Voyage au Centre de la Terre
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«Soyez à bord mardi, à sept heures du matin,» dit M. Bjarne après
avoir empoché un nombre respectable de species-dollars.
Nous remerciâmes alors M. Thomson de ses bons soins, et nous
revînmes à l'hôtel du Phoenix.
«Cela va bien! cela va très bien, répétait mon oncle. Quel
heureux hasard d'avoir trouvé ce bâtiment prêt à partir!
Maintenant déjeunons, et allons visiter la ville.»
Nous nous rendîmes à Kongens-Nye-Torw, place irrégulière où se
trouve un poste avec deux innocents canons braqués qui ne font
peur à personne. Tout prés, au n° 5, il y avait une
«restauration» française, tenue par un cuisinier nommé Vincent;
nous y déjeunâmes suffisamment pour le prix modéré de quatre
marks chacun[1].
[1] 2fr. 75c. environ.
Puis je pris un plaisir d'enfant à parcourir la ville; mon oncle
se laissait promener; d'ailleurs il ne vit rien, ni
l'insignifiant palais du roi, ni le joli pont du dix-septième
siècle qui enjambe le canal devant le Muséum, ni cet immense
cénotaphe de Torwaldsen, orné de peintures murales horribles et
qui contient à l'intérieur les oeuvres de ce statuaire, ni, dans
un assez beau parc, le château bonbonnière de Rosenborg, ni
l'admirable édifice renaissance de la Bourse, ni son clocher fait
avec les queues entrelacées de quatre dragons de bronze, ni les
grands moulins des remparts, dont les vastes ailes s'enflaient
comme les voiles d'un vaisseau au vent de la mer.
Quelles délicieuses promenades nous eussions faites, ma jolie
Virlandaise et moi, du côté du port où les deux-ponts et les
frégates dormaient paisiblement sous leur toiture rouge, sur les
bords verdoyants du détroit, à travers ces ombrages touffus au
sein desquels se cache la citadelle, dont les canons allongent
leur gueule noirâtre entre les branches des sureaux et des
saules!
Mais, hélas! elle était loin, ma pauvre Graüben, et pouvais-je
espérer de la revoir jamais!
Cependant, si mon oncle ne remarqua rien de ces sites
enchanteurs, il fut vivement frappé par la vue d'un certain
clocher situé dans l'île d'Amak, qui forme le quartier sud-ouest
de Copenhague.
Je reçus l'ordre de diriger nos pas de ce côté; je montai dans
une petite embarcation à vapeur qui faisait le service des
canaux, et, en quelques instants, elle accosta le quai de
Dock-Yard.
Après avoir traversé quelques rues étroites où des galériens,
vêtus de pantalons mi-partie jaunes et gris, travaillaient sous
le bâton des argousins, nous arrivâmes devant Vor-Frelsers-Kirk.
Cette église n'offrait rien de remarquable. Mais voici pourquoi
son clocher assez élevé avait attiré l'attention du professeur: à
partir de la plate-forme, un escalier extérieur circulait autour
de sa flèche, et ses spirales se déroulaient en plein ciel.
«Montons, dit mon oncle.
--Mais, le vertige? répliquai-je.
--Raison de plus, il faut s'y habituer.
--Cependant...
--Viens, te dis-je, ne perdons pas de temps.» Il fallut obéir.
Un gardien, qui demeurait de l'autre côté de la rue, nous remit
une clef, et l'ascension commença.
Mon oncle me précédait d'un pas alerte. Je le suivais non sans
terreur, car la tête me tournait avec une déplorable facilité.
Je n'avais ni l'aplomb des aigles ni l'insensibilité de leurs
nerfs.
Tant que nous fûmes emprisonnés dans la vis intérieure, tout alla
bien; mais après cent cinquante marches l'air vint me frapper au
visage; nous étions parvenus à la plate-forme du clocher. Là
commençait l'escalier aérien, gardé par une frêle rampe, et dont
les marches, de plus en plus étroites, semblaient monter vers
l'infini.
