils
étaient déjà réduits en poussière? Ou plutôt vécurent-ils ici,
dans ce monde souterrain, sous ce ciel factice, naissant et
mourant comme les habitants de la terre? Jusqu'ici, les monstres
marins, les poissons seuls, nous étaient apparus vivants!
Quelque homme de l'abîme errait-il encore sur ces grèves
désertes?



XXXIX


Pendant une demi-heure encore, nos pieds foulèrent ces couches
d'ossements. Nous allions en avant, poussés par une ardente
curiosité. Quelles autres merveilles renfermait cette caverne,
quels trésors pour la science? Mon regard s'attendait à toutes
les surprises, mon imagination à tous les étonnements.

Les rivages de la mer avaient depuis longtemps disparu derrière
les collines de l'ossuaire. L'imprudent professeur, s'inquiétant
peu de d'égarer, m'entraînait au loin. Nous avancions
silencieusement, baignés dans les ondes électriques. Par un
phénomène que je ne puis expliquer, et grâce à sa diffusion,
complète alors, la lumière éclairait uniformément les diverses
faces des objets. Son foyer n'existait plus en un point
déterminé de l'espace et elle ne produisait aucun effet d'ombre.
On aurait pu se croire en plein midi et on plein été, au milieu
des régions équatoriales, sous les rayons verticaux du soleil.
Toute vapeur avait disparu. Les rochers, les montagnes
lointaines, quelques masses confuses de forêts éloignées,
prenaient un étrange aspect sous l'égale distribution du fluide
lumineux. Nous ressemblions à ce fantastique personnage
d'Hoffmann qui a perdu son ombre.

Après une marche d'un mille, apparut la lisière d'une forêt
immense, mais non plus un de ces bois de champignons qui
avoisinaient Port-Graüben.

C'était la végétation de l'époque tertiaire dans toute sa
magnificence. De grands palmiers, d'espèces aujourd'hui
disparues, de superbes palmacites, des pins, des ifs, des cyprès,
des thuyas, représentaient la famille des conifères, et se
reliaient entre eux par un réseau de lianes inextricables. Un
tapis de mousses et d'hépathiques revêtait moelleusement le sol.
Quelques ruisseaux murmuraient sous ces ombrages, peu dignes de
ce nom, puisqu'ils ne produiraient pas d'ombre. Sur leurs bords
croissaient des fougères arborescentes semblables à celles des
serres chaudes du globe habité. Seulement, la couleur manquait à
ces arbres, à ces arbustes, à ces plantes, privés de la
vivifiante chaleur du soleil. Tout se confondait dans une teinte
uniforme, brunâtre et comme passée. Les feuilles étaient
dépourvues de leur verdeur, et les fleurs elles-mêmes, si
nombreuses à cette époque tertiaire qui les vit naître, alors
sans couleurs et sans parfums, semblaient faites d'un papier
décoloré sous l'action de l'atmosphère.

Mon oncle Lidenbrock s'aventura sous ces gigantesques taillis.
Je le suivis, non sans une certaine appréhension. Puisque la
nature avait fait là les frais d'une alimentation végétale,
pourquoi les redoutables mammifères ne s'y rencontreraient-ils
pas? J'apercevais dans ces larges clairières que laissaient les
arbres abattus et rongés par le temps, des légumineuses, des
acérines, des rubiacées, et mille arbrisseaux comestibles, chers
aux ruminants de toutes les périodes. Puis apparaissaient,
confondus et entremêlés, les arbres des contrées si différentes
de la surface du globe, le chêne croissant près du palmier,
l'eucalyptus australien s'appuyant au sapin de la Norwége, le
bouleau du Nord confondant ses branches avec les branches du
kauris zélandais. C'était à confondre la raison des
classificateurs les plus ingénieux de la botanique terrestre.

Soudain je m'arrêtai, De la main, je retins mon oncle.

