Voyage au Centre de la Terre
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--Un homme sûr, intelligent?
--Oui, un habitant de la presqu'île. C'est un chasseur d'eider,
fort habile, et dont vous serez content. Il parle parfaitement
le danois.
--Et quand pourrai-je le voir?
--Demain, si cela vous plaît.
--Pourquoi pas aujourd'hui?
--C'est qu'il n'arrive que demain.
--A demain donc,» répondit mon oncle avec un soupir.
Cette importante conversation se termina quelques instants plus
tard par de chaleureux remerciments du professeur allemand au
professeur islandais. Pendant ce dîner, mon oncle venait
d'apprendre des choses importantes, entre autres l'histoire de
Saknussemm, la raison de son document mystérieux, comme quoi son
hôte ne l'accompagnerait pas dans son expédition, et que dès le
lendemain un guide serait à ses ordres.
XI
Le soir, je fis une courte promenade sur les rivages de
Reykjawik, et je revins de bonne heure me coucher dans mon lit de
grosses planches, où je dormis d'un profond sommeil.
Quand je me réveillai, j'entendis mon oncle parler abondamment
dans la salle voisine. Je me levai aussitôt et je me hâtai
d'aller le rejoindre.
Il causait en danois avec un homme de haute taille,
vigoureusement découplé. Ce grand gaillard devait être d'une
force peu commune. Ses yeux, percés dans une tête très grosse et
assez naïve, me parurent intelligents. Ils étaient d'un bleu
rêveur. De longs cheveux, qui eussent passé pour roux, même en
Angleterre, tombaient sur ses athlétiques épaules. Cet indigène
avait les mouvements souples, mais il remuait peu les bras, en
homme qui ignorait ou dédaignait la langue des gestes. Tout en
lui révélait un tempérament d'un calme parfait, non pas indolent,
mais tranquille. On sentait qu'il ne demandait rien à personne,
qu'il travaillait à sa convenance, et que, dans ce monde, sa
philosophie ne pouvait être ni étonnée ni troublée.
Je surpris les nuances de ce caractère, à la manière dont
l'Islandais écouta le verbiage passionné de son interlocuteur.
Il demeurait les bras croisés, immobile au milieu des gestes
multipliés de mon oncle; pour nier, sa tête tournait de gauche à
droite; elle s'inclinait pour affirmer, et cela si peu, que ses
longs cheveux bougeaient à peine; c'était l'économie du mouvement
poussée jusqu'à l'avarice.
Certes, à voir cet homme, je n'aurais jamais deviné sa profession
de chasseur; celui-là ne devait pas effrayer le gibier, à coup
sûr, mais comment pouvait-il l'atteindre?
Tout s'expliqua quand M. Fridriksson m'apprit que ce tranquille
personnage n'était qu'un «chasseur d'eider», oiseau dont le duvet
constitue la plus grande richesse de l'île. En effet, ce duvet
s'appelle l'édredon, et il ne faut pas une grande dépense de
mouvement pour le recueillir.
Aux premiers jours de l'été, la femelle de l'eider, sorte de joli
canard, va bâtir son nid parmi les rochers des fjörds[1] dont la
côte est toute frangée; ce nid bâti, elle le tapisse avec de
fines plumes qu'elle s'arrache du ventre. Aussitôt le chasseur,
ou mieux le négociant, arrive, prend le nid, et la femelle de
recommencer son travail; cela dure ainsi tant qu'il lui reste
quelque duvet. Quand elle s'est entièrement dépouillée, c'est au
mâle de se déplumer à son tour. Seulement, comme la dépouille
dure et grossière de ce dernier n'a aucune valeur commerciale, le
chasseur ne prend pas la peine de lui voler le lit de sa couvée;
le nid s'achève donc; la femelle pond ses oeufs; les petits
éclosent, et, l'année suivante, la récolte de l'édredon
recommence.
[1] Nom donné aux golfes étroits dans les pays scandinaves.
