Voyage au Centre de la Terre
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Or, j'en étais là de mon rêve, quand mon oncle, frappant la table
du poing, me ramena violemment à la réalité.
«Voyons, dit-il, la première, idée qui doit se présenter à
l'esprit pour brouiller les lettres d'une phrase, c'est, il me
semble, d'écrire les mots verticalement au lieu de les tracer
horizontalement.
--Tiens! pensai-je.
--Il faut voir ce que cela produit, Axel, jette une phrase
quelconque sur ce bout de papier; mais, au lieu de disposer les
lettres à la suite les unes des autres, mets-les successivement
par colonnes verticales, de manière à les grouper en nombre de
cinq ou six.»
Je compris ce dont il s'agissait, et immédiatement j'écrivis de
haut en bas:
J m n e , b
e e , t G e
t' b m i r n
a i a t a !
i e p e ü
«Bon, dit le professeur, sans avoir lu. Maintenant, dispose ces
mots sur une ligne horizontale.
J'obéis, et j'obtins la phrase suivante:
Jmne,b ee,tGe t'bmirn aiata! iepeü
«Parfait! fit mon oncle en m'arrachant le papier des mains,
voilà qui a déjà la physionomie du vieux document; les voyelles
sont groupées ainsi que les consonnes dans le même désordre; il y
a même des majuscules au milieu des mots, ainsi que des virgules,
tout comme dans le parchemin de Saknussemm!»
Je ne puis m'empêcher de trouver ces remarques fort ingénieuses.
«Or, reprit mon oncle en s'adressant directement à moi, pour lire
la phrase que tu viens d'écrire, et que je ne connais pas, il me
suffira de prendre successivement la première lettre de chaque
mot, puis la seconde, puis la troisième, ainsi de suite.
Et mon oncle, à son grand étonnement, et surtout au mien, lut:
_Je t'aime bien, ma petite Graüben_!
«Hein!» fit le professeur.
Oui, sans m'en douter, en amoureux maladroit, j'avais tracé cette
phrase compromettante!
«Ah! tu aimes Graüben! reprit mon oncle d'un véritable ton de
tuteur!
--Oui ... Non ... balbutiai-je!
--Ah! tu aimes Graüben, reprit-il machinalement. Eh bien,
appliquons mon procédé au document en question!»
Mon oncle, retombé dans son absorbante contemplation, oubliait
déjà mes imprudentes paroles. Je dis imprudentes, car la tête du
savant ne pouvait comprendre les choses du coeur. Mais,
heureusement, la grande affaire du document l'emporta.
Au moment de faire son expérience capitale, les yeux du
professeur Lidenbrock lancèrent des éclairs à travers ses
lunettes; ses doigts tremblèrent, lorsqu'il reprit le vieux
parchemin; il était sérieusement ému. Enfin il toussa fortement,
et d'une voix grave, appelant successivement la première lettre,
puis la seconde de chaque mot; il me dicta la série suivante:
_mmessunkaSenrA.icefdoK.segnittamurtn
ecertserrette,rotaivsadua,ednecsedsadne
lacartniiiluJsiratracSarbmutabiledmek
meretarcsilucoYsleffenSnI_
En finissant, je l'avouerai, j'étais émotionné, ces lettres,
nommées une à une, ne m'avaient présenté aucun sens à l'esprit;
j'attendais donc que le professeur laissât se dérouler
pompeusement entre ses lèvres une phrase d'une magnifique
latinité.
Mais, qui aurait pu le prévoir! Un violent coup de poing ébranla
la table. L'encre rejaillit, la plume me sauta des mains.
«Ce n'est pas cela! s'écria mon oncle, cela n'a pas le sens
commun!»
Puis, traversant le cabinet comme un boulet, descendant
l'escalier comme une avalanche, il se précipita dans
König-strasse, et s'enfuit à toutes jambes.
IV
«Il est parti? s'écria Marthe en accourant au bruit de la porte
de la rue qui, violemment refermée, venait d'ébranler la maison
tout entière.
