Le Mariage de Loti
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Si bien que, quand la reine me proposa d'épouser la petite Rarahu du
district d'Apiré, le mariage tahitien ne pouvait plus être entre nous
deux qu'une formalité...
XVI
CHOSES DU PALAIS
Ariifaité, le prince-époux, jouait à la cour de Pomaré un rôle politique
tout à fait effacé.
La reine, qui tenait à donner aux Tahitiens une belle lignée royale,
avait choisi cet homme, parce qu'il était le plus grand et le plus beau
qu'on eût pu trouver dans ses archipels.--C'était encore un magnifique
vieillard à cheveux blancs, à la taille majestueuse, au profil noble et
régulier.
Mais il était peu présentable, et s'obstinait à se trop peu vêtir; le
simple pareo tahitien lui semblait suffisant; il n'avait jamais pu se
faire à l'habit noir.
De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort peu.
De ce mariage étaient issus de vrais géants qui tous mouraient du même
mal sans remèdes, comme ces grandes plantes des tropiques qui poussent
en une saison et meurent à l'automne.
Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un après l'autre
partir, avec une inexprimable douleur.
L'aîné, Tamatoa, avait eu de la belle reine Moé sa femme, une petite
princesse délicieusement jolie,--l'héritière présomptive du trône de
Tahiti,--la petite Pomaré V, sur laquelle se portait toute la
tendresse de la grand'mère Pomaré IV.
Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait paraître déjà les
symptômes du mal héréditaire, et plus d'une fois les yeux de l'aïeule
s'étaient remplis de larmes en la regardant.
Cette maladie prévue et cette mort certaine donnaient un charme de plus
à cette petite créature, la dernière des Pomaré, la dernière des reines
des archipels tahitiens.--Elle était aussi ravissante, aussi
capricieuse que peut l'être une petite princesse malade que l'on ne
contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait pour moi avait contribué
à m'attirer celle de la reine...
XVII
Pour arriver à parler le langage de Rarahu,--et à comprendre ses
pensées,--même les plus drôles ou le plus profondes,--j'avais résolu
d'apprendre la langue maorie.
Dans ce but, j'avais fait un jour à Papeete l'acquisition du
dictionnaire des frères Picpus,--vieux petit livre qui n'eut jamais
qu'une édition, et dont les rares exemplaires sont presque introuvables
aujourd'hui.
Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la Polynésie d'étranges
perspectives,-tout un champ inexploré de rêveries et d'études.
XVIII
Au premier abord je fus frappé de la grande quantité des mots mystiques
de la vieille religion maorie,--et puis de ces mots tristes,
effrayants, intraduisibles,--qui expriment là-bas les terreurs vagues
de la nuit,--les bruits mystérieux de la nature, les rêves à peine
saisissables de l'imagination...
Il y avait d'abord _Taaroa_, le dieu supérieur des religions
polynésiennes.
Les déesses: _Ruahine tahua_, déesse des arts et de la prière.
_Ruahine auna_, déesse de la sollicitude.
_Ruahine faaipu_, déesse de la franchise.
_Ruahine nihonihoraroa_, déesse de la dissension et du meurtre.
_Romatane_, le prêtre qui admet les âmes au ciel, ou les en exclut.
_Tutahoroa_, la route qui suivent les âmes pour se rendre dans la nuit
éternelle.
_Tapaparaharaha_, la base du monde.
_Ihohoa_, les mânes, les revenants.
_Oroimatua ai aru nihonihororoa_, cadavre qui revient pour tuer et
manger les vivants.
_Tuitupapau_, prière à un mort de ne pas revenir.
_Tahurere_, prier un ami mort de nuire à un ennemi.
_Tii_, esprit malfaisant.
_Tahutahu_, enchanteur, sorcier.
_Mahoi_, l'essence, l'âme d'un Dieu.
_Faa-fano_, départ de l'âme à la mort.
_Ao_, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, nuage, lumière,
principe, centre, coeur des choses.
_Po_, nuit, anciens temps, monde inconnu et ténébreux, enfers.
... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre mille:
_Moana_, abîmes de la mer ou du ciel.
_Tohureva_, présage de mort.
_Natuaea_, vision confuse et trompeuse.
_Nupa nupa_, obscurité, agitation morale.
