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Voyage au Centre de la Terre

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--Mon oncle! murmurai-je pendant que de grosses larmes
mouillaient mes yeux.

--Oui, pauvre enfant, je savais qu'à ton arrivée à ce carrefour,
tu tomberais à demi mort, et j'ai conservé mes dernières gouttes
d'eau pour te ranimer.

--Merci! merci!» m'écriai-je.

Si peu que ma soif fut apaisée, j'avais cependant retrouvé
quelque force. Les muscles de mon gosier, contractés
jusqu'alors, se détendaient; l'inflammation de mes lèvres s'était
adoucie. Je pouvais parler.

«Voyons, dis-je, nous n'avons maintenant qu'un parti à prendre;
l'eau nous manque; il faut revenir sur nos pas.»

Pendant que je parlais ainsi, mon oncle évitait de me regarder;
il baissait la tête; ses yeux fuyaient les miens.

«Il faut revenir, m'écriai-je, et reprendre le chemin du
Sneffels. Que Dieu nous donne la force de remonter jusqu'au
sommet du cratère!

Revenir! fit mon oncle, comme s'il répondait plutôt à lui qu'à
moi-même.

--Oui, revenir, et sans perdre un instant.»

Il y eut un moment de silence assez long.

«Ainsi donc, Axel, reprit le professeur d'un ton bizarre, ces
quelques gouttes d'eau ne t'ont pas rendu le courage et
l'énergie?

--Le courage!

--Je te vois abattu comme avant, et faisant encore entendre des
paroles de désespoir!»

A quel homme avais-je affaire et quels projets son esprit
audacieux formait-il encore?

«Quoi vous ne voulez pas?...

--Renoncer à cette expédition, au moment oit tout annonce qu'elle
peut réussir! Jamais!

--Alors il faut se résigner à périr?

--Non, Axel, non! pars. Je ne veux pas ta mort! Que Hans
t'accompagne. Laisse-moi seul!

--Vous abandonner!

--Laisse-moi, te dis-je! J'ai commencé ce voyage; je
l'accomplirai jusqu'au bout, ou je n'en reviendrai pas. Va-t'en,
Axel, va-t'en!»

Mon oncle parlait avec une extrême surexcitation. Sa voix, un
instant attendrie, redevenait dure et menaçante. Il luttait avec
une sombre énergie contre l'impossible! Je ne voulais pas
l'abandonner au fond de cet abîme, et, d'un autre côté,
l'instinct de la conservation me poussait à le fuir.

Le guide suivait cette scène avec son indifférence accoutumée.
Il comprenait cependant ce qui se passait entre ses deux
compagnons; nos gestes indiquaient assez la voie différente où
chacun de nous essayait d'entraîner l'autre; mais Hans semblait
s'intéresser peu à la question dans laquelle son existence se
trouvait en jeu, prêt à partir si l'on donnait le signal du
départ, prêt à rester à la moindre volonté de son maître.

Que ne pouvais-je en cet instant me faire entendre de lui! Mes
paroles, mes gémissements, mon accent, auraient eu raison de
cette froide nature. Ces dangers que le guide ne paraissait pas
soupçonner, je les lui eusse fait comprendre et toucher du doigt.
A nous deux nous aurions peut-être convaincu l'entêté professeur.
Au besoin, nous l'aurions contraint à regagner les hauteurs du
Sneffels!

Je m'approchai de Hans. Je mis ma main sur la sienne, il ne
bougea pas. Je lui montrai la route du cratère. Il demeura
immobile. Ma figure haletante disait toutes mes souffrances.
L'Islandais remua doucement la tête, et désignant tranquillement
mon oncle:

«Master», fit-il.

--Le maître, m'écriai-je! insensé! non, il n'est pas le maître
de ta vie! il faut fuir! il faut l'entraîner! m'entends-tu!
me comprends-tu?»

J'avais saisi Hans par le bras. Je voulais l'obliger à se lever.
Je luttais avec lui. Mon oncle intervint.

