Voyage au Centre de la Terre
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Mon oncle et moi, nous fîmes très bon accueil à cette «couvée»,
et bientôt il y eut trois ou quatre de ces marmots sur nos
épaules, autant sur nos genoux et le reste entre nos jambes.
Ceux qui parlaient répétaient «saellvertu» dans tous les tons
imaginables. Ceux qui ne parlaient pas n'en criaient que mieux.
Ce concert fut interrompu par l'annonce du repas. En ce moment
rentra le chasseur, qui venait de pourvoir à la nourriture des
chevaux, c'est-à-dire qu'il les avait économiquement lâchés à
travers champs; les pauvres bêtes devaient se contenter de
brouter la mousse rare des rochers, quelques fucus peu
nourrissants, et le lendemain elles ne manqueraient pas de venir
d'elles-mêmes reprendre le travail de la veille.
«Saellvertu,» fit Hans en entrant.
Puis tranquillement, automatiquement, sans qu'un baiser fût plus
accentué que l'autre, il embrassa l'hôte, l'hôtesse et leurs
dix-neuf enfants.
La cérémonie terminée, on se mit à table, au nombre de
vingt-quatre, et par conséquent les uns sur les autres, dans le
véritable sens de l'expression. Les plus favorisés n'avaient que
deux marmots sur les genoux.
Cependant le silence se fit dans ce petit monde à l'arrivée de la
soupe, et la taciturnité naturelle, même aux gamins islandais,
reprit son empire. L'hôte nous servit une soupe au lichen et
point désagréable, puis une énorme portion de poisson sec nageant
dans du beurre aigri depuis vingt ans, et par conséquent bien
préférable au beurre frais, d'après les idées gastronomiques de
l'Islande. Il y avait avec cela du «skyr», sorte de lait caillé,
accompagné de biscuit et relevé par du jus de baies de genièvre;
enfin, pour boisson, du petit lait mêlé d'eau, nommé «blanda»
dans le pays. Si cette singulière nourriture était bonne ou non,
c'est ce dont je ne pus juger. J'avais faim, et, au dessert,
j'avalai jusqu'à la dernière bouchée une épaisse bouillie de
sarrasin.
Le repas terminé, les enfants disparurent; les grandes personnes
entourèrent le foyer où brûlaient de la tourbe, des bruyères, du
fumier de vache et des os de poissons desséchés. Puis, après
cette «prise de chaleur», les divers groupes regagnèrent leurs
chambres respectives. L'hôtesse offrit de nous retirer, suivant
la coutume, nos bas et nos pantalons; mais, sur un refus des plus
gracieux de notre part, elle n'insista pas, et je pus enfin me
blottir dans ma couche de fourrage.
Le lendemain, à cinq heures, nous faisions nos adieux au paysan
islandais; mon oncle eut beaucoup de peine à lui faire accepter
une rémunération convenable, et Hans donna le signal du départ.
À cent pas de Gardär, le terrain commença à changer d'aspect; le
sol devint marécageux et moins favorable à la marche. Sur la
droite, la série des montagnes se prolongeait indéfiniment comme
un immense système de fortifications naturelles, dont nous
suivions la contrescarpe; souvent des ruisseaux se présentaient à
franchir qu'il fallait nécessairement passer à gué et sans trop
mouiller les bagages.
Le désert se faisait de plus en plus profond; quelquefois,
cependant, une ombre humaine semblait fuir au loin; si les
détours de la route nous rapprochaient inopinément de l'un de ces
spectres, j'éprouvais un dégoût soudain à la vue d'une tête
gonflée, à peau luisante, dépourvue de cheveux, et de plaies
repoussantes que trahissaient les déchirures de misérables
haillons.
La malheureuse créature ne venait pas tendre sa main déformée;
elle se sauvait, au contraire, mais pas si vite que Hans ne l'eût
saluée du «saellvertu» habituel.
