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Le Mariage de Loti

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Nous vîmes poindre sur la mer une pirogue voilée, qui revenait
imprudemment de Tahiti; elle entra bientôt dans les bassins intérieurs
du récif, presque couchée sous ce grand vent alizé.

Il en sortit quelques indigènes, deux jeunes filles qui se mirent à
courir toutes mouillées, jetant au vent triste la note inattendue de
leurs éclats de rire.

Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui s'arrêta pour
caresser le petit Taamari, et tira de son sac des gâteaux qu'il lui
donna.

Cette prévenance de ce vieux pour cet enfant, et son regard, me
donnèrent une idée horrible...

Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos têtes,
secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs scorpions.--Il passait des
rafales qui courbaient ces grands arbres comme un champ de roseaux; les
feuilles mortes voltigeaient follement sur la terre nue...

Je fis cette réflexion naturelle, qu'il faudrait sans doute rester
plusieurs jours dans cette île avant qu'il fût possible à une pirogue de
prendre la mer; cela arrive fréquemment entre Tahiti et Moorea.--Le
départ du _Rendeer_ était fixé aux premiers jours de la semaine
suivante; mon absence ne le retarderait pas d'une heure,--et les
derniers moments que j'aurais pu passer avec Rarahu,--les derniers de
la vie, s'envoleraient ainsi loin d'elle.


Quand nous revînmes, la nuit tombait tout à fait.--Je n'avais prévu
cette nuit, ni l'impression sinistre que me causait son approche.

Je commençais à sentir aussi l'engourdissement et la soif de la fièvre;
--les impressions si vives de cette journée l'avaient déterminée sans
doute, en même temps qu'un grand excès de fatigue.

Nous nous assîmes devant la case de la vieille Hapoto.

Il y avait là plusieurs jeunes filles couronnées de fleurs, qui étaient
venues des cases voisines pour voir le _paoupa_ (l'étranger)--car il
en vient rarement dans ce district.

--Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi,--c'est toi, Mata-
reva!...

Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que Rarahu
m'avait donné jadis et contre lequel avait prévalu celui de Loti.

Elle avait appris ce nom dans le district d'Apiré, au bord du ruisseau
de Fataoua, où l'année précédente elle m'avait vu.


La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects étranges et
imprévus, sous l'influence de la fièvre et de la nuit.--On entendait
dans les bois de la montagne le son plaintif et monotone des flûtes de
roseau.

A quelques pas de là, sous un toit de chaume soutenu par des pieux de
bourao, on faisait la cuisine à mon intention.--Le vent balayait
terriblement cette cuisine; des hommes nus, avec de grands cheveux
ébouriffés, étaient accroupis là, comme des gnomes, autour d'une épaisse
fumée.--Le mot "Toupapahou!", prononcé près de moi, résonnait
étrangement à mes oreilles...





XIX


Cependant la jeune fille qui avait été envoyée chez le chef du district
arriva,--et je pus encore lire à cette dernière lueur du jour les
quelques phrases tahitiennes qui rétablissaient la vérité par des dates:

Ua fanau o Taamari i te Taïmaha, Est né le Taamari de la Taïmaha, I te
mahana pae no Tiurai 1864... le jour cinq de juillet 1864... Ua fanau o
Atario i te Taïmaha. Est né le Atario de la Taïmaha, I te mahana piti no
Aote 1865... le jour deux de août 1865...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.

Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans mon coeur,
--et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas croire.--Chose
étrange, je m'étais attaché à l'idée de cette famille tahitienne,--et
ce vide qui se faisait là me causait une douleur mystérieuse et
profonde; c'était quelque chose comme si mon frère perdu eût été plongé
plus avant et pour jamais dans le néant; tout ce qui était lui
s'enfonçait dans la nuit, c'était comme s'il fût mort une seconde fois.
--Et il semblait que ces îles fussent devenues subitement désertes,--
que tout le charme de l'Océanie fût mort du même coup, et que rien ne
m'attachât plus à ce pays.