_Ruma-ruma_, ténèbres, tristesses.
_Tarehua_, avoir les sens obscurcis, être visionnaire.
_Tataraio_, être ensorcelé.
_Tunoo_, maléfice.
_Ohiohio_, regard sinistre.
_Puhiairoto_, ennemi secret.
_Totoro ai po_, repas mystérieux dans les ténèbres.
_Tetea_, personne pâle, fantôme.
_Oromatua_, crâne d'un parent.
_Papaora_, odeur de cadavre.
_Taihitoa_, voix effrayante.
_Tai aru_, voix comme le bruit de la mer.
_Tururu_, bruit de bouche pour effrayer.
_Oniania_, vertige, brise qui se lève.
_Tape tape_, limite touchant aux eaux profondes.
_Tahau_, blanchir à la rosée.
_Rauhurupe_, vieux bananier; personne décrépite.
_Tutai_, nuées rouges à l'horizon.
_Nina_, chasser une idée triste; enterrer.
_Ata_, nuage; tige de fleur; messager; crépuscule.
_Ari_, profondeur; vide; vague de la mer...
..........................................................
XIX
... Rarahu possédait un chat d'une grande laideur, en qui se résumaient
avant mon arrivée ses plus chères affections.
Les chats sont bêtes de luxe en Océanie, et pourtant leur race est là-
bas tout à fait manquée.--Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et
son fort recherchés.
Celui de Rarahu était une grande bête efflanquée, haute sur pattes, qui
passait ses jours à dormir le ventre au soleil, ou à manger des
languerottes bleues. Il s'appelait Turiri.--Ses oreilles droites
étaient percées à leurs extrémités, et ornées de petits glands de soie,
suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure complétait d'une
manière très comique ce minois de chat, déjà fort extraordinaire par
lui-même.
Il s'enhardissait jusqu'à suivre sa maîtresse au bain, et passait de
longues heures avec nous, étendu dans des poses nonchalantes.
Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres,--tels que: _Ma petite
chose très chérie_--et _mon petit coeur_ (ta u mea iti here rahi) et
(ta u mafatu iti).
XX
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... Non, ceux-là qui ont vécu là-bas, au milieu des filles à demi
civilisées de Papeete,--qui ont appris avec elles le tahitien facile
et bâtard de la plage et les moeurs de la ville colonisée,--qui ne
voient dans Tahiti qu'une île où tout est fait pour le plaisir des sens
et la satisfaction des appétits matériels,--ceux-là ne comprennent
rien au charme de ce pays...
Ceux encore,--les plus nombreux sans contredit,--qui jettent sur
Tahiti un regard plus honnête et plus artiste,--qui y voient une terre
d'éternel printemps, toujours riante, poétique,--pays de fleurs et de
belles jeunes femmes,--ceux-là encore ne comprennent pas... Le charme
de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour tous...
Allez loin de Papeete, là où la civilisation n'est pas venue, là où se
retrouvent sous les minces cocotiers,--au bord des plages de corail,
--devant l'immense Océan désert,--les districts tahitiens, les
villages aux toits de pandanus.--Voyez ces peuplades immobiles et
rêveuses;--voyez au pied des grands arbres ces groupes silencieux,
indolents et oisifs, qui semblent ne vivre que par le sentiment de la
contemplation... Écoutez le grand calme de cette nature, le bruissement
monotone et éternel des brisants de corail;--regardez ces sites
grandioses, ces mornes de basalte, ces forêts suspendues aux montagnes
sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette solitude majestueuse et
sans bornes: le
Pacifique.........................................................
XXI
... Le premier soir où Rarahu vint se mêler aux jeunes femmes de
Papeete, était un soir de grande fête.
La reine donnait un bal à l'état-major d'une frégate, qui par hasard
passait...
Dans le salon tout ouvert, étaient déjà rangés les fonctionnaires
européens, les femmes de la cour, tout le personnel de la colonie, en
habits de gala.
En dehors, dans les jardins, c'était un grand tumulte, une grande
confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes femmes, en robe de
fête et couronnées de fleurs, organisaient une immense _upa-upa_. Elles
se préparaient à danser jusqu'au jour, pieds nus et au son du tam-tam,-
tandis que chez la reine, on allait danser au piano, en bottines de
satin.