--Oui! répondis-je, complètement parti!
--Eh bien? et son dîner? fit la vieille servante.
--Il ne dînera pas!
--Et son souper?
--Il ne soupera pas!
--Comment? dit Marthe en joignant les mains.
--Non, bonne Marthe, il ne mangera plus, ni personne dans la
maison! Mon oncle Lidenbrock nous met tous à la diète jusqu'au
moment où il aura déchiffré un vieux grimoire qui est absolument
indéchiffrable!
--Jésus! nous n'avons donc plus qu'à mourir de faim!»
Je n'osai pas avouer qu'avec un homme aussi absolu que mon oncle,
c'était un sort inévitable.
La vieille servante, sérieusement alarmée, retourna dans sa
cuisine en gémissant.
Quand je fus seul, l'idée me vint d'aller tout conter à Graüben;
mais comment quitter la maison? Et s'il m'appelait? Et s'il
voulait recommencer ce travail logogriphique, qu'on eût vainement
proposé au vieil OEdipe! Et si je ne répondais pas à son appel,
qu'adviendrait-il?
Le plus sage était de rester. Justement, un minéralogiste de
Besançon venait de nous adresser une collection de géodes
siliceuses qu'il fallait classer. Je me mis au travail. Je
triai, j'étiquetai, je disposai dans leur vitrine toutes ces
pierres creuses au-dedans desquelles s'agitaient de petits
cristaux.
Mais cette occupation ne m'absorbait pas; l'affaire du vieux
document ne laissait point de me préoccuper étrangement. Ma tête
bouillonnait, et je me sentais pris d'une vague inquiétude.
J'avais le pressentiment d'une catastrophe prochaine.
Au bout d'une heure, mes géodes étaient étagées avec ordre. Je
me laissai aller alors dans le grand fauteuil d'Utrecht, les bras
ballants et la tête renversée. J'allumai ma pipe à long tuyau
courbe, dont le fourneau sculpté représentait une naïade
nonchalamment étendue; puis, je m'amusai à suivre les progrès de
la carbonisation, qui de ma naïade faisait peu à peu une négresse
accomplie. De temps en temps, j'écoutais si quelque pas
retentissait dans l'escalier. Mais non. Où pouvait être mon
oncle en ce moment? Je me le figurais courant sous les beaux
arbres de la route d'Altona, gesticulant, tirant au mur avec sa
canne, d'un bras violent battant les herbes, décapitant les
chardons et troublant dans leur repos les cigognes solitaires.
Rentrerait-il triomphant ou découragé? Qui aurait raison l'un de
l'autre, du secret ou de lui? Je m'interrogeais ainsi, et,
machinalement, je pris entre mes doigts la feuille de papier sur
laquelle s'allongeait l'incompréhensible série des lettres
tracées par moi. Je me répétais:
«Qu'est-ce que cela signifie?»
Je cherchai à grouper ces lettres de manière à former des mots.
Impossible. Qu'on les réunit par deux, trois, ou cinq, ou six,
cela ne donnait absolument rien d'intelligible; il y avait bien
les quatorzième; quinzième et seizième lettres qui faisaient le
mot anglais «ice», et la quatre-vingt-quatrième, la
quatre-vingt-cinquième et la quatre-vingt-sixième formaient le
mot «sir». Enfin, dans le corps du document, et à la deuxième et
à la troisième ligne, je remarquai aussi les mots latins «rota»,
«mutabile», «ira», «neo», «atra».
«Diable, pensai-je, ces derniers mots sembleraient donner raison
à mon oncle sur la langue du document! Et même, à la quatrième
ligne, j'aperçois encore le mot «luco» qui se traduit par «bois
sacré». Il est vrai qu'à la troisième, on lit le mot «tabiled»
de tournure parfaitement hébraïque, et à la dernière, les
vocables «mer», «arc», «mère», qui sont purement français.»
