Le Mariage de Loti
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Le Mariage de Loti
par Pierre Loti.
LE MARIAGE DE LOTI
"E hari te fau. E toro te faaro E no te taata."
_Le palmier croîtra, Le corail s'étendra, Mais l'homme périra_.
(_Vieux dicton de la Polynésie_)
A Madame Sarah Bernhardt Juin 1878.
_Madame,
A vous qui brillez tout en haut, l'auteur très obscur _d'Aziyadé_ dédie
humblement ce récit sauvage.
Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un peu de son
grand charme poétique.
L'auteur était bien jeune lorsqu'il a écrit ce livre; il le met à vos
pieds, Madame, en vous demandant beaucoup, beaucoup
d'indulgence.......................................................
PREMIÈRE PARTIE
I
PAR PLUMKET, AMI DE LOTI
Loti fut baptisé le 25 janvier 1872, à l'âge de vingt-deux ans et onze
jours.
Lorsque la chose eut lieu, il était environ une heure de l'après-midi,
à Londres et à Paris.
Il était à peu près minuit, en dessous, sur l'autre face de la boule
terrestre, dans les jardins de la feue reine Pomaré, où la scène se
passait.
En Europe, c'était une froide et triste journée d'hiver. En dessous dans
les jardins de la reine, c'était le calme, l'énervante langueur d'une
nuit d'été.
Cinq personnes assistaient à ce baptême de Loti, au milieu des mimosas
et des orangers, dans une atmosphère chaude et parfumée, sous un ciel
tout constellé d'étoiles australes.
C'étaient: Ariitéa, princesse du sang, Faïmana et Téria, suivantes de la
reine, Plumket et Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique.
Loti, qui, jusqu'à ce jour, s'était appelé Harry Grant, conserva ce nom,
tant sur les registres de l'état civil que sur les rôles de la marine
royale, mais l'appellation de Loti fut généralement adoptée par ses
amis.
La cérémonie fut simple; elle s'acheva sans longs discours, ni grand
appareil.
Les trois Tahitiennes étaient couronnées de fleurs naturelles, et vêtues
de tuniques de mousseline rose, à traînes. Après avoir inutilement
essayé de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de Plumket, dont
les sons durs révoltaient leurs gosiers maoris, elles décidèrent de les
désigner par les mots _Rémuna_ et _Loti_, qui sont deux noms de fleurs.
Toute la cour eut le lendemain communication de cette décision, et
_Harry Grant_ n'exista plus en Océanie, non plus que _Plumket_ son ami.
Il fut convenu en outre que les premières notes de la chanson indigène:
"Loti taïmané, etc..." chantées discrètement la nuit aux abords du
palais, signifieraient: "Rémuna est là, ou Loti, ou tous deux ensemble;
ils prient leurs amies de se rendre à leur appel, ou tout au moins de
venir sans bruit leur ouvrir la porte des
jardins...".........................................................
II
NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE PLUMKET
Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'île de Bora-Bora, située
par 16° de latitude australe, et 154° de longitude ouest.
Au moment où commence cette histoire, elle venait d'accomplir sa
quatorzième année.
C'était une très singulière petite fille, dont le charme pénétrant et
sauvage s'exerçait en dehors de toutes les règles conventionnelles de
beauté qu'ont admises les peuples d'Europe.
Toute petite, elle avait été embarquée par sa mère sur une longue
pirogue voilée qui faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conservé de
son île perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la
surplombe. La silhouette de ce géant de basalte, planté comme une borne
monstrueuse au milieu du Pacifique, était restée dans sa tête, seule
image de sa patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une émotion
bizarre, dessinée dans les albums de Loti; ce fait fortuit fut la cause
première de son grand amour pour lui.
III
D'ÉCONOMIE SOCIALE
La mère de Rarahu l'avait amenée à Tahiti, la grande île, l'île de la
reine, pour l'offrir à une très vieille femme du district d'Apiré qui
était sa parente éloignée. Elle obéissait ainsi à un usage ancien de la
race maorie, qui veut que les enfants restent rarement auprès de leur
vraie mère. Les mères adoptives, les pères adoptifs (_faa amu_) sont là-
bas les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet échange
traditionnel des enfants est l'une des originalités des moeurs
polynésiennes.