La lumière diffuse permettait d'apercevoir les moindres objets
dans la profondeur des taillis. J'avais cru voir... non?
réellement, de mes yeux, je voyais des formes immenses s'agiter
sous les arbres! En effet, c'étaient des animaux gigantesques,
tout un troupeau de Mastodontes, non plus fossiles, mais vivants,
et semblables à ceux dont les restes furent découverts en 1801
dans les marais de l'Ohio! J'apercevais ces grands éléphants
dont les trompes grouillaient sous les arbres comme une légion de
serpents. J'entendais le bruit de leurs longues défenses dont
l'ivoire taraudait les vieux troncs. Les branches craquaient, et
les feuilles arrachées par masses considérables s'engouffraient
dans la vaste gueule de ces monstres.

Ce rêve, où j'avais vu renaître tout ce monde des temps
antéhistoriques, des époques ternaire et quaternaire, se
réalisait donc enfin! Et nous étions là, seuls, dans les
entrailles du globe, à la merci de ses farouches habitants!

Mon oncle regardait.

«Allons, dit-il tout d'un coup en me saisissant le bras, en
avant, en avant!

--Non! m'écriai-je, non! Nous sommes sans armes! Que
ferions-nous au milieu de ce troupeau de quadrupèdes géants?
Venez, mon oncle, venez! Nulle créature humaine ne peut braver
impunément la colère de ces monstres.

--Nulle créature humaine! répondit mon oncle, en baissant la
voix! Tu te trompes, Axel! Regarde, regarde, là-bas! Il me
semble que j'aperçois un être vivant! un être semblable à nous!
un homme!»

Je regardai, haussant les épaules, et décidé à pousser
l'incrédulité jusqu'à ses dernières limites. Mais, quoique j'en
eus, il fallut bien me rendre à l'évidence.

En effet, à moins d'un quart de mille, appuyé au tronc d'un
kauris énorme, un être humain, un Protée de ces contrées
souterraines, un nouveau fils de Neptune, gardait cet innombrable
troupeau de Mastodontes!

_Immanis pecoris custos, immanior ipse!_

Oui! _immanior ipse!_ Ce n'était plus l'être fossile dont nous
avions relevé le cadavre dans l'ossuaire, c'était un géant
capable de commander à ces monstres. Sa taille dépassait douze
pieds. Sa tête grosse comme la tête d'un buffle, disparaissait
dans les broussailles d'une chevelure inculte. On eût dit une
véritable crinière, semblable a celle de l'éléphant des premiers
âges. Il brandissait de la main une branche énorme, digne
houlette de ce berger antédiluvien.

Nous étions restés immobiles, stupéfaits. Mais nous pouvions
être aperçus. Il fallait fuir.

«Venez, venez! m'écriai-je, en entraînant mon oncle, qui pour la
première fois se laissa faire!

Un quart d'heure plus tard, nous étions hors de la vue de ce
redoutable ennemi.

Et maintenant que j'y songe tranquillement, maintenant que le
calme s'est refait dans mon esprit, que des mois se sont écoulés
depuis cette étrange et surnaturelle rencontre, que penser, que
croire? Non! c'est impossible! Nos sens ont été abusés, nos
yeux n'ont pas vu ce qu'ils voyaient! Nulle créature humaine
n'existe dans ce monde subterrestre! Nulle génération d'hommes
n'habite ces cavernes inférieures du globe, sans se soucier des
habitants de sa surface, sans communication avec eux! C'est
insensé, profondément insensé!

J'aime mieux admettre l'existence de quelque animal dont la
structure se rapproche de la structure humaine, de quelque singe
des premières époques géologiques, de quelque Protopithèque, de
quelque Mésopithèque semblable à celui que découvrit M. Lartet
dans le gîte ossifère de Sansan! Mais celui-ci dépassait par sa
taille toutes les mesures données par la paléontologie!
N'importe! Un singe, oui, un singe, si invraisemblable qu'il
soit! Mais un homme, un homme vivant, et avec lui toute une
génération enfouie dans les entrailles de la terre! Jamais!