--«Spetelsk,» disait-il.
--Un lépreux!» répétait mon oncle.
Et ce mot seul produisait son effet répulsif. Cette horrible
affection de la lèpre est assez commune en Islande; elle n'est
pas contagieuse, mais héréditaire; aussi le mariage est-il
interdit à ces misérables.
Ces apparitions n'étaient pas de nature è égayer le paysage qui
devenait profondément triste; les dernières touffes d'herbes
venaient mourir sous nos pieds. Pas un arbre, si ce n'est
quelques bouquets de bouleaux nains semblables à des
broussailles. Pas un animal, sinon quelques chevaux, de ceux que
leur maître ne pouvait nourrir, et qui erraient sur les mornes
plaines. Parfois un faucon planait dans les nuages gris et
s'enfuyait à tire-d'aile vers les contrées du sud; je me laissais
aller à la mélancolie de cette nature sauvage, et mes souvenirs
me ramenaient à mon pays natal.
II fallut bientôt traverser plusieurs petits fjörds sans
importance, et enfin un véritable golfe; la marée, étale alors,
nous permit de passer sans attendre et de gagner le hameau
d'Alftanes, situé un mille au delà.
Le soir, après avoir coupé à gué deux rivières riches en truites
et en brochets, l'Alfa et l'Heta, nous fûmes obligés de passer la
nuit dans une masure abandonnée, digne d'être hantée par tous les
lutins de la mythologie Scandinave; à coup sûr le génie du froid
y avait élu domicile, et il fît des siennes pendant toute la
nuit.
La journée suivante ne présenta aucun incident particulier.
Toujours même sol marécageux, même uniformité, même physionomie
triste. Le soir, nous avions franchi la moitié de la distance à
parcourir, et nous couchions à «l'annexia» de Krösolbt.
Le 19 juin, pendant un mille environ, un terrain de lave
s'étendit sous nos pieds; cette disposition du sol est appelée
«hraun» dans le pays; la lave ridée à la surface affectait des
formes de câbles tantôt allongés, tantôt roulés sur eux-mêmes;
une immense coulée descendait des montagnes voisines, volcans
actuellement éteints, mais dont ces débris attestaient la
violence passée. Cependant quelques fumées de source chaudes
rampaient ça et là.
Le temps nous manquait pour observer ces phénomènes; il fallait
marcher; bientôt le sol marécageux reparut sous le pied de nos
montures; de petits lacs l'entrecoupaient. Notre direction était
alors à l'ouest; nous avions en effet tourné la grande baie de
Faxa, et la double cime blanche du Sneffels se dressait dans les
nuages à moins de cinq milles.
Les chevaux marchaient bien; les difficultés du sol ne les
arrêtaient pas; pour mon compte, je commençais à devenir très
fatigué; mon oncle demeurait ferme et droit comme au premier
jour; je ne pouvais m'empêcher de l'admirer à l'égal du chasseur,
qui regardait cette expédition comme une simple promenade.
Le samedi 20 juin, à six heures du soir, nous atteignions Büdir,
bourgade située sur le bord de la mer, et le guide réclamait sa
paye convenue. Mon oncle régla avec lui. Ce fut la famille même
de Hans, c'est-à-dire ses oncles et cousins germains, qui nous
offrit l'hospitalité; nous fûmes bien reçus, et sans abuser des
bontés de ces braves gens, je me serais volontiers refait chez
eux des fatigues du voyage. Mais mon oncle, qui n'avait rien à
refaire, ne l'entendait pas ainsi, et le lendemain il fallut
enfourcher de nouveau nos bonnes bêtes.
Le sol se ressentait du voisinage de la montagne dont les racines
de granit sortaient de terre: comme celles d'un vieux chêne.