«Du calme, Axel, dit-il. Tu n'obtiendras rien de cet impassible
serviteur. Ainsi, écoute ce que j'ai à te proposer.»

Je me croisai les bras, en regardant mon onele bien en face.

«Le manque d'eau, dit-il, met seul obstacle à l'accomplissement
de mes projets. Dans cette galerie de l'est, faite de laves, de
schistes, de houilles, nous n'avons pas rencontré une seule
molécule liquide. Il est possible que nous soyons plus heureux
en suivant le tunnel de l'ouest.»

Je secouai la tête avec un air de profonde incrédulité.

«Écoute-moi jusqu'au bout, reprit le professeur en forçant la
voix. Pendant-que tu gisais, là sans mouvement, j'ai été
reconnaître la conformation de cette galerie. Elle s'enfonce
directement dans les entrailles du globe, et, en peu d'heures,
elle nous conduira au massif granitique. Là nous devons
rencontrer des sources abondantes. La nature de la roche le veut
ainsi, et l'instinct est d'accord avec la logique pour appuyer ma
conviction. Or, voici ce que j'ai à te proposer. Quand Colomb a
demandé trois jours à ses équipages pour trouver les terres
nouvelles, ses équipages, malades, épouvantés, ont cependant fait
droit à sa demande, et il a découvert le nouveau monde. Moi, le
Colomb de ces régions souterraines, je ne te demande qu'un jour
encore. Si, ce temps écoulé, je n'ai pas rencontré l'eau qui
nous manque, je te le jure, nous reviendrons à la surface de la
terre.»

En dépit de mon irritation, je fus ému de ces paroles et de la
violence que se faisait mon oncle pour tenir un pareil langage.

«Eh bien! m'ccriai-je, qu'il soit fait comme vous le désirez, et
que Dieu récompense votre énergie surhumaine. Vous n'avez plus
que quelques heures à tenter le sort! En route!»



XXII


La descente recommença cette fois par la nouvelle galerie. Hans
marchait en avant, selon son habitude. Nous n'avions pas fait
cent pas, que le professeur, promenait sa lampe le long des
murailles, s'écriait:

«Voilà les terrains primitifs! nous sommes dans la bonne voie!
marchons! marchons!

Lorsque la terre se refroidit peu à peu aux premiers jours du
monde, la diminution de son volume produisit dans l'écorce des
dislocations, des ruptures, des retraits, des fendilles. Le
couloir actuel était une fissure de ce genre, par laquelle
s'épanchait autrefois le granit éruptif; ses mille détours
formaient un inextricable labyrinthe à travers le sol primordial.

A mesure que nous descendions, la succession des couches
composant le terrain primitif apparaissait avec plus de netteté.
La science géologique considère ce terrain primitif comme la base
de l'écorce minérale, et elle a reconnu qu'il se compose de trois
couches différentes, les schistes, les gneiss, les micaschistes,
reposant sur cette roche inébranlable qu'on appelle le granit.

Or, jamais minéralogistes ne s'étaient rencontrés dans des
circonstances aussi merveilleuses pour étudier la nature sur
place. Ce que la sonde, machine inintelligente et brutale, ne
pouvait rapporter à la surface du globe de sa texture interne,
nous allions l'étudier de nos yeux, le toucher de nos mains.

A travers l'étage des schistes colorés de belles nuances vertes
serpentaient des filons métalliques de cuivre, de manganèse avec
quelques traces de platine et d'or. Je songeais à ces richesses
enfouies dans les entrailles du globe et dont l'avidité humaine
n'aura jamais la jouissance! Ces trésors, les bouleversements
des premiers jours les ont enterrés à de telles profondeurs, que
ni la pioche, ni le pic ne sauront les arracher à leur tombeau.

Aux schistes succédèrent les gneiss, d'une structure stratiforme,
remarquables par la régularité et le parallélisme de leurs
feuillets, puis, les micaschistes disposés en grandes lamelles
rehaussées à l'oeil par les scintillations du mica blanc.