--Es-tu bien sûr, disait d'une voix tremblante la mère de Taïmaha,--
pauvre vieille femme à moitié sauvage,--es-tu bien sûr, Loti, des
choses que tu viens nous dire?...

Je leur affirmai à tous ce mensonge.--Taïmaha avait fait ce que fait
plus d'une incompréhensible Tahitienne; après le départ de Rouéri, elle
avait pris un autre amant européen; on ne voyage guère, entre le
district de Matavéri et Papeete; elle avait pu tromper sa mère, son
frère et ses soeurs, en leur cachant pendant deux ans le départ de celui
auquel ils l'avaient confiée,--après quoi elle était venue le pleurer
à Moorea.--Elle l'avait réellement pleuré pourtant, et peut-être
n'avait-elle aimé que lui.

Le petit Taamari était encore près de moi, la tête appuyée sur mes
genoux.--La vieille Hapoto le tira rudement par le bras.--Elle se
cacha la figure dans ses mains ridées et couvertes de tatouages; un peu
après, je l'entendis pleurer...





XX


Je restai là longtemps assis, tenant toujours en main les papiers du
chef, et cherchant à rassembler mes idées embrouillées par la fièvre.

Je m'étais laissé abuser comme un enfant naïf par la parole de cette
femme; je maudissais cette créature, qui m'avait poussé dans cette île
désolée, tandis qu'à Tahiti Rarahu m'attendait, et que le temps
irréparable s'envolait pour nous deux.

Les jeunes filles étaient toujours là assises, avec leurs couronnes de
gardénias qui répandaient leur parfum du soir; tous étaient immobiles,
la tête tournée vers la forêt, groupés, comme pour s'unir contre
l'obscurité envahissante, contre la solitude et le voisinage des bois.

Le vent gémissait plus fort, il faisait froid et il faisait nuit...





XXI


Je fis peu d'honneur au souper qui m'était offert, et, Téharo m'ayant
abandonné son lit, je m'étendis sur les nattes blanches, essayant du
sommeil pour calmer ma tête troublée.

Lui, Téharo, s'engageait à veiller jusqu'au jour, afin que rien ne
retardât notre départ pour Tahiti, si, vers le matin, le vent venait à
s'apaiser.

La famille prit son repas du soir,--et tous s'étendirent
silencieusement sur leurs lits de chaume, roulés comme des momies
d'Égypte dans leurs pareos sombres,--la nuque reposant à l'antique sur
des supports en bois de bambou.

La lampe d'huile de cocotier, tourmentée par le vent, ne tarda pas à
mourir, et l'obscurité devint profonde.





XXII


Alors commença une nuit étrange, toute remplie de visions fantastiques
et d'épouvante.

Les draperies d'écorce de mûrier voltigeaient autour de moi avec des
frôlements d'ailes de chauves-souris, le terrible vent de la mer passait
sur ma tête. Je tremblais de froid sous mon pareo.--Je sentais toutes
les terreurs, toutes les angoisses des enfants abandonnés...

Où trouver en français des mots qui traduisent quelque chose de cette
nuit polynésienne, de ces bruits désolés de la nature,--de ces grands
bois sonores, de cette solitude dans l'immensité de cet océan,--de ces
forêts remplies de sifflements et de rumeurs étranges, peuplées de
fantômes;--les Toupapahous de la légende océanienne, courant dans les
bois avec des cris lamentables,--des visages bleus,--des dents
aiguës et de grandes chevelures...

Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix humaines qui
me fit du bien; et puis une main prit doucement la mienne:

C'était Téharo qui venait voir si j'avais encore la fièvre.

Je lui dis que j'avais aussi le délire par instants, et d'étranges
visions,--et le priai de rester près de moi. Ces choses sont
familières aux Maoris, et ne les étonnent jamais.

Il garda ma main dans la sienne, et sa présence apporta du calme à mon
imagination.

Il arriva aussi que, la fièvre suivant son cours, j'eus moins froid,--
et finis par m'endormir.





XXIII


A trois heures du matin, Téharo m'éveilla.--A ce moment je me crus là-
bas, à Brightbury, couché dans ma chambre d'enfant, sous le toit béni de
la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux tilleuls de la
cour remuer sous ma fenêtre leurs branches moussues,--et le bruit
familier du ruisseau sous les peupliers...