Or, comme l'eider ne choisit pas les rocs escarpés pour y bâtir
son nid, mais plutôt des roches faciles et horizontales qui vont
se perdre en mer, le chasseur islandais pouvait exercer son
métier sans grande agitation. C'était un fermier qui n'avait ni
à semer ni à couper sa moisson, mais à la récolter seulement.
Ce personnage grave, flegmatique et silencieux, se nommait Hans
Bjelke; il venait à la recommandation de M. Fridriksson. C'était
notre futur guide.
Ses manières contrastaient singulièrement avec celles de mon
oncle.
Cependant ils s'entendirent facilement. Ni l'un ni l'autre ne
regardaient au prix; l'un prêt à accepter ce qu'on lui offrait,
l'autre prêt à donner ce qui lui serait demandé. Jamais marché
ne fut plus facile à conclure.
Or, des conventions il résulta que Hans s'engageait à nous
conduire au village de Stapi, situé sur la côte méridionale de la
presqu'île du Sneffels, au pied même du volcan. Il fallait
compter par terre vingt-deux milles environ, voyage à faire en
deux jours, suivant l'opinion de mon oncle.
Mais quand il apprit qu'il s'agissait de milles danois de
vingt-quatre mille pieds, il dut rabattre de son calcul et
compter, vu l'insuffisance des chemins, sur sept ou huit jours de
marche.
Quatre chevaux devaient être mis à sa disposition, deux pour le
porter, lui et moi, deux autres destinés à nos bagages. Hans,
suivant son habitude, irait à pied. Il connaissait parfaitement
cette partie de la côte, et il promit de prendre par le plus
court.
Son engagement avec mon oncle n'expirait pas à notre arrivée à
Stapi; il demeurait à son service pendant tout le temps
nécessaire à nos excursions scientifiques au prix de trois
rixdales par semaine[1]. Seulement, il fut expressément convenu
que cette somme serait comptée au guide chaque samedi soir,
condition _sine qua non_ de son engagement.
[1] 16fr. 08 c.
Le départ fut fixé au 16 juin. Mon oncle voulut remettre au
chasseur les arrhes du marché, mais celul-ci refusa d'un seul
mot.
«Efter,» fit-il.
Après,» me dit le professeur pour mon édification.
Hans, le traité conclu, se retira tout d'une pièce.
«Un fameux homme, s'écria mon oncle, mais il ne s'attend guère au
merveilleux rôle que l'avenir lui réserve de jouer.
--Il nous accompagne donc jusqu'au...
--Oui, Axel, jusqu'au centre de la terre.»
Quarante-huit heures restaient encore à passer; à mon grand
regret, je dus les employer à nos préparatifs; toute notre
intelligence fut employée à disposer chaque objet de la façon la
plus avantageuse, les instruments d'un côté, les armes d'un
autre, les outils dans ce paquet, les vivres dans celui-là. En
tout quatre groupes.
Les instruments comprenaient:
1° Un thermomètre centigrade de Eigel, gradué jusqu'à cent
cinquante degrés, ce qui me paraissait trop ou pas assez. Trop,
si la chaleur ambiante devait monter là, auquel cas nous aurions
cuit. Pas assez, s'il s'agissait de mesurer la température de
sources ou toute autre matière en fusion.
2° Un manomètre à air comprimé, disposé de manière à indiquer des
pressions supérieures à celles de l'atmosphère au niveau de
l'Océan. En effet, le baromètre ordinaire n'eût pas suffi, la
pression atmosphérique devant augmenter proportionnellement à
notre descente au-dessous de la surface de la terre.
3° Un chronomètre de Boissonnas jeune de Genève, parfaitement
réglé au méridien de Hambourg.
4° Deux boussoles d'inclinaison et de déclinaison.
5° Une lunette de nuit.
