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Le Mariage de Loti

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La coquetterie et la gourmandise l'avaient poussée hors du droit chemin,
mais j'étais sûr, absolument sûr qu'elle n'avait rien donné en échange
de ces singuliers présents, et le mal pouvait encore se réparer par des
larmes.

Elle comprenait que ce qu'elle avait fait était fort mal; elle
comprenait surtout qu'elle m'avait causé de la peine,--et que John, le
sérieux John, mon frère, détournerait d'elle ses yeux bleus...

Elle avait tout avoué, l'histoire de la robe de gaze verte, l'histoire
du pareo rouge.-Elle pleurait, la pauvre petite, de tout son coeur;
les sanglots oppressaient sa poitrine,--et Tiahoui pleurait aussi, de
voir pleurer son amie...

Ces larmes, les premières que Rarahu eût versées de sa vie, produisirent
entre nous le résultat qu'amènent souvent les larmes, elles nous firent
davantage nous aimer.-Dans le sentiment que j'éprouvais pour elle, le
coeur prit une part plus large, et l'image d'Ariitéa s'effaça pour un
temps...

L'étrange petite créature qui pleurait là sur mes genoux, dans la
solitude d'un bois d'Océanie, m'apparaissait sous un aspect encore
inconnu; pour la première fois elle me semblait _quelqu'un_, et je
commençais à soupçonner la femme adorable qu'elle eût pu devenir, si
d'autres que ces deux vieillards sauvages eussent pris soin de sa jeune
tête...





XXX


A dater de ce jour, Rarahu considérant qu'elle n'était plus une enfant,
cessa de se montrer la poitrine nue au soleil...

Même les jours non fériés, elle se mit à porter des robes et à natter
ses longs cheveux...





XXXI


..._Mata reva_ était le nom que m'avait donné Rarahu, ne voulant point
de celui de Loti, qui me venait de Faïmana ou d'Ariitéa.--_Mata_, dans
le sens propre, veut dire: _oeil_; c'est d'après les yeux que les Maoris
désignent les gens, et les noms qu'ils leur donnent sont généralement
très réussis...

Plumket, par exemple, s'appelait _Mata pifaré_ (oeil de chat); Brown,
_Mata ioré_ (oeil de rat), et John, _Mata ninamu_ (oeil azuré)...

Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal;
l'appellation plus poétique de _Mata reva_ était celle qu'après bien des
hesitations elle avait choisie...

Je consultai le dictionnaire des vénérables frères Picpus,--et trouvai
ce qui suit:

_Reva_, firmament;--abîme, profondeur;--mystère...





XXXII

JOURNAL DE LOTI


... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays autrement
qu'ailleurs; le temps s'écoulait sans laisser de traces, dans la
monotonie d'un éternel été.-Il semblait qu'on fût dans une atmosphère
de calme et d'immobilité, où les agitations du monde n'existaient
plus...

Oh! les heures délicieuses, oh! les heures d'été, douces et tièdes, que
nous passions là, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce
coin de bois, ombreux et ignoré, qui fut le nid de Rarahu, et le nid de
Tiahoui.-Le ruisseau courait doucement sur les pierres polies,
entraînant des peuplades de poissons microscopiques et de mouches d'eau.
-Le sol était tapissé de fines graminées, de petites plantes délicate,
d'où sortait une senteur pareille à celle de nos foins d'Europe pendant
le beau mois de juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien:
"poumiriraïra", qui signifie: _une suave odeur d'herbes_. L'air était
tout chargé d'exhalaisons tropicales, où dominait le parfum des oranges
surchauffées dans les branches par le soleil du midi.-Rien ne
troublait le silence accablant de ces midi d'Océanie. De petits lézards,
bleus comme des turquoises, que rassurait notre immobilité, circulaient
autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqués de grands yeux
violets. On n'entendait que de légers bruits d'eau, des chants discrets
d'insectes, ou de temps en temps la chute d'une goyave trop mûre, qui
s'écrasait sur la terre avec un parfum de framboise...