Mais c'étaient les grandes palmes des cocotiers qui se froissaient au
dehors,--et la mer qui rendait sa plainte éternelle sur les récifs de
corail.

Téharo m'éveillait pour partir; le temps s'était calmé, et on apprêtait
la pirogue.

Quand je fus dehors, j'en éprouvai du bien; mais j'avais la fièvre
encore, et la tête me tournait un peu.

Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans l'obscurité
les mâts, les voiles et les pagayes.

Je m'étendis, épuisé, dans l'embarcation, et nous partîmes.





XXIV


C'était une nuit sans lune.--Cependant à la lueur diffuse des étoiles
on distinguait nettement les forêts suspendues au-dessus de nos têtes,-
-et les tiges blanches des grands cocotiers penchés.

Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse imprudente, au
moment de passer en pleine nuit la ceinture des récifs; les Maoris
exprimaient tout bas leur frayeur, de courir ainsi par mauvais temps
dans l'obscurité.

La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les
redoutables rameaux blancs écorchèrent sa quille avec un bruit sourd,
mais ils se brisèrent, et nous passâmes.

Au large, la brise tomba;--subitement le calme se fit. Ballottés par
une houle énorme, dans une nuit profonde, nous n'avancions plus; il
fallut pagayer.

Cependant la fièvre était passée; j'avais pu me lever, et prendre en
main le gouvernail.--Je vis alors qu'une vieille femme était étendue
au fond de la pirogue; c'était Hapoto, qui nous avait suivis pour aller
parler à Taïmaha.

Quand la mer se fut calmée comme le vent, le jour était près de
paraître.

Nous aperçûmes bientôt les premières lueurs de l'aube;--et les hauts
pics de Moorea, qui déjà s'éloignaient, prirent une légère teinte rose.

La vieille femme étendue à mes pieds était immobile et semblait
évanouie; mais les Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que
lui avaient donné la fatigue et l'excès de la frayeur; ils parlaient bas
pour ne point la troubler.

Chacun de nous procéda sans bruit à sa toilette, en se plongeant dans
l'eau de la mer.--Après quoi nous fîmes des cigarettes de pandanus en
attendant le soleil.

Le lever du jour fut calme et splendide; tous les fantômes de la nuit
s'étaient envolés; je m'éveillais de ces rêves sinistres avec une intime
sensation de bien-être physique.

Et bientôt, quand j'aperçus Tahiti, Papeete, la case de la reine, celle
de mon frère, au beau soleil du matin;--Moorea, non plus sombre et
fantastique, mais baignée de lumière, je vis combien j'aimais encore ce
pays, malgré ce vide qui venait de se faire pour moi, et ces liens du
sang qui n'existaient plus;--et je pris en courant le chemin de la
chère petite case où Rarahu m'attendait...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.





XXV


... Le jour fixé par la petite princesse pour lâcher dans la campagne
les oiseaux chanteurs était arrivé.

Nous étions cinq personnes qui devions procéder à cette importante
opération, et, une voiture partie de chez la reine nous ayant déposés à
l'entrée des sentiers de Fataoua, nous nous enfonçâmes sous bois.

La petite Pomaré qu'on nous avait confiée marchait tout doucement entre
Rarahu et moi qui, tous deux, lui donnions la main; deux suivantes
venaient par derrière, portant sur un bâton la cage et ses précieux
habitants.

Ce fut dans un recoin délicieux du bois de Fataoua, loin de toute
habitation humaine, que l'enfant désira s'arrêter.

C'était le soir; le soleil déjà très bas ne pénétrait plus guère sous
l'épais couvert de la forêt; au-dessus de toute cette végétation, il y
avait encore les grands mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une
lumière bleuâtre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, tombait
à terre sur un tapis de fougères fines et exquises; sous les grands
arbres s'étalaient des citronniers tout blancs de fleurs.--On
entendait de loin dans l'air humide le bruit de la grande cascade;--
autrement, c'était toujours ce silence des bois de la Polynésie,--
sombre pays enchanté, auquel il semble qu'il manque la vie.