Il y avait là de quoi perdre la tête! Quatre idiomes différents
dans cette phrase absurde! Quel rapport pouvait-il exister entre
les mots «glace, monsieur, colère, cruel, bois sacré, changeant,
mère, arc ou mer?» Le premier et le dernier seuls se
rapprochaient facilement; rien d'étonnant que, dans un document
écrit en Islande, il fût question d'une «mer de glace». Mais de
là à comprendre le reste du cryptogramme, c'était autre chose.
Je me débattais donc contre une insoluble difficulté; mon cerveau
s'échauffait; mes yeux clignaient sur la feuille de papier; les
cent trente-deux lettres semblaient voltiger autour de moi, comme
ces larmes d'argent qui glissent dans l'air autour de notre tête,
lorsque le sang s'y est violemment porté.
J'étais en proie à une sorte d'hallucination; j'étouffais; il me
fallait de l'air. Machinalement, je m'éventai avec la feuille de
papier, dont le verso et le recto se présentèrent successivement
à mes regards.
Quelle fut ma surprise, quand, dans l'une de ces voltes rapides,
au moment où le verso se tournait vers moi, je crus voir
apparaître des mots parfaitement lisibles, des mots latins, entre
autres «craterem» et «terrestre»
Soudain une lueur se fit dans mon esprit; ces seuls indices me
firent entrevoir la vérité; j'avais découvert la loi du chiffre.
Pour lire ce document, il n'était pas même nécessaire de le lire
à travers la feuille retournée! Non. Tel il était, tel il
m'avait été dicté, tel il pouvait être épelé couramment. Toutes
les ingénieuses combinaisons du professeur se réalisaient; il
avait eu raison pour la disposition des lettres, raison pour la
langue du document! Il s'en fallut d'un «rien» qu'il pût lire
d'un bout à l'autre cette phrase latine, et ce «rien», le hasard
venait de me le donner!
On comprend si je fus ému! Mes yeux se troublèrent. Je ne
pouvais m'en servir. J'avais étalé la feuille de papier sur la
table. Il me suffisait d'y jeter un regard pour devenir
possesseur du secret.
Enfin je parvins à calmer mon agitation. Je m'imposai la loi de
faire deux fois le tour de la chambre pour apaiser mes nerfs, et
je revins m'engouffrer dans le vaste fauteuil.
«Lisons», m'écriai-je, après avoir refait dans mes poumons une
ample provision d'air.
Je me penchai sur la table; je posai mon doigt successivement sur
chaque lettre, et, sans m'arrêter, sans hésiter, un instant, je
prononçai à haute voix la phrase tout entière.
Mais quelle stupéfaction, quelle terreur m'envahit! Je restai
d'abord comme frappé d'un coup subit. Quoi! ce que je venais
d'apprendre s'était accompli! un homme avait eu assez d'audace
pour pénétrer! ...
«Ah! m'écriai-je en bondissant: mais non! mais non! mon oncle
ne le saura pas! Il ne manquerait plus qu'il vint à connaître un
semblable voyage! Il voudrait en goûter aussi! Rien ne pourrait
l'arrêter! Un géologue si déterminé! il partirait quand même,
malgré tout, en dépit de tout! Et il m'emmènerait avec lui, et
nous n'en reviendrions pas! Jamais! jamais!»
J'étais dans une surexcitation difficile à peindre.
«Non! non! ce ne sera pas, dis-je avec énergie, et, puisque je
peux empêcher qu'une pareille idée vienne à l'esprit de mon
tyran, je le ferai. A tourner et à retourner ce document, il
pourrait par hasard en découvrir la clef! Détruisons-le.»
Il y avait un reste de feu dans la cheminée. Je saisis non
seulement la feuille de papier, mais le parchemin de Saknussem;
d'une main fébrile j'allais précipiter le tout sur les charbons
et anéantir ce dangereux secret, quand la porte du cabinet
s'ouvrit. Mon oncle parut.
V
Je n'eus que le temps de replacer sur la table le malencontreux
document.
Le professeur Lidenbrock paraissait profondément absorbé. Sa
pensée dominante ne lui laissait pas un instant de répit; il
avait évidemment scruté, analysé l'affaire, mis en oeuvre toutes
les ressources de son imagination pendant sa promenade, et il
revenait appliquer quelque combinaison nouvelle.