La lumière des appareils, répercutée par les petites facettes de
la masse rocheuse, croisait ses jets de feu sous tous les angles,
et je m'imaginais voyager à travers un diamant creux, dans lequel
les rayons se brisaient en mille éblouissements.

Vers six heures du soir, cette fête de la lumière vint à diminuer
sensiblement, presque à cesser; les parois prirent une teinte
cristallisée, mais sombre; le mica se mélangea plus intimement au
feldspath et au quartz, pour former la roche par excellence, la
pierre dure entre toutes, celle qui supporte, sans en être
écrasée, les quatre étages de terrain du globe. Nous étions
murés dans l'immense prison de granit.

II était huit heures du soir. L'eau manquait toujours. Je
souffrais horriblement. Mon oncle marchait en avant. Il ne
voulait pas s'arrêter. Il tendait l'oreille pour surprendre les
murmures de quelque source. Mais rien.

Cependant mes jambes refusaient de me porter. Je résistais à mes
tortures pour ne pas obliger mon oncle à faire halte. C'eût été
pour lui le coup du désespoir, car la journée finissait, la
dernière qui lui appartint.

Enfin mes forces m'abandonnèrent; je poussai un cri et je tombai.

«A moi! je meurs!»

Mon oncle revint sur ses pas. Il me considéra en croisant ses
bras; puis ces paroles sourdes sortirent de ses lèvres:

«Tout est fini!»

Un effrayant geste de colère frappa une dernière fois mes
regards, et je fermai les yeux.

--Lorsque je les rouvris, j'aperçus mes deux compagnons immobiles
et roulés dans leur couverture. Dormaient-ils? Pour mon compte,
je ne pouvais trouver un instant de sommeil. Je souffrais trop,
et surtout de la pensée que mon mal devait être sans remède. Les
dernières paroles de mon oncle retentissaient dans mon oreille.

«Tout était fini!» car dans un pareil état de faiblesse il ne
fallait même pas songer à regagner la surface du globe.

Il y avait une lieue et demie d'écorce terrestre! Il me semblait
que cette masse pesait de tout son poids sur mes épaules. Je me
sentais écrasé et je m'épuisais en efforts violents pour me
retourner sur ma couche de granit.

Quelques heures se passèrent. Un silence profond régnait autour
de nous, un silence de tombeau. Rien n'arrivait à travers ces
murailles dont la plus mince mesurait cinq milles d'épaisseur.

Cependant, au milieu de mon assoupissement, je crus entendre un
bruit; l'obscurité se faisait dans le tunnel. Je regardai plus
attentivement, et il me sembla voir l'Islandais qui
disparaissait, la lampe à la main.

Pourquoi ce départ? Hans nous abandonnait-il? Mon oncle
dormait. Je voulus crier. Ma voix ne put trouver passage entre
mes lèvres desséchées. L'obscurité était devenue profonde, et
les derniers bruits venaient de s'éteindre.

«Hans nous abandonne! m'écriai-je. Hans! Hans!»

Ces mots, je les criais en moi-même. Ils n'allaient pas plus
loin. Cependant, après le premier instant de terreur, j'eus
honte de mes soupçons contre un homme dont la conduite n'avait
rien eu jusque-là de suspect. Son départ ne pouvait être une
fuite. Au lieu de remonter la galerie, il la descendait. De
mauvais desseins l'eussent entraîné en haut, non en bas. Ce
raisonnement me calma un peu, et je revins à un autre d'ordre
d'idées. Hans, cet homme paisible, un motif grave avait pu seul
l'arracher à son repos. Allait-il donc à la découverte?
Avait-il entendu pendant la nuit silencieuse quelque murmure dont
la perception n'était pas arrivée jusqu'à moi?



XXIII


Pendant une heure j'imaginai dans mon cerveau en délire toutes
les raisons qui avaient pu faire agir le tranquille chasseur.
Les idées les plus absurdes s'enchevêtrèrent dans ma tête. Je
crus que j'allais devenir fou!