Nous contournions l'immense base du volcan. Le professeur ne le
perdait pas des yeux; il gesticulait, il semblait le prendre au
défi et dire: «Voilà donc le géant que je vais dompter!» Enfin,
après vingt-quatre heures de marche, les chevaux s'arrêtèrent
d'eux-mêmes à la porte du presbytère de Stapi.
XIV
Stapi est une bourgade formée d'une trentaine de huttes, et bâtie
en pleine lave sous les rayons du soleil réfléchis par le volcan.
Elle s'étend au fond d'un petit fjord encaissé dans une muraille
du plus étrange effet.
On sait que le basalte est une roche brune d'origine ignée; elle
affecte des formes régulières qui surprennent par leur
disposition. Ici la nature procède géométriquement et travaille
à la manière humaine, comme si elle eût manié l'équerre, le
compas et le fil à plomb. Si partout ailleurs elle fait de l'art
avec ses grandes masses jetées sans ordre, ses cônes à peine
ébauchés, ses pyramides imparfaites, avec la bizarre succession
de ses lignes, ici, voulant donner l'exemple de la régularité, et
précédant les architectes des premiers âges, elle a créé un ordre
sévère, que ni les splendeurs de Babylone ni les merveilles de la
Grèce n'ont jamais dépassé.
J'avais bien entendu parler de la Chaussée dos Géants en Irlande,
et de la Grotte de Fingal dans l'une des Hébrides, mais le
spectacle d'une substruction basaltique ne s'était pas encore
offert à mes regards.
Or, à Stapi, ce phénomène apparaissait dans toute sa beauté.
La muraille du fjörd, comme toute la côte de la presqu'île, se
composait d'une suite de colonnes verticales, hautes de trente
pieds. Ces fûts droits et d'une proportion pure supportaient une
archivolte, faite de colonnes horizontales dont le surplombement
formait demi-voûte au-dessus de la mer. A de certains
intervalles, et sous cet impluvium naturel, l'oeil surprenait des
ouvertures ogivales d'un dessin admirable, à travers lesquelles
les flots du large venaient se précipiter en écumant. Quelques
tronçons de basalte, arrachés par les fureurs de l'Océan,
s'allongeaient sur le sol comme les débris d'un temple antique,
ruines éternellement jeunes, sur lesquelles passaient les siècles
sans les entamer.
Telle était la dernière étape de notre voyage terrestre. Hans
nous y avait conduits avec intelligence, et je me rassurais un
peu en songeant qu'il devait nous accompagner encore.
En arrivant à la porte de la maison du recteur, simple cabane
basse, ni plus belle, ni plus confortable que ses voisines, je
vis un homme en train de ferrer un cheval, le marteau à la main,
et le tablier de cuir aux reins.
«Saelvertu,» lui dit le chasseur.
--«God dag,» répondit le maréchal-ferrant en parfait danois.
--«Kyrkoherde,» fit Hans en se retournant vers mon oncle.
--Le recteur! répéta ce dernier. Il paraît, Axel, que ce brave
homme est le recteur.»
Pendant ce temps, le guide mettait le «kyrkoherde» au courant de
la situation; celui-ci, suspendant son travail, poussa une sorte
de cri en usage sans doute entre chevaux et maquignons, et
aussitôt une grande mégère sortit de la cabane. Si elle ne
mesurait pas six pieds de haut, il ne s'en fallait guère.
Je craignais qu'elle ne vînt offrir aux voyageurs le baiser
islandais; mais il n'en fut rien, et même elle mit assez peu de
bonne grâce à nous introduire dans sa maison.
La chambre des étrangers me parut être la plus mauvaise du
presbytère, étroite, sale et infecte. Il fallut s'en contenter;
le recteur ne semblait pas pratiquer l'hospitalité antique. Loin
de là. Avant la fin du jour, je vis que nous avions affaire à un
forgeron, à un pêcheur, à un chasseur, à un charpentier, et pas
du tout à un ministre du Seigneur. Nous, étions en semaine, il
est vrai. Peut-être se rattrapait-il le dimanche.