La petite-fille de Pomaré, grave et sérieuse, ouvrit elle-même la porte
aux oiseaux,--et puis nous nous retirâmes tous pour ne point troubler
ce départ.

Mais les petites bêtes avaient l'air peu disposées à prendre la volée.
Celle qui la première passa la tête à la porte,--une grosse linotte
sans queue,--parut examiner attentivement les lieux, et puis elle
rentra, effrayée de ce silence et de cet air solennel,--pour dire aux
autres sans doute: "Vous vous trouverez mal dans ce pays; le Créateur
n'y avait point mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour
nous."

Il fallut les prendre tous à la main pour les décider à sortir, et quand
toute la bande fut dehors, sautillant de branche en branche d'un air
inquiet,--nous retournâmes sur nos pas.

Il faisait déjà presque nuit. Nous les entendîmes derrière nous jusqu'au
moment où nous fûmes hors des grands bois...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .





XXVI


...Je ne puis exprimer l'effet étrange que me produisait Rarahu
lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette
impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle était sûre de ce
qu'elle allait dire, et désirait que j'en fusse particulièrement frappé.
Sa voix avait alors une douceur indéfinissable, un bizarre charme de
pénétration et de tristesse; il y avait des mots, des phrases qu'elle
prononçait bien;--et alors il semblait que ce fût une jeune fille de
ma race et de mon sang; il semblait que tout à coup cela nous rapprochât
l'un de l'autre, d'une manière mystérieuse et inattendue...

Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer à me garder auprès
d'elle, que ce projet d'autrefois était abandonné comme un rêve
d'enfant, que tout cela était bien impossible et bien fini pour jamais.
Nos jours étaient comptés.--Tout au plus parlais-je de revenir, et
encore, elle n'y croyait pas. En mon absence, je ne sais ce qu'avait
fait la pauvre petite; on ne lui avait pas connu d'amants européens,
c'était tout ce que j'avais désiré apprendre.--J'avais conservé au
moins sur son imagination une sorte de prestige que la séparation ne
m'avait pas enlevé, et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; à mon
retour, tout l'amour que peut donner une petite fille passionnée de
seize ans, elle me l'avait prodigué sans mesure,--et pourtant, je le
voyais bien, en même temps que nos derniers jours s'envolaient, Rarahu
s'éloignait de moi; elle souriait toujours de son même sourire
tranquille, mais je sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de
désenchantement, de sourde irritation, et de toutes les passions
effrénées des enfants sauvages.

Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!

Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue...

--Oh! ma chère petite amie, lui disais-je, ô ma bien-aimée, tu seras
sage, après mon départ. Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu
crois en Dieu, toi aussi; prie, au moins,--et nous nous reverrons
encore dans l'éternité.

"Pars, toi aussi, lui disais-je à genoux; va, loin de cette ville de
Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, dans un district éloigné
où ne viennent pas les Européens;--tu te marieras comme elle, tu auras
une famille comme les femmes chrétiennes; avec de petits enfants qui
t'appartiendront et que tu garderas près de toi, tu seras heureuse...

Alors et toujours, ce même incompréhensible sourire paraissait sur ses
lèvres;--elle baissait la tête et ne répondait plus.--Et je
comprenais bien qu'après mon départ elle serait une des petites filles
les plus folles, et les plus perdues de Papeete.

Quelle angoisse c'était, mon Dieu, quand, silencieuse et distraite,--à
tout ce que je trouvais de suppliant et de passionné à lui dire,--elle
souriait de son même sourire de sombre insouciance, de doute et
d'ironie...

Y a-t-il une souffrance comparable à celle-là: aimer, et sentir qu'on ne
vous écoute plus?--que ce coeur qui vous appartenait se ferme, quoi
que vous fassiez?--que le côté sombre et inexplicable de sa nature
reprend sur lui sa force et ses droits?...

Et pourtant on aime de toute son âme cette âme qui vous échappe. Et
puis, la mort est là qui attend; elle va prendre bientôt ce corps adoré,
qui est la chair de votre chair. La mort sans résurrection, sans espoir,
--puisque celle-là même qui va mourir ne croit plus à rien de ce qui
sauve et fait revivre...

