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Voyage au Centre de la Terre

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A sept heures du soir nous avions monté les deux mille marches de
l'escalier, et nous dominions une extumescence de la montagne,
sorte d'assise sur laquelle s'appuyait le cône proprement dit du
cratère.

La mer s'étendait à une profondeur de trois mille deux cents
pieds; nous avions dépassé la limite des neiges perpétuelles,
assez peu élevée en Islande par suite de l'humidité constante du
climat. Il faisait un froid violent; le vent soufflait avec
force. J'étais épuisé. Le professeur vit bien que mes jambes me
refusaient tout service, et, malgré son impatience, il se décida
à s'arrêter. Il fit donc signe au chasseur, qui secoua la tête
en disant:

--«Ofvanför.»

--Il parait qu'il faut aller plus haut, dit mon oncle.

Puis il demanda à Hans le motif de sa réponse.

--«Mistour», répondit le guide.

--«Ja, mistour,» répéta l'un des Islandais d'un ton effrayé.

--Que signifie ce mot? demandai-je avec inquiétude.

--Vois,» dit mon oncle.

Je portai mes regards vers la plaine; une immense colonne de
pierre ponce pulvérisée, de sable et de poussière s'élevait en
tournoyant comme une trombe; le vent la rabattait sur le flanc du
Sneffels, auquel nous étions accrochés; ce rideau opaque étendu
devant le soleil produisait une grande ombre jetée sur la
montagne. Si cette trombe s'inclinait, elle devait
inévitablement nous enlacer dans ses tourbillons. Ce phénomène,
assez fréquent lorsque le vent souffle des glaciers, prend le nom
de «mistour» en langue islandaise.

«Hastigt, hastigt,» s'écria notre guide.

Sans savoir le danois, je compris qu'il nous fallait suivre Hans
au plus vite. Celui-ci commença à tourner le cône du cratère,
mais en biaisant, de manière à faciliter la marche; bientôt, la
trombe s'abattit sur la montagne, qui tressaillit à son choc; les
pierres saisies dans les remous du vent volèrent en pluie comme
dans une éruption. Nous étions, heureusement, sur le versant
opposé et à l'abri de tout danger; sans la précaution du guide,
nos corps déchiquetés, réduits en poussière, fussent retombés au
loin comme le produit de quelque météore inconnu.

Cependant Hans ne jugea pas prudent de passer la nuit sur les
flancs du cône. Nous continuâmes notre ascension en zigzag; les
quinze cents pieds qui restaient à franchir prirent près de cinq
heures; les détours, les biais et contremarches mesuraient trois
lieues au moins. Je n'en pouvais plus; je succombais au froid et
à la faim. L'air, un peu raréfié, ne suffisait pas au jeu de mes
poumons.

Enfin, à onze heures du soir, en pleine obscurité, le sommet du
Sneffels fut atteint, et, avant d'aller m'abriter à l'intérieur
du cratère, j'eus le temps d'apercevoir «le soleil de minuit» au
plus bas de sa carrière, projetant ses pâles rayons sur l'île
endormie à mes pieds



XVI


Le souper fut rapidement dévoré et la petite troupe se casa de
son mieux. La couche était dure, l'abri peu solide, la situation
fort pénible, à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
Cependant mon sommeil fut particulièrement paisible pendant cette
nuit, l'une des meilleures que j'eusse passées depuis longtemps.
Je ne rêvai même pas.

Le lendemain on se réveilla à demi gelé par un air très vif, aux
rayons d'un beau soleil. Je quittai ma couche de granit et
j'allai jouir du magnifique spectacle qui se développait à mes
regards.