Mais enfin un bruit de pas se produisit dans les profondeurs du
gouffre. Hans remontait. La lumière incertaine commençait à
glisser sur les parois, puis elle déboucha par l'orifice du
couloir. Hans parut.

Il s'approcha de mon oncle, lui mit la main sur l'épaule et
l'éveilla doucement. Mon oncle se leva.

«Qu'est-ce donc? fit-il.

--«Vatten,» répondit le chasseur.

Il faut croire que sous l'inspiration des violentes douleurs,
chacun devient polyglotte. Je ne savais pas un seul mot de
danois, et cependant je compris d'instinct le mot de notre guide.

«De l'eau! de l'eau! m'écriai-je on battant des mains, en
gesticulant comme un insensé.

--De l'eau! répétait mon oncle. «Hvar?» demanda-t-il à
l'Islandais.

--«Nedat,» répondit Hans.

Où? En bas! Je comprenais tout. J'avais saisi les mains du
chasseur, et je les pressais, tandis qu'il me regardait avec
calme.

Les préparatifs du départ ne furent pas longs, et bientôt nous
descendions un couloir dont la pente atteignait deux pieds par
toise.

Une heure plus tard, nous avions fait mille toises environ et
descendu deux mille pieds.

En ce moment, nous entendions distinctement un son inaccoutumé
courir dans les flancs de la muraille granitique, une sorte de
mugissement sourd, comme un tonnerre éloigné. Pendant cette
première demi-heure de marche, ne rencontrant point la source
annoncée, je sentais les angoisses me reprendre; mais alors mon
oncle m'apprit l'origine des bruits qui se produisaient.

«Hans ne s'est pas trompé,» dit-il, ce que tu entends là, c'est
le mugissement d'un torrent.

--Un torrent? m'écriai-je.

--Il n'y a pas à en douter. Un fleuve souterrain circule autour
de nous!»

Nous hâtâmes le pas, surexcités par l'espérance. Je ne sentais
plus ma fatigue. Ce bruit d'une eau murmurante me rafraîchissait
déjà; le torrent, après s'être longtemps soutenu au-dessus de
notre tête, courait maintenant dans la paroi de gauche, mugissant
et bondissant. Je passais fréquemment ma main sur le roc,
espérant y trouver des traces de suintement ou d'humidité, Mais
en vain.

Une demi-heure s'écoula encore. Une demi-lieue fut encore
franchie.

Il devint alors évident que le chasseur, pendant son absence,
n'avait pu prolonger ses recherches au-delà. Guidé par un
instinct particulier aux montagnards, aux hydroscopes, il
«sentit» ce torrent à travers le roc, mais certainement il
n'avait point vu le précieux liquide: il ne s'y était pas
désaltéré.

Bientôt même il fut constant que, si notre marche continuait,
nous nous éloignerions du torrent dont le murmure tendait à
diminuer.

On rebroussa chemin. Hans s'arrêta à l'endroit précis où le
torrent semblait être le plus rapproché.

Je m'assis près de la muraille, tandis que les eaux couraient à
deux pieds de moi avec une violence extrême. Mais un mur de
granit nous en séparait encore.

Sans réfléchir, sans me demander si quelque moyen n'existait pas
de se procurer cette eau, je me laissai aller à un premier moment
de désespoir.

Hans me regarda et je crus voir un sourire apparaître sur ses
lèvres.

Il se leva et prit la lampe. Je le suivis. Il se dirigea vers
la muraille. Je le regardai faire. Il colla son oreille sur la
pierre sèche, et la promena lentement en écoutant avec le plus
grand soin. Je compris qu'il cherchait le point précis où le
torrent se faisait entendre plus bruyamment. Ce point, il le
rencontra dans la paroi latérale de gauche, à trois pieds
au-dessus du sol.

Combien j'étais ému! Je n'osais deviner ce que voulait faire le
chasseur! Mais il fallut bien le comprendre et l'applaudir, et
le presser de mes caresses, quand je le vis saisir son pic pour
attaquer la roche elle-même.

«Sauvés! m'écriai-je, sauvés!