Je ne veux pas dire du mal de ces pauvres prêtres qui, après
tout, sont fort misérables; ils reçoivent du gouvernement danois
un traitement ridicule et perçoivent le quart de la dîme de leur
paroisse, ce qui ne fait pas une somme de soixante marks
courants[1]. De là, nécessité de travailler pour vivre; mais à
pécher, à chasser, à ferrer des chevaux, on finit par prendre les
manières, le ton et les moeurs des chasseurs, des pêcheurs et
autres gens un peu rudes; le soir même je m'aperçus que notre
hôte ne comptait pas la sobriété au nombre de ses vertus.
[1] Monnaie de Hambourg, 30 fr. environ.
Mon oncle comprit vite à quel genre d'homme il avait affaire; au
lieu d'un brave et digne savant, il trouvait un paysan lourd et
grossier; il résolut donc de commencer au plus tôt sa grande
expédition et de quitter cette cure peu hospitalière. Il ne
regardait pas à ses fatigues et résolut d'aller passer quelques
jours dans la montagne.
Les préparatifs de départ furent donc faits dès le lendemain de
notre arrivée à Stapi. Hans loua les services de trois Islandais
pour remplacer les chevaux dans le transport des bagages; mais,
une fois arrivés au fond du cratère, ces indigènes devaient
rebrousser chemin et nous abandonner à nous-mêmes. Ce point fut
parfaitement arrêté.
A cette occasion, mon oncle dut apprendre au chasseur que son
intention était de poursuivre la reconnaissance du volcan jusqu'à
ses dernières limites.
Hans se contenta d'incliner la tête. Aller là ou ailleurs,
s'enfoncer dans les entrailles de son île ou la parcourir, il n'y
voyait aucune différence; quant à moi, distrait jusqu'alors par
les incidents du voyage, j'avais un peu oublié l'avenir, mais
maintenant je sentais l'émotion me reprendre de plus belle. Qu'y
faire? Si j'avais pu tenter de résister au professeur
Lidenbrock, c'était à Hambourg et non au pied du Sneffels.
Une idée, entre toutes, me tracassait fort, idée effrayante et
faite pour ébranler des nerfs moins sensibles que les miens.
«Voyons, me disais-je, nous allons gravir le Sneffels. Bien.
Nous allons visiter son cratère. Bon. D'autres l'ont fait qui
n'en sont pas morts. Mais ce n'est pas tout. S'il se présente
un chemin pour descendre dans les entrailles du sol, si ce
malencontreux Saknussemm a dit vrai, nous allons nous perdre au
milieu des galeries souterraines du volcan. Or, rien n'affirme
que le Sneffels soit éteint? Qui prouve qu'une éruption ne se
prépare pas? De ce que le monstre dort depuis 1229, s'ensuit-il
qu'il ne puisse se réveiller? Et, s'il se réveille, qu'est-ce
que nous deviendrons?»
Cela demandait la peine d'y réfléchir, et j'y réfléchissais. Je
ne pouvais dormir sans rêver d'éruption; or, le rôle de scorie me
paraissait assez brutal à jouer.
Enfin je n'y tins plus; je résolus de soumettre le cas à mon
oncle le plus adroitement possible, et sous la forme d'une
hypothèse parfaitement irréalisable.
J'allai le trouver. Je lui fis part de mes craintes, et je me
reculai pour le laisser éclater à son aise.
«J'y pensais,» répondit-il simplement.
Que signifiaient ces paroles! Allait-il donc entendre la voix de
la raison? Songeait-il à suspendre ses projets? C'eût été trop
beau pour être possible..
Après quelques instants de silence, pendant lesquels je n'osais
l'interroger, il reprit en disant:
«J'y pensais. Depuis notre arrivée à Stapi, je me suis préoccupé
de la grave question que tu viens de me soumettre, car il ne faut
pas agir en imprudents.