«Je ne pourrai jamais! m'écriai-je.
--Serais-tu poltron, par hasard? Monte!» répondit
impitoyablement le professeur.
Force fut de le suivre en me cramponnant. Le grand air
m'étourdissait; je sentais le clocher osciller sous les rafales;
mes jambes se dérobaient; je grimpai bientôt sur les genoux, puis
sur le ventre; je fermais les yeux; j'éprouvais le mal de
l'espace.
Enfin, mon oncle me tirant par le collet, j'arrivai près de la
boule.
«Regarde, me dit-il, et regarde bien! il faut prendre _des
leçons d'abîme!_»
Je dus ouvrir les yeux. J'apercevais les maisons aplaties et
comme écrasées par une chute, au milieu du brouillard des fumées.
Au-dessus de ma tête passaient des nuages échevelés, et, par un
renversement d'optique, ils me paraissaient immobiles, tandis que
le clocher, la boule, moi, nous étions entraînés avec une
fantastique vitesse. Au loin, d'un côté s'étendait la campagne
verdoyante; de l'autre étincelait la mer sous un faisceau de
rayons. Le Sund se déroulait à la pointe d'Elseneur, avec
quelques voiles blanches, véritables ailes de goéland, et dans la
brume de l'est ondulaient les côtes à peine estompées de la
Suède. Toute cette immensité tourbillonnait à mes regards.
Néanmoins il fallut me lever, me tenir droit et regarder. Ma
première leçon de vertige dura une heure. Quand enfin il me fut
permis de redescendre et de toucher du pied le pavé solide des
rues, j'étais courbaturé.
«Nous recommencerons demain,» dit mon professeur.
Et en effet, pendant cinq jours, je repris cet exercice
vertigineux, et, bon gré mal gré, je fis des progrès sensibles
dans l'art «des hautes contemplations».
IX
Le jour du départ arriva. La veille, le complaisant M. Thomson
nous avait apporté des lettres de recommandations pressantes pour
le comte Trampe, gouverneur de l'Islande, M. Pietursson, le
coadjuteur de l'évêque, et M. Finsen, maire de Reykjawik. En
retour, mon oncle lui octroya les plus chaleureuses poignées de
main.
Le 2, à six heures du matin, nos précieux bagages étaient rendus
à bord de la _Valkyrie_. Le capitaine nous conduisit à des
cabines assez étroites et disposées sous une espèce de rouf.
«Avons-nous bon vent? demanda mon oncle.
--Excellent, répondit le capitaine Bjarne. Un vent de sud-est.
Nous allons sortir du Sund grand largue et toutes voiles dehors.»
Quelques instants plus tard, la goélette, sous sa misaine, sa
brigantine, son hunier et son perroquet, appareilla et donna à
pleine toile dans le détroit. Une heure après la capitale du
Danemark semblait s'enfoncer dans les flots éloignés et la
_Valkyrie_ rasait la côte d'Elseneur. Dans la disposition
nerveuse où je me trouvais, je m'attendais à voir l'ombre
d'Hamlet errant sur la terrasse légendaire.
«Sublime insensé! disais-je, tu nous approuverais sans doute!
tu nous suivrais peut-être pour venir au centre du globe chercher
une solution à ton doute éternel!»
Mais rien ne parut sur les antiques murailles; le château est,
d'ailleurs, beaucoup plus jeune que l'héroïque prince de
Danemark. Il sert maintenant de loge somptueuse au portier de ce
détroit du Sund où passent chaque année quinze mille navires de
toutes les nations.
Le château de Krongborg disparut bientôt dans la brume, ainsi que
la tour d'Helsinborg, élevée sur la rive suédoise, et la goélette
s'inclina légèrement sous les brises du Cattégat.