6° Deux appareils de Ruhmkorff, qui, au moyen d'un courant
électrique, donnaient une lumière très portative, sûre et peu
encombrante.[1]
[1] L'appareil de M. Ruhnmkorff consiste en une pile de Bunzen,
mise en activité au moyen du bichromate de potasse qui ne donne
aucune odeur. Une bobine d'induction met l'électricité
produite par la pile en communication avec une lanterne d'une
disposition particulière; dans cette lanterne se trouve un
serpentin de verre où le vide a été fait, et dans lequel reste
seulement un résidu de gaz carbonique ou d'azote. Quand
l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux en produisant
une lumière blanchâtre et continue. La pile et la bobine sont
placées dans un sac de cuir que le voyageur porte en
bandoulière. La lanterne, placée extérieurement, éclaire très
suffisamment dans les profondes obscurités; elle permet de
s'aventurer, sans craindre aucune explosion, au milieu des gaz
les plus inflammables, et ne s'éteint pas même au sein des plus
profonds cours d'eau. M. Ruhmkorff est un savant et habile
physicien. Sa grande découverte, c'est sa bobine d'induction
qui permet de produire de l'électricité à haute tension. Il a
obtenu, en 1864, le prix quinquennal de 50,000 fr. que la
France réservait à la plus ingénieuse application de
l'électricité.
Les armes consistaient en deux carabines de Purdley More et Co,
et de deux revolvers Colt. Pourquoi des armes? Nous n'avions ni
sauvages ni bêtes féroces à redouter, je suppose. Mais mon oncle
paraissait tenir à son arsenal comme à ses instruments, surtout à
une notable quantité de fulmi-coton inaltérable à l'humidité, et
dont la force expansive est fort supérieure à celle de la poudre
ordinaire.
Les outils comprenaient deux pics, deux pioches, une échelle de
soie, trois bâtons ferrés, une hache, un marteau, une douzaine de
coins et pitons de fer, et de longues cordes à noeuds. Cela ne
laissait pas de faire un fort colis, car l'échelle mesurait trois
cents pieds de longueur.
Enfin, il y avait les provisions; le paquet n'était pas gros,
mais rassurant, car je savais qu'en viande concentrée et en
biscuits secs il contenait pour six mois de vivres. Le genièvre
en formait toute la partie liquide, et l'eau manquait totalement;
mais nous avions des gourdes, et mon oncle comptait sur les
sources pour les remplir; les objections que j'avais pu faire sur
leur qualité, leur température, et même leur absence, étaient
restées sans succès.
Pour compléter la nomenclature exacte de nos articles de voyage,
je noterai une pharmacie portative contenant des ciseaux à lames
mousses, des attelles pour fracture, une pièce de ruban en fil
écru, des bandes et compresses, du sparadrap, une palette pour
saignée, toutes choses effrayantes; de plus, une série de flacons
contenant de la dextrine, de l'alcool vulnéraire, de l'acétate de
plomb liquide, de l'éther, du vinaigre et de l'ammoniaque, toutes
drogues d'un emploi peu rassurant; enfin les matières nécessaires
aux appareils de Ruhmkorff.
Mon oncle n'avait eu garde d'oublier la provision de tabac, de
poudre de chasse et d'amadou, non plus qu'une ceinture de cuir
qu'il portait autour des reins et où se trouvait une suffisante
quantité de monnaie d'or, d'argent et de papier. De bonnes
chaussures, rendues imperméables par un enduit de goudron et de
gomme élastique, se trouvaient au nombre de six paires dans le
groupe des outils.
«Ainsi vêtus, chaussés, équipés, il n'y a aucune raison pour ne
pas aller loin,» me dit mon oncle.
La journée du 14 fut employée tout entière à disposer ces
différents objets. Le soir, nous dînâmes chez le baron Trampe,
en compagnie du maire de Reykjawik et du docteur Hyaltalin, le
grand médecin du pays. M. Fridriksson n'était pas au nombre des
convives; j'appris plus tard que le gouverneur et lui se
trouvaient en désaccord sur une question d'administration et ne
se voyaient pas. Je n'eus donc pas l'occasion de comprendre un
mot de ce qui se dit pendant ce dîner semi-officiel. Je
remarquai seulement que mon oncle parla tout le temps.