--Non, répondis-je avec force.
--Il y a six cents ans que le Sneffels est muet; mais il peut
parler. Or les éruptions sont toujours précédées par des
phénomènes parfaitement connus; j'ai donc interrogé les habitants
du pays, j'ai étudié le sol, et je puis te le dire, Axel, il n'y
aura pas d'éruption.»
A cette affirmation je restai stupéfait, et je ne pus répliquer.
«Tu doutes de mes paroles? dit mon oncle, eh bien! suis-moi.»
J'obéis machinalement. En sortant du presbytère, le professeur
prit un chemin direct qui, par une ouverture de la muraille
basaltique, s'éloignait de la mer. Bientôt nous étions en rase
campagne, si l'on peut donner ce nom à un amoncellement immense
de déjections volcaniques; le pays paraissait comme écrasé sous
une pluie de pierres énormes, de trapp, de basalte, de granit et
de toutes les roches pyroxéniques.
Je voyais ça et là des fumerolles monter dans les airs; ces
vapeurs blanches nommées «reykir» en langue islandaise, venaient
des sources thermales, et elles indiquaient, par leur violence,
l'activité volcanique du sol. Cela me paraissait justifier mes
craintes. Aussi je tombai de mon haut quand mon oncle me dit:
«Tu vois toutes ces fumées, Axel; eh bien, elles prouvent que
nous n'avons rien à redouter des fureurs du volcan!
--Par exemple! m'écriai-je.
--Retiens bien ceci, reprit le professeur: aux approches d'une
éruption, ces fumerolles redoublent d'activité pour disparaître
complètement pendant la durée du phénomène, car les fluides
élastiques, n'ayant plus la tension nécessaire, prennent le
chemin des cratères au lieu de s'échapper à travers les fissures
du globe. Si donc ces vapeurs se maintiennent dans leur état
habituel, si leur énergie ne s'accroît pas, si tu ajoutes à cette
observation que le vent, la pluie ne sont pas remplacés par un
air lourd et calme, tu peux affirmer qu'il n'y aura pas
d'éruption prochaine.
--Mais...
--Assez. Quand la science a prononcé, il n'y a plus qu'à se
taire,»
Je revins à la cure l'oreille basse; mon oncle m'avait battu avec
des arguments scientifiques. Cependant j'avais encore un espoir,
c'est qu'une fois arrivés au fond du cratère, il serait
impossible, faute de galerie, de descendre plus profondément, et
cela en dépit de tous les Saknussemm du monde.
Je passai la nuit suivante en plein cauchemar au milieu d'un
volcan et des profondeurs de la terre, je me sentis lancé dans
les espaces planétaires sous la forme de roche éruptive.
Le lendemain, 23 juin, Hans nous attendait avec ses compagnons
chargés des vivres, des outils et des instruments. Deux bâtons
ferrés, deux fusils, deux cartouchières, étaient réservés à mon
oncle et à moi. Hans, en homme de précaution, avait ajouté à nos
bagages une outre pleine qui, jointe à nos gourdes, nous assurait
de l'eau pour huit jours.
Il était neuf heures du matin. Le recteur et sa haute mégère
attendaient devant leur porte. Ils voulaient sans doute nous
adresser l'adieu suprême de l'hôte au voyageur. Mais cet adieu
prit la forme inattendue d'une note formidable, où l'on comptait
jusqu'à l'air de la maison pastorale, air infect, j'ose le dire.
Ce digne couple nous rançonnait comme un aubergiste suisse et
portait à un beau prix son hospitalité surfaite.
Mon oncle paya sans marchander. Un homme qui partait pour le
centre de la terre ne regardait pas à quelques rixdales.
Ce point réglé, Hans donna le signal du départ, et quelques
instants après nous avions quitté Stapi.
XV
Le Sneffels est haut de cinq mille pieds; il termine, par son
double cône, une bande trachytique qui se détache du système
orographique de l'île. De notre point de départ on ne pouvait
voir ses deux pics se profiler sur le fond grisâtre du ciel.