La _Valkyrie_ était fine voilière, mais avec un navire à voiles
on ne sait jamais trop sur quoi compter. Elle transportait à
Reykjawik du charbon, des ustensiles de ménage, de la poterie,
des vêtements de laine et une cargaison de blé; cinq hommes
d'équipage, tous Danois, suffisaient à la manoeuvrer.
«Quelle sera la durée de la traversée? demanda mon oncle au
capitaine.
--Une dizaine de jours, répondit ce dernier, si nous ne
rencontrons pas trop de grains de nord-ouest par le travers des
Feroë.
--Mais, enfin, vous n'êtes pas sujet à éprouver des retards
considérables?
--Non, monsieur Lidenbrock; soyez tranquille, nous arriverons.»
Vers le soir la goélette doubla le cap Skagen à la pointe nord du
Danemark, traversa pendant la nuit le Skager-Rak, rangea
l'extrémité de la Norvège par le travers du cap Lindness et donna
dans la mer du Nord.
Deux jours après, nous avions connaissance des côtes d'Ecosse à
la hauteur de Peterheade, et la _Valkyrie_ se dirigea vers les
Feroë en passant entre les Orcades et les Seethland.
Bientôt notre goélette fut battue par les vagues de l'Atlantique;
elle dut louvoyer contre le vent du nord et n'atteignit pas sans
peine les Feroë. Le 3, le capitaine reconnut Myganness, la plus
orientale de ces îles, et, à partir de ce moment, il marcha droit
au cap Portland, situé sur la côte méridionale de l'Islande.
La traversée n'offrit aucun incident remarquable. Je supportai
assez bien les épreuves de la mer; mon oncle, à son grand dépit,
et à sa honte plus grande encore, ne cessa pas d'être malade.
Il ne put donc entreprendre le capitaine Bjarne sur la question
du Sneffels, sur les moyens de communication, sur les facilités
de transport; il dut remettra ses explications à son arrivée et
passa tout son temps étendu dans sa cabine, dont les cloisons
craquaient par les grands coups de tangage. Il faut l'avouer, il
méritait un peu son sort.
Le 11, nous relevâmes le cap Portland; le temps, clair alors,
permit d'apercevoir le Myrdals Yocul, qui le domine. Le cap se
compose d'un gros morne à pentes roides, et planté tout seul sur
la plage.
La _Valkyrie_ se tint à une distance raisonnable des côtes, en
les prolongeant vers l'ouest, au milieu de nombreux troupeaux de
baleines et de requins. Bientôt apparut un immense rocher percé
à jour, au travers duquel la mer écumeuse donnait avec furie.
Les îlots de Westman semblèrent sortir de l'Océan, comme une
semée de rocs sur la plaine liquide. A partir de ce moment, la
goélette prit du champ pour tourner à bonne distance le cap
Reykjaness, qui ferme l'angle occidental de l'Islande.
La mer, très forte, empêchait mon oncle de monter sur le pont
pour admirer ces côtes déchiquetées et battues par les vents du
sud-ouest.
Quarante-huit heures après, en sortant d'une tempête qui força la
goélette de fuir à sec de toile, on releva dans l'est la balise
de la pointe de Skagen, dont les roches dangereuses se prolongent
à une grande distance sous les flots. Un pilote islandais vint à
bord, et, trois heures plus tard, la _Valkyrie_ mouillait devant
Reykjawik, dans la baie de Faxa.
Le professeur sortit enfin de sa cabine, un peu pâle, un peu
défait, mais toujours enthousiaste, et avec un regard de
satisfaction dans les yeux.
La population de la ville, singulièrement intéressée par
l'arrivée d'un navire dans lequel chacun a quelque chose à
prendre, se groupait sur le quai.
Mon oncle avait hâte d'abandonner sa prison flottante, pour ne
pas dire son hôpital. Mais avant de quitter le pont de la
goélette, il m'entraîna à l'avant, et là, du doigt, il me montra,
à la partie septentrionale de la baie, une haute montagne à deux
pointes, un double cône couvert de neiges éternelles.
«Le Sneffels! s'écria-t-il, le Sneffels!»