Si cette âme était tout à fait mauvaise et perdue, on en ferait le
sacrifice comme d'une chose impure... Mais, sentir qu'elle souffre,
savoir qu'elle a été douce, aimante, et pure!...--C'est comme un voile
de ténèbres qui l'enveloppe,--une mort anticipée qui l'étreint et qui
la glace. Peut-être ne serait-il pas impossible de la sauver encore,--
mais il faut partir, s'en aller pour toujours,--et le temps passe et
on ne peut rien!...

Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes;--on veut
s'enivrer à la dernière heure de tout ce qui va vous être enlevé sans
retour,--et prendre encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on
peut arracher à la vie de joies délirantes et de sensations
fiévreuses...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.





XXVII


...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur la route
d'Apiré. C'était l'avant-veille du départ.

Il faisait une accablante chaleur d'orage.--L'air était chargé de
senteurs de goyaves mûres; toutes les plantes étaient énervées. De
jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes immobiles sur
un ciel noir et plombé; le morne de Fataoua montrait dans les nuages ses
cornes et ses dents; ces montagnes de basalte semblaient peser lourdes
et chaudes sur nos têtes, et oppresser nos pensées comme nos sens.

Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, se
levèrent à notre approche et s'avancèrent vers nous.

L'une qui était vieille, cassée, tatouée entraînait par la main l'autre,
qui était encore belle et jeune;--c'était Hapoto, et sa fille Taïmaha.

--Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne à Taïmaha...

Taïmaha souriait de son éternel sourire en baissant les yeux comme un
enfant pris en faute, mais qui n'a pas conscience du mal qu'il a fait et
n'en éprouve aucun remords.

--Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui!

Je pardonnai à cette femme, et prit sa main qu'elle me tendait.--Il ne
nous est pas possible, à nous qui sommes nés sur l'autre face du monde,
de juger ou seulement de comprendre ces natures incomplètes, si
différentes des nôtres, chez qui le fond demeure mystérieux et sauvage,
et où l'on trouve pourtant, à certaines heures, tant de charme d'amour,
et d'exquise sensibilité.

Taïmaha avait à me remettre un objet bien précieux,--une relique
d'autrefois,--le pareo de Rouéri que, sur sa demande, je lui avais
confié.

Elle l'avait blanchi et réparé avec un soin extrême. Elle parut émue
cependant, et une larme trembla dans ses yeux quand elle me remit ce
souvenir--qui allait retourner avec moi là-bas, à Brightbury d'où je
l'avais emporté.





XXVIII


Dans une dernière visite que je fis à Pomaré, je lui recommandai Rarahu.

--... Et quand même, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en ferais-tu?...

--Je reviendrai, répondis-je en hésitant.

--Loti!... ton frère aussi devait revenir!... Vous dites tous cela,
continua-t-elle lentement, comme repassant ses propres souvenirs.--
Quand vous quittez mon pays, vous dites tous cela.--Mais la terre
britannique (_te funua piritania) est loin de la Polynésie; de tous ceux
que j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus...

"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa petite-fille.-
-Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus...





XXIX


Le soir, Rarahu et moi, nous étions assis sous la véranda de notre case;
on entendait partout dans l'herbe les bruits de cigales des soirs d'été.
--Les branches non émondées des orangers et des hibiscus donnaient à
notre demeure un air d'abandon et de ruine; nous étions à moitié cachés
sous leurs masses capricieuses et touffues.

--Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton enfance,
qu'autrefois tu savais prier avec amour?

--Quand l'homme est mort, répondit lentement Rarahu, et enfoui sous la
terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire sortir?

--Pourtant, dis-je encore, en me rattachant à certaines croyances
sombres qu'elle n'avait pas perdues,--pourtant tu as peur des
fantômes; tu sais bien qu'à cette heure même, autour de nous, dans ces
arbres, peut-être il y en a...