J'occupais le sommet de l'un des deux pics du Sneffels, celui du
sud. De là ma vue s'étendait sur la plus grande partie de l'île;
l'optique, commune à toutes les grandes hauteurs, en relevait les
rivages, tandis que les parties centrales paraissaient s'enfoncer.
On eût dit qu'une de ces cartes en relief d'Helbesmer s'étalait
sous mes pieds; je voyais les vallées profondes se croiser en
tous sens, les précipices se creuser comme des puits, les lacs se
changer en étangs, les rivières se faire ruisseaux. Sur ma
droite se succédaient les glaciers sans nombre et les pics
multipliés, dont quelques-uns s'empanachaient de fumées légères.
Les ondulations de ces montagnes infinies, que leurs couches de
neige semblaient rendre écumantes, rappelaient à mon souvenir la
surface d'une mer agitée. Si je me retournais vers l'ouest,
l'Océan s'y développait dans sa majestueuse étendue, comme une
continuation de ces sommets moutonneux. Où finissait la terre,
où commençaient les flots, mon oeil le distinguait à peine.

Je me plongeais ainsi dans cette prestigieuse extase que donnent
les hautes cimes, et cette fois, sans vertige, car je
m'accoutumais enfin à ces sublimes contemplations. Mes regards
éblouis se baignaient dans la transparente irradiation des rayons
solaires, j'oubliais qui j'étais, où j'étais, pour vivre de la
vie des elfes ou des sylphes, imaginaires habitants de la
mythologie scandinave; je m'enivrais de la volupté des hauteurs,
sans songer aux abîmes dans lesquels ma destinée allait me
plonger avant peu. Mais je fus ramené au sentiment de la réalité
par l'arrivée du professeur et de Hans, qui me rejoignirent au
sommet du pic.

Mon oncle, se tournant vers l'ouest, m'indiqua de la main une
légère vapeur, une brume, une apparence de terre qui dominait la
ligne des flots.

«Le Groënland, dit-il.

--Le Groënland? m'écriai-je.

--Oui; nous n'en sommes pas à trente-cinq lieues, et, pendant les
dégels, les ours blancs arrivent jusqu'à l'Islande, portés sur
les glaçons du nord. Mais cela importe peu. Nous sommes au
sommet du Sneffels; voici deux pics, l'un au sud, l'autre au
nord. Hans va nous dire de quel nom les Islandais appellent
celui qui nous porte en ce moment.»

La demande formulée, le chasseur répondit: «Scartaris.»

Mon oncle me jeta un coup d'oeil triomphant. «Au cratère!»
dit-il.

Le cratère du Sneffels représentait un cône renversé dont
l'orifice pouvait avoir une demi-lieue de diamètre. Sa
profondeur, je l'estimais à deux mille pieds environ. Que l'on
juge de l'état d'un pareil récipient, lorsqu'il s'emplissait de
tonnerres et de flammes. Le fond de l'entonnoir ne devait pas
mesurer plus de cinq cents pieds de tour, de telle sorte que ses
pentes assez douces permettaient d'arriver facilement à sa partie
inférieure. Involontairement, je comparais ce cratère à un
énorme tromblon évasé, et la comparaison m'épouvantait.

«Descendre dans un tromblon, pensai-je, quand il est peut-être
chargé et qu'il peut partir au moindre choc, c'est l'oeuvre de
fous.»

Mais je n'avais pas à reculer. Hans, d'un air indifférent,
reprit la tête de la troupe. Je le suivis sans mot dire.

Afin de faciliter la descente, Hans décrivait à l'intérieur du
cône des ellipses très allongées; il fallait marcher au milieu
des roches éruptives, dont quelques-unes, ébranlées dans leurs
alvéoles, se précipitaient en rebondissant jusqu'au fond de
l'abîme. Leur chute déterminait des réverbérations d'échos d'une
étrange sonorité.

Certaines parties du cône formaient des glaciers intérieurs; Hans
ne s'avançait alors qu'avec une extrême précaution, sondant le
sol de son bâton ferré pour y découvrir les crevasses. A de
certains passages douteux, il devint nécessaire de nous lier par
une longue corde, afin que celui auquel le pied viendrait à
manquer inopinément se trouvât soutenu par ses compagnons. Cette
solidarité était chose prudente, mais elle n'excluait pas tout
danger.