En effet, il s'assit dans son fauteuil, et, la plume à la main,
il commença à établir des formules qui ressemblaient à un calcul
algébrique.
Je suivais du regard sa main frémissante; je ne perdais pas un
seul de ses mouvements. Quelque résultat inespéré allait-il donc
inopinément se produire? Je tremblais, et sans raison, puisque
la vraie combinaison, la «seule» étant déjà trouvée, toute autre
recherche devenait forcément vaine.
Pendant trois longues heures, mon oncle travailla sans parler,
sans lever la tête, effaçant, reprenant, raturant, recommençant
mille fois.
Je savais bien que, s'il parvenait à arranger des lettres suivant
toutes les positions relatives qu'elles pouvaient occuper, la
phrase se trouverait faite. Mais je savais aussi que vingt
lettres seulement peuvent former deux quintillions, quatre cent
trente-deux quatrillions, neuf cent deux trillions, huit
milliards, cent soixante-seize millions, six cent quarante mille
combinaisons. Or, il y avait cent trente-deux lettres dans la
phrase, et ces cent trente-deux lettres donnaient un nombre de
phrases différentes composé de cent trente-trois chiffres au
moins, nombre presque impossible à énumérer et qui échappe à
toute appréciation.
J'étais rassuré sur ce moyen héroïque de résoudre le problème.
Cependant le temps s'écoulait; la nuit se fit; les bruits de la
rue s'apaisèrent; mon oncle, toujours courbé sur sa tâche, ne vit
rien, pas même la bonne Marthe qui entr'ouvrit la porte; il
n'entendit rien, pas même la voix de cette digne servante,
disant:
«Monsieur soupera-t-il ce soir?»
Aussi Marthe dut-elle s'en aller sans réponse: pour moi, après
avoir résisté pendant quelque temps, je fus pris d'un invincible
sommeil, et je m'endormis sur un bout du canapé, tandis que mon
oncle Lidenbrock calculait et raturait toujours.
Quand je me réveillai, le lendemain, l'infatigable piocheur était
encore au travail. Ses yeux rouges, son teint blafard, ses
cheveux entremêlés sous sa main fiévreuse, ses pommettes
empourprées indiquaient assez sa lutte terrible avec
l'impossible, et, dans quelles fatigues de l'esprit, dans quelle
contention du cerveau, les heures durent s'écouler pour lui.
Vraiment, il me fit pitié. Malgré les reproches que je croyais
être en droit de lui faire, une certaine émotion me gagnait. Le
pauvre homme était tellement possédé de son idée, qu'il oubliait
de se mettre en colère; toutes ses forces vives se concentraient
sur un seul point, et, comme elles ne s'échappaient pas par leur
exutoire ordinaire, on pouvait craindre que leur tension ne le
fît éclater d'un instant à l'autre.
Je pouvais d'un geste desserrer cet étau de fer qui lui serrait
le crâne, d'un mot seulement! Et je n'en fis rien.
Cependant j'avais bon coeur. Pourquoi restai-je muet en pareille
circonstance? Dans l'intérêt même de mon oncle.
«Non, non, répétai-je, non, je ne parlerai pas! Il voudrait y
aller, je le connais; rien ne saurait l'arrêter. C'est une
imagination volcanique, et, pour faire ce que d'autres géologues
n'ont point fait, il risquerait sa vie. Je me tairai; je
garderai ce secret dont le hasard m'a rendu maître; le découvrir,
ce serait tuer le professeur Lidenbrock. Qu'il le devine, s'il
le peut; je ne veux pas me reprocher un jour de l'avoir conduit à
sa perte.
Ceci bien résolu, je me croisai les bras, et j'attendis. Mais
j'avais compté sans un incident qui se produisit à quelques
heures de là.
Lorsque la bonne Marthe voulut sortir de la maison pour se rendre
au marché, elle trouva la porte close; la grosse clef manquait à
la serrure.