J'apercevais seulement une énorme calotte de neige abaissée sur
le front du géant.
Nous marchions en file, précédés du chasseur; celui-ci remontait
d'étroits sentiers où deux personnes n'auraient pas pu aller de
front. Toute conversation devenait donc à peu près impossible.
Au delà de la muraille basaltique du fjörd de Stapi, se présenta
d'abord un sol de tourbe herbacée et fibreuse, résidu de
l'antique végétation des marécages de la presqu'île; la masse de
ce combustible encore inexploité suffirait à chauffer pendant un
siècle toute la population de l'Islande; cette vaste tourbière,
mesurée du fond de certains ravins, avait souvent soixante-dix
pieds de haut et présentait des couches successives de détritus
carbonisés, séparées par des feuillets de tuf ponceux.
En véritable neveu du professeur Lidenbrock et malgré mes
préoccupations, j'observais avec intérêt les curiosités
minéralogiques étalées dans ce vaste cabinet d'histoire
naturelle; en même temps je refaisais dans mon esprit toute
l'histoire géologique de l'Islande.
Cette île, si curieuse, est évidemment sortie du fond des eaux à
une époque relativement moderne; peut-être même s'élève-t-elle
encore par un mouvement insensible. S'il en est ainsi, on ne
peut attribuer son origine qu'à l'action des feux souterrains.
Donc, dans ce cas, la théorie de Humphry Davy, le document de
Saknussemm, les prétentions de mon oncle, tout s'en allait en
fumée. Cette hypothèse me conduisit à examiner attentivement la
nature du sol, et je me rendis bientôt compte de la succession
des phénomènes qui présidèrent à la formation de l'île.
L'Islande, absolument privée de terrain sédimentaire, se compose
uniquement de tuf volcanique, c'est-à-dire d'un agglomérat de
pierres et de roches d'une texture poreuse. Avant l'existence
des volcans; elle était faite d'un massif trappéen, lentement
soulevé au-dessus des flots par la poussée des forces centrales.
Les feux intérieurs n'avaient pas encore fait irruption au
dehors.
Mais, plus tard, une large fente se creusa diagonalement du
sud-ouest au nord-ouest de l'île, par laquelle s'épancha peu à
peu toute la pâte trachytique. Le phénomène s'accomplissait
alors sans violence; l'issue était énorme, et les matières
fondues, rejetées des entrailles du globe, s'étendirent
tranquillement en vastes nappes ou en masses mamelonnées. A
cette époque apparurent les fedspaths, les syénites et les
porphyres.
Mais, grâce à cet épanchement, l'épaisseur de l'île s'accrut
considérablement, et, par suite, sa force de résistance. On
conçoit quelle quantité de fluides élastiques s'emmagasina dans
son sein, lorsqu'elle n'offrit plus aucune issue, après le
refroidissement de la croûte trachytique. Il arriva donc un
moment où la puissance mécanique de ces gaz fut telle qu'ils
soulevèrent la lourde écorce et se creusèrent de hautes
cheminées. De là le volcan fait du soulèvement de la croûte,
puis le cratère subitement troué au sommet du volcan.
Alors aux phénomènes éruptifs succédèrent les phénomènes
volcaniques; par les ouvertures nouvellement formées
s'échappèrent d'abord les déjections basaltiques, dont la plaine
que nous traversions en ce moment offrait à nos regards les plus
merveilleux spécimens. Nous marchions sur ces roches pesantes
d'un gris foncé que le refroidissement avait moulées en prismes à
base hexagone. Au loin se voyaient un grand nombre de cônes
aplatis, qui furent jadis autant de bouches ignivomes.
Puis, l'éruption basaltique épuisée, le volcan, dont la force
s'accrut de celle des cratères éteints, donna passade aux laves
et à ces tufs de cendres et de scories dont j'apercevais les
longues coulées éparpillées sur ses flancs comme une chevelure
opulente.
