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Le Mariage de Loti

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IX


Ile de Malte, 2 mai 1876.


Nous étions une quarantaine d'officiers de la marine de S.M. Britannique
réunis dans un café de la Valette, à l'île de Malte.

Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se rendant dans
le Levant où on venait de massacrer les consuls de France et
d'Allemagne, et où de graves événements semblaient se préparer.

J'avais rencontré dans cette foule un officier qui, lui aussi, avait
vécu en Océanie,--et nous nous étions isolés pour causer ensemble de
nos souvenirs tahitiens.





X


--Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se rapprochant
de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti depuis nous deux.

"Elle était tombée bien bas, les derniers temps,--mais c'était une
singulière petite fille.

"Toujours des couronnes de fleurs fraîches sur une figure de petite
morte. Elle n'avait plus de gîte à la fin, et traînait avec elle un
vieux chat infirme qui portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait
tendrement. Ce chat la suivait partout avec des miaulements lamentables.

"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui malgré tout avait
conservé pour elle une pitié et une bienveillance extrêmes.

"Tous les matelots du _Sea-Mew_ l'aimaient beaucoup bien qu'elle fût
devenue décharnée.--Elle,--elle les voulait tous, tous ceux qui
étaient un peu beaux.

"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'était mise à boire de
l'eau-de-vie, son mal allait très vite.

"Un beau jour--(c'était en novembre 1875, elle pouvait avoir dix-huit
ans)--on apprit qu'elle était partie, avec son chat infirme, pour son
île de Bora-Bora, où elle s'en était allée mourir, et où, paraît-il,
elle ne vécut que quelques jours.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .





XI


Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile passa devant
mes yeux...

Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en m'éveillant la nuit je la
revoyais encore;--malgré tout, je retrouvais son image, avec je ne
sais quelle douceur triste, quelle espérance vague, avec je ne sais
quelles idées de pardon et de rédemption,--et tout était fini dans la
fange, dans l'abîme de l'éternel néant!...

Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur.--Un voile passa
devant mes yeux... Et je restai là, impassible,--et nous continuâmes à
causer de nos souvenirs d'Océanie.

Et moi aussi, à la lumière gaie des lampes reflétée par les glaces, au
bruit joyeux des conversations, des rires, des toasts britanniques et
des verres entrechoqués,--je participais au concert général des
banalités et des inepties; comme eux, je disais d'un ton dégagé:

--C'est un beau pays que l'Océanie;--de belles créatures, les
Tahitiennes;--pas de régularité grecque dans les traits, mais une
beauté originale qui plaît plus encore, et des formes antiques... Au
fond, des femmes incomplètes qu'on aime à l'égal des beaux fruits, de
l'eau fraîche et des belles fleurs.

"J'ai vu Tahiti trop délicieuse et trop étrange, à travers le prisme
enchanteur de mon extrême jeunesse... En somme, un charmant pays quand
on a vingt ans; mais s'en lasse vite, et le mieux est peut-être de ne
pas y revenir à trente.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . .





XII


...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et
l'obscurité, un rêve sombre s'appesantit sur moi, une vision sinistre
qui ne venait ni de la veille ni du sommeil,--un de ces fantômes qui
replient leurs ailes de chauves-souris au chevet des malades, ou
viennent s'asseoir sur les poitrines haletantes des criminels. . . . . .
. . . . . . . . . . . . . .





NATUAEA

(_Vision confuse de la nuit.)


...Là-bas, _en dessous_, bien loin de l'Europe... le grand morne de
Bora-Bora dressait sa silhouette effrayante, dans le ciel gris et
crépusculaire des rêves...

... J'arrivais, porté par un navire noir, qui glissait sans bruit sur la
mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui marchait toujours... Tout
près, tout près de la terre, sous des masses noires qui semblaient de
grands arbres, le navire toucha la plage de corail et s'arrêta... Il
faisait nuit, et je restai là immobile, attendant le jour,--les yeux
fixés sur la terre, avec une indéfinissable horreur.

... Enfin le soleil se leva, un large soleil si pâle, si pâle, qu'on eût
dit un signe du ciel annonçant aux hommes la consommation des temps, un
sinistre météore précurseur du chaos final, un grand soleil mort...

Bora-Bora s'éclaira de lueurs blêmes; alors je distinguai des formes
humaines assises qui semblaient m'attendre, et je descendis sur la
plage...

Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste colonnade grise,
des femmes étaient accroupies par terre la tête dans leurs mains comme
pour les veillées funèbres; elles semblaient être là depuis un temps
indéfini... Leurs longs cheveux les couvraient presque entièrement,
elles étaient immobiles; leurs yeux étaient fermés, mais, à travers
leurs paupières transparentes, je distinguais leurs prunelles fixées sur
moi...

Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide, étendue sur un
lit de pandanus...

Je m'approchai de ce fantôme endormi, je me penchai sur le visage
mort... Rarahu se mit à rire...

A ce rire de fantôme le soleil s'éteignit dans le ciel, et je me
retrouvai dans l'obscurité.

Alors un grand souffle terrible passa dans l'atmosphère, et je perçus
confusément des choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous
l'effort de brises mystérieuses,--des spectres tatoués accroupis à
leur ombre,--les cimetières maoris et la terre de là-bas qui rougit
les ossements,--d'étranges bruits de la mer et du corail, les crabes
bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurité,--et au milieu
d'eux, Rarahu étendue, son corps d'enfant enveloppé dans ses longs
cheveux noirs,--Rarahu les yeux vides, et riant du rire éternel, du
rire figé des Toupapahous...


_"O mon cher petit ami, ô ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand
dans mon coeur de ne plus te voir! ô mon étoile du matin, mes yeux se
fondent dans les pleurs de ce que tu ne reviens plus!...

"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne.

"Ta petite amie,

RARAHU."_


FIN










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