Et les officiers qui avaient déjà des amies au dedans et au dehors, dans
ces deux mondes de femmes, allaient de l'un à l'autre sans détours, avec
le singulier laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes...
La curiosité, la jalousie surtout avaient poussé Rarahu à cette sorte
d'escapade, depuis longtemps préméditée.--La jalousie, passion peu
commune en Océanie, avait sourdement miné son petit coeur sauvage.
Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, couchée en même temps
que le soleil dans la case de ses vieux parents, elle se demandait ce
que pouvaient bien être ces soirées de Papeete que Loti son ami passait
avec Faïmana ou Téria, suivantes de la reine... Et puis il y avait cette
princesse Ariitéa, dans laquelle, avec son instinct de femme, elle avait
deviné une rivale...
--"Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout à coup derrière moi
une petite voix bien connue, qui semblait encore trop jeune et trop
fraîche pour être mêlée au tumulte de cette fête.
Et je répondis, étonné:
--"Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!)
C'était bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe blanche, et
donnant la main à Tiahoui. C'étaient bien elles deux,--qui semblaient
intimidées de se trouver dans ce milieu inusité, où tant de jeunes
femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, demi-
souriantes, demi-pincées,--et il était aisé de voir que l'orage était
dans l'air.
--Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous connais-tu
pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien habillées et
jolies?
Elles savaient bien qu'elles l'étaient plus que les autres, au
contraire,--et, sans cette conviction, probablement elles n'eussent
point tenté l'aventure.
--Allons plus près, dit Rarahu; je veux voir à ce qu'_elles_ font dans
la maison de la reine.
Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques de
mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous approchâmes des
fenêtres ouvertes,--pour regarder ensemble cette chose singulière à
plus d'un titre: une réception chez la reine Pomaré.
--Loti, demanda d'abord Tiahoui,--celles-ci, que font-elles?... Elle
montrait de la main un groupe de femmes légèrement bistrées, et parées
de longues tuniques éclatantes, qui étaient assises avec des officiers
autour d'une table couverte d'un tapis vert. Elles remuaient des pièces
d'or et de nombreux petits carrés de carton peint, qu'elles faisaient
glisser rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs
conservaient leur impassible expression de câlinerie et de nonchalance
exotique.
Tiahoui ignorait absolument les secrets du _poker_ et du _baccara_; elle
ne saisit que d'une manière imparfaite les explications que je pus lui
en donner.
Quand les premières notes du piano commencèrent à résonner dans
l'atmosphère chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en
extase... Jamais rien de semblable n'avait frappé son oreille; la
surprise et le ravissement dilataient ses yeux étranges. Le tam-tam
aussi s'était tu, et derrière nous les groupes se serraient sans bruit:
--on n'entendait plus que le frôlement des étoffes légères,
--le vol des grandes phalènes, qui venaient effleurer de leurs ailes la
flamme des bougies,--et le bruissement lointain du Pacifique.
Alors parut Ariitéa, appuyée au bras d'un commandant anglais, et
s'apprêtant à valser.
--Elle est très belle, Loti, dit tout bas Rarahu.
--Très belle, Rarahu, répondis-je...
--Et tu vas aller à cette fête; et ton tour viendra de danser aussi
avec elle en la tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute
seule avec Tiahoui, tristement se coucher à Apiré! En vérité non, Loti,
tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout à coup. Je suis venue pour te
chercher...
--Tu verras, Rarahu, comme le piano résonnera bien sous mes doigts; tu
m'écouteras jouer et jamais musique si douce n'aura frappé ton oreille.
Tu partiras ensuite parce que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et
demain nous serons ensemble...
--Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, répéta-t-elle encore, de sa voix
d'enfant que la fureur faisait trembler...
Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courroucée, elle
arracha mes aiguillettes d'or, froissa mon col, et déchira du haut en
bas le plastron irréprochable de ma chemise britannique...
En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraité, me présenter au bal de la
reine;--force me fut de faire contre fortune bon coeur, et, en riant,
de suivre Rarahu, dans les bois du district d'Apiré...