IV
HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTÊME), A SA SOEUR, A BRIGHTBURY, COMTÉ DE
YORKSHIRE (ANGLETERRE)
"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872.
"Ma soeur aimée,
"Me voici devant cette île lointaine que chérissait notre frère, point
mystérieux qui fut longtemps le lieu des rêves de mon enfance. Un désir
étrange d'y venir n'a pas peu contribué à me pousser vers ce métier de
marin qui déjà me fatigue et m'ennuie.
"Les années ont passé et m'ont fait homme. Déjà j'ai couru le monde, et
me voici enfin devant l'île rêvée. Mais je n'y trouve plus que tristesse
et amer désenchantement.
"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, là-bas, sous la
verdure, cette baie aux grands palmiers, ces hautes montagnes aux
silhouettes dentelées, c'est bien tout cela qui était connu. Tout cela,
depuis dix ans je l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer,
poétisés par l'énorme distance, que nous envoyait Georges; c'est bien ce
coin du monde dont nous parlait avec amour notre frère qui n'est plus...
"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des illusions
indéfinies, des impressions vagues et fantastiques de l'enfance... Un
pays comme tous les autres, mon Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve là,
le même Harry qu'à Brightbury, qu'à Londres, qu'ailleurs, si bien qu'il
me semble n'avoir pas changé de place...
"Ce pays des rêves, pour lui garder son prestige, j'aurais dû ne pas le
toucher du doigt.
"Et puis ceux qui m'entourent m'ont gâté mon Tahiti, en me le présentant
à leur manière; ceux qui traînent partout leur personnalité banale,
leurs idées terre à terre, qui jettent sur toute poésie leur bave
moqueuse, leur propre insensibilité, leur propre ineptie. La
civilisation y est trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale,
toutes nos conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la
sauvage poésie s'en va, avec les coutumes et les traditions du passé...
........................................................................
"Tant est que, depuis trois jours que le _Rendeer_ a jeté l'ancre devant
Papeete, ton frère Harry a gardé le bord, le coeur serré, l'imagination
déçue.
........................................................................
"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que déjà ce pays
l'enchante; depuis notre arrivée je le vois à peine.
"Il est d'ailleurs toujours ce même ami fidèle et sans reproche, ce même
bon et tendre frère, qui veille sur moi comme un ange gardien et que
j'aime de toute la force de mon coeur...
........................................................................
V
Rarahu était une petite créature qui ne ressemblait à aucune autre, bien
qu'elle fût un type accompli de cette race _maorie_ qui peuple les
archipels polynésiens et passe pour une des plus belles du monde; race
distincte et mystérieuse, dont le provenance est inconnue.
Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur exotique,
d'une douceur câline, comme celle des jeunes chats quand on les caresse;
ses cils étaient si longs, si noirs qu'on les eût pris pour des plumes
peintes. Son nez était court et fin, comme celui de certaines figures
arabes; sa bouche, un peu plus épaisse, un peu plus fendue que le type
classique, avait des coins profonds, d'un contour délicieux. En riant,
elle découvrait jusqu'au fond des dents un peu larges, blanches comme de
l'émail blanc, dents que les années n'avaient pas eu le temps de
beaucoup polir, et qui conservaient encore les stries légères de
l'enfance. Ses cheveux, parfumés au santal, étaient longs, droits, un
peu rudes; ils tombaient en masses lourdes sur ses rondes épaules nues.
Une même teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres
cuites claires de la vieille Etrurie, était répandue sur tout son corps,
depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses pieds.
Rarahu était d'une petite taille, admirablement prise, admirablement
proportionnée; sa poitrine était pure et polie, ses bras avaient une
perfection antique.