--Oui, répétait mon oncle avec frénésie, Hans a raison! Ah! le
brave chasseur! Nous n'aurions pas trouvé cela!»

Je le crois bien! Un pareil moyen, quelque simple qu'il fût, ne
nous serait pas venu à l'esprit. Rien de plus dangereux que de
donner un coup de pioche dans cette charpente du globe. Et si
quelque éboulement allait se produire qui nous écraserait! Et si
le torrent, se faisant jour à travers le roc, allait nous
envahir! Ces dangers n'avaient rien de chimérique; mais alors
les craintes d'éboulement ou d'inondation ne pouvaient nous
arrêter, et notre soif était si intense que, pour l'apaiser, nous
eussions creusé au lit même de l'Océan.

Hans se mit à ce travail, que ni mon oncle ni moi nous n'eussions
accompli. L'impatience emportant notre main, la roche eût volé
en éclats sous ses coups précipités. Le guide, au contraire,
calme et modéré, usa peu à peu le rocher par une série de petits
coups répétés, creusant une ouverture large d'un demi-pied.
J'entendais le bruit du torrent s'accroître, et je croyais déjà
sentir l'eau bienfaisante rejaillir sur mes lèvres.

Bientôt le pic s'enfonça de deux pieds dans la muraille de
granit; le travail durait depuis plus d'une heure; je me tordais
d'impatience! Mon oncle voulait employer les grands moyens.
J'eus de la peine à l'arrêter, et déjà il saisissait son pic,
quand soudain un sifflement se fit entendre. Un jet d'eau
s'élança de la muraille et vint se briser sur la paroi opposée.

Hans, à demi renversé par le choc, ne put retenir un cri de
douleur. Je compris pourquoi lorsque, plongeant mes mains dans
le jet liquide, je poussai à mon tour une violente exclamation:
la source était bouillante.

«De l'eau à cent degrés! m'écriai-je.

--Eh bien, elle refroidira,» répondit mon oncle.

Le couloir s'emplissait de vapeurs, tandis qu'un ruisseau se
formait et allait se perdre dans les sinuosités souterraines;
bientôt après, nous y puisions notre première gorgée.

Ah! quelle jouissance! quelle incomparable volupté! Qu'était
cette eau? D'où venait-elle? Peu importait. C'était de l'eau,
et, quoique chaude encore, elle ramenait au coeur la vie prête à
s'échapper. Je buvais sans m'arrêter, sans goûter même.

Ce ne fut qu'après une minute de délectation que je m'écriai:

«Eh! mais c'est de l'eau ferrugineuse!

--Excellente pour l'estomac, répliqua mon oncle, et d'une haute
minéralisation! Voilà un voyage qui vaudra celui de Spa ou de
Toeplitz!

--Ah! que c'est bon!

--Je le crois bien, une eau puisée à deux lieues sous terre; elle
a un goût d'encre qui n'a rien de désagréable. Une fameuse
ressource que Hans nous a procurée là! Aussi je propose de
donner son nom à ce ruisseau salutaire.

--Bien!» m'écriai-je.

Et le nom de «Hans-bach» fut aussitôt adopté. Hans n'en fut pas
plus fier. Après s'être modérément rafraîchi, il s'accota dans
un coin avec son calme accoutumé.

«Maintenant, dis-je, il ne faudrait pas laisser perdre cette eau.

--A quoi bon? répondit mon oncle, je soupçonne la source d'être
intarissable.

--Qu'importe! remplissons l'outre et les gourdes, puis nous
essayerons de boucher l'ouverture.»

Mon conseil fut suivi. Hans, au moyen d'éclats de granit et
d'étoupe, essaya d'obstruer l'entaille faite à la paroi. Ce ne
fut pas chose facile. On se brûlait les mains sans y parvenir;
la pression était trop considérable, et nos efforts demeurèrent
infructueux.

«Il est évident, dis-je, que les nappes supérieures de ce cours
d'eau sont situées à une grande hauteur, à en juger par la force
du jet.