Cependant nous avions quitté la forêt claire et lumineuse, muets
d'étonnement, accablés sous une stupéfaction qui touchait à
l'abrutissement. Nous courions malgré nous. C'était une vraie
fuite, semblable à ces entraînements effroyables que l'on subit
dans certains cauchemars. Instinctivement, nous revenions vers
la mer Lidenbrock, et je ne sais dans quelles divagations mon
esprit se fût emporté, sans une préoccupation qui me ramena à des
observations plus pratiques.

Bien que je fusse certain de fouler un sol entièrement vierge de
nos pas, j'apercevais souvent des agrégations de rochers dont la
forme rappelait ceux de Port-Graüben. C'était parfois à s'y
méprendre. Des ruisseaux et des cascades tombaient par centaines
des saillies de rocs, je croyais revoir la couche de
surtarbrandur, notre fidèle Hans-bach et la grotte où j'étais
revenu à la vie; puis, quelques pas plus loin, la disposition des
contre-forts, l'apparition d'un ruisseau, le profil surprenant
d'un rocher venaient me rejeter dans le doute.

Le professeur partageait mon indécision; il ne pouvait s'y
reconnaître au milieu de ce panorama uniforme. Je le compris à
quelques mots qui lui échappèrent.

«Évidemment, lui dis-je, nous n'avons pas abordé à notre point de
départ, mais certainement, en contournant le rivage, nous nous
rapprocherons de Port-Graüben.

--Dans ce cas, répondit mon oncle, il est inutile de continuer
cette exploration, et le mieux est de retourner au radeau. Mais
ne te trompes-tu pas, Axel?

--Il est difficile de se prononcer, car tous ces rochers se
ressemblent. Il me semble pourtant reconnaître le promontoire au
pied duquel Hans a construit son embarcation. Nous devons être
près du petit port, si même ce n'est pas ici, ajoutai-je en
examinant une crique que je crus reconnaître.

--Mais non, Axel, nous retrouverions au moins nos propres traces,
et je ne vois rien...

--Mais je vois, moi! m'écriai-je, en m'élançant vers un objet
qui brillait sur le sable.

--Qu'est-ce donc?

--Voilà! répondis-je, et je montrai à mon oncle un poignard que
je venais de ramasser.

--Tiens! dit-il, tu avais donc emporté cette arme avec toi?

--Moi, aucunement, mais vous, je suppose?

--Non pas, que je sache; je n'ai jamais eu cet objet en ma
possession.

--Et moi encore moins, mon oncle.

--Voilà qui est particulier.

--Mais non, c'est bien simple; les Islandais ont souvent des
armes de ce genre, et Hans, à qui celle-ci appartient, l'a perdue
sur cette plage...

--Hans!» fit mon oncle en secouant la tête.

Puis il examina l'arme avec attention.

«Axel, me dit-il d'un ton grave, ce poignard est une arme du
seizième siècle, une véritable dague, de celles que les
gentilshommes portaient à leur ceinture pour donner le coup de
grâce; elle est d'origine espagnole; elle n'appartient ni à toi,
ni à moi, ni au chasseur!

--Oserez-vous dire?...

--Vois, elle ne s'est pas ébréchée ainsi à s'enfoncer dans la
gorge des gens; sa lame est couverte d'une couche de rouille qui
ne date ni d'un jour, ni d'un an, ni d'un siècle!»

Le professeur s'animait, suivant son habitude, en se laissant
emporter par son imagination.

«Axel, reprit-il, nous sommes sur la voie de la grande
découverte! Cette lame est restée abandonnée sur le sable depuis
cent, deux cents, trois cents ans, et s'est ébréchée sur les rocs
de cette mer souterraine!