Le lendemain 15, les préparatifs furent achevés. Notre hôte fit
un sensible plaisir au professeur en lui remettant une carte de
l'Islande, incomparablement plus parfaite que celle d'Henderson,
la carte de M. Olaf Nikolas Olsen, réduite au 1/400000, et
publiée par la Société littéraire islandaise, d'après les travaux
géodésiques de M. Scheel Frisac, et le levé topographique de
M. Bjorn Gumlaugsonn. C'était un précieux document pour un
minéralogiste.
La dernière soirée se passa dans une intime causerie avec
M. Fridrikssonn, pour lequel je me sentais pris d'une vive
sympathie; puis, à la conversation succéda un sommeil assez
agité, de ma part du moins.
A cinq heures du matin, le hennissement de, quatre chevaux qui
piaffaient sous ma fenêtre me réveilla. Je m'habillai à la hâte
et je descendis dans la rue. Là, Hans achevait de charger nos
bagages sans se remuer, pour ainsi dire. Cependant il opérait
avec une adresse peu commune. Mon oncle faisait plus de bruit
que de besogne, et le guide paraissait se soucier fort peu de ses
recommandations.
Tout fut terminé à six heures, M, Fridriksson nous serra les
mains. Mon oncle le remercia en islandais de sa bienveillante
hospitalité, et avec beaucoup de coeur. Quant à moi, j'ébauchai
dans mon meilleur latin quelque salut cordial; puis nous nous
mîmes en selle, et M. Fridriksson me lança avec son dernier adieu
ce vers que Virgile semblait avoir fait pour nous, voyageurs
incertains de la route:
Et quacunque viam dederit fortuna sequamur.
XII
Nous étions partis par un temps couvert, mais fixe. Pas de
fatigantes chaleurs à redouter, ni pluies désastreuses. Un temps
de touristes.
Le plaisir de courir à cheval à travers un pays inconnu me
rendait de facile composition sur le début de l'entreprise.
J'étais tout entier au bonheur de l'excursionniste fait de désirs
et de liberté. Je commençais à prendre mon parti de l'affaire.
«D'ailleurs, me disais-je, qu'est-ce que je risque? de voyager
au milieu du pays le plus curieux! de gravir une montagne fort
remarquable! au pis-aller de descendre au fond d'un cratère
éteint? Il est bien évident que ce Saknussemm n'a pas fait autre
chose. Quant à l'existence d'une galerie qui aboutisse au centre
du globe, pure imagination! pure impossibilité! Donc, ce qu'il
y a de bon à prendre de cette expédition, prenons-le, et sans
marchander!»
Ce raisonnement à peine achevé, nous avions quitté Reykjawik.
Hans marchait en tète, d'un pas rapide, égal et continu. Les
deux chevaux chargés de nos bagages le suivaient, sans qu'il fût
nécessaire de les diriger. Mon oncle et moi, nous venions
ensuite, et vraiment sans faire trop mauvaise figure sur nos
bêtes petites, mais vigoureuses.
L'Islande est une des grandes îles de l'Europe; elle mesure
quatorze cents milles de surface, et ne compte que soixante mille
habitants. Les géographes l'ont divisée en quatre quartiers, et
nous avions à traverser presque obliquement celui qui porte le
nom de Pays du quart du Sud-Ouest, «Sudvestr Fjordùngr.»
Hans, en laissant Reykjawik, avait immédiatement suivi les bords
de la mer; nous traversions de maigres pâturages qui se donnaient
bien du mal pour être verts; le jaune réussissait mieux. Les
sommets rugueux des masses trachytiques s'estompaient à l'horizon
dans les brumes de l'est; par moments quelques plaques de neige,
concentrant la lumière diffuse, resplendissaient sur le versant
des cimes éloignées; certains pics, plus hardiment dressés,
trouaient les nuages gris et réapparaissaient au-dessus des
vapeurs mouvantes, semblables à des écueils émergés en plein
ciel.
