A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Le Mariage de Loti

P >> Pierre Loti >> Le Mariage de Loti

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12



"Cher petit frère, fais-moi le plaisir d'aller au ruisseau de Fataoua,
donner de mes nouvelles à la petite Rarahu, d'Apiré... Fais cela pour
moi, je t'en prie; tu es trop bon pour ne pas nous pardonner à tous
deux... Vrai, la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon
coeur..."





XLIII


... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu _Taaroa_, non plus que les
nombreuses déesses de sa suite; elle n'avait même jamais entendu parler
d'aucun de ces personnages de la mythologie polynésienne. La reine
Pomaré seule, par respect pour les traditions de son pays, avait appris
les noms de ces divinités d'autrefois et conservait dans sa mémoire les
étranges légendes des anciens temps...

... Mais tous ces mots bizarres de la langue polynésienne qui m'avaient
frappé, tous ces mots au sens vague ou mystique, sans équivalents dans
nos langues d'Europe, étaient familiers à Rarahu qui les employait ou me
les expliquait avec une rare et singulière poésie.

--Si tu restais plus souvent à Apiré la nuit, me disait-elle, tu
apprendrais avec moi beaucoup plus vite une foule de mots que ces filles
qui vivent à Papeete ne savent pas... Quand nous _aurons eu peur
ensemble_, je t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des
choses très effrayantes que tu ignores...

En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et d'images qui
ne deviennent intelligibles qu'à la longue, quand on a vécu avec les
indigènes, la nuit dans les bois, écoutant gémir le vent et la mer,
l'oreille tendue à tous les bruits mystérieux de la nature.





XLIV


...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens; les
oreilles des Maoris ignorent cette musique naïve qui, dans d'autres
climats, remplit les bois de gaîté et de vie.

Sous cette ombre épaisse, dans les lianes et les grandes fougères, rien
ne vole, rien ne bouge, c'est toujours le même silence étrange qui
semble régner aussi dans l'imagination mélancolique des naturels.

On voit seulement planer dans les gorges, à d'effrayantes hauteurs, le
phaéton, un petit oiseau blanc qui porte à la queue une longue plume
blanche ou rose.

Les chefs attachaient autrefois à leur coiffure une touffe de ces
plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et de persévérance pour
composer cet ornement aristocratique...





XLV

INQUALIFIABLE


... Il est certaines nécessités de notre triste nature humaine qui
semblent faites tout exprès pour nous rappeler combien nous sommes
imparfaits et matériels--nécessités auxquelles sont soumises les
reines comme les bergères,--"la garde qui veille aux barrières du
Louvre, etc..."

Lorsque la reine Pomaré est aux prises avec ces situations pénibles,
trois femmes entrent à sa suite dans certain réduit mystérieux dissimulé
sous les bananiers...

La première de ces initiées a mission de soutenir pendant l'opération la
lourde personne royale. La deuxième tient à la main des feuilles de
_bourao_, choisies soigneusement parmi les plus fraîches et les plus
tendres... La troisième, qui commence son office lorsque les deux
premières ont achevé le leur,--porte une fiole d'huile de cocotier
parfumée au santal (_monoï_), dont elle est chargée d'oindre les parties
que le frottement des feuilles de bourao aurait pu momentanément irriter
ou endolorir...

La séance levée,--le cortège rentre gravement au palais...





XLVI


... Rarahu et Tiahoui s'étaient invectivées d'une manière extrêmement
violente.--De leurs bouches fraîches étaient sorties pendant
plusieurs minutes, sans interruption ni embarras, les injures les plus
enfantines et les plus saugrenues,--les plus inconvenantes aussi (le
tahitien comme le latin "dans les mots bravant l'honnêteté").

C'était la première dispute entre les deux petites, et cela amusait
beaucoup la galerie; toutes les jeunes femmes étendues au bord du
ruisseau du Fataoua riaient à gorge déployée et les excitaient:

--Tu es heureux, Loti, disait Tétouara, c'est pour toi qu'on se
dispute!...

Le fait est que c'était pour moi en effet; Rarahu avait eu un mouvement
de jalousie contre Tiahoui, et là était l'origine de la discussion.