--Mais elle n'est pas venue seule! m'écriai-je; elle n'a pas été
se tordre d'elle-même! quelqu'un nous a précédés!...

--Oui, un homme.

--Et cet homme?

--Cet homme a gravé son nom avec ce poignard! Cet homme a voulu
encore une fois marquer de sa main la route du centre!
Cherchons, cherchons!»

Et, prodigieusement intéressés, nous voilà longeant la haute
muraille, interrogeant les moindres fissures qui pouvaient se
changer en galerie.

Nous arrivâmes ainsi à un endroit où le rivage se resserrait. La
mer venait presque baigner le pied des contre-forts, laissant un
passage large d'une toise au plus. Entre deux avancées de roc,
on apercevait l'entrée d'un tunnel obscur.

Là, sur une plaque de granit, apparaissaient deux lettres
mystérieuses à demi rongées, les deux initiales du hardi et
fantastique voyageur:

* _D0_ * _BC_ *

«A. S.! s'écria mon oncle. Arne Saknussemm! Toujours Arne
Saknussemm!»



XL


Depuis le commencement du voyage, j'avais passé par bien des
étonnements; je devais me croire à l'abri des surprises et blasé
sur tout émerveillement. Cependant, à la vue de ces deux lettres
gravées là depuis trois cents ans, je demeurai dans un
ébahissement voisin de la stupidité. Non seulement la signature
du savant alchimiste se lisait sur le roc, mais encore le stylet
qui l'avait tracée était entre mes mains. A moins d'être d'une
insigne mauvaise foi, je ne pouvais plus mettre en doute
l'existence du voyageur et la réalité de son voyage.

Pendant que ces réflexions tourbillonnaient dans ma tête, le
professeur Lidenbrock se laissait aller à un accès un peu
dithyrambique à l'endroit d'Arne Saknussemm.

«Merveilleux génie! s'écriait-il, tu n'as rien oublié de ce qui
pouvait ouvrir à d'autres mortels les routes de l'écorce
terrestre, et tes semblables peuvent retrouver les traces que tes
pieds ont laissées, il y trois siècles, au fond de ces
souterrains obscurs! A d'autres regards que les tiens, tu as
réservé la contemplation de ces merveilles! Ton nom gravé
d'étapes en étapes conduit droit à son but le voyageur assez
audacieux pour te suivre, et, au centre même de notre planète, il
se trouvera encore inscrit de ta propre main. Eh bien! moi
aussi, j'irai signer de mon nom cette dernière page de granit!
Mais que, dès maintenant, ce cap vu par toi près de cette mer
découverte par toi, soit à jamais appelé le cap Saknussemm!»

Voilà ce que j'entendis, ou à peu prés, et je me sentis gagné par
l'enthousiasme que respiraient ces paroles. Un feu intérieur se
ranima dans ma poitrine! J'oubliai tout, et les dangers du
voyage, et les périls du retour. Ce qu'un autre avait fait, je
voulais le faire aussi, et rien de ce qui était humain ne me
paraissait impossible!

«En avant, en avant!» m'écriai-je.

Je m'élançais déjà vers la sombre galerie, quand le professeur
m'arrêta, et lui, l'homme des emportements, il me conseilla la
patience et le sang-froid.

«Retournons d'abord vers Hans, dit-il, et ramenons le radeau à
cette place.»

J'obéis à cet ordre, non sans peine, et je me glissai rapidement
au milieu des roches du rivage.

«Savez-vous, mon oncle, dis-je en marchant, que nous avons été
singulièrement servis par les circonstances jusqu'ici!

--Ah! tu trouves, Axel?

--Sans doute, et il n'est pas jusqu'à la tempête qui ne nous ait
remis dans le droit chemin. Béni soit l'orage! Il nous a
ramenés à cette côte d'où le beau temps nous eût éloignés!
Supposez un instant que nous eussions touché de notre proue (la
proue d'un radeau!) les rivages méridionaux de la mer Lidenbrock,
que serions-nous devenus? Le nom de Saknussemm n'aurait pas
apparu à nos yeux, et maintenant nous serions abandonnés sur une
plage sans issue.