Mais, quand nous fûmes seuls dans la campagne, loin du bruit de la fête,
au milieu des bois et de l'obscurité, autour de moi je trouvai tout
absurde et maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'étoiles
inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, jusqu'à la voix de
l'enfant délicieuse qui marchait à mon côté... Je songeais à Ariitéa, en
longue tunique de satin bleu, valsant là-bas chez la reine, et un ardent
désir m'attirait vers elle;--Rarahu avait ce soir-là fait fausse
route, en m'entraînant dans la solitude.
XXII
LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY
Papeete, 1872.
"Chère petite soeur,
"Me voilà sous le charme, mois aussi--sous le charme de ce pays qui ne
ressemble à aucun autre.--Je crois que je le vois comme jadis le
voyait Georges, à travers le même prisme enchanteur; depuis deux mois à
peine j'ai mis le pied dans cette île,--et déjà je me suis laissé
captiver.--La déception des premiers jours est bien loin aujourd'hui,
et je crois que c'est ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre,
aimer et mourir...
"Six mois encore à passer dans ce pays, la décision est prise depuis
hier par notre commandant, qui, lui aussi, se trouve mieux ici
qu'ailleurs; le _Rendeer_ ne partira pas avant octobre; d'ici là je me
serai fait entièrement à cette existence doucement énervante, d'ici là
je serai devenu plus d'à moitié indigène, et je crains qu'à l'heure du
départ il ne me faille terriblement souffrir...
"Je ne puis te dire tout ce que j'éprouve d'impressions étranges, en
retrouvant à chaque pas mes souvenirs de douze ans... Petit garçon, au
foyer de famille, je songeais à l'Océanie; à travers le voile
fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devinée telle que je la
trouve aujourd'hui.--Tous ces sites étaient DÉJA VUS, tous ces noms
étaient connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient
mes rêves d'enfant, si bien que par instants c'est aujourd'hui que je
crois rêver...
"Cherche, dans les papiers que nous a laissés Georges, une photographie
déjà effacée par le temps: une petite case au bord de la mer, bâtie aux
pieds de cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure...--
C'était la sienne.--Elle est encore là à sa place...
"On me l'a indiquée,--mais c'était inutile,--tout seul je l'aurais
reconnue...
"Depuis son départ, elle est restée vide; le vent de la mer et les
années l'ont disjointe et meurtrie; les broussailles l'ont recouvertes,
la vanille l'a tapissée,--mais elle a conservé le nom tahitien de
Georges, on l'appelle encore _la case de Rouéri_...
"La mémoire de Rouéri est restée en honneur chez beaucoup d'indigènes,-
-chez la reine surtout, par qui je suis aimé et accueilli en souvenir
de lui.
"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais sans
doute qu'une Tahitienne qu'il avait aimée avait vécu près de lui pendant
ses quatre années d'exil...
"Et moi qui n'étais alors qu'un petit enfant, je devinais tout seul ce
que l'on ne me disait pas; je savais même qu'elle lui écrivait, j'avais
vu sur son bureau traîner des lettres, écrites dans une langue inconnue,
qu'aujourd'hui je commence à parler et à comprendre.
"Son nom était Taïmaha.--Elle habite près d'ici, dans une île voisine,
et j'aimerais la voir.--J'ai souvent désiré rechercher sa trace--et
puis, au dernier moment j'hésite, un sentiment indéfinissable, comme un
scrupule, m'arrête au moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans
ce passé intime de mon frère, sur lequel la mort a jeté son voile
sacré...
XXIII
ÉCONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE
Le caractère des Tahitiens est un peu celui des petits enfants--Ils
sont capricieux fantasques,--boudeurs tout à coup et sans motif;--
foncièrement honnêtes toujours,--et hospitaliers dans l'acception du
mot la plus complète...
Le caractère contemplatif est extraordinairement développé chez eux; ils
sont sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles à
toutes les rêveries de l'imagination...
La solitude des forêts, les ténèbres, les épouvantent, et ils les
peuplent sans cesse de fantômes et d'esprits.
Les bains nocturnes sont en honneur à Tahiti; au clair de lune, des
bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se plonger dans des
bassins naturels d'une délicieuse fraîcheur.--C'est alors que ce
simple mot: "Toupapahou!" jeté au milieu des baigneuses les met en fuite
comme des folles...--(_Toupapahou_ est le nom de ces fantômes tatoués
qui sont la terreur de tous les Polynésiens,--mot étrange, effrayant
en lui-même et intraduisible...)