Comme deux chattes qui vont se rouler et s'égratigner, les deux petites
se regardaient blêmes, immobiles, tremblantes de colère:

--_Tinito oufa!_ cria Tiahoui, à bout d'arguments, en faisant une
allusion sanglante à la belle robe de gaze verte (mignonne de Chinois)!

--_Oviri, Amutaata!_ (sauvagesse, cannibale)! riposta Rarahu qui savait
que son amie était venue toute petite d'une des plus lointaines îles
Pomotous,--et que si Tiahoui elle-même n'était point cannibale,
assurément on l'avait été dans sa famille.

Des deux côtés l'injure avait porté, et les deux petites, se prenant aux
cheveux, s'égratignèrent et de mordirent.

On les sépara; elles se mirent à pleurer, et puis, Rarahu s'étant jetée
dans les bras de Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par
s'embrasser de tout leur coeur...





XLVII


Tiahoui, dans son effusion, avait embrassé Rarahu avec le nez,--
suivant une vieille habitude oubliée de la race maorie,--habitude qui
lui était revenue de son enfance et de son île barbare; elle avait
embrassé son amie en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu,
et en aspirant très fort.

C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les Maoris,-et le
baiser des lèvres leur est venu d'Europe...

Et Rarahu, malgré ses larmes, eut encore en me regardant un sourire
d'intelligence comique, qui voulait dire à peu près ceci:

--Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison, Loti, de
l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de même!...

Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et, l'instant
d'après, tout était oublié.





XLVIII


En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages tahitiennes,--
sur quelque pointe solitaire regardant l'immensité bleue, en quelque
lieu choisi avec un goût mélancolique par des hommes des générations
passées,--de loin en loin on rencontre les monticules funèbres, les
grands tumulus de corail... Ce sont les _maraé_, les sépultures des
chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment là-dessous se
perd dans le passé fabuleux et inconnu qui précéda la découverte des
archipels de la Polynésie.

--Dans toutes les îles habitées par les Maoris, les _maraé_ se
retrouvent sur les plages. Les insulaires mystérieux de Rapa-Nui
ornaient ces tombeaux de statues gigantesques au masque horrible; les
Tahitiens y plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre
de fer est le cyprès de là-bas, son feuillage est triste; le vent de la
mer a un sifflement particulier en passant dans ses branches rigides...
Ces tumulus restés blancs, malgré les années, de la blancheur du corail,
et surmontés de grands arbres noirs, évoquent les souvenirs de la
terrible religion du passé; c'étaient aussi les autels où les victimes
humaines étaient immolées à la mémoire des morts.

--Tahiti, disait Pomaré, était la seule île où, même dans les plus
anciens temps, les victimes n'étaient pas mangées après le sacrifice; on
faisait seulement le simulacre du repas macabre; les yeux, enlevés de
leurs orbites, étaient mis ensemble sur un plat et servis à la reine,--
horrible prérogative de la souveraineté. (_Recueilli de la bouche de
Pomaré_.)





XLIX


Tahaapaïru, le père adoptif de Rarahu, exerçait une industrie tellement
originale que dans notre Europe, si féconde en inventions de tous
genres, on n'a certes encore rien imaginé de semblable.

Il était fort vieux, ce qui en Océanie n'est pas chose commune; de plus
il avait de la barbe et de la barbe blanche, objet des plus rares là-
bas. Aux îles Marquises la barbe blanche est une denrée presque
introuvable qui sert à fabriquer des ornements précieux pour la coiffure
et les oreilles de certains chefs,--et quelques vieillards y sont
soigneusement entretenus et conservés pour l'exploitation en coupes
réglées de cette partie de leur personne.

Deux fois par an, le vieux Tahaapaïru coupait la sienne, et l'expédiait
à Hivaoa, la plus barbare des îles Marquises, où elle se vendait au prix
de l'or.





L


...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une tête de
mort que je tenais sur mes genoux.

Nous étions assis tout en haut d'un tumulus de corail, au pied des
grands bois de fer. C'était le soir, dans le district perdu de Papenoo;
le soleil plongeait lentement dans le grand Océan vert, au milieu d'un
étonnant silence de la nature.