... Et quand le journée s'avançait, quand le soleil plus bas jetait sur
les branches des arbres des lueurs plus dorées, Rarahu s'en retournait
avec moi à sa case isolée dans les bois.-Les deux vieillards ses
parents, fixes et graves, étaient là toujours, accroupis devant leur
hutte de pandanus, et nous regardant venir.-Une sorte de sourire
mystique, une expression d'insouciante bienveillance éclairait un
instant leurs figures éteintes:

--Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale;--ou bien:
"Nous te saluons, Mata reva!"

Et puis c'était tout; il fallait se retirer, laissant entre eux deux ma
petite amie, qui me suivait des yeux en souriant et qui semblait une
personnification fraîche de la jeunesse à côté de ces deux sombres
momies polynésiennes...

C'était l'heure du repas du soir. Le vieux Tahaapaïru étendait ses longs
bras tatoués jusqu'à une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux
de _bourao_ desséché, et les frottait l'un contre l'autre pour en
obtenir du feu,--Vieux procédé de sauvage. Rarahu recevait la flamme
des mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et faisait
cuire dans la terre deux _maiorés_, fruits de l'arbre-à-pain, qui
composaient le repas de la famille...

C'était l'heure aussi où la bande des baigneuses du ruisseau de Fatoua
rejoignait Papeete, Tétouara en tête,--et j'avais pour m'en revenir
toujours compagnie joyeuse.

--Loti, disait Tétouara, n'oublie pas qu'on t'attend à la nuit dans le
jardin de la reine; Téria et Faïmana te font dire qu'elles comptent sur
toi pour les conduire prendre du thé chez les Chinois,--et moi aussi,
j'en serais très volontiers si tu veux...

Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'où la vue dominait
le grand Océan bleu, éclairé des dernières lueurs du soleil couchant.

La nuit descendait sur Tahiti, transparente, étoilée. Rarahu s'endormait
dans ses bois; les grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du
soir, les phalènes prenaient leur vol sous les grands arbres,--et les
suivantes commençaient à errer dans les jardins de la reine...





XXXIII


... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues ombragées de Papeete,
adressa un bonjour moitié amical, moitié railleur,--un peu terrifié
aussi,--à une créature baroque qui passait.

La grande femme sèche, qui n'avait de la Tahitienne que le costume, y
répondit avec une raideur pleine de dignité, et se retourna pour nous
regarder.

Rarahu vexée lui tira la langue,--après quoi elle me conta en riant
que cette vieille fille, _demi-blanche_, métis efflanquée d'Anglais et
de Maorie,--était son ancien professeur, à l'école de Papeete.

Un jour, la métis avait déclaré à son élève qu'elle fondait sur elle les
plus hautes espérances pour lui succéder dans ce pontificat, en raison
de la grande facilité avec laquelle apprenait l'enfant.

Rarahu, saisie de terreur à la pensée de cet avenir, avait tout d'une
traite pris sa course jusqu'à Apiré, quittant du coup la _haapiiraa_ (la
maison d'école) pour n'y plus revenir...





XXXIV


... Je rentrai un matin à bord du _Rendeer_, rapportant cette nouvelle à
sensation que j'avais couché en compagnie de Tamatoa...

Tamatoa, fils aîné de la reine Pomaré, mari de la reine Moé de l'île
Raîatéa,--père de la délicieuse petite malade, Pomaré V,--était un
homme que l'on gardait enfermé depuis quelques années entre quatre
solides murailles, et qui était encore l'effroi légendaire du pays.

Dans son état normal, Tamatoa, disait-on, n'était pas plus méchant qu'un
autre,--mais il buvait,--et, quand il avait bu, il _voyait rouge_,
il lui fallait du sang.

C'était un homme de trente ans, d'une taille prodigieuse et d'une force
herculéenne; plusieurs hommes ensemble étaient incapables de lui tenir
tête quand il était déchaîné; il égorgeait sans motif, et les atrocités
commises par lui dépassaient toute imagination...

Pomaré adorait pourtant ce fils colossal.-Le bruit courait même dans
le palais que depuis quelque temps elle ouvrait la porte, et qu'on
l'avait vu la nuit rôder dans les jardins.-Sa présence causait parmi
les filles de la cour la même terreur que celle d'une bête fauve, dont
on saurait, la nuit, la cage mal fermée.