Puis, après m'avoir recommandé du geste un silence absolu, il
descendit dans le canot qui l'attendait. Je le suivis, et
bientôt nous foulions du pied le sol de l'Islande.
Tout d'abord apparut un homme de bonne figure et revêtu d'un
costume de général. Ce n'était cependant qu'un simple magistrat,
le gouverneur de l'île, M. le baron Trampe en personne. Le
professeur reconnut à qui il avait affaire. Il remit au
gouverneur ses lettres de Copenhague, et il s'établit en danois
une courte conversation à laquelle je demeurai absolument
étranger, et pour cause. Mais de ce premier entretien il résulta
ceci: que le baron Trampe se mettait entièrement à la disposition
du professeur Lidenbrock.
Mon oncle reçut un accueil fort aimable du maire, M. Finson, non
moins militaire par le costume que le gouverneur, mais aussi
pacifique par tempérament et par état.
Quant au coadjuteur, M. Pictursson, il faisait actuellement une
tournée épiscopale dans le Bailliage du nord; nous devions
renoncer provisoirement à lui être présentés. Mais un charmant
homme, et dont le concours nous devint fort précieux, ce fut
M. Fridriksson, professeur de sciences naturelles à l'école de
Reykjawik. Ce savant modeste ne parlait que l'islandais et le
latin; il vint m'offrir ses services dans la langue d'Horace, et
je sentis que nous étions faits pour nous comprendre. Ce fut, en
effet, le seul personnage avec lequel je pus m'entretenir pendant
mon séjour en Islande.
Sur trois chambres dont se composait sa maison, cet excellent
homme en mit deux à notre disposition, et bientôt nous y fûmes
installés avec nos bagages, dont la quantité étonna un peu les
habitants de Reykjawik.
«Eh bien, Axel, me dit mon oncle, cela va, et le plus difficile
est fait.
--Comment, le plus difficile? m'écriai-je:
--Sans doute, nous n'avons plus qu'à descendre!
--Si vous le prenez ainsi, vous avez raison; mais enfin, après
avoir descendu, il faudra remonter, j'imagine?
--Oh! cela ne m'inquiète guère! Voyons! il n'y a pas de temps
à perdre. Je vais me rendre à la bibliothèque. Peut-être s'y
trouve-t-il quelque manuscrit de Saknussemm, et je serais bien
aise de le consulter.
--Alors, pendant ce temps, je vais visiter la ville. Est-ce que
vous n'en ferez pas autant?
--Oh! cela m'intéresse médiocrement. Ce qui est curieux dans
cette terre d'Islande n'est pas dessus, mais dessous.
Je sortis et j'errai au hasard.
S'égarer dans les deux rues de Reykjawik n'eût pas été chose
facile. Je ne fus donc pas obligé de demander mon chemin, ce
qui, dans la langue des gestes, expose à beaucoup de mécomptes.
La ville s'allonge sur un sol assez bas et marécageux, entre deux
collines. Une immense coulée de laves la couvre d'un côté et
descend en rampes assez douces vers la mer. De l'autre s'étend
cette vaste baie de Faxa bornée au nord par l'énorme glacier du
Sneffels, et dans laquelle la _Valkyrie_ se trouvait seule à
l'ancre en ce moment. Ordinairement les gardes-pêche anglais et
français s'y tiennent mouillés au large; mais ils étaient alors
en service sur les côtes orientales de l'île.
La plus longue des deux rues de Reykjawik est parallèle au
rivage; là demeurent les marchands et les négociants, dans des
cabanes de bois faites de poutres rouges horizontalement
disposées; l'autre rue, située plus à l'ouest, court vers un
petit lac, entre les maisons de l'évêque et des autres
personnages étrangers au commerce. J'eus bientôt arpenté ces
voies mornes et tristes; j'entrevoyais parfois un bout de gazon
décoloré, comme un vieux tapis de laine râpé par l'usage, ou bien
quelque apparence de verger, dont les rares légumes, pommes de
terre, choux et laitues, eussent figuré à l'aise sur une table
lilliputienne; quelques giroflées maladives essayaient aussi de
prendre un petit air de soleil.