Autour de ses chevilles, de légers tatouages bleus, simulant des
bracelets; sur la lèvre inférieure, trois petites raies bleues
transversales, imperceptibles, comme les femmes des Marquises; et, sur
le front, un tatouage plus pâle, dessinant un diadème. Ce qui surtout en
elle caractérisait sa race, c'était le rapprochement excessif de ses
yeux, à fleur de tête comme tous les yeux maoris; dans les moments où
elle était rieuse et gaie, ce regard donnait à sa figure d'enfant une
finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle était sérieuse ou
triste, il y avait quelque chose en elle qui ne pouvait se mieux définir
que par ces deux mots: une grâce polynésienne.
VI
La cour de Pomaré s'était parée pour une demi-réception, le jour où je
mis pour la première fois le pied sur le sol tahitien.--L'amiral
anglais du _Rendeer_ venait faire sa visite d'arrivée à la souveraine
(une vieille connaissance à lui)--et j'étais allé, en grande tenue de
service, accompagner l'amiral.
L'épaisse verdure tamisait les rayons de l'ardent soleil de deux heures;
tout était tranquille et désert dans les avenues ombreuses dont
l'ensemble forme Papeete, la ville de la reine.--Les cases à
vérandas, disséminées dans les jardins, sous les grands arbres, sous les
grandes plantes tropicales,--semblaient, comme leurs habitants,
plongées dans le voluptueux assoupissement de la sieste.--Les abords
de la demeure royale étaient aussi solitaires, aussi paisibles...
Un des fils de la reine,--sorte de colosse basané qui vint en habit
noir à notre rencontre, nous introduisit dans un salon aux volets
baissés, où une douzaine de femmes étaient assises, immobiles et
silencieuses...
Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils dorés étaient placés
côte à côte.--Pomaré, qui en occupait un, invita l'amiral à s'asseoir
dans le second, tandis qu'un interprète échangeait entre ces deux
anciens amis des compliments officiels.
Cette femme, dont le nom était mêlé jadis aux rêves exotiques de mon
enfance, m'apparaissait vêtue d'un long fourreau de soie rose, sous les
traits d'une vieille créature au teint cuivré, à la tête impérieuse et
dure.--Dans sa massive laideur de vieille femme, on pouvait démêler
encore quels avaient pu être les attraits et le prestige de sa jeunesse,
dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original souvenir.
Les femmes de sa suite avaient, dans cette pénombre d'un appartement
fermé, dans ce calme silence du jour tropical, un charme indéfinissable.
--Elles étaient belles presque toutes de la beauté tahitienne: des yeux
noirs, chargés de langueur, et le teint ambré des gitanos.--Leurs
cheveux dénoués étaient mêlés de fleurs naturelles et leurs robes de
gaze traînantes, libres à la taille, tombaient autour d'elles en longs
plis flottants.
C'était sur la princesse Ariitéa surtout, que s'arrêtaient
involontairement mes regards. Ariitéa à la figure douce, réfléchie,
rêveuse, avec de pâles roses du Bengale, piquées au hasard dans ses
cheveux noirs...
VII
Les compliments terminés, l'amiral dit à la reine:
--Voici Harry Grant que je présente à Votre Majesté; il est le frère de
Georges Grant, un officier de marine, qui a vécu quatre ans dans votre
beau pays.
L'interprète avait à peine achevé de traduire, que Pomaré me tendit sa
main ridée; un sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel,
éclaire sa vieille figure:
--Le frère de Rouéri! dit elle en désignant mon frère par son nom
tahitien.--Il faudra revenir me voir...--Et elle ajouta en anglais:
"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute spéciale, la reine
ne parlant jamais d'autre langue que celle de son pays.
--"Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit la main, en
me montrant dans un sourire ses longues dents de cannibale...
Et je partis charmé de cette étrange cour...
VIII
Rarahu n'avait guère quitté depuis sa petite enfance la case de sa
vieille mère adoptive, qui habitait dans le district d'Apiré, au bord du
ruisseau de Fataoua.
Ses occupations étaient fort simples: la rêverie, le bain, le bain
surtout:-le chant et les promenades sous bois, en compagnie de
Tiahoui, son inséparable petite amie.--Rarahu et Tiahoui étaient deux
insouciantes et rieuses petites créatures qui vivaient presque entière-
ment dans l'eau de leur ruisseau, où elles sautaient et s'ébattaient
comme deux poissons-volants.