Il y avait chez Pomaré une salle consacrée aux étrangers, nuit et jour
ouverte; on y trouvait par terre des matelas recouverts de nattes
blanches et propres, qui servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs
attardés des districts, et quelquefois à moi-même...


... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde était endormi
quand j'entrai dans la salle de refuge.

Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoudé sur une table où
brûlait une lampe d'huile de cocotier... C'était un inconnu, d'une
taille et d'une envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains eût
broyé un homme comme du verre.--Il avait d'épaisses mâchoires carrées
de cannibale; sa tête énorme était dure et sauvage, ses yeux à demi
fermés avaient une expression de tristesse égarée...

--"La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!).

Je m'étais arrêté à la porte...

Alors commença en tahitien, entre l'inconnu et moi, le dialogue suivant:

--... Comment sais-tu mon nom?

--Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de l'amiral à
cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer près de moi la nuit. "Tu viens
pour dormir?...

--Et toi? tu es un chef, de quelque île?...

--Oui, je suis un grand chef.--Couche-toi dans le coin là-bas; tu y
trouveras la meilleure natte...

Quand je fus étendu et roulé dans mon pareo je fermai les yeux,--juste
assez pour observer l'étrange personnage qui s'était levé avec
précaution et se dirigeait vers moi.

En même temps qu'il s'approchait, un léger bruit m'avait fait tourner la
tête du côté opposé, du côté de la porte où la vieille reine venait
d'apparaître; elle marchait cependant avec des précautions infinies, sur
la pointe de ses pieds nus, mais les nattes criaient sous le poids de
son gros corps.

... Quand l'homme fut près de moi, il prit une moustiquaire de
mousseline qu'il étendit avec soin au-dessus de ma tête, après quoi il
plaça une feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la
lumière, et retourna s'asseoir, la tête appuyée sur ses deux mains.

Pomaré qui nous avait observés anxieusement tous deux, cachée dans
l'embrasure sombre, sembla satisfaite de son examen et disparut...

La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et son
apparition, m'ayant confirmé dans cette idée que mon compagnon était
inquiétant, m'ôta toute envie de dormir.

Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard était redevenu vague et
atone; il avait oublié ma présence... On entendait dans le lointain, des
femmes de la reine qui chantaient à deux parties un _himéné_ des îles
Pomotous.--Et puis la grosse voix du vieil Ariifaité, le prince époux,
cria: "Mamou!--(silence!)--Te hora a horou ma piti!" (Silence! Il
est minuit!)... Et le silence se fit comme par enchantement...

Une heure après, l'ombre de la vieille reine apparut encore dans
l'embrasure de la porte.--La lampe s'éteignait, et l'homme venait de
s'endormir...

J'en fit autant bientôt, d'un sommeil léger toutefois, et quand, au
petit jour, je me levai pour partir, je vis qu'il n'avait pas changé de
place; sa tête seule s'était affaissée, et reposait sur la table...

Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un ruisseau
d'eau fraîche;--après quoi j'allai sous la véranda saluer la reine et
la remercier de son hospitalité.

--"Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit, haere mai
paraparaü!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!) Eh bien! t'a-t-il bien
reçu?...

--Oui, dis-je.

Et je vis sa vieille figure s'épanouir de plaisir quand je lui exprimai
ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris de moi...

--Sais-tu qui c'était, dit-elle mystérieusement,--oh! ne le répète
pas, mon petit Loti... c'était Tamatoa!...

Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement relâché,--à la
condition qu'il ne sortirait point du palais; j'eus plusieurs fois
l'occasion de lui parler et de lui donner des poignées de main...

Cela dura jusqu'au moment où, s'étant évadé, il assassina une femme et
deux enfants dans le jardin du missionnaire protestant, et commit dans
une même journée une série d'horreurs sanguinaires qui ne pourraient
s'écrire, même en latin...





XXXV


... Qui peut dire où réside le charme d'un pays?... Qui trouvera ce
quelque chose d'intime et d'insaisissable que rien n'exprime dans les
langues humaines?

....................................................................

Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse étrange qui
pèse sur toutes ces îles d'Océanie,-l'isolement dans l'immensité du
Pacifique,--le vent de la mer,--le bruit des brisants,-l'ombre
épaisse,--la voix rauque et triste des Maoris qui circulent en
chantant au milieu des tiges des cocotiers, étonnamment hautes, blanches
et grêles...