Vers le milieu de la rue non commerçante, je trouvai le cimetière
public enclos d'un mur en terre, et dans lequel la place ne
manquait pas. Puis, en quelques enjambées, j'arrivai à la maison
du gouverneur, une masure comparée à l'hôtel de ville de
Hambourg, un palais auprès des huttes de la population
islandaise.
Entre le petit lac et la ville s'élevait l'église, bâtie dans le
goût protestant et construite en pierres calcinées dont les
volcans font eux-mêmes les frais d'extraction; par les grands
vents d'ouest, son toit de tuiles rouges devait évidemment se
disperser dans les airs au grand dommage des fidèles.
Sur une éminence voisine, j'aperçus l'École Nationale, où, comme
je l'appris plus tard de notre hôte, on professait: l'hébreu,
l'anglais, le français et le danois, quatre langues dont, à ma
honte, je ne connaissais pas le premier mot. J'aurais été le
dernier des quarante élèves que comptait ce petit collège, et
indigne de coucher avec eux dans ces armoires à deux
compartiments où de plus délicats étoufferaient dès la première
nuit.
En trois heures j'eus visité non seulement la villa, mais ses
environs. L'aspect général en était singulièrement triste. Pas
d'arbres, pas de végétation, pour ainsi dire. Partout les arêtes
vives des roches volcaniques. Les huttes des Islandais sont
faites de terre et de tourbe, et leurs murs inclinés en dedans;
elles ressemblent à des toits posés sur le sol. Seulement ces
toits sont des prairies relativement fécondes. Grâce à la
chaleur de l'habitation, l'herbe y pousse avec assez de
perfection, et on la fauche soigneusement à l'époque de la
fenaison, sans quoi les animaux domestiques viendraient paître
sur ces demeures verdoyantes.
Pendant mon excursion, je rencontrai peu d'habitants; en revenant
de la rue commerçante, je vis la plus grande partie de la
population occupée à sécher, saler et charger des morues,
principal article d'exportation. Les hommes paraissaient
robustes, mais lourds, des espèces d'Allemands blonds, à l'oeil
pensif, qui se sentent un peu en dehors de l'humanité, pauvres
exilés relégués sur cette terre de glace, dont la nature aurait
bien dû faire des Esquimaux, puisqu'elle les condamnait à vivre
sur la limite du cercle polaire! J'essayais en vain de
surprendre un sourire sur leur visage; ils riaient quelquefois
par une sorte de contraction involontaire des muscles, mais ils
ne souriaient jamais.
Leur costume consistait en une grossière vareuse de laine noire
connue dans tous les pays scandinaves sous le nom de «vadmel», un
chapeau à vastes bords, un pantalon à lisère rouge et un morceau
de cuir replié en manière de chaussure.
Les femmes, à figure triste et résignée, d'un type assez
agréable, mais sans expression, étaient vêtues d'un corsage et
d'une jupe de «vadmel» sombre: filles, elles portaient sur leurs
cheveux tressés en guirlandes un petit bonnet de tricot brun;
mariées, elles entouraient leur tête d'un mouchoir de couleur,
surmonté d'un cimier de toile blanche.
Après une bonne promenade, lorsque je rentrai dans la maison de
M. Fridriksson, mon oncle s'y trouvait déjà en compagnie de son
hôte.
X
Le dîner était prêt; il fut dévoré avec avidité par le professeur
Lidenbrock, dont la diète forcée du bord avait changé l'estomac
en un gouffre profond. Ce repas, plus danois qu'islandais, n'eut
rien de remarquable en lui-même; mais notre hôte, plus islandais
que danois, me rappela les héros de l'antique hospitalité. Il me
parut évident que nous étions chez lui plus que lui-même.