Qui l'avait ôtée? Mon oncle évidemment, quand il rentra la
veille après son excursion précipitée.
Était-ce à dessein? Était-ce par mégarde? Voulait-il nous
soumettre aux rigueurs de la faim? Cela m'eût paru un peu fort.
Quoi! Marthe et moi, nous serions victimes d'une situation qui
ne nous regardait pas le moins du monde? Sans doute, et je me
souvins d'un précédent de nature à nous effrayer. En effet, il y
a quelques années, à l'époque où mon oncle travaillait à sa
grande classification minéralogique, il demeura quarante-huit
heures sans manger, et toute sa maison dut se conformer à cette
diète scientifique. Pour mon compte, j'y gagnai des crampes
d'estomac fort peu récréatives chez un garçon d'un naturel assez
vorace.
Or, il me parut que le déjeuner allait faire défaut comme le
souper de la veille. Cependant je résolus d'être héroïque et de
ne pas céder devant les exigences de la faim. Marthe prenait
cela très au sérieux et se désolait, la bonne femme. Quant à
moi, l'impossibilité de quitter la maison me préoccupait
davantage et pour cause. On me comprend bien.
Mon oncle travaillait toujours; son imagination se perdait dans
le monde idéal des combinaisons; il vivait loin de la terre, et
véritablement en dehors des besoins terrestres.
Vers midi, la faim m'aiguillonna sérieusement; Marthe, très
innocemment, avait dévoré la veille les provisions du
garde-manger; il ne restait plus rien à la maison, Cependant je
tins bon. J'y mettais une sorte de point d'honneur.
Deux heures sonnèrent. Cela devenait ridicule, intolérable même;
j'ouvrais des yeux démesurés. Je commençai à me dire que
j'exagérais l'importance du document; que mon oncle n'y
ajouterait pas foi; qu'il verrait là une simple mystification;
qu'au pis aller on le retiendrait malgré lui, s'il voulait tenter
l'aventure; qu'enfin il pouvait découvrit lui-même la clef du
«chiffre», et que j'en serais alors pour mes frais d'abstinence.
Ces raisons, que j'eusse rejetées la veille avec indignation, me
parurent excellentes; je trouvai même parfaitement absurde
d'avoir attendu si longtemps, et mon parti fut pris de tout dire.
Je cherchais donc une entrée en matière, pas trop brusque, quand
le professeur se leva, mit son chapeau et se prépara à sortir.
Quoi, quitter la maison, et nous enfermer encore! Jamais.
«Mon oncle!» dis-je.
Il ne parut pas m'entendre.
«Mon oncle Lidenbrock! répétai-je en élevant la voix.
--Hein? fit-il comme un homme subitement réveillé.
--Eh bien! cette clef?
--Quelle clef? La clef de la porte?
--Mais non, m'écriai-je, la clef du document!»
Le professeur me regarda par-dessus ses lunettes; il remarqua
sans doute quelque chose d'insolite dans ma physionomie, car il
me saisit vivement le bras, et, sans pouvoir parler, il
m'interrogea du regard. Cependant jamais demande ne fut formulée
d'une façon plus nette.
Je remuai la tète de haut en bas.
Il secoua la sienne avec une sorte de pitié, comme s'il avait
affaire à un fou.
Je fis un geste plus affirmatif.
Ses yeux brillèrent d'un vif éclat; sa main devint menaçante.
Cette conversation muette dans ces circonstances eût intéressé le
spectateur le plus indifférent. Et vraiment j'en arrivais à ne
plus oser parler, tant je craignais que mon oncle ne m'étouffât
dans les premiers embrassements de sa joie. Mais il devint si
pressant qu'il fallut répondre.
«Oui, cette clef!... le hasard!...
--Que dis-tu? s'écria-t-il avec une indescriptible émotion.
--Tenez, dis-je en lui présentant la feuille de papier sur
laquelle j'avais écrit, lisez.
--Mais cela ne signifie rien! répondit-il en froissant la
feuille.