On s'épuise à chercher, à saisir, à exprimer...effort inutile,--ce
quelque chose s'échappe, et reste incompris...

J'ai écrit sur Tahiti de longues pages; il y a là dedans des détails
jusque sur l'aspect des moindres petites plantes--jusque sur la
physionomie des mousses...

Qu'on lise tout cela avec la meilleure volonté du monde,--eh bien,
après, a-t-on compris?... Non assurément...

Après cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de Polynésie toutes
blanches de corail,--a-t-on entendu, la nuit, partir du fond des bois
le son plaintif d'un _vivo_?... (flûte de roseau) ou le beuglement
lointain des trompes en coquillage?





XXXVI

GASTRONOMIE


..."La chair des hommes blancs a goût de banane mûre..."

Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de l'île
Routoumah, dont la compétence en cette matière est indiscutable...





XXXVII


... Rarahu, dans un accès d'indignation, m'avait appelé: _long lézard
sans pattes_,--et je n'avais pas très bien compris tout d'abord...

Le serpent étant un animal tout à fait inconnu en Polynésie, la métis
qui avait éduqué Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme le diable
avait tenté la première femme, avait eu recours à cette périphrase.

Rarahu s'était donc habituée à considérer cette variété de "long lézard
sans pattes" comme le plus méchante et la plus dangereuse de toutes les
créatures terrestres;--c'était pour cela qu'elle m'avait lancé cette
insulte...

Elle était jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: elle souffrait de ce
que Loti ne voulait pas exclusivement lui appartenir.

Ces soirées de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes femmes, auxquels
ses vieux parents lui défendaient de se mêler, faisaient travailler son
imagination d'enfant.--Il y avait surtout ces thés qui se donnaient
chez les Chinois, et dont Tétouara lui rapportait des descriptions
fantastiques, thés auxquels Téria, Faïmana et quelques autres folles
filles de la suite de la reine, buvaient et s'enivraient.--Loti
assistait, y présidait même quelquefois, et cela confondait les idées de
Rarahu, qui ne comprenait plus.

...Quand elle m'eut bien injurié, elle pleura,--argument beaucoup
meilleur...

A partir de ce jour, on ne me vit guère plus aux soirées de Papeete.--
Je demeurais plus tard dans les bois d'Apiré, partageant même
quelquefois le fruit de l'arbre-à-pain avec le vieux Tahaapaïru.--La
tombée de la nuit était triste, par exemple, dans cette solitude;--
mais cette tristesse avait son grand charme, et la voix de Rarahu avait
un son délicieux le soir, sous la haute et sombre voûte des arbres...--
Je restais jusqu'à l'heure où les vieillards faisaient leur prière,--
prière dite dans une langue bizarre et sauvage, mais qui était celle-là
même que dans mon enfance on m'avait apprise.--"_Notre père qui es aux
cieux..._", l'éternelle et sublime prière du Christ, résonnait d'une
manière étrangement mystérieuse, là, aux antipodes du vieux monde, dans
l'obscurité de ces bois, dans le silence de ces nuits, dite par la voix
lente et grave de ce vieillard fantôme...





XXXVIII


...Il y avait quelque chose que Rarahu commençait à sentir déjà, et
qu'elle devait sentir amèrement plus tard,--quelque chose qu'elle
était incapable de formuler dans son esprit d'une manière précise,--et
surtout d'exprimer avec les mots de sa langue primitive.--Elle
comprenait vaguement qu'il devait y avoir des abîmes dans le domaine
intellectuel, entre Loti et elle-même, des mondes entiers d'idées et de
connaissances inconnues.--Elle saisissait déjà la différence radicale
de nos races, de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les
notions même des choses les plus élémentaires de la vie différaient
entre nous deux.--Loti qui s'habillait comme un Tahitien et parlait
son langage, demeurait pour elle un _paoupa_,--c'est-à-dire un de ces
hommes venus des pays fantastiques de par delà les grandes mers,--un
de ces hommes qui depuis quelques années apportaient dans l'immobile
Polynésie tant de changements inouïs, et de nouveautés imprévues...