En Océanie, le travail est chose inconnue.--Les forêts produisent
d'elles-mêmes tout ce qu'il faut pour nourrir ces peuplades
insouciantes; le fruit de l'arbre-à-pain, les bananes sauvages,
croissent pour tout le monde et suffisent à chacun.--Les années
s'écoulent pour les Tahitiens dans une oisiveté absolue et une rêverie
perpétuelle,--et ces grands enfants ne se doutent pas que dans notre
belle Europe tant de pauvres gens s'épuisent à gagner le pain du jour...
XXIV
UN NUAGE
... La bande insouciante et paresseuse était au complet au bord du
ruisseau d'Apiré, et Tétouara, qui était en veine d'esprit, versait sur
nous tous, à demi endormis dans les herbes, des facéties rabelaisiennes,
--tout en se bourrant de cocos et d'oranges.
On n'entendait guère que sa voix de crécelle, mêlée aux bruissements de
quelques cigales qui chantaient là leur chanson de midi, à l'heure même
où, sur l'autre face de la boule du monde, mes amis d'autrefois
sortaient des théâtres de Paris, transis et emmitouflés, dans le
brouillard glacial des nuits d'hiver...
La nature était tranquille et énervée; une brise tiède passait mollement
sur la cime des arbres, et une foule de petits ronds de soleil dansaient
gaîment sur nous, multipliés à l'infini par le tamisage léger des
goyaviers et des mimosas...
Nous vîmes s'avancer tout à coup une personne vêtue d'une tunique
traînante en gaze vert d'eau, avec de longs cheveux noirs soigneusement
nattés, et, sur le front, une couronne de jasmin...
On voyait un peu, à travers la fine tunique, sa gorge pure de jeune
fille que n'avait jamais contrariée aucune entrave... On voyait aussi
qu'elle avait roulé, autour de ses hanches, un _pareo_ somptueux, dont
les grandes fleurs blanches sur fond rouge transparaissaient sous la
gaze légère...
Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au sérieux...
Un grand succès d'admiration avait salué son entrée... Le fait est
qu'elle était bien jolie ainsi,--et que sa coquetterie embarrassée la
rendait encore plus charmante...
Confuse et intimidée, elle était venu à moi; puis, sur l'herbe, elle
s'était assise à mon côté, et restait là immobile, les joues empourprées
sous leur bistre, les yeux baissés, comme une enfant coupable qui
tremble qu'on ne l'interroge et ne la confonde...
--Loti, tu fais très bien les choses, disait-on dans la galerie...
Et les jeunes femmes auxquelles mon étonnement n'avait point échappé,
firent entendre dans les hautes herbes de petits éclats de rire contenus
qui disaient une foule de méchantes choses;--Tétouara, fine et
impitoyable, prononça sur la belle robe de gaze ces astucieuses paroles:
--Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_
Et les éclats de rire redoublèrent;--il en partait de derrière tous
les goyaviers,--il en sortait de l'eau du ruisseau; il en venait de
partout,--et la pauvre petite Rarahu était bien près de fondre en
larmes...
XXV
TOUJOURS LE NUAGE
..."Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_" avait dit Tétouara...
Parole grosse de sous-entendus venimeux,--parole acérée à triple
pointe, qui souvent me revenait en tête...
En vérité j'étais tout à fait étranger à cette robe de gaze verte... Ce
n'étaient point non plus les vieux parents adoptifs de Rarahu,--
lesquels vivaient à moitié nus dans leur case de pandanus,--qui
s'étaient lancés dans de telles prodigalités...
Et je demeurais plongé dans mes réflexions...
Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un objet de
dégoût et d'horreur... Il n'est point de plus grande honte pour une
jeune femme que d'être convaincue d'avoir écouté les propos galants de
l'un d'entre eux...
Mais les Chinois sont malins et sont riches;--et il est notoire que
plusieurs de ces personnages, à force de présents et de pièces blanches,
obtiennent des faveurs clandestines qui les dédommagent du mépris
public...
Je m'étais bien gardé cependant de communiquer cet horrible soupçon à
John, qui eût chargé d'anathèmes ma petite amie Rarahu... J'eus le bon
goût de ne faire ni reproche ni scandale,--me réservant seulement
d'observer et d'attendre...