--Cela n'est pas douteux, répliqua mon oncle, il y a là mille
atmosphères de pression, si cette colonne d'eau a trente-deux
mille pieds de hauteur. Mais il me vient une idée.

--Laquelle?

--Pourquoi nous entêter à boucher cette ouverture?

-Mais, parce que...»

J'aurais été embarrassé de trouver une bonne raison.

«Quand nos gourdes seront vides, sommes-nous assurés de trouver
à les remplir?

--Non, évidemment.

--Eh bien, laissons couler cette eau: elle descendra
naturellement et guidera ceux qu'elle rafraîchira en route!

--Voilà qui est bien imaginé! m'écriai-je, et avec ce ruisseau
pour compagnon, il n'y a plus aucune raison pour ne pas réussir,
dans nos projets.

--Ah! tu y viens, mon garçon, dit le professeur en riant.

--Je fais mieux que d'y venir, j'y suis.

--Un instant! Commençons par prendre quelques heures de repos.»

J'oubliais vraiment qu'il fit nuit. Le chronomètre se chargea de
me l'apprendre. Bientôt chacun de nous, suffisamment restauré et
rafraîchi, s'endormit d'un profond sommeil.



XXIV


Le lendemain nous avions déjà oublié nos douleurs passées. Je
m'étonnai tout d'abord de n'avoir plus soif, et j'en demandai la
raison. Le ruisseau qui coulait à mes pieds en murmurant se
chargea de me répondre.

On déjeuna et l'on but de cette excellente eau ferrugineuse. Je
me sentais tout ragaillardi et décidé à aller loin. Pourquoi un
homme convaincu comme mon oncle ne réussirait-il pas, avec un
guide industrieux comme Hans, et un neveu «déterminé» comme moi?
Voilà les belles idées qui se glissaient dans mon cerveau! On
m'eût proposé de remonter à la cime du Sneffels que j'aurais
refusé avec indignation.

Mais il n'était heureusement question que de descendre.

«Partons!» m'écriai-je en éveillant par mes accents enthousiastes
les vieux échos du globe.

La marche fut reprise le jeudi à huit heures du matin. Le
couloir de granit, se contournant en sinueux détours, présentait
des coudes inattendus, et affectait l'imbroglio d'un labyrinthe;
mais, en somme, sa direction principale était toujours le
sud-est. Mon oncle ne cessait de consulter avec le plus grand
soin sa boussole, pour se rendre compte du chemin parcouru.

La galerie s'enfonçait presque horizontalement, avec deux pouces
de pente par toise, tout au plus. Le ruisseau courait sans
précipitation en murmurant sous nos pieds. Je le comparais à
quelque génie familier qui nous guidait à travers la terre, et de
la main je caressais la tiède naïade dont les chants
accompagnaient nos pas. Ma bonne humeur prenait volontiers une
tournure mythologique.

Quant à mon oncle, il pestait contre l'horizontalité de la route,
lui, «l'homme des verticales». Son chemin s'allongeait
indéfiniment, et au lieu de glisser le long du rayon terrestre,
suivant son expression, il s'en allait par l'hypothénuse. Mais
nous n'avions pas le choix, et tant que l'on gagnait vers le
centre, si peu que ce fût, il ne fallait pas se plaindre.

D'ailleurs, de temps à autre, les pentes s'abaissaient; la naïade
se mettait à dégringoler en mugissant, et nous descendions plus
profondément avec elle.

En somme, ce jour-là et le lendemain, on fit beaucoup de chemin
horizontal, et relativement peu de chemin vertical.

Le vendredi soir, 10 juillet, d'après l'estime, nous devions être
à trente lieues au sud-est de Reykjawik et à une profondeur de
deux lieues et demie.

Sous nos pieds s'ouvrit alors un puits assez effrayant. Mon
oncle ne put s'empêcher de battre des mains en calculant la
roideur de ses pentes.

«Voilà qui nous mènera loin, s'écria-t-il, et facilement, car les
saillies du roc font un véritable escalier!»