--Oui, Axel, il y a quelque chose de providentiel à ce que,
voguant vers le sud, nous soyons précisément revenus au nord et
au cap Saknussemm. Je dois dire que c'est plus qu'étonnant, et
il y a là un fait dont l'explication m'échappe absolument.

--Eh! qu'importe! il n'y a pas à expliquer les faits, mais à en
profiter!

--Sans doute, mon garçon, mais...

--Mais nous allons reprendre la route du nord, passer sous les
contrées septentrionales de l'Europe, la Suède, la Russie, la
Sibérie, que sais-je! au lieu de nous enfoncer sous les déserts
de l'Afrique ou les flots de l'Océan, et je ne veux pas en savoir
davantage!

--Oui, Axel, tu as raison, et tout est pour le mieux, puisque
nous abandonnons cette mer horizontale qui ne pouvait mener à
rien. Nous allons descendre, encore descendre, et toujours
descendre! Sais-tu bien que, pour arriver au centre du globe, il
n'y a plus que quinze cents lieues à franchir!

--Bah! m'écriai-je, ce n'est vraiment pas la peine d'en parler!
En route! en route!»

Ces discours insensés duraient encore quand nous rejoignîmes le
chasseur. Tout était préparé pour un départ immédiat; pas un
colis qui ne fût embarqué; noua primes place sur le radeau, et la
voile hissée, Hans se dirigea en suivant la côte vers le cap
Saknussemm.

Le vent n'était pas favorable à un genre d'embarcation qui ne
pouvait tenir le plus près. Aussi, en maint endroit, il fallut
avancer à l'aide des bâtons ferrés. Souvent les rochers,
allongés à fleur d'eau, nous forcèrent de faire des détours assez
longs. Enfin, après trois heures de navigation, c'est-à-dire
vers six heures du soir, on atteignait un endroit propice au
débarquement.

Je sautai à terre, suivi de mon oncle et de l'Islandais. Cette
traversée ne m'avait pas calmé. Au contraire, je proposai même
de brûler «nos vaisseaux», afin de nous couper toute retraite.
Mais mon oncle s'y opposa. Je le trouvai singulièrement tiède.

«Au moins, dis-je, partons sans perdre un instant.

--Oui, mon garçon; mais auparavant, examinons cette nouvelle
galerie, afin de savoir s'il faut préparer nos échelles.»

Mon oncle mit son appareil de Ruhmkorff en activité; le radeau,
attaché au rivage, fut laissé seul; d'ailleurs, l'ouverture de la
galerie n'était pas à vingt pas de là, et notre petite troupe,
moi en tête, s'y rendit sans retard.

L'orifice, à peu près circulaire, présentait un diamètre de cinq
pieds environ; le sombre tunnel était taillé dans le roc vif et
soigneusement alésé par les matières éruptives auxquelles il
donnait autrefois passage; sa partie inférieure affleurait le
sol, de telle façon que l'on put y pénétrer sans aucune
difficulté.

Nous suivions un plan presque horizontal, quand, au bout de six
pas, notre marche fut interrompue par l'interposition d'un bloc
énorme.

«Maudit roc!» m'écriai-je avec colère, en me voyant subitement
arrêté par un obstacle infranchissable.

Nous eûmes beau chercher à droite et à gauche, en bas et en haut,
il n'existait aucun passage, aucune bifurcation. J'éprouvai un
vif désappointement, et je ne voulais pas admettre la réalité de
l'obstacle. Je me baissai. Je regardai au-dessous du bloc. Nul
interstice. Au-dessus. Même barrière de granit. Hans porta la
lumière de la lampe sur tous les points de la paroi; mais
celle-ci n'offrait aucune solution de continuité.

Il fallait renoncer à tout espoir de passer.