IX
Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fût sans érudition; elle
savait lire dans sa bible tahitienne, et écrire, avec une grosse
écriture très ferme, les mots doux de la langue maorie; elle était même
très forte sur l'orthographe conventionnelle fixée par les frères
Picpus,--lesquels ont fait, en caractères latins, un vocabulaire des
mots polynésiens.
Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont moins
cultivées assurément que cette enfant sauvage.--Mais il avait fallu
que cette instruction, prise à l'école des missionnaires de Papeete, lui
eût peu coûté à acquérir, car elle était fort paresseuse.
X
En tournant à droite dans les broussailles, quand on avait suivi depuis
une demi-heure le chemin d'Apiré, on trouvait un large bassin naturel,
creusé dans le roc vif.--Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se
précipitait en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise
fraîcheur.
Là, tout le jour, il y avait société nombreuse; sur l'herbe, on trouvait
étendues les belles jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes
journées tropicales à causer, chanter, dormir, ou bien encore à nager et
à plonger, comme des dorades agiles.--Elles allaient à l'eau vêtues de
leurs tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes
mouillées sur leur corps, comme autrefois les naïades.
Là, venaient souvent chercher fortune les marins de passage; là trônait
Tétouara la négresse;--là se faisait à l'ombre une grande consommation
d'oranges et de goyaves.
Tétouara appartenait à la race des Kanaques noirs de la Mélanésie.--Un
navire qui venait d'Europe l'avait un jour prise dans une île avoisinant
la Calédonie, et l'avait déposée à mille lieues de son pays, à Papeete,
où elle faisait l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait égarée
parmi des misses anglaises.
Tétouara avec une inépuisable belle humeur, une gaîté simiesque, une
impudeur absolue, entretenait autour d'elle le bruit et le mouvement.
Cette propriété de sa personne la rendait précieuse à ses nonchalantes
compagnes; elle était une des notabilités du ruisseau de Fataoua...
XI
PRÉSENTATION
Ce fut vers midi, un jour calme et brûlant, que pour la première fois de
ma vie j'aperçus ma petite amie Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes,
habituées du ruisseau de Fataoua, accablées de sommeil et de chaleur,
étaient couchées tout au bord, sur l'herbe, les pieds trempant dans
l'eau claire et fraîche.--L'ombre de l'épaisse verdure descendait sur
nous, verticale et immobile; de larges papillons d'un noir de velours,
marqués de grands yeux couleur scabieuse, volaient lentement, ou se
posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses eussent été trop
lourdes pour les enlever; l'air était chargé de senteurs énervantes et
inconnues; tout doucement je m'abandonnais à cette molle existence, je
me laissais aller aux charmes de l'Océanie...
Au fond du tableau, tout à coup des broussailles de mimosas et de
goyaviers s'ouvrirent, on entendit un léger bruit de feuilles qui se
froissent,--et deux petites filles parurent, examinant la situation
avec des mines de souris qui sortent de leurs trous.
Elles étaient coiffées de couronnes de feuillage, qui garantissaient
leur tête contre l'ardeur du soleil; leurs reins étaient serrés dans des
_pareos_ (pagnes) bleu foncé à grandes raies jaunes; leurs torses fauves
étaient sveltes et nus; leurs cheveux noirs, longs et dénoués... Point
d'Européens, point d'étrangers, rien d'inquiétant en vue... Les deux
petites, rassurées, vinrent se coucher sous la cascade qui se mit à
s'éparpiller plus bruyamment autour d'elles...
La plus jolie des deux était Rarahu; l'autre Tiahoui, son amie et sa
confidente...
Alors Tétouara, prenant rudement mon bras, ma manche de drap bleu marine
sur laquelle brillait un galon d'or,--l'éleva au-dessus des herbes
dans lesquelles j'étais enfoui,--et la leur montra avec une
intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un
épouvantail.
Les deux petites créatures, comme deux moineaux auxquels on montre un
babouin, se sauvèrent terrifiées,--et ce fut là notre présentation,
notre première entrevue...