--Rien, en commençant à lire par le commencement, mais par la
fin...»
Je n'avais pas achevé ma phrase que le professeur poussait un
cri, mieux qu'un cri, un véritable rugissement! Une révélation
venait de se faire, dans son esprit. Il était transfiguré.
«Ah! ingénieux Saknussemm! s'écria-t-il, tu avais donc d'abord
écrit ta phrase à l'envers!»
Et se précipitant sur la feuille de papier, l'oeil trouble, la
voix émue, il lut le document tout entier, en remontant de la
dernière lettre à la première.
Il était conçu en ces termes:
_In Sneffels Yoculis craterem kem delibat umbra Scartaris Julii
intra calendas descende, audas viator, et terrestre centrum
attinges. Kod feci. Arne Saknussem_.
Ce qui, de ce mauvais latin, peut être traduit ainsi:
_Descends dans le cratère du Yocul de Sneffels que l'ombre du
Scartaris vient caresser avant les calendes de Juillet,
voyageur audacieux, et tu parviendras au centre de la Terre.
Ce que j'ai fait. Arne Saknussemm_,
Mon oncle, à cette lecture, bondit comme s'il eût inopinément
touché une bouteille de Leyde. Il était magnifique d'audace, de
joie et de conviction. Il allait et venait; il prenait sa tête à
deux mains; il déplaçait les siéges; il empilait ses livres; il
jonglait, c'est à ne pas le croire, avec ses précieuses géodes;
il lançait un coup de poing par-ci, une tape par-là. Enfin ses
nerfs se calmèrent et, comme un homme épuisé par une trop grande
dépense de fluide, il retomba dans son fauteuil.
«Quelle heure est-il donc? demanda-t-il après quelques instants
de silence.
--Trois heures, répondis-je.
--Tiens! mon dîner a passé vite, Je meurs de faim. A table.
Puis ensuite...
--Ensuite?
--Tu feras ma malle.
--Hein! m'écriai-je.
--Et la tienne!» répondit l'impitoyable professeur en entrant
dans la salle à manger.
VI
A ces paroles, un frisson me passa par tout le corps. Cependant
je me contins. Je résolus même de faire bonne figure. Des
arguments scientifiques pouvaient seuls arrêter le professeur
Lidenbrock; or, il y en avait, et de bons, contre la possibilité
d'un pareil voyage. Aller au centre de la terre! Quelle folie!
Je réservai ma dialectique pour le moment opportun, et je
m'occupai du repas.
Inutile de rapporter les imprécations de mon oncle devant la
table desservie. Tout s'expliqua. La liberté fut rendue à la
bonne Marthe. Elle courut au marché et fit si bien, qu'une heure
après ma faim était calmée, et je revenais au sentiment de la
situation.
Pendant le repas, mon oncle fut presque gai; il lui échappait de
ces plaisanteries de savant qui ne sont jamais bien dangereuses.
Après le dessert, il me fit signe de le suivre dans son cabinet.
J'obéis. Il s'assit à un bout de sa table de travail, et moi à
l'autre.
«Axel, dit-il d'une voix assez douce, tu es un garçon très
ingénieux; tu m'as rendu là un fier service, quand, de guerre
lasse, j'allais abandonner cette combinaison. Où me serais-je
égaré? Nul ne peut le savoir! Je n'oublierai jamais cela, mon
garçon, et de la gloire que nous allons acquérir tu auras ta
part.
«Allons! pensai-je, il est de bonne humeur; le moment est venu
de discuter cette gloire.
--Avant tout, reprit mon oncle, je te recommande le secret le
plus absolu, tu m'entends? Je ne manque pas d'envieux dans le
monde des savants, et beaucoup voudraient entreprendre ce voyage,
qui ne s'en douteront qu'à notre retour.
--Croyez-vous, dis-je, que le nombre de ces audacieux fût si
grand?
--Certes! qui hésiterait à conquérir une telle renommée? Si ce
document était connu, une armée entière de géologues se
précipiterait sur les traces d'Arne Saknussemm!