Elle savait aussi que Loti repartirait bientôt pour ne plus revenir,
retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait aucune idée de ces
distances vertigineuses,--et Tahaapaïru les comparait à celles qui
séparaient Fataoua de la lune ou des étoiles...

Elle pensait ne représenter aux yeux de Loti,--enfant de guinze ans
qu'elle était,--qu'une petite créature curieuse, jouet de passage qui
serait vite oublié...


Elle se trompait pourtant.--Loti commençait à s'apercevoir lui aussi
qu'il éprouvait pour elle un sentiment qui n'était plus banal.--Déjà
il l'aimait un peu par le coeur...

Il se souvenait de son frère Georges,--de celui que les Tahitiens
appelaient Rouéri, qui avait emporté de ce pays d'ineffaçables
souvenirs,--et il sentait qu'il en serait ainsi de lui-même.--Il
semblait très possible à Loti que cette aventure, commencée au hasard
par un caprice de Tétouara, laissât des traces profondes et durables sur
sa vie tout entière...

Très jeune encore, Loti avait été lancé dans les agitations de
l'existence européenne; de très bonne heure il avait soulevé le voile
qui cache aux enfants la scène du monde;--lancé brusquement, à seize
ans, dans le tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert à un
âge où d'ordinaire on commence à penser...

Loti était revenu très fatigué de cette campagne faite si matin dans la
vie,--et se croyait déjà fort blasé. Il avait été profondément écoeuré
et déçu,--parce que, avant de devenir un garçon semblable aux autres
jeunes hommes, il avait commencé par être un petit enfant pur et rêveur,
élevé dans la douce paix de la famille; lui aussi avait été un petit
sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans l'isolement une foule
d'idées fraîches et d'illusions radieuses.--Avant d'aller rêver dans
les bois d'Océanie, tout enfant il avait longtemps rêvé seul dans les
bois du Yorkshire...

Il y avait une foule d'affinités mystérieuses entre Loti et Rarahu, nés
aux deux extrémités du monde.--Tous deux avaient l'habitude de
l'isolement et de la contemplation, l'habitude des bois et des solitudes
de la nature; tous deux s'arrangeaient de passer de longues heures en
silence, étendus sur l'herbe et la mousse; tous deux aimaient
passionnément la rêverie, la musique,--les beaux fruits, les fleurs et
l'eau fraîche...





XXXIX


...Il n'y avait pour le moment aucun nuage à notre horizon...

Encore cinq grands mois à passer ensemble... Il était bien inutile de se
préoccuper de l'avenir...





XL


On était charmé quand Rarahu chantait...

Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes si fraîches
et si douces, que les oiseaux seuls ou les petits enfants en peuvent
produire de semblables.

Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le chant des
autres, des variations extravagantes, prises dans les notes les plus
élevées de la gamme,--très compliquées toujours et admirablement
justes...

Il y avait à Apiré, comme dans tous les districts tahitiens, un choeur
appelé _himéné_, lequel fonctionnait régulièrement sous la conduite d'un
chef, et se faisait entendre dans toutes les fêtes indigènes.--Rarahu
en était un des principaux sujets, et le dominait tout entier de sa voix
pure;--le choeur qui l'accompagnait était rauque et sombre; les
hommes surtout y mêlaient des sons bas et métalliques, sortes de
rugissements qui marquaient les _dominantes_ et semblaient plutôt les
sons de quelque instrument sauvage que ceux de la voix humaine.--
L'ensemble avait une précision à dépiter les choristes du Conservatoire,
et produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se peuvent
décrire...





XLI


...C'était l'heure de la tombée du jour; j'étais seul au bord de la mer,
sur une plage du district d'Apiré.--Dans ce lieu isolé, j'attendais
Taïmaha,--et j'éprouvais un sentiment singulier à l'idée que cette
femme allait venir...

Une femme parut bientôt, qui m'aperçut sous les cocotiers et s'avança
vers moi... C'était déjà la nuit; quand elle fut tout près, je
distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un rire de
sauvagesse:

--Tu es Taïmaha? lui dis-je...

--Taïmaha?... Non.--Je m'appelle Tevaruefaipotuaiahutu, du district
de Papetoaï; je viens de pêcher des porcelaines sur le récif, et du
corail rose.--Veux-tu m'en acheter?...