Cependant, et malgré les difficultés de la descente sur des
pentes que le guide ne connaissait pas, la route se fit sans
accident, sauf la chute d'un ballot de cordes qui s'échappa des
mains d'un Islandais et alla par le plus court jusqu'au fond de
l'abîme.

A midi nous étions arrivés. Je relevai là tête, et j'aperçus
l'orifice supérieur du cône, dans lequel s'encadrait un morceau
de ciel d'une circonférence singulièrement réduite, mais presque
parfaite. Sur un point seulement se détachait le pic du
Scartaris, qui s'enfonçait dans l'immensité.

Au fond du cratère s'ouvraient trois cheminées par lesquelles, au
temps des éruptions du Sneffels, le foyer central chassait ses
laves et ses vapeurs. Chacune de ces cheminées avait environ
cent pieds de diamètre. Elles étaient là béantes sous nos pas.
Je n'eus pas la force d'y plonger mes regards. Le professeur
Lidenbrock, lui, avait fait un examen rapide de leur disposition;
il était haletant; il courait de l'une à l'autre, gesticulant et
lançant des paroles incompréhensibles. Hans et ses compagnons,
assis sur des morceaux de lave, le regardaient faire; ils le
prenaient évidemment pour un fou.

Tout à coup mon oncle poussa un cri; je crus qu'il venait de
perdre pied et de tomber dans l'un des trois gouffres. Mais non.
Je l'aperçus, les bras étendus, les jambes écartées, debout
devant un roc de granit posé au centre du cratère, comme un
énorme piédestal fait pour la statue d'un Pluton. Il était dans
la pose d'un homme stupéfait, mais dont la stupéfaction fit
bientôt place à une joie insensée.

«Axel! Axel! s'écria-t-il, viens! viens!»

J'accourus. Ni Hans ni les Islandais ne bougèrent.

«Regarde,» me dit le professeur.

Et, partageant sa stupéfaction, sinon sa joie, je lus sur la face
occidentale du bloc, en caractères runiques à demi-rongés par le
temps, ce nom mille fois maudit:

D0 E6 B3 C5 BC D0 B4 B3 A2 BC BC C5 EF

«Arne Saknussemm! s'écria mon oncle, douteras-tu encore?»

Je ne répondis pas, et je revins consterné à mon banc de lave.
L'évidence m'écrasait.

Combien de temps demeurai-je ainsi plongé dans mes réflexions, je
l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'en relevant la tête je
vis mon oncle et Hans seuls au fond du cratère. Les Islandais
avaient été congédiés, et maintenant ils redescendaient les
pentes extérieures du Sneffels pour regagner Stapi.

Hans dormait tranquillement au pied d'un roc, dans une coulée de
lave où il s'était fait un lit improvisé; mon oncle tournait au
fond du cratère, comme une bête sauvage dans la fosse d'un
trappeur. Je n'eus ni l'envie ni la force de me lever, et,
prenant exemple sur le guide, je me laissai aller à un douloureux
assoupissement, croyant entendre des bruits ou sentir des
frissonnements dans les flancs de la montagne.

Ainsi se passa cette première nuit au fond du cratère.

Le lendemain, un ciel gris, nuageux, lourd, s'abaissa sur le
sommet du cône. Je ne m'en aperçus pas tant à l'obscurité du
gouffre qu'à la colère dont mon oncle fut pris.

J'en compris la raison, et un reste d'espoir me revint au coeur.
Voici pourquoi.

Des trois routes ouvertes sous nos pas, une seule avait été
suivie par Saknussemm. Au dire du savant islandais, on devait la
reconnaître à cette particularité signalée dans le cryptogramme,
que l'ombre du Scartaris venait en caresser les bords pendant les
derniers jours du mois de juin.