Telle fut la succession des phénomènes qui constituèrent
l'Islande; tous provenaient de l'action des feux intérieurs, et
supposer que la masse interne ne demeurait pas dans un état
permanent d'incandescente liquidité, c'était folie. Folie
surtout de prétendre atteindre le centre du globe!
Je me rassurais donc sur l'issue de notre entreprise, tout en
marchant à l'assaut du Sneffels.
La route devenait de plus en plus difficile; le sol montait; les
éclats de roches s'ébranlaient, et il fallait la plus scrupuleuse
attention pour éviter des chutes dangereuses.
Hans s'avançait tranquillement comme sur un terrain uni; parfois
il disparaissait derrière les grands blocs, et nous le perdions
de vue momentanément; alors un sifflement aigu, échappé de ses
lèvres, indiquait la direction à suivre. Souvent aussi il
s'arrêtait, ramassait quelques débris de rocs, les disposait
d'une façon reconnaissable et formait ainsi des amers destinés à
indiquer la route du retour. Précaution bonne en soi, mais que
les événements futurs rendirent inutile.
Trois fatigantes heures de marche nous avaient amenés seulement à
la base de la montagne. Là, Hans fit signe de s'arrêter, et un
déjeuner sommaire fut partagé entre tous. Mon oncle mangeait les
morceaux doubles pour aller plus vite. Seulement, cette halte de
réfection étant aussi une halte de repos, il dut attendre le bon
plaisir du guide, qui donna le signal du départ une heure après.
Les trois Islandais, aussi taciturnes que leur camarade le
chasseur, ne prononcèrent pas un seul mot et mangèrent sobrement.
Nous commencions maintenant à gravir les pentes du Sneffels; son
neigeux sommet, par une illusion d'optique fréquente dans les
montagnes, me paraissait fort rapproché, et cependant, que de
longues heures avant de l'atteindre! quelle fatigue surtout!
Les pierres qu'aucun ciment de terre, aucune herbe ne liaient
entre elles, s'éboulaient sous nos pieds et allaient se perdre
dans la plaine avec la rapidité d'une avalanche.
En de certains endroits, les flancs du mont faisaient avec
l'horizon un angle de trente-six degrés au moins; il était
impossible de les gravir, et ces raidillons pierreux devaient
être tournés non sans difficulté. Nous nous prêtions alors un
mutuel secours à l'aide de nos bâtons.
Je dois dire que mon oncle se tenait près de moi le plus
possible; il ne me perdait pas de vue, et en mainte occasion, son
bras me fournit un solide appui. Pour son compte, il avait sans
doute le sentiment inné de l'équilibre, car il ne bronchait pas.
Les Islandais, quoique chargés grimpaient avec une agilité de
montagnards.
A voir la hauteur de la cime du Sneffels, il me semblait
impossible qu'on pût l'atteindre de ce côté, si l'angle
d'inclinaison des pentes ne se fermait pas. Heureusement, après
une heure de fatigues et de tours de force, au milieu du vaste
tapis de neige développé sur la croupe du volcan, une sorte
d'escalier se présenta inopinément, qui simplifia notre
ascension. Il était formé par l'un de ces torrents de pierres
rejetées par les éruptions, et dont le nom islandais est «stinâ».
Si ce torrent n'eût pas été arrêté dans sa chute par la
disposition des flancs de la montagne, il serait allé se
précipiter dans la mer et former des îles nouvelles.
Tel il était, tel il nous servit fort; la raideur des pentes
s'accroissait, mais ces marches de pierres permettaient de les
gravir aisément, et si rapidement même, qu'étant resté un moment
en arrière pendant que mes compagnons continuaient leur
ascension, je les aperçus déjà réduits, par l'éloignement, à une
apparence microscopique.
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