La conversation se fit en langue indigène, que mon oncle
entremêlait d'allemand et M. Fridriksson de latin, afin que je
pusse la comprendre. Elle roula sur des questions scientifiques,
comme il convient à des savants; mais le professeur Lidenbrock se
tint sur la plus excessive réserve, et ses yeux me
recommandaient, à chaque phrase, un silence absolu touchant nos
projets à venir.
Tout d'abord, M. Fridriksson s'enquit auprès de mon oncle du
résultat de ses recherches à la bibliothèque
«Votre bibliothèque! s´écria ce dernier, elle ne se compose que
de livres dépareillés sur des rayons presque déserts.
--Comment! répondit M. Fridriksson, nous possédons huit mille
volumes dont beaucoup sont précieux et rares, des ouvrages en
vieille langue Scandinave, et toutes les nouveautés dont
Copenhague nous approvisionne chaque année.
--Où prenez-vous ces huit mille volumes? Pour mon compte...
--Oh! monsieur Lidenbrock, ils courent le pays; on a le goût de
l'étude dans notre vieille île de glace! Pas un fermier, pas un
pêcheur qui ne sache lire et ne lise. Nous pensons que des
livres, au lieu de moisir derrière une grille de fer, loin des
regards curieux, sont destinés à s'user sous les yeux des
lecteurs. Aussi ces volumes passent-ils de main en main,
feuilletés, lus et relus, et souvent ils ne reviennent à leur
rayon qu'après un an ou deux d'absence.
--En attendant, répondit mon oncle avec un certain dépit, les
étrangers...
--Que voulez-vous! les étrangers ont chez eux leurs bibliothèques,
et, avant tout, il faut que nos paysans s'instruisent. Je vous
le répète, l'amour de l'étude est dans le sang islandais. Aussi,
en 1816, nous avons fondé une Société Littéraire qui va bien; des
savants étrangers s'honorent d'en faire partie; elle publie des
livres destinés à l'éducation de nos compatriotes et rend de
véritables services au pays. Si vous voulez être un de nos
membres correspondants, monsieur Lidenbrock, vous nous ferez le
plus grand plaisir.»
Mon oncle, qui appartenait déjà à une centaine de sociétés
scientifiques, accepta avec une bonne grâce dont fut touché
M. Fridriksson.
«Maintenant, reprit celui-ci, veuillez m'indiquer les livres que
vous espériez trouver à notre bibliothèque, et je pourrai
peut-être vous renseigner à leur égard.»
Je regardai mon oncle. Il hésita à répondre. Cela touchait
directement à ses projets. Cependant, après avoir réfléchi, il
se décida à parler.
«Monsieur Fridriksson, dit-il, je voulais savoir si, parmi les
ouvrages anciens, vous possédiez ceux d'Arne Saknussemm?
--Arne Saknussemm! répondit le professeur de Reykjawik; vous
voulez parler de ce savant du seizième siècle, à la fois grand
naturaliste, grand alchimiste et grand voyageur?
--Précisément
--Une des gloires de la littérature et de la science islandaises?
--Comme vous dites.
--Un homme illustre entre tous?
--Je vous l'accorde.
--Et dont l'audace égalait le génie?
--Je vois que vous le connaissez bien.» Mon oncle nageait dans la
joie à entendre parler ainsi de son héros. Il dévorait des yeux
M. Fridriksson.
«Eh bien! demanda-t-il, ses ouvrages?
--Ah! ses ouvrages, nous ne les avons pas!
--Quoi! en Islande?
--Ils n'existent ni en Islande ni ailleurs.
--Et pourquoi?
--Parce que Arne Saknussemm fut persécuté pour cause d'hérésie,
et qu'en 1573 ses ouvrages furent brûlés à Copenhague par la main
du bourreau.
--Très bien! Parfait! s'écria mon oncle, au grand scandale du
professeur de sciences naturelles,
--Hein? fit ce dernier.