--Ah! oui, dit-elle avec un frisson,--après, il y a peut-être le
Toupapahou; après la mort, il y a le fantôme qui, quelque temps, paraît
encore, et rôde incertain dans les bois;--mais je pense que le
Toupapahou s'éteint aussi, quand, à la longue, il n'a plus de forme sous
la terre,--et qu'alors c'est la fin...

Je n'oublierai jamais cette voix fraîche d'enfant, prononçant dans sa
langue douce et singulière d'aussi sombres choses...





XXX


C'était le dernier jour...

Le soleil d'Océanie s'était levé aussi radieux qu'à l'ordinaire sur
"Tahiti la délicieuse";--ce que souffrent dans leur coeur les hommes
qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'éternelle nature,
et n'entrave jamais ses fêtes inconscientes.

Depuis le matin nous étions debout tous deux, et bien empressés.--Les
préparatifs du départ apportent souvent une diversion heureuse à la
tristesse de ceux qui vont se quitter,--et ce cas était le nôtre...

Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pêches, de toutes nos
expéditions sur les récifs; tous nos coquillages, tous nos madrépores
rares, qui, en mon absence, avaient séché sur l'herbe du jardin, et
ressemblaient maintenant à de grands lichens fins et compliqués plus
blancs que de la neige.

Rarahu déployait une activité extrême, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce
qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes; tout ce mouvement
trompait sa douleur.--Je sentais bien que son coeur se déchirait en me
voyant partir; je la retrouvais elle-même, et je reprenais un peu de
confiance et d'espoir...

Nous avions à emballer une quantité d'objets,--une foule de choses qui
eussent fait sourire beaucoup de gens: des branches des goyaviers
d'Apiré, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de
l'écorce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case...

Plusieurs couronnes fanées de Rarahu,--toutes celles des derniers
jours,--faisaient aussi partie de mon bagage,--avec des gerbes de
fougères, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes
de reva-reva, renfermées dans des boîtes de bois odorant, et de
délicates couronnes en paille de peïa, qu'elle avait fait tresser pour
moi.

Et tout cela emplissait des caisses en quantité, tout cela constituait
un train de départ énorme...





XXXI


Vers deux heures nous eûmes terminé ces grands préparatifs. Rarahu mit
sa plus belle tapa de mousseline blanche, plaça des gardénias dans ses
cheveux dénoués,--et nous sortîmes de chez nous.

Je voulais avant de partir revoir une dernière fois Faaa, les grands
cocotiers et les grandes plages de corail; je voulais jeter un coup
d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens; je voulais revoir Apiré,
et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je
désirais dire adieu à une foule d'amis indigènes; je voulais voir tout
et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et
l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir...

Ceux-là seuls qui ont dû abandonner pour toujours des lieux et des êtres
chéris peuvent comprendre cette agitation du départ, et cette tristesse
inquiète, qui oppresse comme une souffrance physique...


Il était déjà tard quand nous arrivâmes à Apiré, au ruisseau de Fataoua.

Mais tout était encore là comme dans le bon vieux temps; au bord de
l'eau, la société était nombreuse et choisie; il y avait toujours
Tétouara la négresse, qui trônait au milieu de sa cour, et une foule de
jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la
plus insouciante gaîté du monde.

Nous passâmes tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant
doucement bonjour de droite et de gauche à tous ces visages connus et
amis. A notre approche les éclats de rire avaient cessé; la petite
figure douce et profondément sérieuse de Rarahu, sa robe blanche
traînante comme celle d'une mariée, son regard triste avaient imposé le
silence...

Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la
douleur. On savait que Rarahu était la _petite femme de Loti_; on savait
que le sentiment qui nous unissait n'était point une chose banale et
ordinaire;--on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernière fois.


Nous tournâmes à droite, par un étroit sentier bien connu.--A quelques
pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, était ce bassin plus
isolé où s'était passée l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous
considérions un peu comme notre propriété particulière.


Nous trouvâmes là deux jeunes filles inconnues, très belles, malgré la
dureté farouche de leurs traits: elles étaient vêtues, l'une de rose,
l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit étaient
crêpés comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi
l'expression de sauvage ironie.

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