Souvent ces chaînes de rocs arides faisaient une pointe vers la
mer et mordaient sur le pâturage; mais il restait toujours une
place suffisante pour passer. Nos chevaux, d'ailleurs,
choisissaient d'instinct les endroits propices sans jamais
ralentir leur marche. Mon oncle n'avait pas même la consolation
d'exciter sa monture de la voix ou du fouet; il ne lui était pas
permis d'être impatient. Je ne pouvais m'empêcher de sourire en
le voyant si grand sur son petit cheval, et, comme ses longues
jambes rasaient le sol, il ressemblait à un centaure à six pieds.
«Bonne bête! bonne bête! disait-il. Tu verras, Axel, que pas
un animal ne l'emporte en intelligence sur le cheval islandais;
neiges, tempêtes, chemins impraticables, rochers, glaciers, rien
ne l'arrête. Il est brave, il est sobre, il est sûr. Jamais un
faux pas, jamais une réaction. Qu'il se présente quelque
rivière, quelque fjörd à traverser, et il s'en présentera, tu le
verras sans hésiter se jeter à l'eau, comme un amphibie, et
gagner le bord opposé! Mais ne le brusquons pas, laissons-le
agir, et nous ferons, l'un portant l'autre, nos dix lieues par
jour.
--Nous, sans doute, répondis-je, mais le guide?
--Oh! il ne m'inquiète guère. Ces gens-là, cela marche sans
s'en apercevoir; celui-ci se remue si peu qu'il ne doit pas se
fatiguer. D'ailleurs, au besoin, je lui céderai ma monture. Les
crampes me prendraient bientôt, si je ne me donnais pas quelque
mouvement. Les bras vont bien, mais il faut songer aux jambes.»
Cependant nous avancions d'un pas rapide; le pays était déjà à
peu près désert. Ça et là une ferme isolée, quelque boër[1]
solitaire, fait de bois, de terre, de morceaux de lave,
apparaissait comme un mendiant au bord d'un chemin creux. Ces
huttes délabrées avaient l'air d'implorer la charité des
passants, et, pour un peu, on leur eût fait l'aumône. Dans ce
pays, les routes, les sentiers même manquaient absolument, et la
végétation, si lente qu'elle fût, avait vite fait d'effacer le
pas des rares voyageurs.
[1] Maison du paysan islandais
Pourtant cette partie de la province, située à deux pas de sa
capitale, comptait parmi les portions habitées et cultivées de
l'Islande. Qu'étaient alors les contrées plus désertes que ce
désert? Un demi-mille franchi, nous n'avions encore rencontré ni
un fermier sur la porte de sa chaumière, ni un berger sauvage
paissant un troupeau moins sauvage que lui; seulement quelques
vaches et des moutons abandonnés à eux-mêmes. Que seraient donc
les régions convulsionnées, bouleversées par les phénomènes
éruptifs, nées des explosions volcaniques et des commotions
souterraines?
Nous étions destinés à les connaître plus tard; mais, en
consultant la carte d'Olsen, je vis qu'on les évitait en longeant
la sinueuse lisière du rivage; en effet, le grand mouvement
plutonique s'est concentré surtout à l'intérieur de l'île; là les
couches horizontales de roches superposées, appelées trapps en
langue Scandinave, les bandes trachytiques, les éruptions de
basalte, de tufs et de tous les conglomérats volcaniques, les
coulées de lave et de porphyre en fusion, ont fait un pays d'une
surnaturelle horreur. Je ne me doutais guère alors du spectacle
qui nous attendait à la presqu'île du Sneffels, où ces dégâts
d'une nature fougueuse forment un formidable chaos.