XXVI
PERSISTANCE DU NUAGE
... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apiré, à notre salle de bain
particulière sous les goyaviers, il était trois heures de l'après-midi,
heure inusitée.
J'étais venu sans bruit... J'écartai les branches et je regardai...
La stupeur me cloua sur place...
Une chose horrible était là dans ce lieu, que nous considérions comme
appartenant à nous seuls: un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre
eau limpide son vilain corps jaune...
Il semblait chez lui et ne se dérangeait nullement... Il avait relevé sa
longue queue de cheveux gris nattés, et l'avait roulée en manière de
chignon de femme sur la pointe de son crâne chauve... Complaisamment il
lavait dans notre ruisseau ses membres osseux qui semblaient enduits de
safran,--et le soleil l'éclairait tout de même, de sa lueur
discrètement voilée par la verdure,--et l'eau fraîche et claire
bruissait tout de même autour de lui,--avec autant de naturel et de
gaîté qu'elle eût pu le faire pour nous...
XXVII
... J'observais, posté derrière les branches... La curiosité me tenait
là attentif et immobile... Je m'étais condamné au spectacle de ce bain,
attendant avec anxiété ce qui allait s'ensuivre...
Je n'attendis pas longtemps; un léger frôlement de branches, un bruit de
voix douces, m'indiqua bientôt que les deux petites filles arrivaient...
Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond, comme mû
par un ressort... Soit pudeur, soit honte d'étaler au soleil d'aussi
laides choses, il courut à ses vêtements... Les nombreuses robes de
mousseline qui, superposées, composaient son costume, pendaient çà et
là, accrochées aux branches des arbres.
Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les petites
arrivèrent.
Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps très
significatif en apercevant l'homme jaune, et rebroussa chemin d'un air
indigné...
Tiahoui parut ensuite;--elle eut un temps d'arrêt en portant la main à
son menton, et riant sous cape, comme une personne qui aperçoit quelque
chose de très drôle...
Rarahu regarda par-dessus son épaule, riant aussi... Après quoi toutes
deux s'avancèrent résolument, en disant d'un ton narquois:
--Ia ora na, Tseen-Lee!--Ia ora na tinito, mafatu meiti!
(Bonjour, Tseen-Lee,--bonjour, Chinois, mon petit coeur!)
Elles le connaissaient par son nom, et lui-même avait appelé Rarahu...
Il avait laissé retomber sa queue grisonnante avec un grand air de
coquetterie, et ses yeux de vieux lubrique étincelaient d'une hideuse
manière...
XXVIII
Il tira de ses poches une quantité de choses qu'il offrit aux deux
enfants: petites boîtes de poudres blanches ou roses,--petits
instruments compliqués pour la toilette, petites spatules d'argent pour
racler la langue, toutes choses dont il leur expliquait l'usage,--et
puis des bonbons chinois aussi,--des fruits confits au poivre et au
gingembre...
C'était Rarahu surtout qui était l'objet de ses attentions ardentes.--
Et les deux petites, en se faisant un peu prier, acceptaient tout de
même avec accompagnement de moues dédaigneuses, et de grimaces de
ouistitis...
Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa embrasser son
épaule nue...
Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses lèvres de
celles de ma petite amie,--laquelle s'enfuit à toutes jambes, suivie
de Tiahoui... Toutes deux disparurent sous bois comme des gazelles,
emportant leurs présents à pleines mains-on les entendit de loin rire
encore à travers la verdure,--et Tseen-Lee, incapable de les
rejoindre, demeura à sa place, piteux et décontenancé...
XXIX
LE NUAGE CRÈVE
... Le lendemain Rarahu, la tête appuyée sur mes genoux, pleurait à
chaudes larmes...
Dans son coeur de pauvre petite croissant à l'aventure dans les bois,
les notions du bien et du mal étaient restées imparfaites; on y trouvait
une foule d'idées baroques et incomplètes venues toutes seules à l'ombre
des grands arbres.-Les sentiments frais et purs y dominaient pourtant,
et il s'y mêlait aussi quelques données chrétiennes, puisées au hasard
dans la Bible de ses vieux parents...
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