XII
Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par Tétouara se
résumaient à peu près à ceci:
--Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les autres, et ne
font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine qui les garde est une
femme à principes, qui leur défend de se commettre avec nous.
Elle, Tétouara, eût été personnellement très satisfaite si ces deux
filles se fussent laissé apprivoiser par moi; elle m'engageait très
vivement à tenter cette aventure.
Pour les trouver, il suffisait, d'après ses indications, de suivre sous
les goyaviers un imperceptible sentier qui au bout de cent pas
conduisait à un bassin plus élevé que le premier et moins fréquenté
aussi.--Là, disait-elle, le ruisseau de Fataoua se répandait encore
dans un creux de rocher qui semblait fait tout exprès pour le tête-à-
tête ou trois personnes intimes.--C'était la salle de bain particulière
de Rarahu et de Tiahoui; on pouvait dire que là s'était passée toute
leur enfance...
C'était un recoin tranquille, au-dessus duquel faisaient voûte de grands
arbres-à-pain aux épaisses feuilles,--des mimosas, des goyaviers et de
fines sensitives. L'eau fraîche y bruissait sur de petits cailloux
polis; on y entendait de très loin, et perdus en murmure confus, les
bruits du grand bassin, les rires des jeunes femmes et la voix de
crécelle de Tétouara.
XIII
.....................................................................
--Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomaré, de sa grosse voix
rauque--Loti, pourquoi n'épouserais-tu pas la petite Rarahu du
district d'Apiré?... Cela serait beaucoup mieux, je t'assure, et te
poserait davantage dans le pays...
C'était sous la véranda royale que m'était faite cette question.--
J'étais allongé sur une natte, et tenais en main cinq cartes que venait
de me servir mon amie Téria; en face de moi était étendue ma bizarre
partenaire, la reine, qui apportait au jeu d'écarté une passion extrême;
elle était vêtue d'un peignoir jaune à grandes fleurs noires, et fumait
une longue cigarette de pandanus, faite d'une seule feuille roulée sur
elle-même. Deux suivantes couronnées de jasmin marquaient nos points,
battaient nos cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant
curieusement sur nos épaules.
Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tièdes,
parfumées, qu'amènent là-bas les orages d'été; les grandes palmes des
cocotiers se couchaient sous l'ondée, leurs nervures puissantes
ruisselaient d'eau. Les nuages amoncelés formaient avec la montagne un
fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce tableau
fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne
de Fataoua. Dans l'air étaient suspendues des émanations d'orage qui
troublaient le sens et l'imagination...
......................................................................
"Épouser la petite Rarahu du district d'Apiré." Cette proposition me
prenait au dépourvu, et me donnait beaucoup à réfléchir...
.............................................................
Il allait sans dire que la reine, qui était une personne très
intelligente et sensée, ne me proposait point un de ces mariages suivant
les lois européennes qui enchaînent pour la vie. Elle était pleine
d'indulgence pour les moeurs faciles de son pays, bien qu'elle
s'efforçait souvent de les rendre plus correctes et plus conformes aux
principes chrétiens.
C'était donc simplement un mariage tahitien qui m'était offert. Je
n'avais pas de motif bien sérieux pour résister à ce désir de la reine,
et la petite Rarahu du district d'Apiré était bien charmante...
Néanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'alléguai ma jeunesse.
J'étais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral du _Rendeer_ qui
aurait pu voir d'un mauvais oeil cette union... Et puis un mariage est
une chose fort coûteuse, même en Océanie... Et puis, et surtout, il y
avait l'éventualité d'un prochain départ,--et laisser Rarahu dans les
larmes, en eût été une conséquence inévitable, et assurément fort
cruelle.
Pomaré sourit à toutes ces raisons, dont aucune sans doute ne l'avait
convaincue.
Apres un moment de silence, elle me proposa Faïmana, sa suivante, que
cette fois je refusai tout net.
Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout doucement
ses yeux se tournèrent vers Ariitéa la princesse:
--Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-être aurais-tu accepté
avec plus d'empressement, mon petit Loti?...
La vieille femme révélait par ces mots qu'elle avait deviné le troisième
et assurément le plus sérieux des secrets de mon coeur.