Je m'étais assis sur le sol; mon oncle arpentait le couloir à
grands pas.

«Mais alors Saknussemm? m'écriai-je.

--Oui, fit mon oncle, a-t-il donc été arrêté par cette porte de
pierre?

--Non! non! Repris-je avec vivacité. Ce quartier de roc, par
suite d'une secousse quelconque, ou l'un de ces phénomènes
magnétiques qui agitent l'écorce terrestre, a brusquement fermé
ce passage. Bien des années se sont écoulées entre le retour de
Saknussemm et la chute de ce bloc. N'est-il pas évident que
cette galerie a été autrefois le chemin des laves, et qu'alors
les matières éruptives y circulaient librement. Voyez, il y a
des fissures récentes qui sillonnent ce plafond de granit; il est
fait de morceaux rapportés, de pierres énormes, comme si la main
de quelque géant eût travaillé à cette substruction; mais, un
jour, la poussée a été plus forte, et ce bloc, semblable à une
clef de voûte qui manque, a glissé jusqu'au sol en obstruant tout
passage. Voilà un obstacle accidentel que Saknussemm n'a pas
rencontré, et si nous ne le renversons pas, nous sommes indignes
d'arriver au centre du monde!»

Voilà comment je parlais! L'âme du professeur avait passé tout
entière en moi. Le génie des découvertes m'inspirait.
J'oubliais le passé, je dédaignais l'avenir. Rien n'existait
plus pour moi à la surface de ce sphéroïde au sein duquel je
m'étais engouffré, ni les villes, ni les campagnes, ni Hambourg,
ni König-strasse, ni ma pauvre Graüben, qui devait me croire à
jamais perdu dans les entrailles de la terre.

«Eh bien! reprit mon oncle, à coups de pioche, à coups de pic,
faisons notre route et renversons ces murailles!

--C'est trop dur pour le pic, m'écriai-je.

--Alors la pioche!

--C'est trop long pour la pioche!

--Mais!...

--Eh bien! la poudre! la mine! minons, et faisons sauter
l'obstacle!,

--La poudre!

--Oui! il ne s'agit que d'un bout de roc à briser!

--Hans, à l'ouvrage!» s'écria mon oncle.

L'Islandais retourna au radeau, et revint bientôt avec un pic
dont il se servit pour creuser un fourneau de mine. Ce n'était
pas un mince travail. Il s'agissait de faire un trou assez
considérable pour contenir cinquante livres de fulmicoton, dont
la puissance expansive est quatre fois plus grande que celle de
la poudre à canon.

J'étais dans une prodigieuse surexcitation d'esprit. Pendant que
Hans travaillait, j'aidai activement mon oncle à préparer une
longue mèche faite avec de la poudre mouillée et renfermée dans
un boyau de toile.

«Nous passerons! disais-je.

--Nous passerons,» répétait mon oncle.

À minuit, notre travail de mineurs fut entièrement terminé; la
charge de fulmi-coton se trouvait enfouie dans le fourneau, et la
mèche, se déroulant à travers la galerie, venait aboutir au
dehors.

Une étincelle suffisait maintenant pour mettre ce formidable
engin en activité.

«À demain,» dit le professeur.

Il fallut bien me résigner et attendre encore pendant six grandes
heures!



XLI


Le lendemain, jeudi, 27 août, fut une date célèbre de ce voyage
subterrestre. Elle ne me revient pas à l'esprit sans que
l'épouvante ne fasse encore battre mon coeur, A partir de ce
moment, notre raison, notre jugement, notre ingéniosité, n'ont
plus voix au chapitre, et nous allons devenir le jouet des
phénomènes de la terre.

A six heures, nous étions sur pied. Le moment approchait de nous
frayer par la poudre un passage à travers l'écorce de granit.