Ce soir-là, je regardais Rarahu avec plus de tendresse; c'était la
veille d'un départ; le _Rendeer_ allait s'éloigner pour un temps, et
visiter au nord l'archipel des Marquises.

Rarahu, sérieuse et recueillie, était plongée dans une de ses rêveries
d'enfant que je ne savais jamais qu'imparfaitement pénétrer. Un moment
elle avait été illuminée de lumière dorée, et puis, le radieux soleil
s'étant abîmé dans la mer, elle se profilait maintenant en silhouette
svelte et gracieuse sur le ciel du couchant...

Rarahu n'avait jamais regardé d'aussi près cet objet lugubre qui était
posé là sur mes genoux et qui, pour elle comme pour tous les
Polynésiens, était un horrible épouvantail.

On voyait que cette chose sinistre éveillait dans son esprit inculte une
foule d'idées nouvelles,--sans qu'elle pût leur donner une forme
précise...

Cette tête devait être fort ancienne; elle était presque fossile,--et
teinte de cette nuance rouge que la terre de ce pays donne aux pierres
et aux ossements... La mort a perdu de son horreur quand elle remonte
aussi loin...

--Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se traduit
qu'imparfaitement par le mot _épouvantable_,--parce qu'il désigne là-
bas cette terreur particulièrement sombre qui vient des spectres ou des
morts...

--Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre crâne? demandai-je
à Rarahu...

Elle répondit en montrant du doigt la bouche édentée:

--C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou...


... Il était une heure très avancée de la nuit quand nous fûmes de
retour à Apiré, et Rarahu avait éprouvé tout le long du chemin des
frayeurs très grandes... Dans ce pays où l'on n'a absolument rien à
redouter, ni des plantes, ni des bêtes, ni de hommes; où l'on peut
n'importe où s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les
indigènes ont peur de la nuit, et tremblent devant les fantômes...

Dans les lieux découverts, sur les plages, cela allait encore; Rarahu
tenait ma main serrée dans la sienne, et chantait des _himéné_ pour se
donner du courage...

Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut très pénible à
traverser...

Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par derrière,
--procédé peu commode pour aller vite,--elle se sentait plus protégée
ainsi, et plus sûre de n'être point traîtreusement saisie aux cheveux
par la tête de mort couleur brique...

Il faisait une complète obscurité dans ce bois, et on y sentait une
bonne odeur répandue par les plantes tahitiennes. Le sol était jonché de
grandes palmes desséchées qui craquaient sous nos pas. On entendait en
l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le son métallique des
feuilles qui se froissent; on entendait derrière les arbres des rires de
Toupapahous; et à terre, c'était un grouillement repoussant et horrible:
la fuite précipitée de toute une population de crabes bleus, qui à notre
approche se hâtaient de rentrer dans leurs demeures souterraines...





LI


...Le lendemain fut une journée d'adieux fort agitée...

Le soir je comptais voir enfin Taïmaha; elle était revenue à Tahiti,
m'avait-on dit, et je lui avais fait donner rendez-vous par
l'intermédiaire d'une des suivantes de la reine, sur la plage de Fareüte
à la tombée de la nuit...

Quand, à l'heure fixée, j'arrivai dans ce lieu isolé, j'aperçu une femme
immobile qui semblait attendre, la tête couverte d'un épais voile
blanc...

Je m'approchai et j'appelai: Taïmaha!--La femme voilée me laissa
plusieurs fois répéter ce nom sans répondre; elle détournait la tête, et
riait sous les plis de la mousseline...

J'écartai le voile et découvris la figure connue de Faïmana, qui se
sauva en éclatant de rire...

Faïmana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait amenée dans
cet endroit où elle était vexée de m'avoir rencontré; elle n'avait
jamais entendu parler de Taïmaha, et ne put me donner sur elle aucun
renseignement...

Force me fut de remettre à mon retour une tentative nouvelle pour la
voir; il semblait que cette femme fût un mythe, ou qu'une puissance
mystérieuse prit plaisir à nous éloigner l'un de l'autre, nous réservant
pour plus tard une entrevue plus saisissante...

Nous partîmes le lendemain matin un peu avant le jour; Tiahoui et Rarahu
vinrent à l'heure des dernières étoiles m'accompagner jusqu'à la
plage...