Les cordes furent disposées par Hans de manière à prévenir tout
accident. La descente commença. Je n'ose l'appeler périlleuse,
car j'étais déjà familiarisé avec ce genre d'exercice.

Ce puits était une fente étroite pratiquée dans le massif, du
genre de celles qu'on appelle «faille»; la contraction de la
charpente terrestre, à l'époque de son refroidissement, l'avait
évidemment produite. Si elle servit autrefois de passage aux
matières éruptives vomies par le Sneffels, je ne m'expliquais pas
comment celles-ci n'y laissèrent aucune trace. Nous descendions
une sorte de vis tournante qu'on eût cru faite de la main des
hommes.

De quart d'heure en quart d'heure, il fallait s'arrêter pour
prendre un repos nécessaire et rendre à nos jarrets leur
élasticité. On s'asseyait alors sur quelque saillie, les jambes
pendantes, on causait en mangeant, et l'on se désaltérait au
ruisseau.

Il va sans dire que, dans cette faille, le Hans-bach s'était fait
cascade au détriment de son volume; mais il suffisait et au delà
à étancher notre soif; d'ailleurs, avec les déclivités moins
accusées, il ne pouvait manquer de reprendre son cours paisible.
En ce moment il me rappelait mon digne oncle, ses impatiences et
ses colères, tandis que, par les pentes adoucies, c'était le
calme du chasseur islandais.

Le 6 et le 7 juillet, nous suivîmes les spirales de cette faille,
pénétrant encore de deux lieues dans l'écorce terrestre, ce qui
faisait près de cinq lieues au-dessous du niveau de la mer.
Mais, le 8, vers midi, la faille prit, dans la direction du
sud-est, une inclinaison beaucoup plus douce, environ
quarante-cinq degrés.

Le chemin devint alors aisé et d'une parfaite monotonie. Il
était difficile qu'il en fût autrement. Le voyage ne pouvait
être varié par les incidents du paysage.

Enfin, le mercredi 15, nous étions à sept lieues sous terre et à
cinquante lieues environ du Sneffels. Bien que nous fussions un
peu fatigués, nos santés se maintenaient dans un état rassurant,
et la pharmacie de voyage était encore intacte.

Mon oncle tenait heure par heure les indications de la boussole,
du chronomètre, du manomètre et du thermomètre, celles-là même
qu'il a publiées dans le récit scientifique de son voyage. Il
pouvait donc se rendre facilement compte de sa situation.
Lorsqu'il m'apprit que nous étions à une distance horizontale de
cinquante lieues, je ne pus retenir une exclamation.

«Qu'as-tu donc? demanda-t-il.

--Rien, seulement je fais une réflexion.

--Laquelle, mon garçon?

--C'est que, si vos calculs sont exacts, nous ne sommes plus sous
l'Islande,

--Crois-tu?

--Il est facile de nous en assurer.»

Je pris mes mesures au compas sur la carte.

«Je ne me trompais pas, dis-je; nous avons dépassé le cap
Portland, et ces cinquante lieues dans le sud-est nous mettent en
pleine mer.

--Sous la pleine mer, répliqua mon oncle en se frottant les
mains.

--Ainsi, m'écriai-je, l'Océan s'étend au-dessus de notre tête!

--Bah! Axel, rien de plus naturel! N'y a-t-il pas à Newcastle
des mines de charbon qui s'avancent sous les flots?»

Le professeur pouvait trouver cette situation fort simple; mais
la pensée de me promener sous la masse des eaux ne laissa pas de
me préoccuper. Et cependant, que les plaines et les montagnes de
l'Islande fussent suspendues sur notre tête, ou les flots de
l'Atlantique, cela différait peu, en somme, du moment que la
charpente granitique était solide. Du reste, je m'habituai
promptement à cette idée, car le couloir, tantôt droit, tantôt
sinueux, capricieux dans ses pentes comme dans ses détours, mais
toujours courant au sud-est, et toujours s'enfonçant davantage,
nous conduisit rapidement à de grandes profondeurs.

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