On pouvait, en effet, considérer ce pic aigu comme le style d'un
immense cadran solaire, dont l'ombre à un jour donné marquait le
chemin du centre du globe.

Or, si le soleil venait à manquer, pas d'ombre. Conséquemment,
pas d'indication. Nous étions au 25 juin. Que le ciel demeurât
couvert pendant six jours, et il faudrait remettre l'observation
à une autre année.

Je renonce à peindre l'impuissante colère du professeur
Lidenbrock. La journée se passa, et aucune ombre ne vint
s'allonger sur le font du cratère. Hans ne bougea pas de sa
place; il devait pourtant se demander ce que nous attendions,
s'il se demandait quelque chose! Mon oncle ne m'adressa pas une
seule fois la parole. Ses regards, invariablement tournés vers
le ciel, se perdaient dans sa teinte grise et brumeuse.

Le 26, rien encore, une pluie mêlée de neige tomba pendant toute
la journée. Hans construisit une hutte avec des morceaux de
lave. Je pris un certain plaisir à suivre de l'oeil les milliers
de cascades improvisées sur les flancs du cône, et dont chaque
pierre accroissait l'assourdissant murmure.

Mon oncle ne se contenait plus. Il y avait de quoi irriter un
homme plus patient, car c'était véritablement échouer au port.

Mais aux grandes douleurs le ciel mêle incessamment les grandes
joies, et il réservait au professeur Lidenbrock une satisfaction
égale à ses désespérants ennuis.

Le lendemain le ciel fut encore couvert, mais le dimanche, 28
juin, l'antépénultième jour du mois, avec le changement de lune
vint le changement de temps. Le soleil versa ses rayons à flots
dans le cratère. Chaque monticule, chaque roc, chaque pierre,
chaque aspérité eut part à sa bienfaisante effluve et projeta
instantanément son ombre sur le sol. Entre toutes, celle du
Scartaris se dessina comme une vive arête et se mit à tourner
insensiblement vers l'astre radieux,

Mon oncle tournait avec elle.

A midi, dans sa période la plus courte, elle vint lécher
doucement le bord de la cheminée centrale.

«C'est là! s'écria le professeur, c'est là! Au centre du
globe!» ajouta-t-il en danois.

Je regardai Hans.

«Forüt!» fit tranquillement le guide.

--En avant!» répondit mon oncle.

Il était une heure et treize minutes du soir.



XVII


Le véritable voyage commençait. Jusqu'alors les fatigues
l'avaient emporté sur les difficultés; maintenant celles-ci
allaient véritablement naître sous nos pas.

Je n'avais point encore plongé mon regard dans ce puits
insondable où j'allais m'engouffrer. Le moment était venu. Je
pouvais encore ou prendre mon parti de l'entreprise ou refuser de
la tenter. Mais j'eus honte de reculer devant le chasseur. Hans
acceptait si tranquillement l'aventure, avec une telle
indifférence, une si parfaite insouciance de tout danger, que je
rougis à l'idée d'être moins brave que lui. Seul, j'aurais
entamé la série des grands argumente; mais, en présence du guide,
je me tus; un de mes souvenirs s'envola vers ma jolie
Virlandaise, et je m'approchai de la cheminée centrale.

J'ai dit qu'elle mesurait cent pieds de diamètre, ou trois cents
pieds de tour. Je me penchai au-dessus d'un roc qui surplombait,
et je regardai; mes cheveux se hérissèrent. Le sentiment du vide
s'empara de mon être. Je sentis le centre de gravité se déplacer
en moi et le vertige monter à ma tète comme une ivresse. Rien de
plus capiteux que cette attraction de l'abîme. J'allais tomber.
Une main me retint. Celle de Hans. Décidément, je n'avais pas
pris assez de leçons de gouffre à la Frelsers-Kirk de Copenhague.