Rarahu pleura abondamment,--bien que la durée du voyage du _Rendeer_
ne dût pas dépasser un mois; elle avait le pressentiment peut-être que
le temps délicieux que nous venions de passer tous deux ne se
retrouverait plus...

L'idylle était finie... Contre nos prévisions humaines, ces heures de
paix et de frais bonheur écoulées au bord du ruisseau de Fataoua, s'en
étaient allées pour ne plus revenir...





DEUXIÈME PARTIE


I

HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN

(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas très long.)


Le nom seul de Nuka-Hiva entraîne avec lui l'idée de pénitencier et de
déportation,--bien que rien ne justifie plus aujourd'hui cette idée
fâcheuse. Depuis longues années, les condamnés ont quitté ce beau pays,
et l'inutile ruine.

Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette île appartient depuis cette époque
à la France; entraînée dans la chute de Tahiti, des îles de la Société
et des Pomotous, elle a perdu son indépendance en même temps que ces
archipels abandonnaient volontairement la leur.

Taïohaé, capitale de l'île, renferme une douzaine d'Européens, le
gouverneur, le pilote, l'évêque-missionnaire,--les frères,--quatre
soeurs qui tiennent une école de petites filles,--et enfin quatre
gendarmes.

Au milieu de tout ce monde, la reine dépossédée, dépouillée de son
autorité, reçoit du gouvernement une pension de six cents francs, plus
la ration des soldats pour elle et sa famille.

Les bâtiments baleiniers affectionnaient autrefois Taïohaé comme point
de relâche, et ce pays était exposé à leurs vexations; des matelots
indisciplinés se répandaient dans les cases indigènes et y faisaient un
grand tapage.

Aujourd'hui, grâce à la présence imposante des quatre gendarmes, ils
préfèrent s'ébattre dans les îles voisines.

Les insulaires de Nuka-Hiva étaient nombreux autrefois, mais de récentes
épidémies d'importation européenne les ont plus que décimés.

La beauté de leurs formes est célèbre, et la race des îles Marquises est
réputée une des plus belles du monde.

Il faut quelque temps néanmoins pour s'habituer à ces visages singuliers
et leur trouver du charme. Ces femmes, dont la taille est si gracieuse
et si parfaite, ont les traits durs, comme taillés à coups de hache, et
leur genre de beauté est en dehors de toutes les règles.

Elles ont adopté à Taïohaé les longues tuniques de mousseline en usage
à Tahiti; elles portent les cheveux à moitié courts, ébouriffés, crêpés,
--et se parfument au santal.

Mais dans l'intérieur du pays, ces costumes féminins sont extrêmement
simplifiés...

Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le tatouage leur
paraissant un vêtement tout à fait convenable.

Aussi sont-ils tatoués avec un soin et un art infinis;--mais, par une
fantaisie bizarre, ces dessins sont localisés sur une seule moitié du
corps, droite ou gauche,--tandis que l'autre moitié reste blanche, ou
peu s'en faut.

Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur donnent un
grand air de sauvagerie, en faisant étrangement ressortir le blanc des
yeux et l'émail poli des dents.

Dans les îles voisines, rarement en contact avec les Européens, toutes
les excentricités des coiffures en plumes sont encore en usage, ainsi
que les dents enfilées en longs colliers et les touffes de laine noire
attachées aux oreilles.

Taïohaé occupe le centre d'une baie profonde, encaissée dans de hautes
et abruptes montagnes aux formes capricieusement tourmentées.--Une
épaisse verdure est jetée sur tout ce pays comme un manteau splendide;
c'est dans toute l'île un même fouillis d'arbres, d'essences utiles ou
précieuses; et des milliers de cocotiers, haut perchés sur leurs tiges
flexibles, balancent perpétuellement leurs têtes au-dessus de ces
forêts.

Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement
disséminées le long de l'avenue ombragée qui suit les contours de la
plage.

Derrière cette route charmante, mais unique, quelques sentiers boisés
conduisent à la montagne. L'intérieur de l'île, cependant, est tellement
enchevêtré de forêts et de rochers, que rarement on va voir ce qui s'y
passe,--et les communications entre les différentes baies se font par
mer, dans les embarcations des indigènes.