Deux heures après avoir quitté Reykjawik, nous arrivions au bourg
de Gufunes, appelé «Aoalkirkja» ou Église principale. Il
n'offrait rien de remarquable. Quelques maisons seulement. A
peine de quoi faire un hameau de l'Allemagne.
Hans s'y arrêta une demi-heure; il partagea notre frugal
déjeuner, répondit par oui et par non aux questions de mon oncle
sur la nature de la route, et lorsqu'on lui demanda en quel
endroit il comptait passer la nuit:
«Gardär» dit-il seulement.
Je consultai la carte pour savoir ce qu'était Gardär. Je vis une
bourgade de ce nom sur les bords du Hvaljörd, à quatre milles de
Reykjawik. Je la montrai à mon oncle.
«Quatre milles seulement! dit-il. Quatre milles sur vingt-deux!
Voilà une jolie promenade.»
Il voulut faire une observation au guide, qui, sans lui répondre,
reprit la tête des cheveux et se remit en marche.
Trois heures plus tard, toujours en foulant le gazon décoloré des
pâturages, il fallut contourner le Kollafjörd, détour plus facile
et moins long qu'une traversée de ce golfe; bientôt nous entrions
dans un «pingstaoer», lieu de juridiction communale, nommé
Ejulberg, et dont le clocher eût sonné midi, si les églises
islandaises avaient été assez riches pour posséder une horloge;
mais elles ressemblent fort à leurs paroissiens, qui n'ont pas de
montres, et qui s'en passent.
Là les chevaux furent rafraîchis; puis, prenant par un rivage
resserré entre une chaîne de collines et la mer, ils nous
portèrent d'une traite à l' «aoalkirkja» de Brantar, et un mille
plus loin à Saurböer «annexia», église annexe, située sur la rive
méridionale du Hvalfjörd.
Il était alors quatre heures du soir; nous avions franchi quatre
milles [1].
[1] Huit lieues.
Le fjörd était large en cet endroit d'un demi-mille au moins; les
vagues déferlaient avec bruit sur les rocs aigus; ce golfe
s'évasait entre des murailles de rochers, sorte d'escarpe à pic
haute de trois mille pieds et remarquable par ses couches brunes
que séparaient des lits de tuf d'une nuance rougeâtre. Quelle
que fût l'intelligence de nos chevaux, je n'augurais pas bien de
la traversée d'un véritable bras de mer opérée sur le dos d'un
quadrupède.
«S'ils sont intelligents, dis-je, ils n'essayeront point de
passer. En tout cas, je me charge d'être intelligent pour eux.»
Mais mon oncle ne voulait pas attendre; il piqua des deux vers le
rivage. Sa monture vint flairer la dernière ondulation des
vagues et s'arrêta; mon oncle, qui avait son instinct à lui, la
pressa d'avancer. Nouveau refus de l'animal, qui secoua la tête.
Alors jurons et coups de fouet, mais ruades de la bête, qui
commença à désarçonner son cavalier; enfin le petit cheval,
ployant ses jarrets, se retira des jambes du professeur et le
laissa tout droit planté sur deux pierres du rivage, comme le
colosse de Rhodes.
«Ah! maudit animal! s'écria le cavalier, subitement transformé
en piéton et honteux comme un officier de cavalerie qui passerait
fantassin.
--«Farja,» fit le guide en lui touchant l'épaule.
--Quoi! un bac?
--«Der,» répondit Hans en montrant un bateau.
--Oui, m'écriai-je, il y a un bac.
--Il fallait donc le dire! Eh bien, en route!
--«Tidvatten,» reprit le guide.
--Que dit-il?
--Il dit marée, répondit mon oncle en me traduisant le mot
danois.
--Sans doute, il faut attendre la marée?
--«Förbida?» demanda mon oncle.
--«Ja,» répondit Hans.
Mon oncle frappa du pied, tandis que les chevaux se dirigeaient
vers le bac.