Cependant, si peu que j'eusse hasardé mes regards dans ce puits,
je m'étais rendu compte de sa conformation. Ses parois, presque
à pic, présentaient cependant de nombreuses saillies qui devaient
faciliter la descente; mais si l'escalier ne manquait pas, la
rampe faisait défaut. Une corde attachée à l'orifice aurait
suffi pour nous soutenir, mais comment la détacher, lorsqu'on
serait parvenu à son extrémité inférieure?

Mon oncle employa un moyen fort simple pour obvier à cette
difficulté. Il déroula une corde de la grosseur du pouce et
longue de quatre cents pieds; il en laissa filer d'abord la
moitié, puis il l'enroula autour d'un bloc de lave qui faisait
saillie et rejeta l'autre moitié dans la cheminée. Chacun de
nous pouvait alors descendre en réunissant dans sa main les deux
moitiés de la corde qui ne pouvait se défiler; une fois descendus
de deux cents pieds, rien ne nous serait plus aisé que de la
ramener en lâchant un bout et en halant sur l'autre. Puis, on
recommencerait cet exercice _usque ad infinitum_.

«Maintenant, dit mon oncle après avoir achevé ces préparatifs,
occupons-nous des bagages; ils vont être divisés en trois
paquets, et chacun de nous en attachera un sur son dos; j'entends
parler seulement des objets fragiles.»

L'audacieux professeur ne nous comprenait évidemment pas dans
cette dernière catégorie.

«Hans, reprit-il, va se charger des outils et d'une partie des
vivres; toi, Axel, d'un second tiers des vivres et des armes;
moi, du reste des vivres et des instruments délicats.

--Mais, dis-je, et les vêtements, et cette masse de cordes et
d'échelles, qui se chargera de les descendre?

--Ils descendront tout seuls.

--Comment cela? demandai-je fort étonné.

--Tu vas le voir.»

Mon oncle employait volontiers les grands moyens et sans hésiter.
Sur son ordre, Hans réunit en un seul colis les objets non
fragiles, et ce paquet, solidement cordé, fut tout bonnement
précipité dans le gouffre.

J'entendis ce mugissement sonore produit par le déplacement des
couches d'air. Mon oncle, penché sur l'abîme, suivait d'un oeil
satisfait la descente de ses bagages, et ne se releva qu'après
les avoir perdus de vue.

«Bon, fit-il. A nous maintenant.»

Je demande à tout homme de bonne foi s'il était possible
d'entendre sans frissonner de telles paroles!

Le professeur attacha sur son dos le paquet des instruments; Hans
prit celui des outils, moi celui des armes. La descente commença
dans l'ordre suivant: Hans, mon oncle et moi. Elle se fit dans
un profond silence, troublé seulement par la chute des débris de
roc qui se précipitaient dans l'abîme.

Je me laissai couler, pour ainsi dire, serrant frénétiquement la
double corde d'une main, de l'autre m'arc-boutant au moyen de mon
bâton ferré. Une idée unique me dominait: je craignais que le
point d'appui ne vint à manquer. Cette corde me paraissait bien
fragile pour supporter le poids de trois personnes. Je m'en
servais le moins possible, opérant des miracles d'équilibre sur
les saillies de lave que mon pied cherchait à saisir comme une
main.

Lorsqu'une de ces marches glissantes venait à s'ébranler sous le
pas de Hans, il disait de sa voix tranquille:

--«Gif akt!»

--Attention!» répétait mon oncle.

Après une demi-heure, noua étions arrivés sur la surface d'un roc
fortement engagé dans la paroi de la cheminée.

Hans tira la corde par l'un de ses bouts; l'autre s'éleva dans
l'air; après avoir dépassé le rocher supérieur, il retomba en
raclant les morceaux de pierres et de laves, sorte de pluie, ou
mieux, de grêle fort dangereuse.

En me penchant au-dessus de notre étroit plateau, je remarquai
que le fond du trou était encore invisible.

La manoeuvre de la corde recommença, et une demi-heure après nous
avions gagné une nouvelle profondeur de deux cents pieds.