C'est dans la montagne que sont perchés les vieux cimetières maoris,
objet d'effroi pour tous et résidence des terribles Toupapahous...

Il y a peu de passants dans la rue de Taïohaé, les agitations
incessantes de notre existence européenne sont tout à fait inconnues à
Nuka-Hiva. Les indigènes passent la plus grande partie du jour accroupis
devant leurs cases, dans une immobilité de sphinx. Comme les Tahitiens,
ils se nourrissent des fruits de leurs forêts, et tout travail leur est
inutile... Si, de temps à autre, quelques-uns s'en vont encore pêcher
par gourmandise, la plupart préfèrent ne pas de donner cette peine.

Le _popoï_, un de leurs mets raffinés, est un barbare mélange de fruits,
de poissons et de crabes fermentés en terre. Le fumet de cet aliment est
inqualifiable.

L'anthropophagie, qui règne encore dans une île voisine, Hivaoa (ou la
Dominique), est oubliée à Nuka-Hiva depuis plusieurs années. Les efforts
des missionnaires ont amené cette heureuse modification des coutumes
nationales; à tout autre point de vue cependant, le christianisme
superficiel des indigènes est resté sans action sur leur manière de
vivre, et la dissolution de leurs moeurs dépasse toute idée...

On trouve encore entre les mains des indigènes plusieurs images de leur
dieu.

C'est un personnage à figure hideuse, semblable à un embryon humain.

La reine a quatre de ces horreurs, sculptées sur le manche de son
éventail.





II

PREMIÈRE LETTRE DE RARAHU A LOTI

(Apportée aux Marquises par un bâtiment baleinier.)


Apiré, le 10 mai 1872

O Loti, mon grand ami, O mon petit époux chéri, je te salue par le vrai
Dieu.

Mon coeur est très triste de ce que tu es parti au loin, de ce que je ne
te vois plus.

Je te prie maintenant, ô mon petit ami chéri, quand cette lettre te
parviendra, de m'écrire, pour me faire connaître tes pensées, afin que
je sois contente. Il est arrivé peut-être que ta pensée s'est détournée
de moi, comme il arrive ici aux hommes, quand ils ont laissé leurs
femmes.

Il n'y a rien de neuf à Apiré pour le moment, si ce n'est pourtant que
Turiri, mon petit chat très aimé, est fort malade, et sera peut-être
absolument mort quand tu reviendras.

J'ai fini mon petit discours.

Je te salue,

RARAHU.





III

LA REINE VAÉKÉHU


... En suivant vers la gauche la rue de Taïohaé, on arrive, près d'un
ruisseau limpide, aux quartiers de la reine.--Un figuier des Banians,
développé dans des proportions gigantesques, étend son ombre triste sur
la case royale.--Dans les replis de ses racines, contournées comme des
reptiles, on trouve des femmes assises, vêtues le plus souvent de
tuniques d'une couleur jaune d'or qui donne à leur teint l'aspect du
cuivre. Leur figure est d'une dureté farouche; elles vous regardent
venir avec une expression de sauvage ironie.

Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent immobiles et
silencieuses comme des idoles...

C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vaékéhu et ses suivantes.

Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et
hospitalières; elles sont charmées si un étranger prend place près
d'elles, et lui offrent toujours des cocos et des oranges.

Élisabeth et Atéria, deux suivantes qui parlent français, vous adressent
alors, de la part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de
la dernière guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et
accentuent chaque mot d'une manière originale. Les batailles où plus de
milles hommes sont engagés excitent leur sourire incrédule; la grandeur
de nos armées dépasse leurs conceptions...

L'entretien pourtant languit bientôt; quelques phrases échangées leur
suffisent, leur curiosité est satisfaite, et la réception terminée, la
cour se modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour réveiller
l'attention, on ne prend plus garde à vous...


La demeure royale, élevée par les soins du gouvernement français, est
située dans un recoin solitaire, entourée de cocotiers et de tamaris.

Mais au bord de la mer, à côté de cette habitation modeste, une autre
case, case d'apparat, construite avec tout le luxe indigène, révèle
encore l'élégance de cette architecture primitive.

Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes pièces de magnifique
bois des îles soutiennent la charpente. La voûte et les murailles de
l'édifice sont formées de branches de citronnier choisies entre mille,
droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont liés entre eux par
des amarrages de cordes de diverses couleurs, disposés de manière à
former des dessins réguliers et compliqués.

Là encore, la Cour, la reine et ses fils passent de longues heures
d'immobilité et de repos, en regardant sécher leurs filets à l'ardeur du
soleil.

Les pensées qui contractent le visage étrange de la reine restent un
mystère pour tous, et le secret de ses éternelles rêveries est
impénétrable. Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle à quelque
chose, ou bien à rien? Regrette-t-elle son indépendance et la sauvagerie
qui s'en va, et son peuple qui dégénère et lui échappe?...

Atéria, qui est son ombre et son chien, serait en position de la savoir:
peut-être cette inévitable fille nous l'apprendrait-elle, mais tout
porte à croire qu'elle ignore; il se peut même qu'elle n'y ait jamais
songé...


Vaékéhu consentit avec une bonne grâce parfaite à poser pour plusieurs
éditions de son portrait; jamais modèle plus calme ne se laissa examiner
plus à loisir.

Cette reine déchue, avec ses grands cheveux en crinière et son fier
silence, conserve encore une certaine grandeur...





IV

VAÉKÉHU A L'AGONIE


Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un sentier
boisé qui mène à la montagne, les suivantes m'appelèrent.

Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en allait
mourir.

Elle avait reçu l'extrême-onction de l'évêque missionnaire.

Vaékéhu--étendue à terre--tordait ses bras tatoués avec toutes les
marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour
d'elle, avec leurs grands cheveux ébouriffés, poussaient des
gémissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui
exprime parfaitement leur façon particulière de se lamenter).

On voit rarement dans notre monde civilisé des scènes aussi
saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre
qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme
révélait une poésie inconnue pleine d'une amère tristesse...

Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y plus
revenir, et sans savoir si la souveraine était allée rejoindre les vieux
rois tatoués ses ancêtres.

Vaékéhu est la dernière des reines de Nuka-Hiva; autrefois païenne et
quelque peu cannibale, elle s'était convertie au christianisme, et
l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur...





V

FUNÈBRE


Notre absence avait duré juste un mois, le mois de mai 1872.

Il était nuit close, lorsque le _Rendeer_ revint mouiller sur rade de
Papeete, le 1er juin, à huit heures du soir.

Quand je mis pied à terre dans l'île délicieuse, une jeune femme qui
semblait m'attendre, sous l'ombre noire des bouraos, s'avança et dit:

--Loti, c'est toi?... Ne t'inquiète pas de Rarahu; elle t'attend à
Apiré où elle m'a chargée de te ramener près d'elle. Sa mère Huamahine
est morte la semaine passée; son père Tahaapaïru est mort ce matin, et
elle est restée auprès de lui avec les femmes d'Apiré pour la veillée
funèbre.

"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous avions
souvent les yeux fixés sur l'horizon de la mer. Ce soir, au coucher du
soleil, dès qu'une voile blanche a paru au large, nous avons reconnu le
_Rendeer_; nous l'avons ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et
c'est alors que je suis venue ici pour t'attendre.

Nous suivîmes la plage pour gagner la campagne. Nous marchions vite, par
des chemins détrempés; il était tombé tout le jour une des dernières
grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore d'épais nuages
noirs.

Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'était mariée depuis quinze jours
avec un jeune Tahitien nommé Téharo; elle avait quitté le district
d'Apiré pour habiter avec son mari celui de Papéuriri, situé à deux
jours de marche dans le sud-ouest. Tiahoui n'était plus la petite fille
rieuse et légère que j'avais connue. Elle causait gravement, on la
sentait plus femme et plus posée.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12
Copyright (c) 2007. famouswriterz.com. All rights reserved.

Ay Mijo! Why Do You Want To Be An Engineer?
New Book, Endorsed By Society of Hispanic Professional Engineers, Profiles Successful Latino Engineers to Inspire Young Math, Science Students

Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.