Ariitéa baissa les yeux, et une nuance rose se répandit sur ses joues
ambrées; je sentis moi-même que le sang me montait tumultueusement au
visage et le tonnerre se mit à rouler dans les profondeurs de la
montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation tendue
d'un mélodrame...
Pomaré satisfaite de sa facétie riait sous cape. Elle avait mis à profit
le trouble qu'elle venait d'occasionner pour marquer deux fois _té tâné_
(l'homme), c'est-à-dire _le roi_...
Pomaré, dont un des passe-temps favoris était le jeu d'écarté, était
extraordinairement tricheuse, elle trichait même aux soirées
officielles, dans les parties intéressées qu'elle jouait avec les
amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis qu'elle y pouvait gagner
n'étaient certes pour rien dans le plaisir qu'elle éprouvait à rendre
capots ses partenaires...
XIV
Rarahu possédait deux robes de mousseline, l'une blanche, l'autre rose,
qu'elle mettait alternativement le dimanche par-dessus son _pareo_ bleu
et jaune, pour aller au temple des missionnaires protestants, à Papeete.
Ces jours-là, ses cheveux étaient séparés en deux longues nattes noires
très épaisses; de plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (à l'endroit
où les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur d'hibiscus,
dont le rouge ardent donnait une pâleur transparente à sa joue cuivrée.
Elle restait peu de temps à Papeete après le service religieux, évitant
la société des jeunes femmes, les échoppes des Chinois marchands de thé,
de gâteau et de bière. Elle était très sage, et en donnant la main à
Tiahoui, elle rentrait à Apiré pour se déshabiller.
Un petit sourire contenu, une petite moue discrète, étaient les seuls
signes d'intelligence que m'envoyaient les deux petites filles, quand
par hasard nous nous rencontrions dans les avenues de Papeete...
XV
... Nous avions déjà passé bien des heures ensemble, Rarahu et moi, au
bord du ruisseau de Fataoua, dans notre salle de bain sous les
goyaviers, quand Pomaré me fit l'étrange proposition d'un mariage.
Et, Pomaré, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, connaissait cela
fort bien.
Bien longtemps j'avais hésité.--J'avais résisté de toutes mes forces,
--et cette situation singulière s'était prolongée, au delà de toute
vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous étentions sur
l'herbe pour faire ensemble le somme de midi, et que Rarahu entourait
mon corps de ses bras, nous nous endormions l'un près de l'autre, à peu
près comme deux frères.
C'était une bien enfantine comédie que nous jouions là tous deux, et
personne assurément ne l'eût soupçonnée. Le sentiment "_qui fit hésiter
Faust au seuil de Marguerite_" éprouvé pour une fille de Tahiti, m'eût
peut-être fait sourire moi-même, avec quelques années de plus; il eût
bien amusé l'état-major de _Rendeer_, en tout cas, et m'eût comblé de
ridicule aux yeux de
Tétouara...........................................................
Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de désoler d'abord,
avaient sur ces questions des idées tout à fait particulières qui en
Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tardé à m'en apercevoir.
Ils s'étaient dit qu'une grande fille de quatorze ans n'est plus une
enfant, et n'a pas été créée pour vivre seule... Elle n'allait pas se
prostituer à Papeete, et c'était là tout ce qu'ils avaient exigé de sa
sagesse.
Ils avaient jugé que mieux valait Loti qu'un autre, Loti très jeune
comme elle, qui leur paraissait doux et semblait l'aimer... et , après
réflexion, les deux vieillards avaient trouvé que c'était bien...
John lui-même, mon bien-aimé frère John, qui voyait tout avec ses yeux
si étonnamment purs, qui éprouvait une surprise douloureuse quand on lui
contait mes promenades nocturnes en compagnie de Faïmana dans les
jardins de la reine,--John était plein d'indulgence pour cette petite
fille qui l'avait charmé.--Il aimait sa candeur d'enfant, et sa
grande affection pour moi; il était disposé à tout pardonner à son frère
Harry, quand il s'agissait
d'elle.............................................................
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