Je sollicitai l'honneur de mettre le feu à la mine. Cela fait,
je devais rejoindre mes compagnons sur le radeau qui n'avait
point été déchargé; puis nous prendrions au large, afin de parer
aux dangers de l'explosion, dont les effets pouvaient ne pas se
concentrer à l'intérieur du massif.

La mèche devait brûler pondant dix minutes, selon nos calculs,
avant de porter le feu à la chambre des poudres. J'avais donc le
temps nécessaire pour regagner le radeau.

Je me préparai à remplir mon rôle, non sans une certaine émotion.

Après un repas rapide, mon oncle et le chasseur s'embarquèrent,
tandis que je restais sur le rivage. J'étais muni d'une lanterne
allumée qui devait me servir à mettre le fou à la moche.

«Va, mon garçon, me dit mon oncle, et reviens immédiatement nous
rejoindre.

--Soyez tranquille, mon oncle, je ne m'amuserai point en route.»

Aussitôt je me dirigeai vers l'orifice de la galerie, j'ouvris ma
lanterne, et je saisis l'extrémité de la mèche.

Le professeur tenait son chronomètre à la main.

«Es-tu prêt? me cria-t-il.

--Je suis prêt.

--Eh bien! feu, mon garçon!»

Je plongeai rapidement dans la flamme la mèche, qui pétilla à son
contact, et, tout en courant, je revins au rivage.

«Embarque, fit mon oncle, et débordons.»

Hans, d'une vigoureuse poussée, nous rejeta en mer. Le radeau
s'éloigna d'une vingtaine de toises.

C'était un moment palpitant, Le professeur suivait de l'oeil
l'aiguille du chronomètre.

«Encore cinq minutes, disait-il. Encore quatre. Encore trois.»

Mon pouls battait des demi-secondes.

«Encore deux. Une!... Croulez, montagnes de granit!»

Que se passa-t-il alors? Le bruit de la détonation, je crois que
je ne l'entendis pas. Mais la forme des rochers se modifia
subitement à mes regards; ils s'ouvrirent comme un rideau.
J'aperçus un insondable abîme qui se creusait en plein rivage.
La mer, prise de vertige, ne fut plus qu'une vague énorme, sur le
dos de laquelle le radeau s'éleva perpendiculairement.

Nous fûmes renversés tous les trois. En moins d'une seconde, la
lumière fit place à la plus profonde obscurité. Puis je sentis
l'appui solide manquer, non à mes pieds, mais au radeau. Je crus
qu'il coulait à pic. Il n'en était rien. J'aurais voulu
adresser la parole à mon oncle; mais le mugissement des eaux,
l'eût empêché de m'entendre.

Malgré les ténèbres, le bruit, la surprise, l'émotion, je compris
ce qui venait de se passer.

Au delà du roc qui venait de sauter, il existait un abîme.
L'explosion avait déterminé une sorte de tremblement de terre
dans ce sol coupé de fissures, le gouffre s'était ouvert, et la
mer, changée en torrent, nous y entraînait avec elle

Je me sentis perdu.

Une heure, deux heures, que sais-je! se passèrent ainsi. Nous
nous serrions les coudes, nous nous tenions les mains afin de
n'être pas précipités hors du radeau; des chocs d'une extrême
violence se produisaient, quand il heurtait la muraille.
Cependant ces heurts étaient rares, d'où je conclus que la
galerie s'élargissait considérablement. C'était, à n'en pas
douter, le chemin de Saknussemm; mais, au lieu de le descendre
seul, nous avions, par notre imprudence, entraîné toute une mer
avec nous.

Ces idées, on le comprend, se présentèrent à mon esprit sous une
forme vague et obscure. Je les associais difficilement pendant
cette course vertigineuse qui ressemblait à une chute. À en
juger par l'air qui me fouettait le visage, elle devait surpasser
celle des trains les plus rapides. Allumer une torche dans ces
conditions était donc impossible, et notre dernier appareil
électrique avait été brisé au moment de l'explosion.

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