--Oui! tout s'explique, tout s'enchaîne, tout est clair, et je
comprends pourquoi Saknussemm, mis à l'index et forcé de cacher
les découvertes de son génie, a dû enfouir dans un
incompréhensible cryptogramme le secret...
--Quel secret? demanda vivement M. Fridriksson.
--Un secret qui... dont..., répondit mon oncle en balbutiant.
--Est-ce que vous auriez quelque document particulier? reprit
notre hôte.
--Non. Je faisais une pure supposition.
--Bien, répondît M. Fridriksson, qui eut la bonté de ne pas
insister en voyant le trouble de son interlocuteur. J'espère,
ajouta-t-il, que vous ne quitterez pas notre île sans avoir puisé
à ses richesses minéralogiques?
--Certes, répondit mon oncle; mais j'arrive un peu tard; des
savants ont déjà passé par ici?
--Oui, monsieur Lidenbrock; les travaux de MM. Olafsen et
Povelsen exécutés par ordre du roi, les études de Troïl, la
mission scientifique de MM. Gaimard et Robert, à bord de la
corvette française _la Recherche_[1], et dernièrement, les
observations des savants embarqués sur la frégate _la
Reine-Hortense_, ont puissamment contribué à la reconnaissance de
l'Islande. Mais, croyez-moi, il y a encore à faire.
[1] _La Recherche_ fut envoyée en 1835 par l'amiral Duperré
pour retrouver les traces d'une expédition perdue, celle de
M. de Blosseville et de _la Lilloise_, dont on n'a jamais eu de
nouvelles.
--Vous pensez? demanda mon oncle d'un air bonhomme, en essayant
de modérer l'éclair de ses yeux.
--Oui. Que de montagnes, de glaciers, de volcans à étudier, qui
sont peu connus! Et tenez, sans aller plus loin, voyez ce mont
qui s'élève à l'horizon; c'est le Sneffels.
--Ah! fit mon oncle, le Sneffels.
--Oui, l'un des volcans les plus curieux et dont on visite
rarement le cratère.
--Éteint?
--Oh! éteint depuis cinq cents ans.
--Eh bien! répondit mon oncle, qui se croisait frénétiquement
les jambes pour ne pas sauter en l'air, j'ai envie de commencer
mes études géologiques par ce Seffel... Fessel... comment
dites-vous?
--Sneffels, reprit l'excellent M. Fridriksson.»
Cette partie de la conversation avait eu lieu en latin; j'avais
tout compris, et je gardais à peine mon sérieux à voir mon oncle
contenir sa satisfaction qui débordait de toutes parts; il
prenait un petit air innocent qui ressemblait à la grimace d'un
vieux diable.
«Oui, fit-il, vos paroles me décident; nous essayerons de gravir
ce Sneffels, peut-être même d'étudier son cratère!
--Je regrette bien, répondit M. Fridriksson, que mes occupations
ne me permettent pas de m'absenter; je vous aurais accompagné
avec plaisir et profit.
--Oh! non, oh! non, répondit vivement mon oncle; nous ne
voulons déranger personne, monsieur Fridriksson; je vous remercie
de tout mon coeur. La présence d'un savant tel que vous eût été
très utile, mais les devoirs de votre profession...»
J'aime à penser que notre hôte, dans l'innocence de son âme
islandaise, ne comprit pas les grosses malices de mon oncle.
«Je vous approuve fort, monsieur Lidenbrock, dit-il, de commencer
par ce volcan; vous ferez là une ample moisson d'observations
curieuses. Mais, dites-moi, comment comptez-vous gagner la
presqu'île de Sneffels!
--Par mer, en traversant la baie. C'est la route la plus rapide.
--Sans doute; mais elle est impossible à prendre.
--Pourquoi?
--Parce que nous n'avons pas un seul canot à Reykjawik.
--Diable!
--Il faudra aller par terre, en suivant la côte. Ce sera plus
long, mais plus intéressant.
--Bon. Je verrai à me procurer un guide.
--J'en ai précisément un à vous offrir.
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