--Voilà ce dont je ne suis pas persuadé, mon oncle, car rien ne
prouve l'authenticité de ce document.
--Comment! Et le livre dans lequel nous l'avons découvert!
--Bon! j'accorde que ce Saknussemm ait écrit ces lignes, mais
s'ensuit-il qu'il ait réellement accompli ce voyage, et ce vieux
parchemin ne peut-il renfermer une mystification?»
Ce dernier mot, un peu hasardé, je regrettai presque de l'avoir
prononcé; le professeur fronça son épais sourcil, et je craignais
d'avoir compromis les suites de cette conversation. Heureusement
il n'en fut rien. Mon sévère interlocuteur ébaucha une sorte de
sourire sur ses lèvres et répondit:
«C'est ce que nous verrons.
--Ah! fis-je un peu vexé; mais permettez-moi d'épuiser la série
des objections relatives à ce document.
--Parle, mon garçon, ne te gêne pas. Je te laisse toute liberté
d'exprimer ton opinion. Tu n'es plus mon neveu, mais mon
collègue. Ainsi, va.
--Eh bien, je vous demanderai d'abord ce que sont ce Yocul, ce
Sneffels et ce Scartaris, dont je n'ai jamais entendu parler?
--Rien n'est plus facile. J'ai précisément reçu, il y a quelque
temps, une carte de mon ami Peterman, de Leipzig; elle ne pouvait
arriver plus à propos. Prends le troisième atlas dans la seconde
travée de la grande bibliothèque, série Z, planche 4.»
Je me levai, et, grâce à ces indications précises, je trouvai
rapidement l'atlas demandé. Mon oncle l'ouvrit et dit:
«Voici une des meilleures cartes de l'Islande, celle de
Handerson, et je crois qu'elle va nous donner la solution de
toutes tes difficultés.»
Je me penchai sur la carte.
«Vois cette île composée de volcans, dit le professeur, et
remarque qu'ils portent tous le nom de Yocul. Ce mot veut dire
«glacier» en islandais, et, sous la latitude élevée de l'Islande,
la plupart des éruptions se font jour à travers les couches de
glace. De là cette dénomination de Yocul appliquée à tous les
monts ignivomes de l'île.
--Bien, répondis-je, mais qu'est-ce que le Sneffels?»
J'espérais qu'à cette demande il n'y aurait pas de réponse. Je
me trompais. Mon oncle reprit:
«Suis-moi sur la côte occidentale de l'Islande. Aperçois-tu
Reykjawik, sa capitale? Oui. Bien. Remonte les fjords
innombrables de ces rivages rongés par la mer, et arrête-toi un
peu au-dessous du soixante-cinquième degré de latitude. Que
vois-tu là?
--Une sorte de presqu'île semblable à un os décharné, que termine
une énorme rotule.
--La comparaison est juste, mon garçon; maintenant, n'aperçois-tu
rien sur cette rotule?
--Si, un mont qui semble avoir poussé en mer.
--Bon! c'est le Sneffels.
--Le Sneffels?
--Lui-même, une montagne haute de cinq mille pieds, l'une des
plus remarquables de l'île, et à coup sûr la plus célèbre du
monde entier, si son cratère aboutit au centre du globe.
--Mais c'est impossible! m'écriai-je en haussant les épaules et
révolté contre une pareille supposition.
--Impossible! répondit le professeur Lidenbrock d'un ton sévère.
Et pourquoi cela?
--Parce que ce cratère, est évidemment obstrué par les laves, les
roches brûlantes, et qu'alors...
--Et si c'est un cratère éteint?
--Éteint?
--Oui. Le nombre des volcans en activité à la surface du globe
n'est actuellement que de trois cents environ; mais il existe une
bien plus grande quantité de volcans éteints. Or le Sneffels
compte parmi ces derniers, et, depuis les temps historiques, il
n'a eu qu'une seule éruption, celle de 1219; à partir de cette
époque, ses rumeurs se sont apaisées peu à peu, et il n'est plus
au nombre des volcans actifs.»
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