Je ne sais si le plus enragé géologue eût essayé d'étudier,
pendant cette descente, la nature des terrains qui
l'environnaient. Pour mon compte, je ne m'en inquiétai guère;
qu'ils fussent pliocènes, miocènes, éocènes, crétacés,
jurassiques, triasiques, perniens, carbonifères, dévoniens,
siluriens ou primitifs, cela me préoccupa peu. Mais le
professeur, sans doute, fit ses observations ou prit ses notes,
car, à l'une des haltes, il me dit:

«Plus je vais, plus j'ai confiance; la disposition de ces
terrains volcaniques donne absolument raison à la théorie de
Davy. Nous sommes en plein sol primordial, sol dans lequel s'est
produit l'opération chimique des métaux enflammés au contact de
l'air et de l'eau; je repousse absolument le système d'une
chaleur centrale; d'ailleurs, nous verrons bien.»

Toujours la même conclusion. On comprend que je ne m'amusai pas
à discuter. Mon silence fut pris pour un assentiment, et la
descente recommença.

Au bout de trois heures, je n'entrevoyais pas encore le fond de
la cheminée. Lorsque je relevais la tête, j'apercevais son
orifice qui décroissait sensiblement; ses parois, par suite de
leur légère inclinaison, tendaient à se rapprocher, l'obscurité
se faisait peu à peu.

Cependant nous descendions toujours; il me semblait que les
pierres détachées des parois s'engloutissaient avec une
répercussion plus mate et qu'elles devaient rencontrer
promptement le fond de l'abîme.

Comme j'avais eu soin de noter exactement nos manoeuvres de
corde, je pus me rendre un compte exact de la profondeur atteinte
et du temps écoulé.

Nous avions alors répété quatorze fois cette manoeuvre qui durait
une demi-heure. C'était donc sept heures, plus quatorze quarts
d'heure de repos ou trois heures et demie. En tout, dix heures
et demie. Nous étions partis à une heure, il devait être onze
heures en ce moment.

Quant à la profondeur à laquelle nous étions parvenus, ces
quatorze manoeuvres d'une corde de deux cents pieds donnaient
deux mille huit cents pieds.

En ce moment la voix de Hans se fit entendre:

--«Halt!» dit-il.

Je m'arrêtai court au moment où j'allais heurter de mes pieds la
tête de mon oncle.

«Nous sommes arrivés, dit celui-ci.

--Où? demandai-je en me laissant glisser près de lui.

--Au fond de la cheminée perpendiculaire.

--Il n'y a donc pas d'autre issue?

--Si, une sorte de couloir que j'entrevois et qui oblique vers la
droite. Nous verrons cela demain. Soupons d'abord et nous
dormirons après.»

L'obscurité n'était pas encore complète. On ouvrit le sac aux
provisions, on mangea et l'on se coucha de son mieux sur un lit
de pierres et de débris de lave.

Et quand, étendu sur le dos, j'ouvris les yeux, j'aperçus un
point brillant à l'extrémité de ce tube long de trois mille
pieds, qui se transformait en une gigantesque lunette.

C'était une étoile dépouillée de toute scintillation et qui,
d'après mes calculs, devait être sigma de la petite Ourse.

Puis je m'endormis d'un profond sommeil.



XVII


A huit heures du matin, un rayon du jour vint nous réveiller.
Les mille facettes de lave des parois le recueillaient à son
passage et l'éparpillaient comme une pluie d'étincelles.

Cette lueur était assez forte pour permettre de distinguer les
objets environnants.

«Eh bien! Axel, qu'en dis-tu? fit mon oncle en se frottant les
mains. As-tu jamais passé une nuit plus paisible dans notre
maison de Königstrasse. Plus de bruit de charrettes, plus de
cris de marchands, plus de vociférations de bateliers!

--Sans doute, nous sommes fort tranquilles au fond de ce puits;
mais ce calme même a quelque chose d'effrayant.