Je compris parfaitement la nécessité d'attendre un certain
instant de la marée pour entreprendre la traversée du fjörd,
celui où la mer, arrivée à sa plus grande hauteur, est étale.
Alors le flux et le reflux n'ont aucune action sensible, et le
bac ne risque pas d'être entraîné, soit au fond du golfe, soit en
plein Océan.
L'instant favorable n'arriva qu'à six heures du soir; mon oncle,
moi, le guide, deux passeurs et les quatre chevaux, nous avions
pris place dans une sorte de barque plate assez fragile. Habitué
que j'étais aux bacs à vapeur de l'Elbe, je trouvai les rames des
bateliers un triste engin mécanique. Il fallut plus d'une heure
pour traverser le fjörd; mais enfin le passage se fit sans
accident.
Une demi-heure après, nous atteignions l'«aoalkirkja» de Gardär.
XIII
Il aurait dû faire nuit, mais sous le soixante cinquième
parallèle, la clarté diurne des régions polaires ne devait pas
m'étonner; en Islande, pendant les mois de juin et juillet, le
soleil ne se couche pas.
Néanmoins la température s'était abaissée; j'avais froid, et
surtout faim. Bienvenu fut le «böer» qui s'ouvrit
hospitalièrement pour nous recevoir.
C'était la maison d'un paysan, mais, en fait d'hospitalité, elle
valait celle d'un roi. A notre arrivée, le maître vint nous
tendre la main, et, sans plus de cérémonie, il nous fit signe de
le suivre.
Le suivre, en effet, car l'accompagner eût été impossible. Un
passage long, étroit, obscur, donnait accès dans cette habitation
construite en poutres à peine équarries et permettait d'arriver à
chacune des chambres; celles-ci étaient au nombre de quatre: la
cuisine, l'atelier de tissage, la «badstofa», chambre à coucher
de la famille, et, la meilleure entre toutes, la chambre des
étrangers. Mon oncle, à la taille duquel on n'avait pas songé en
bâtissant la maison, ne manqua pas de donner trois ou quatre fois
de la tête contre les saillies du plafond.
On nous introduisit dans notre chambre, sorte de grande salle
avec un sol de terre battue et éclairée d'une fenêtre dont les
vitres étaient faites de membranes de mouton assez peu
transparentes. La literie se composait de fourrage sec jeté dans
deux cadres de bois peints en rouge et ornés de sentences
islandaises. Je ne m'attendais pas à ce confortable; seulement,
il régnait dans cette maison une forte odeur de poisson sec, de
viande macérée et de lait aigre dont mon odorat se trouvait assez
mal.
Lorsque nous eûmes mis de côté notre harnachement de voyageurs,
la voix de l'hôte se fit entendre, qui nous conviait à passer
dans la cuisine, seule pièce où l'on fit du feu, même par les
plus grands froids.
Mon oncle se hâta d'obéir à cette amicale injonction. Je le
suivis.
La cheminée de la cuisine était d'un modèle antique; au milieu de
la chambre, une pierre pour tout foyer; au toit, un trou par
lequel s'échappait la fumée. Cette cuisine servait aussi de
salle à manger.
A notre entrée, l'hôte, comme s'il ne nous avait pas encore vus,
nous salua du mot «saellvertu,» qui signifie «soyez heureux», et
il vint nous baiser sur la joue.
Sa femme, après lui, prononça les mêmes paroles, accompagnées du
même cérémonial; puis les deux époux, plaçant la main droite sur
leur coeur, s'inclinèrent profondément.
Je me hâte de dire que l'Islandaise était mère de dix-neuf
enfants, tous, grands et petits, grouillant pêle-mêle au milieu
des volutes de fumée dont le foyer remplissait la chambre. A
chaque instant j'apercevais une petite tête blonde et un peu
mélancolique sortir de ce brouillard. On eût dit une guirlande
d'anges insuffisamment débarbouillés.
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