J'attendis encore là jusqu'à minuit.--Je sus le lendemain qu'au petit
jour la vraie Taïmaha était repartie pour son île; ma commission n'avait
pas été faite; elle s'en était allée sans se douter que pendant
plusieurs heures elle avait été attendue sur la plage par le frère de
Rouéri...





XLII

LOTI A JOHN B., A BORD DU _RENDEER_


Taravao, 1872.

"Mon bon frère John,

"Le messager qui te portera cette lettre est chargé en même temps de te
remettre une foule de présents que je t'envoie.--C'est d'abord un
plumet, en queues de phaétons rouges, objet très précieux, don de mon
hôte le chef de Tehaupoo; ensuite un collier à trois rangs de petites
coquilles blanches, don de la cheffesse,--et enfin deux touffes de
reva-reva,--qu'une grande dame du district de Papéouriri avait mises
hier sur ma tête à la fête de Taravao.

"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui était un ami
de mon frère; j'userai jusqu'au bout de la permission de l'amiral.

"Il ne me manque que ta présence, frère, pour être absolument charmé de
mon séjour à Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une
idée de cette région ignorée qui s'appelle la presqu'île de Taravao: un
coin paisible, ombreux, enchanteur,--des bois d'orangers gigantesques,
dont les fruits et les fleurs jonchent un sol délicieux, tapissé
d'herbes fines et de pervenches roses...

"Là-dessous sont disséminées quelques cases en bois de citronnier, où
vivent immobiles des Maoris d'autrefois; là-dessous on trouve la vieille
hospitalité indigène: des repas de fruits, sous des tendelets de verdure
tressée et de fleurs; de la musique, des unissons plaintifs de _vivo_ de
roseaux, des choeurs d'_himiné_, des chants et des danses.

"J'habite seul une case isolée, bâtie sur pilotis, au-dessus de la mer
et des coraux. De mon lit de nattes blanches, en me penchant un peu, je
vois s'agiter au-dessous de moi tout ce petit monde à part qui est le
monde du corail. Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les
branchages compliqués des madrépores, circulent des milliers de petits
poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer qu'à celles des
pierres précieuses ou des colibris; des rouges de géranium, des verts
chinois, des bleus qu'on ne saurait peindre,--et une foule de petits
êtres bariolés de toutes les nuances de l'arc-en-ciel,--ayant forme de
tout excepté forme de poisson... Le jour, aux heures tranquilles de la
sieste, absorbé dans mes contemplations, j'admire tout cela qui est
presque inconnu, même aux naturalistes et aux observateurs.

"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de Robinson.--
Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait entendre dans
l'obscurité sa grande voix sinistre, alors j'éprouve comme une sorte
d'angoisse de la solitude, là, à la pointe la plus australe et la plus
perdue de cette île lointaine,--devant cette immensité du Pacifique,-
-immensité des immensités de la terre, qui s'en va tout droit jusqu'aux
rives mystérieuses du continent polaire.

"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de Tehaupoo,
j'ai vu ce lac de Vaïria qui inspire aux indigènes une superstitieuse
frayeur.--Une nuit nous avons campé sur ses bords. C'est un site
étrange que peu de gens ont contemplé; de loin en loin quelques
Européens y viennent par curiosité; la route est longue et difficile,
les abords sauvages et déserts.--Figure-toi, à mille mètres de haut,
une mer morte, perdue dans les montagnes du centre;--tout autour, des
mornes hauts et sévères découpant leurs silhouettes aiguës dans le ciel
clair du soir.--Une eau froide et profonde, que rien n'anime, ni un
souffle de vent, ni un bruit, ni un être vivant, ni seulement un
poisson...--"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une
race particulière descendaient la nuit des montagnes, et _battaient
l'eau de leurs grandes ailes d'albatros_."

"...Si tu vas chez le gouverneur, à la soirée du mercredi, tu y verras
la princesse Ariitéa; dis-lui que je ne l'oublie point dans ma solitude,
et que j'espère la semaine prochaine danser avec elle au bal de la
reine.--Si, dans les jardins, tu rencontrais Faïmana ou Téria, tu
pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la tête...

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