--Allons donc, s'écria mon oncle, si tu t'effrayes déjà, que
sera-ce plus tard? Nous ne sommes pas encore entrés d'un pouce
dans les entrailles de la terre?

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que nous avons atteint seulement le sol de l'île!
Ce long tube vertical, qui aboutit au cratère du Sneffels,
s'arrête à peu près au niveau de la mer.

--En êtes-vous certain?

--Très certain; consulte le baromètre, tu verras!»

En effet, le mercure, après avoir peu à peu remonté dans
l'instrument à mesure que notre descente s'effectuait, s'était
arrêté à vingt-neuf pouces.

«Tu le vois, reprit le professeur, nous n'avons encore que la
pression d'une atmosphère, et il me tarde que le manomètre vienne
remplacer ce baromètre.»

Cet instrument allait, en effet, nous devenir inutile, du moment
que le poids de l'air dépasserait sa pression calculée au niveau
de l'Océan.

«Mais, dis-je, n'est-il pas à craindre que cette pression
toujours croissante ne soit fort pénible?

--Non. Nous descendrons lentement, et nos poumons s'habitueront
à respirer une atmosphère plus comprimée. Les aéronautes
finissent par manquer d'air en s'élevant dans les couches
supérieures; nous, nous en aurons trop peut-être. Mais j'aime
mieux cela. Ne perdons pas un instant. Où est le paquet qui
nous a précédés dans l'intérieur de la montagne?

Je me souvins alors que nous l'avions vainement cherché la veille
au soir. Mon oncle interrogea Hans, qui, après avoir regardé
attentivement avec ses yeux de chasseur, répondit:

«Der huppe!»

--Là-haut.»

En effet, ce paquet était accroché à une saillie de roc, à une
centaine de pieds au-dessus de notre tête. Aussitôt l'agile
Islandais grimpa comme un chat et, en quelques minutes, le paquet
nous rejoignit.

«Maintenant, dit mon oncle, déjeunons; mais déjeunons comme des
gens qui peuvent avoir une longue course à faire.»

Le biscuit et la viande sèche furent arrosés de quelques gorgées
d'eau mêlée de genièvre.

Le déjeuner terminé, mon oncle tira de sa poche un carnet destiné
aux observations; il prit successivement ses divers instruments
et nota les données suivantes:

Lundi 1er juillet.

_Chronomètre: 8 h. 17 m. du matin.
Baromètre: 29p. 7 l.
Thermomètre: 6°.
Direction: E.-S.-E._

Cette dernière observation s'appliquait à la galerie obscure et
fut donnée par la boussole.

«Maintenant, Axel, s'écria le professeur d'une voix enthousiaste,
nous allons nous enfoncer véritablement dans les entrailles du
globe. Voici donc le moment précis auquel notre voyage
commence.»

Cela dit, mon oncle prit d'une main l'appareil de Ruhmkorff
suspendu a son cou; de l'autre, il mit en communication le
courant électrique avec le serpentin de la lanterne, et une assez
vive lumière dissipa les ténèbres de la galerie.

Hans portait le second appareil, qui fut également mis en
activité. Cette ingénieuse application de l'électricité nous
permettait d'aller longtemps en créant un jour artificiel, même
au milieu des gaz les plus inflammables.

«En route!» fit mon oncle.

Chacun reprit son ballot. Hans se chargea de pousser devant lui
le paquet des cordages et des habits, et, moi troisième, nous
entrâmes dans la galerie.

Au moment de m'engouffrer dans ce couloir obscur, je relevai la
tête, et j'aperçus une dernière fois, par le champ de l'immense
tube, ce ciel de l'Islande «que je ne devais plus jamais revoir.»

La lave, à la dernière éruption de 1229, s'était frayé un passage
à travers ce tunnel. Elle tapissait l'intérieur d'un enduit
épais et brillant; la lumière électrique s'y réfléchissait en
centuplant son intensité.

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